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MOYENS DE PARVENIR A LA SAINTETÉ. PREMIER MOYEN : LA VIE RELIGIEUSE

Nous ayant appelés à la vie apostolique, qui demande de nous la sainteté sacerdotale à un si haut degré, Dieu nous a appelés, en outre, à la vie religieuse. C'est une nouvelle preuve de sa volonté de nous élever à la véritable sainteté de notre état, puisqu'il nous donne par là le moyen le plus efficace pour y parvenir.

Considérations générales sur les avantages de la vie religieuse pour le missionnaire.

Malgré toutes les grâces surabondantes que nous avons reçues, malgré la bonne préparation que nous avons apportée pendant notre noviciat pour la réception et le développement de la grâce sacerdotale, malgré l'excellente position où nous sommes pour arriver à la sainteté, nous voyons combien nous avons de peine à y parvenir. Or, si nous y faisons attention, nous pourrons nous convaincre des causes véritables de ce retard, et voir que, si nous étions constamment fidèles à nos règles, toutes ces causes disparaîtraient, et la sainteté nous serait assurée.

En effet, le penchant de notre cœur, tendant sans cesse à jouir et à se satisfaire, a besoin d'une digue qui amortisse et arrête son continuel entraînement. Et, de plus, les facilites que nous trouvons d'alimenter ce penchant dans les objets qui nous environnent et dans nos propres vices, doivent être considérablement diminuées, même retranchées lorsqu'il sera possible. C'est ce penchant et la facilité de le satisfaire, ou au moins de le mettre en action, qui nous font trop souvent sortir de la voie de la sainteté la plus ordinaire et nous empêchent d'être élevés à la sainteté sacerdotale, car celle-ci ne s'établit que sur les ruines de la vie terrestre et naturelle. — ce qui suppose la mort de l'homme de la nature.

Aussi, le missionnaire abandonné à lui-même, et n'ayant que sa bonne volonté avec les grâces ordinaires, quoique très grandes, que Dieu donne aux hommes de son choix, est en danger de rester inférieur à la sainteté la plus médiocre, il éprouve les plus grandes difficultés pour parvenir à la perfection de son état. Son âme ressemble à un champ dans lequel le Père de famille a jeté une semence précieuse, mais qui. étant ouvert à tous les passants, est difficile à garder. La semence, foulée* aux pieds, reste stérile : parfois l'homme ennemi y sème la zizanie : d'autres fois les bêtes sauvages détruisent la plantation ; pour peu que le terrain soit plus mauvais qu'à l'ordinaire, la difficulté de le cultiver, jointe à celles qui viennent de l'ouverture du champ, fait que le jardinier devient négligent ; la semence reste sans culture, et, au lieu de produire

des fruits précieux, la terre ne donne que des ronces et des épines.

Il en est tout autrement du missionnaire religieux. Soutenu par le moyen efficace de la vie commune et par l'exemple de ses confrères, fortifié contre ses propres penchants et ses défauts, garanti contre les dangers du dehors, nourri par les grâces spéciales que lui procure l'observance des Règles, il n'a qu'à vouloir pour être fidèle à la grâce du sacerdoce. Son âme ressemble à un jardin bien cultivé et environné de murs ; la semence précieuse que le Père de famille y a jetée, étant tombée sur une bonne terre et bien arrosée, produit le centuple ; si le terrain est moins bon, la culture soigneuse qu'il reçoit l'améliore nécessairement. Si le jardinier y fait attention, les mauvaises herbes n'y viennent qu'en petite quantité et ne sont pas difficiles & arracher. Pour peu qu'il soit vigilant, l'homme ennemi ne parvient pas à y semer l'ivraie. Les étrangers n'en viennent pas fouler le terrain, et les bêtes sauvages ne peuvent y pénétrer pour arracher et détruire la céleste semence, à moins qu'il n'y ait des brèches dans ses murs d'enceinte.

