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CHAPITRE XII

NATURE DE l' ORAISON (suite) '. APPLICATION A DIEU PAR AMOUR

But de l'oraison.

Ce qui caractérise la vertu d'oraison, c'est la direction de l'âme vers Dieu. La perfection de l'oraison consiste, quant à la forme, dans l'absorption de l'esprit et du cœur en Dieu, et, quant au fond, dans la perfection de l'amour qu'elle renferme.

La perfection de l'oraison dépend donc du degré d'application de l'âme à Dieu par amour. Cet amour s'exprime tantôt par la charité pure, tantôt par l'espérance, et l'oraison est d'autant plus parfaite que l'âme s'unit à Dieu avec un amour plus pur et plus intense.

L'oraison a un double luit.

Le premier est de nous unir directement à Dieu par un acte spécial et uniforme, dans lequel notre âme applique toutes ses puissances à son créateur et rédempteur, considéré sous un point de vue quelconque, pour croire en lui, y mettre son espérance et l'aimer. C'est un acte pur d'union à Dieu.

Le deuxième but est de détruire de plus en plus en nous l'influence de la nature mauvaise, de diminuer celle de la nature même bonne, dans nos

actes intérieurs et extérieurs, pour nous mettre toujours davantage sous l'influence de la grâce divine et nous faire parvenir ainsi à perfectionner notre union à Dieu dans la pratique, c'est-à-dire dans nos actes et dans les habitudes de la vie.

Ici, je dois vous faire observer, mes chers confrères, que, pour atteindre plus ou moins parfaitement le premier but, il faut tendre vigoureusement, dans l'ensemble de notre vie, vers le second. Pour que notre union à Dieu dans l'oraison ne soit pas imparfaite, souvent nulle ou illusoire, il faut que nous soyons dans une résolution ferme, efficace et permanente, de pratiquer une abnégation entière à nousmêmes et à toutes choses pour ne vivre qu'à Dieu et pour Dieu. Celui qui est amateur de lui-même, qui se complaît en lui-même, qui désire la gloire humaine, qui cherche les jouissances dans les créatures, qui vit de sa propre volonté, celui dont le cœur n'est pas animé des sentiments que Dieu veut que nous ayons envers le prochain, supérieurs, inférieurs ou égaux, celui-là ne peut être que plus ou moins difficilement, dans la pratique, sous l'influence de la grâce divine, et quelquefois il n'y est pas du tout. Par suite, il ne peut s'unir à Dieu que par une charité imparfaite, quelquefois il ne le peut même pas, et, par conséquent, son oraison est imparfaite ou nulle, parfois illusoire ; c'est un pur effet d'imagination et de sentiment naturel, produisant soit un mouvement d'oraison qui n'en est pas un véritable, soit un semblant de charité parfaite, qui en réalité n'existe pas, car celle-ci ne peut exister qu'avec une disposition parfaite, — à moins que, par une grâce

particulière, Dieu ne donne cet acte d'union de charité, mais alors la disposition mauvaise et imparfaite de l'âme sera changée. Si donc, au sortir de l'oraison, on sent que cette disposition imparfaite est changée, c'est une bonne marque ; sinon, il est à craindre qu'on n'ait été dans une oraison illusoire.

Si l'oraison est bonne, elle doit nécessairement nous porter à l'abnégation et à la vie de sainteté ; et si lame reste longtemps infidèle, l'oraison doit disparaître, ou l'on est dans l'illusion. C'est une règle générale, avec, peut-être, quelque exception.

Cependant, il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire que votre oraison est nulle par suite de mauvaises dispositions, toutes les fois que votre Ame reste sèche et portée à la distraction pendant le temps que vous y donnez.

Il ne faut pas même tirer cette conclusion, quand vous éprouvez quelque tentation contre un ou plusieurs des détails de cette abnégation dont je vous parle, ni même lorsqu'il vous est arrivé de succomber l'une ou l'autre fois.

