LA FIXITÉ DE 1/ ATTENTION
La fixité de l'attention est un acte de l'intelligence ; mais sur lequel la sensibilité et l'imagination influent grandement.
Dans ce second acte de l'oraison, l'âme, ainsi recueillie, circonscrit son attention dans une vue de foi pour fixer son esprit surnaturellement en Dieu. C'est là, à proprement parler, ce qui caractérise l'oraison et ce qui lui appartient à elle seule ; les deux autres actes (la récollection et l'application par amour) sont ses parties intégrantes, mais ils se trouvent aussi bien dans nos dispositions et nos actions diverses de la journée que dans l'oraison.
L'attention n'est autre chose que l'application de notre intelligence à un objet; c'est donc un acte purement intellectuel.
L'attention est active quand, dans l'oraison, c'est par un acte de la volonté que nous appliquons notre intelligence à Dieu. Elle est passive, lorsqu'une vue de foi impressionne, captive notre âme et tient notre intelligence dans cette fixité de vue, laquelle se fait par l'attraction ou l'impulsion de la grâce, sans qu'il y ait eu action de notre part. Ce sont là les oraisons passives, dont je ne parlerai pas ici.
Quoique l'attention soit un acte intellectuel de l'âme produit par la détermination de la volonté, cependant les impressions et les tendances des sens et de l'imagination peuvent y apporter des facilités ou des difficultés, selon qu'elles sont tournées vers la vue de la foi ou contre elle.
Lorsque la vue de foi, qui fixe l'attention, impressionne favorablement les sens et l'imagination, les passions de l'âme, étant mises dans un mouvement favorable, déploient toute leur activité à fortifier l'attention et produisent une grande intensité dans l'action de l'âme en sa vue de foi. Quelquefois, l'impression sensible, quoique n'étant pas de nature à activer ainsi le mouvement passionné de l'âme, suffit cependant pour maintenir l'imagination dans la sphère de l'objet sur lequel l'attention est fixée, et alors cette impression porte à l'âme au moins un secours négatif.
D'autres fois, les sens et l'imagination sont sous une impression opposée ou différente de l'action de la grâce et du mouvement d'oraison. L'impression est opposée à l'action de la grâce, quand son objet est mauvais, ou quand, cet objet étant indifférent, elle agit violemment sur les passions et jette la perturbation dans l'âme. Dans ces cas, le recueillement est nul, et par suite l'attention de l'âme en Dieu impossible. D'ailleurs, l'âme participant à l'impression mauvaise, ou bien faiblissant sous son poids ou sous ses attaques, ne peut fixer son intelligence en Dieu, ni se maintenir dans la vue de foi qu'elle se propose, puisqu'elle est entraînée par une tendance et une vue contraires ; l'oraison est donc nulle et
impossible. Il faut alors que l'àme, se rendant maîtresse de la mauvaise impression et du mouvement passionné, ramène en elle une impression surnaturelle, qui rétablisse le calme et qui fasse triompher de la mauvaise disposition.
On peut voir par là combien il importe, si on veut ne pas renoncer à l'oraison, non seulement d'être détaché de toutes choses selon la perfection évangélique, mais de se mettre en garde contre toute impressionnabilité, surtout contre celle qui provient de l'orgueil ou qui est irritante, car, l'une et l'autre agissant fortement sur l'imagination et les passions, elles détruisent l'oraison.
J'aurais à vous faire observer, mes chers confrères, que sous le rapport de l'impressionnabilité, vous avez à veiller sur vous plus que tous les autres. Les climats chauds, où vous vivez presque tous, produisent des excitations dans l'organisation, et par là rendent très impressionnable. Qu'arrive-t-il alors? Ceux dont l'amour-propre n'est pas bien surmonté se trouvent très facilement sous des impressions de susceptibilité, quand l'impression est défavorable, ou de complaisance, quand elle est favorable ; car dès que l'amour-propre n'est pas dompté, cette sensibilité ou impressionnabilité porte toujours son attaque de son côté, et forme la susceptibilité ou la vaine complaisance, selon que cet amour-propre est froissé ou satisfait. De plus, les climats tropicaux ont encore cela de particulier que l'impressionnabilité qu'ils produisent est d'une nature très vive et très irritante; or, outre que toutes ces impressions sont mauvaises dans leur
nature et dans leurs formes, elles portent beaucoup sur l'imagination et les passions. Par conséquent, en dehors des fautes et des imperfections habituelles qu'elles produisent, elles deviennent un grand obstacle à l'oraison.
Quoiqu'elles soient organiques et qu'elles proviennent de l'influence du climat, ces impressions ne laissent pas pour cela de renfermer tout ce mal pour une âme qui s'y laisse entraîner, ou qui, malgré la sensation qu'elle éprouve, n'oppose pas à ces impressions le calme intérieur et une résistance au moins passive, qui, du reste, est peut-être la meilleure dans le plus grand nombre de cas.
L'impression n'est pas opposée, mais différente de la vue de foi, quand, tout en ayant un objet indifférent, et en n'agissant pas fortement sur les passions et l'imagination, elle ne laisse pas de tendre à distraire l'àme de son attention à Dieu et de la vue de foi qui la préoccupe.
Ici, il faut examiner la source de la difficulté. Elle peut être double : ou c'est le relâchement dans la perfection évangélique, ou c'est une disposition physique.
Obstacles à la fixité d'attention.