En ce dernier cas, le mal est grand : la culture délicate est foulée à l'envi par l'étranger, et les fines plantations du Père de famille sont dévastées par les voleurs et les bêtes sauvages. Aussi, tant que cette brèche existera, le jardin ne sera plus ni arrosé ni surveillé, et il est en danger de devenir stérile et aride comme un désert. Mais, dans cet état même, il y a remède au mal ; le jardinier doit s'empresser de réparer les brèches qu'il a faites aux murs con-

struits par le Père de famille. Le travail de réparation doit être entrepris aussitôt ; les brèches fermées? le jardinier doit se mettre à l'ouvrage, veiller sur son jardin, arracher les mauvaises herbes, labourer le terrain, avoir soin des plantations qui existent encore et des graines cachées sous la terre ; et le terrain bien cultivé et amélioré produira de nouveau comme auparavant. Tout ce travail sera souvent plus grand et plus pénible, parce qu'on est obligé de le faire à la sueur de son front ; mais il est urgent, il faut l'entreprendre avec zèle, et le Père de famille, voyant l'ardeur et la persévérance du jardinier, lui donnera de nouveau ses premières faveurs, et fera la majeure partie du travail pour lui.

Cette parabole est assez claire et d'application facile ; malgré cela, j'aime mieux cependant reprendre cette vérité en langage ordinaire.

Quoique la grâce sacerdotale renferme en ellemême une puissance de sanctification très grande, qu'elle soit accompagnée d'une foule de grâces particulières qui sont d'un puissant secours à notre faiblesse ; quoique d'ailleurs nos fonctions sacerdotales, telles que le travail pour le salut des âmes, la prédication, l'administration des sacrements et surtout le saint Sacrifice de la Messe, soient pour nous un soutien qui, lui seul, semblerait devoir suffire à nous maintenir dans la voie de la sainteté, cependant l'excellence et la multitude des grâces et des secours qui nous sont donnés exigeant une sainteté plus élevée de notre part que du commun des serviteurs de Dieu et une correspondance plus parfaite, il résulte de là que les difficultés augmentent selon

la proportion des bienfaits de Dieu, et notre nature, faible et mauvaise, a besoin d'un frein qui restreigne, limite ses penchants et les empêche de prendre leur essor. C'est précisément ce qui manque au missionnaire livré à lui-même, et ce qui fait la force de celui à qui il est donné de vivre de la vie religieuse.

Difficultés du missionnaire libre pour acquérir la sainteté.

Le missionnaire libre se trouve à peine en état d'acquérir une connaissance exacte de la sainteté à laquelle il est appelé ; ce qu'il en sait est vague, souvent superficiel.

Libre de son temps, de son action et de ses relations avec les hommes, il a les portes de son âme ouvertes à deux battants à l'oisiveté, à la négligence, à la frivolité, aux relations dangereuses, à tous les objets capables d'affecter son esprit et son cœur et d'exciter l'action des penchants de la nature. Son âme est répandue au dehors plus qu'elle n'est avec elle-même; c'est un champ ouvert à tous les passants, qui demande à être gardé avec la plus exacte vigilance, et encore est-il difficile alors d'échapper aux inconvénients provenant des relations ordinaires, et de conserver dans leur perfection les plantes si fines et si délicates des vertus élevées de la sainteté sacerdotale.

Libre de la disposition des ressources qu'il peut avoir et de jouir à son aise des objets dont il peut

obtenir la possession, il lui est difficile de ne pas> user de cette faculté pour procurer à la nature les satisfactions et le bien-être qu'il est en son pouvoir de lui donner. De là naît une difficulté majeure de parvenir à l'amour des privations, des souffrances, à l'esprit de mortification et de sacrifice pour le salut des âmes.

Maître de sa volonté, il est exposé à mille inconvénients, à mille caprices, et l'orgueil a la facilité de se développer sous toutes ses formes et dans ses détours multiples.

Gomment résistera-t-il à la dissipation provenant si facilement des relations extérieures, n'ayant rien qui règle ces relations, rien qui bride l'activité de la nature, rien qui dirige ses actions au dehors ? Quelle difficulté n'a-t-il pas pour se prémunir contre l'influence de ses vices, de ses défauts, de ses penchants? contre l'influence de la nature en général ?

Libre de son temps, de son action et de sa volonté, quelle difficulté n'a-t-il pas de nourrir son âme dans les sentiments de piété, dans les pensées de foi, dans l'esprit intérieur, dans la méditation des devoirs du sacerdoce, et dans l'application à s'en acquitter saintement? Des exercices réglés, joints à bien d'autres précautions, sont nécessaires pour cela ; et avec cette liberté entière, il lui est très difficile d'avoir ces avantages. Quand même des résolutions fermes auraient été prises à cet égard et mises en exécution, la nature retrouvera facilement le dessus, et ces résolutions auront difficilement de la durée.

