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CHAPITRE X

quatrième moyen de parvenir a la sainteté l'oraison, nature de l'oraison : la recollection.

En quoi consiste l'oraison ; différence avec l'union

pratique.

L'oraison consiste à détourner, à abstraire notre àme des créatures pour l'appliquer directement à Dieu dans une vie de foi, et à l'unir à lui par l'amour.

Ainsi, dans l'oraison, comme dans l'union pratique, l'âme s'unit à Dieu par la foi et l'amour. Mais il y a une différence : dans l'union pratique, l'âme, conservant ses relations avec les créatures selon l'ordre de la volonté de Dieu, adhère et obéit à la grâce qui l'anime et s'unit à Dieu dans ses œuvres ; dans l'oraison, elle rompt momentanément toute relation avec les créatures et recueille toutes ses puissances pour les appliquer à Dieu par une pensée de foi et s'unir à lui par l'amour.

Ce qui caractérise spécialement l'oraison est la récollection de toutes les puissances, la fixité de l'attention circonscrite dans une vue de foi, et l'application unitive de l'âme à Dieu. C'est spécialement dans ce dernier acte qu'est renfermé l'amour.

La perfection de l'oraison consiste, quant à la forme, dans la récollection ou l'absorption de l'âme en Dieu, et, quant au fond, dans la perfection de l'amour qu'elle renferme.

Nous voyons par là que l'oraison comprend trois actes : la récollection, la fixité de l'attention et l'application par amour.

La récollection.

La récollection est l'acte le plus important. Cette récollection existant, le reste suit tout naturellement. Il est impossible, en effet, qu'une àme soit recueillie, sans que son attention soit fixée vers Dieu dans une vue de foi quelconque; et il est impossible qu'elle soit ainsi recueillie sans s'unir à Dieu par amour.

La source de la récollection est dans l'intérieur. Si elle n'y était pas, il faudrait l'y attirer. Cette source est : ou bien une grâce spéciale accordée à ce moment, grâce qui attire toutes les puissances de l'âme, sans que de notre côté nous y ayons contribué ; ou un état de fidélité babituelle de l'àme à la grâce, fidélité par laquelle elle se renonce en tout et vit habituellement à Dieu ; ou enfin un état moins parfait dans lequel la grâce agit sur l'àme. et celleci, quoique souvent infidèle' a cependant une volonté bonne et bien déterminée actuellement à faire son oraison dans une vue surnaturelle.

Dans le premier cas, la grâce spéciale de récollection donnée au moment sans efforts de l'àme est

ordinairement accordée, soit pour opérer dans lame une conversion du mal au bien ou du bien au mieux, soit pour conférer à l'âme une faveur particulière. Ainsi, pour les saints personnages qu'il a plu à Dieu de favoriser de quelque don extraordinaire, ce don a toujours été précédé par une «4 race intérieure, qui établissait un profond recueillement par une grande force d'attraction.

Cette grâce de récollection est encore donnée aux âmes qui sont dans Fétat d'oraison affective, à un degré plus ou moins élevé. Dans ce dernier cas. l'àme contribue toujours un peu à la récollection; mais c'est cette grâce intérieure affective qui a toujours la plus grande part. Dans les degrés intenses de cet état, elle fait presque tout, et souvent même elle rend la récollection tout à fait passive.

Dans le second état, l'àme, vivant en Dieu et étant morte à elle:même, est facilement impressionnée de Dieu, puisque Dieu est d'habitude l'objet vers lequel elle, tend et dans lequel sont concentréestoutes ses affections. De là. l'objet qui l'impressionne le plus habituellement, le plus facilement, c'est Dieu, et celui dont elle repousse le plus facilement les impressions, ce sont les créatures : par suite, elle est débarrassée des entraves qui empêchent ordinairement les puissances de se porter vers Dieu, et au contraire ses facultés tendent toutes vers lui. La grâce intérieure étant d'ailleurs toujours là. quand, par devoir ou par inspiration, elle veut se mettre en oraison, il en résulte que. étant facilement impressionnée, elle n'a qu'à vouloir pour se recueillir. Du reste, chez elle, le pli du recueillement est pris, car

une àme dans cet état a des retours très fréquents vers Dieu dans la journée; et si elle est dans une habitude sensible ou intense de recueillement, dans le courant du jour, la, récollection de l'oraison est plus facile encore et plus intense.