Les obstacles sont les mêmes que ceux dont nous avons parlé à propos de la récollection. J'aurai seulement à ajouter que les difficultés, soit qu'elles proviennent du relâchement, soit qu'elles se rattachent à un principe physique, deviennent ici plus grandes. En voici les raisons :
i° On ne peut s'élever à une vie surnaturelle et fixer son esprit en Dieu dans cette vue de foi que dans le recueillement, et surtout on ne peut s'y maintenir pendant un temps notable que par un recueillement soutenu. Or, ce recueillement devenant difficile, et, lors même qu'on parvient à s'y mettre, n'ayant pas ordinairement l'intensité suffisante pour maintenir l'esprit attaché à Dieu dans la vue de foi qu'on se propose, il résulte de là une plus grande difficulté de fixer son attention.
2° Pour faire journellement notre oraison, il faut apporter une fidélité journalière à la grâce qui nous est donnée pour cela, grâce qui ne nous manque jamais (puisque l'exercice de l'oraison est un devoir pour nous). Mais, comment aurons-nous cette fidélité journalière à la grâce d'oraison, si, tout le long du jour, nous sommes dans une habitude opposée à cette grâce et à son action ?
Les habitudes les plus opposées à cette grâce et à son action sont l'attache à nous-mêmes et aux créatures, une vie trop naturelle, la mollesse, la nonchalance, la recherche de notre bien-être et de notre satisfaction dans ce que nous faisons, la sensibilité trop grande, les susceptibilités de l'amourpropre, les préoccupations trop ardentes ou trop empressées, le désir trop naturel de faire tout parfaitement ; ce sont là autant d'habitudes directement opposées à l'oraison.
En effet, comment pourrons-nous élever notre esprit et le conserver uni à Dieu dans un ordre surnaturel, si notre âme est attachée à une créature, la fixité de l'esprit vers un objet se mesurant ordinai-
rement sur notre attachement à cet objet ? Gomment le pourrons-nous, si nous sommes d'habitude dans une vie purement naturelle ? C'est peut-être là la plus grande des difficultés : élever son esprit à l'ordre surnaturel, lorsqu'on vit dans un ordre naturel. La grâce ordinaire ne nous y fait pas parvenir ; elle trouve en nous un obstacle trop grand, obstacle que nous lui opposons par notre faute.
Comment le pourrons-nous, si, par nonchalance et recherche de nos aises, nous énervons l'énergie d'action de notre volonté, énergie rigoureusement nécessaire pour fixer notre esprit sur Dieu ou sur un objet surnaturel, et nécessairement amollie par les vices, qui sont les enfants de la paresse?
Enfin, comment le pourrons-nous, si nous donnons prise aux mouvements passionnés de nos âmes par notre sensibilité extrême, parla susceptibilité de notre amour-propre, par les ennuis et les tristesses dans l'insuccès, par les préoccupations ardentes de notre esprit, et par l'empressement avec lequel nous avons l'habitude d'agir? Tous ces mouvements passionnés de l'âme ouvrent sans cesse la porte à l'imagination, produisent des agitations et détournent de Dieu l'attention de notre esprit.
Enfin, dernière difficulté, qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir d'éluder : c'est quand non seulement une indisposition purement organique met un obstacle absolu à l'application de notre attention à Dieu, mais encore lorsque l'organisation affaiblie, jointe à la multiplicité des occupations, nous met dans l'impossibilité de cette application suivie de notre attention à Dieu d'une manière sensible.
Alors, on doit apporter un soin et une vigilance plus grande à la pratique de l'abnégation, et à la vie de foi et d'amour dans le détail des actes intérieurs et extérieurs. Il faut avoir une fidélité très grande à faire son oraison, se rendre maître des mouvements passionnés de l'àme, et ne pas se laisser dominer par les impressions sensibles. Avec ces trois conditions, on est assuré de faire bien son oraison. Quoique, sensiblement, l'attention ne paraisse pas être avec Dieu, elle y est en réalité, au fond de l'àme.
On a d'ailleurs lieu de se consoler grandement de ce qu'on ne peut pas faire oraison par suite des souffrances, quelque faibles qu'elles soient, endurées avec foi, amour et parfaite soumission à la divine volonté.
3° J'indiquerai encore quelques obstacles à l'union ou fixité en Dieu dans l'oraison.
Il y a d'abord la légèreté, qui rend l'esprit superficiel, lui enlève la faculté de se fixer longtemps sur un objet, lui rend difficile l'application à une chose sérieuse, et le prive de la gravité et de l'égalité nécessaires. Il ne faut pas s'elfrayer de cette difficulté, mais s'appliquer à Dieu par le cœur, être une personne de résolution et de persévérance, prendre dans l'ensemble de sa conduite des habitudes graves et modérées. L'abnégation intérieure est une grande ressource dans ce cas ; par ce moyen, on vaincra cet obstacle.
Ajoutez la mollesse ou nonchalance, qui rend l'esprit inappliqué, ailaisse et assoupit l'àme. Ceux qui sont atteints de ce mal doivent s'appliquer à
être actifs dans tout ce qu'ils font, soit dans leurs actions extérieures, soit dans les travaux intellectuels, Ce dernier point est plus difficile, mais il ne faut pas se décourager. Qu'on prenne d'abord une résolution généreuse ; qu'on soit actif dans les occupations extérieures, ce qui est plus facile ; qu'on détermine ensuite certains moments de la journée pour exécuter avec énergie des travaux intellectuels ; commencez par un temps borné, une demiheure, par exemple, pendant laquelle vous vous appliquerez avec vigueur. Une fois cela gagné, on augmentera peu à peu et on finira par obtenir un résultat complet. L'âme ayant repris sa vigueur, l'oraison ne souffrira plus de cette difficulté.