En considérant cet ensemble de difficultés et la faiblesse de la nature, on conçoit comment il se fait qu'un grand nombre de prêtres n'atteignent pas à la sainteté de l'esprit sacerdotal. Ce ne sont pas les grâces qui manquent, mais la fidélité qui est en défaut.

Facilités du missionnaire religieux.

C'est donc une faveur inappréciable que Dieu nous a faite de nous appeler à la vie religieuse. Nous remplissant de la grâce la plus éminente, nous mettant dans la position cle la vie apostolique, qui renferme pour nous les éléments de la sainteté la plus élevée, il veut bien encore nous environner des précautions les plus efficaces contre notre penchant naturel, nos propres faiblesses, et contre les plus dangereux écueils qui nous environnent.

Dans la vie religieuse nous avons appris à connaître et à désirer la sainteté de notre état.

Dieu s'y place, comme une sentinelle, à la porte de notre âme, par sa sainte volonté qui règle notre temps, nos principales actions et nos relations ; et par là il en défend l'entrée à une foule d'habitudes mauvaises et de dangers provenant de nos relations, — habitudes et dangers qui entraînent après eux une vie naturelle et infidèle aux grâces divines.

Par le vœu et la pratique de la pauvreté, il nous met à l'abri du désir et de la possibilité même de nous donner nos aises, nos commodités et nos satisfactions par les choses dont nous pourrions être

tentés de nous procurer l'usage. N'ayant rien et nous faisant un devoir, en vertu de notre vœu de pauvreté, de nous détacher du peu que nous semblons avoir, notre àme est infiniment moins influencée par les objets extérieurs.

Par la pratique de l'obéissance, il nous fait arracher de notre âme la racine de grands maux et tarir la source des plus nombreuses infidélités, qui proviennent de l'indépendance de la volonté propre. Nous ne sommes plus assujettis au caprice de notre esprit, ni à tant de difficultés que suscitent les défauts de notre caractère, lorsque nous sommes maîtres de notre volonté et de tous nos actes. Enfin l'obéissance nous donne en main une arme puissante, moyennant laquelle nous pouvons détruire l'orgueil dans le plus grand nombre de ses retranchements, et nous garantir contre tous les excès où il nous peut entraîner. L'égoïsme, lui aussi, reçoit le coup de mort ; l'obéissance nous fait pratiquer l'abnégation la plus intime, l'abnégation intellectuelle, qui coupe l'égoïsme dans sa racine, et s'il nous en reste encore quelque chose, ce n'est que dans quelques détails peu importants et plus faciles à combattre, si l'on a une certaine bonne volonté et un peu de vigilance.

La régularité nous garantit puissamment contre la dissipation ; nos relations extérieures et toutes nos actions étant bornées, régularisées, dirigées, modérées par l'obéissance, par des règlements généraux et particuliers, nous y trouvons un frein à la dissipation. Notre activité naturelle est amortie, modérée, et les vices, les défauts et les penchants

de notre nature ne peuvent se développer outre mesure ni exercer sur nos actions et relations une influence trop considérable ; et, pour peu que nous tendions sérieusement à la perfection, nous parvenons facilement à surmonter ce qui en reste. > Enfin, vivant dans une atmosphère de piété, de vertu, de zèle pour notre sanctification, ayant sans cesse sous les yeux les exemples édifiants de nos confrères que nous aimons, jouissant des prières et des œuvres de tous les membres de la Congrégation, obligés tous les jours à faire plusieurs exercices de piété destinés à entretenir en nous l'esprit intérieur, poussés en toutes manières à nous acquitter saintement des devoirs sacrés de notre sacerdoce, vivant dans la pratique de la pauvreté et de l'obéissance, et étant astreints à la régularité, pour peu que nous soyons animés de bonne volonté, nous serons sans cesse nourris de grâces abondantes, remplis de sentiments de piété, de pensées de foi et du désir de nous sanctifier. Dans nos peines et nos souffrances, nous serons fortifiés et encouragés à les accepter avec amour et à les supporter avec sainteté.