Dans le troisième état, la récollection est plus difficile et demande une volonté plus fortement déterminée et un certain travail. La récollection est difficile, parce que. l'affection du cœur étant partagée et l'amour de Dieu faible, l'âme n'a pas toujours la ferveur voulue pour l'efficacité de l'action de la grâce qui la recueille, et un recueillement forcé est un recueillement nul ; d'ailleurs, les facultés de l'âme en cet état étant peu habituées à se recueillir en Dieu, étant au contraire habituées à se répandre facilement dans les créatures, il leur est difficile de se recueillir pendant un temps considérable ; elles se lassent facilement et se débandent.

La récollection demande alors une volonté fortement déterminée à faire une bonne oraison, pour imprimer une impulsion vigoureuse au cœur qui est faible, pour donner une action forte au recueillement et pour le maintenir avec énergie. Cependant, cette volonté ne doit pas être raide et sèche : elle ne produirait alors que la contention, et non la véritable récollection.

Enfin cette force d'application de la part de la volonté ne suffit pas, il faut un certain travail, une certaine industrie pour arrêter les divagations de l'imagination, lui donner de la pâture et nourrir l'affection du cœur.

Dans cette disposition, c'est-à-dire, quand nous ne

sommes pas tout à fait morts à nous-mêmes, quand nous ne vivons pas tout à Dieu, quand nous n'avons pas vaincu tous nos défauts principaux, et enfin quand nous n'avons pas l'habitude de vivre sous l'impulsion de la grâce divine, nous avons donc de très grandes difficultés à surmonter pour nous établir dans cette récollection, sans laquelle il n'y a point d'oraison possible. Ces difficultés sont encore augmentées par celles de la vie active, où nos relations avec les créatures sont habituelles ; ce qui donne plus de force à tous les empêchements provenant de nos défauts.

Obstacles à la récollection.

I. — Le premier obstacle à la récollection provient de l'attache à une personne, à une chose ou à nous-mêmes.

Quand l'objet de l'attache est une personne, lors même qu'il ne s'y mêle rien de mauvais, cette attache a le désavantage d'embarrasser le cœur, parfois de l'amollir, toujours de lui enlever la véritable ferveur, et d'être un obstacle à la grâce. La première condition nécessaire à la récollection de l'âme en Dieu est qu'elle soit fervente, et que le cœur se porte vers lui.

L'attache à une chose compromet moins la récollection, parce qu'elle compromet un peu moins notre amour envers Dieu ; cependant elle y met un obstacle grave, parce qu'elle porte dans l'âme une certaine disposition de froideur envers ce qui

appartient à Dieu; elle amène généralement avec elle une sorte de préoccupation, elle diminue les dispositions de perfection et par suite les grâces divines si nécessaires pour cette récollection.

L'attache à soi-même est le pire de tous les obstacles ; elle ajoute aux inconvénients que je viens de mentionner pour les deux premières attaches, celui de mettre sans cesse en jeu l'orgueil, de lui donner gain de cause, de produire des perturbations dans l'âme, d'y apporter bien souvent la lâcheté et beaucoup d'autres vices essentiellement opposés au saint recueillement de nos âmes devant Dieu.

Si donc on sent en soi une de ces attaches, il faut agir avec générosité et énergie contre cette mauvaise disposition, arriver à l'oraison avec la résolution forte de diriger son oraison contre ces attaches jusqu'à ce qu'on les ait arrachées de l'âme.

II. — La deuxième difficulté pour la récollection se trouve dans les habitudes dune vie trop naturelle. Quoique notre vocation soit tellement élevée qu'elle devrait nous maintenir sans cesse dans l'esprit d'abnégation, de foi et d'amour, quoique nos occupations habituelles, les peines, les souffrances, les contradictions et les dangers devraient conserver habituellement nos âmes dans l'esprit de sainteté, nous ne pouvons cependant pas nous dissimuler que. par l'effet de la pente de notre nature et par sa faiblesse extrême, nous risquons de tomber dans cette vie naturelle et d'en apporter l'esprit dans nos occupations ordinaires, même les plus saintes. Eh bien !

c'est déjà là un grand malheur, et la récollection en Dieu dans l'oraison nous est ainsi rendue très difficile, et même presque toujours impossible.