J'avais donc raison dédire que l'âme du missionnaire religieux est un jardin rempli de plantes précieuses, bien cultivé, arrosé avec abondance et environné d'un mur d'enceinte qui le garantit contre les injures du dehors.

La fidélité à la règle, condition nécessaire pour jouir des avantages de la vie religieuse.

Cependant, pour conserver tous ces bienfaits de Dieu, il faut être fidèle à sa règle. Dès qu'on n'observe plus la règle avec tidélité, on fait une brèche au mur d'enceinte, et alors tous les biens que Dieu nous donne sont bientôt dissipés, tous les avantages bientôt perdus. Un missionnaire qui fait brèche à sa règle ne peut persévérer longtemps ; son jardin sera nécessairement foulé, et la plantation faite avec tant de soin, arrachée : Eruntnovissima ejus pejora prioribus.

Mais nous avons cet avantage que, quand nous avons eu le malheur d'abandonner notre règle et de perdre par là l'immense bienfait que la vie de communauté nous avait procuré, notre mal a un remède. Relevons le mur d'enceinte; fermons la brèche que nous avons faite; reprenons avec ferveur la pratique de notre règle. C'est un peu dur ; mais nous avons fait le mal d'être infidèles à cette sainte règle qifi. était la gardienne de notre àme, il est juste que nous payions, dès ce inonde, notre infidélité. Et d'ailleurs, en faisant effort sur nous-mêmes, en entreprenant de nouveau l'observation exacte de notre règle avec ferveur et Constance, quoi qu'il puisse nous en coûter, en n'accordant jamais à la nature ses faiblesses momentanées et ses illusions par lesquelles notre lâcheté cherche à nous persuader, dans des circonstances de peu d'importance, que nous avons une raison suffisante pour manquer,

nous verrons sous peu que la bonté divine viendra à notre secours. Dieu nous donnera de nouveau la facilité d'être fidèles, et la brèche une fois fermée, le travail de notre sanctification recommencera j comme auparavant, nous jouirons de nouveau des précieux avantages que le bienfait .de la vie religieuse nous avait donnés précédemment.

Les obstacles que les grâces divines si abondantes rencontrent ordinairement dans notre mauvaise et faible nature, et dans les circonstances qui nous environnent, étant écartés en grande partie, notre fidélité devient par là plus facile et notre persévérance plus assurée. La grâce de Dieu, de son côté, ne rencontrant plus tant d'obstacles, se développe en notre âme avec plus de force, et si nous nous maintenons dans une volonté persévérante de nous sanctifier, nous arriverons à la sainteté de notre sacerdoce et de notre apostolat.

Une autre considération peut encore nous faire voir combien l'observation de nos règles dans la vie religieuse a d'importance, dans les desseins de Dieu, pour l'acquisition de la sainteté de notre sacerdoce et de notre apostolat.

L'esprit sacerdotal et apostolique renferme une sainteté extraordinaire, qui n'est pas celle même des âmes privilégiées. Cet esprit est opéré en nous par la grâce de notre sacerdoce. Pour que cette grâce puisse se développer en nous, il faut que notre âme ait acquis les vertus et l'esprit que tend à nous communiquer la grâce première du Baptême.

Étant animés de cette vertu et de cet esprit, nous sommes assurés que la grâce de notre sacerdoce, rencontrant en nous les dispositions voulues, prendra tout son développement, selon les desseins de. Dieu sur nous, dans la position où il nous a placés.

Mais pour acquérir les vertus et l'esprit si rigoureusement nécessaires à l'extension de la grâce sacerdotale et apostolique en nos âmes, le moyen le plus puissant est la vie religieuse, qui les réalise presque entièrement par le fait de l'observation des promesses que nous faisons à Dieu en y entrant.

Conclusion.

Les choses étant ainsi, pouvons-nous douter de l'immense bienfait de Dieu qui nous a appelés à la vie religieuse, et de sa volonté bien déclarée de nous faire devenir de saints prêtres, de saints hommes apostoliques ? Pouvons-nous ne pas attacher la plus haute importance à la parfaite observance de nos règles? Pouvons-nous ne pas être pleins de joie, de ferveur et de consolation dans notre sainte vocation, et ne pas sacrifier tout plutôt que de manquer en la moindre des choses aux règles et à l'esprit qu'elles demandent de nous ?

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