D'abord, l'âme, étant dans l'habitude de voir, de sentir et d'agir humainement en restant dans Tordre naturel, ne peut pas s'élever à Tordre surnaturel quand elle le veut. Elle arrive à l'oraison, je suppose, avec de bonnes intentions, mais elle arrive avec sa nature ; elle veut élever son esprit à un principe ou à un motif de foi, elle veut se mettre sous une impression surnaturelle, elle veut s'animer d'une tendance d'amour, elle veut sortir pendant trois quarts d'heure ou une heure de ses tendances naturelles et leur en substituer de surnaturelles, elle fait un effort sur elle-même, se propose quelques pensées fortes pour se frapper, use de toute l'industrie enseignée par les auteurs spirituels qui parlent de l'oraison et parvient à se recueillir un moment. Mais ce recueillement sera presque toujours factice et ne durera pas. Le plus souvent elle ne réussira pas, et elle passera son temps dans le vague de T ennui. La grâce peut, elle seule, nous élever à Tordre surnaturel ; par conséquent, la grâce seule peut nous mettre dans cet état de récollection.

Au contraire, un homme vivant habituellement de cette vie surnaturelle, de cette vie de la grâce, est dans son élément en se mettant en oraison ; il n'a qu'à apporter la somme de fidélité nécessaire, et l'action de la grâce se manifestera. La récollection lui devient facile, et, quand il plaît à Dieu, des grâces plus spéciales lui sont accordées, et cette récol-

lection devient alors plus intense, plus absorbante, plus fixe, et, en tous cas, elle est solide. Mais un homme naturel ne peut se recueillir que par une grâce extraordinaire ; si elle lui est accordée, elle tend de son essence à le retirer de cette habitude de vie naturelle. De manière que, avec la persévérance dans la vie naturelle. 1* oraison devient impossible, puisque ce qui est le plus essentiel est précisément ce qui lui manque.

Mais ce n'est pas là tout le mal. Cette habitude d'une vie trop naturelle apporte une certaine froideur dans l'âme pour tout ce qui est surnaturel, une certaine lâcheté surtout pour tout acte intérieur de religion, et. de plus, un fond de routine, de cette malheureuse routine qui est la mère nourricière de la tiédeur et la perte du missionnaire. D'où la conséquence : l'âme ne peut pas rentrer en elle-même, ni par suite recueillir ses facultés, et elle perd le goût de l'oraison.

Enfin, cette habitude de vie naturelle dans un missionnaire reste rarement innocente. Elle ressuscite, en effet, tous les penchants, vices et défauts, enlève la grâce de Dieu, met en état de péché, souvent sans qu'on se le persuade, et par suite l'oraison devient impossible. Tout moyen de faire oraison dans cet état est inefficace ; le seul à employer est de sortir de cet état.

Ici, quelques observations.

i° Rarement un missionnaire de la Congrégation descendra à ce point de relâchement qu'il devienne ainsi un homme naturel dans la généralité de ses habitudes ; mais cela pourrait arriver à un certain

degré. Et selon le caractère plus ou moins prononcé de ce mauvais état se mesurerait la difficulté plus ou moins grande de se recueillir dans l'oraison. 11 est donc nécessaire de prendre des mesures sérieuses contre cet état dès qu'on le ressent.

2° Il arrive assez souvent que, tout en conservant un fond d'esprit de foi et de piété dans l'âme, cette vie naturelle s'introduit dans les occupations auxquelles on se livre. On s'habitue à ses fonctions, on s'y plaît, non pas tant par zèle pour la gloire de Dieu et pour le bien qui en résulte, que par nature ; on suit ce sentiment naturel sans y penser, et on remplit ainsi tout humainement ses fonctions ; on est comme un artiste qui aime son art et qui l'exerce avec affection naturelle. Il résulte de là que l'esprit est sans cesse occupé de ces fonctions, des personnes et des choses qu'elles concernent ; de là, difficulté très grande pour arriver à la récollection intérieure. Cette difficulté est d'autant plus grande qu'on ne peut pas les abandonner, ces fonctions, et on aura beau combattre ce sentiment de la nature, on aura beau chercher à se débarrasser de cette habitude naturelle, la même préoccupation restera encore très longtemps, et rendra, par conséquent, la récollection intérieure difficile.

Cependant il faut se mettre à l'œuvre, combattre vigoureusement le sentiment de la nature, employer de l'énergie et de la persévérance à remplir ses fonctions dans une disposition et avec une intention toute surnaturelle. Quand une fois on est parvenu à établir son àme dans une disposition surnaturelle, quoique sensiblement la récollection soit

entravée par ces préoccupations restant de l'ancien état, elle n'en est pas moins réelle pour cela, coinm je vous le dirai plus tard dans la suite de cette instruction.

III. — La troisième difficulté est dans la mollesse ou la nonchalance, qui rend l'esprit inappliqué. l'affaisse, l'assoupit et le rend inerte pour tout acte intérieur. Quand la grâce doit agir efficacement dans une âme, il faut qu'elle la trouve éveillée, alerte, et dans une disposition vigoureuse et énergique. Cette mollesse et nonchalance est un état de la nature qui aime le repos : toutes les fois que l'âme agit sous l'impression de la grâce, elle agit avec force et ne se repose pas en elle-même, ne s'atlaisse pas sur elle-même : la récollection devient donc impossible avec ce vice.

Ceux qui sont atteints de ce mal ont à examiner d'abord quelle en est la source. Si elle provient d'un excès de délicatesse pour soi-même, il faut aviser aux moyens de vaincre cet amour de soi et de ses aises; il y aura lieu d'en parler ailleurs.

Si elle est l'effet du naturel, ou d'habitudes contractées par suite de la pesanteur de l'air ou de la" chaleur, alors, outre les résolutions énergiques prises pour l'oraison, et les autres exercices spirituels, il faut encore s'en corriger, même dans l'ordre naturel, afin de réformer, de refondre le fond du caractère ou de l'habitude. Pour cela, il faut s'appliquer à mettre une grande activité dans ses actions extérieures, éviter d'amollir le corps par des positions aisées, et apporter de l'énergie dans son appli-

cation aux travaux intellectuels. Ces moyens sont nécessaires pour relever l'âme de cet abattement moral et lui donner du ton, afin qu'elle soit en état de.se rendre fidèle à la grâce. Quand ce mal moral n'existera plus, la difficulté pour l'oraison disparaîtra aussi.

Mais si cet état est physique, c'est-à-dire, s'il provient d'un mal physique qui abat, détermine l'inapplication de l'esprit, ou affaiblit le système général de l'organisme, alors les efforts qu'on ferait pour déployer toute son énergie dans les actes intérieurs ne feraient qu'aggraver l'incapacité et ne produiraient aucun bon effet; ce serait une pure contention : il faut l'éviter. Dans ce cas, soumettons-nous à Dieu avec humilité, amour, et confiance, supportons notre mal dans ces sentiments, élevons-nous fréquemment à Dieu, maintenons dans notre àme la disposition générale d'être tout à lui, et offronsnous à lui dans cette intention, selon les circonstances qui se présenteront.

D'ailleurs, si la difficulté ne provient que d'un obstacle physique, ce n'est plus une difficulté réelle : l'âme restant, je le suppose, dans les dispositions habituelles et pratiques d'être toute à Dieu, et ne perdant pas dans ses habitudes ordinaires l'esprit de foi et d'amour, elle fait réellement son oraison, elle est réellement recueillie, quoique, sensiblement, cela ne paraisse point ainsi.

IV. — La quatrième difficulté est un effet de l'attache Jà soi-même, provenant d'une vie trop naturelle et de la disposition du caractère. Elle consiste

dans une sensibilité trop grande, jointe à une imagination vive et à un amour-propre qui n'est pas encore vaincu.

Il résulte de là une certaine irritation des sens et un certain emportement d'imagination qui viennent fréquemment mettre une gêne très grande et un obstacle invincible à la récollection. — Je ne fais qu'indiquer ce défaut, devant en parler ailleurs.

Pour que l'âme puisse se recueillir, il faut qu'elle soit maîtresse d'elle-même, sans agitation d'esprit, sans préoccupation trop ardente ; il faut qu'elle se maintienne dans la paix, la douceur et l'égalité intérieure.

V. — La cinquième difficulté provient d'une habitude et manière d'agir très défectueuse : on embrasse les choses dont on s'occupe avec trop d'ardeur d'esprit, on se répand trop au dehors dans tout ce qu'on fait, et l'on y met trop d'activité ou d'empressement ; on s'en embarrasse et on s'en préoccupe tellement qu'on devient incapable de se recueillir.

Toutes ces manières d'agir sont pleines de défauts et fondées sur la mauvaise nature.

Conclusion : Nécessité de l'oraison pour le missionnaire.

Soyons avant tout des hommes intérieurs, des hommes d'oraison. En perdant l'esprit d'oraison, nous perdrons la source de tout bien ; nous déclinerons, la nature prendra bientôt le dessus, et nous

finirons par nous retrouver avec tous nos mauvais penchants, nos vices, nos attaches et nos défauts, et alors il nous deviendra très difficile d'être ce que Dieu veut que nous soyons, et ce qu'il nous est facile d'être si nous conservons l'esprit d'oraison. Gomme la récollection est la partie la plus essentielle de l'oraison, en la perdant, nous perdons tout.

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