Tant que vous combattez vivement, avec une volonté efficace, contre vos vices, vos défauts et vos propres volontés, et que vous faites des efforts sincères pour vous détacher des créatures, votre oraison peut être très bonne : vous pouvez et devez vous en servir comme d'une arme bien trempée, dans vos luttes contre vous-mêmes.

La volonté doit agir dans l'oraison : actes qu'elle doit produire (i).

L'amour de Dieu, qui constitue le fond de Foraison, consiste dans l'adhésion ou l'attachement de notre volonté à la volonté de Dieu, selon ces paroles du divin Maître : Si quis diligit me, sermonem meum serçabit. Qui facit voluntatemPatris meiqui in cœlis est, ipse intrabit in regnnm cœlorum. Il suit de là que, pour atteindre le but de l'oraison, il est nécessaire de faire agir notre volonté au cours de ce saint exercice, de lui faire produire des actes par lesquels* elle s'unit actuellement à Dieu et perfectionne son habitude d'union pratique.

Les actes auxquels on doit ainsi exercer la volonté sont de trois sortes : les affections, les résolutions et les demandes.

i° Les affections sont des actes de la volonté par lesquels elle s'épanche devant Dieu, par suite du sentiment que produisent en elle les pensées, les réflexions, la considération d'une vérité surnaturelle.

Lorsqu'on a produit une affection, il ne faut point passer avec rapidité, mais s'y arrêter pour fortifier et goûter l'impression quelle a laissée dans le

(i) Le Vénérable Père avait laissé ce chapitre inachevé ; nous l'avons complété au moyen d'emprunts faits aux 1nstimctions sur l'oraison. Ce qui suit est donc du Vénérable Père, quant au fond et quant à la plupart des expressions; la forme a subi diverses retouches, nécessaires pour l'harmoniser avec ce qui précède.

cœur. Quand cette impression diminue, on produit une nouvelle affection ou la même, si on la goûte encore.

Lorsqu'on est froid dans son oraison et qu'on a de la peine à produire des affections, il ne faut pas laisser que d'en produire : on peut, en ce cas, prononcer quelques paroles courtes et ardentes, et s'arrêter après les avoir formulées. Même quand on n'éprouve pas d'impression ou de sentiment intérieur, il faut s'arrêter pour écouter Notre-Seigneur parler à notre àme.

Bien que l'on puisse toujours et qu'il soit spécialement utile, en certains cas, de se servir, pour les affections, de formules apprises par cœur, comme : Deus meus et omnia! Mon Dieu et mon tout! et autres semblables : en général cependant, il vaut beaucoup mieux les produire de son propre fond : le cœur les savoure bien davantage.

2° Pour que l'oraison produise tous ses fruits, il ne suffit pas que l'esprit considère la vérité qui fait l'objet de notre oraison et que la volonté la goûte et la savoure par les affections; il faut encore réduire cette vérité à la pratique par l'application que nous nous en faisons à nous-mêmes. C'est au moyen des résolutions que nous obtenons ce résultat.

Il faut faire consister les résolutions principalement en pratiques intérieures, ayant pour but la réforme d'un défaut intérieur ou l'acquisition et le développement d'une vertu ; cependant on ne doit pas négliger les résolutions qui visent à établir la

vertu ou à réformer le vice dans notre extérieur ; mais, en dernier ressort, tout doit tendre à l'intérieur.

Les résolutions doivent être prises, non sous une forme sèche et aride, mais avec sentiment et affection, par exemple en faisant, entre les mains de Notre-Seigneur ou de la Sainte Vierge, la promesse de les garder fidèlement. Il est bon de renouveler souvent dans la journée les résolutions prises ainsi et les affections qui les ont accompagnées.

3° Quand nous prenons des résolutions, il importe de ne pas perdre de vue notre extrême faiblesse et notre incapacité d'acquérir la moindre vertu par nous-mêmes. Par suite, nous devons implorer l'assistance de la grâce, pour nous aider à garder nos résolutions ; il faut donc, soit en les formant, soit en les renouvelant, les accompagner de demandes, faites dans des sentiments de vraie confiance et de profonde humilité.

Pour nous fortifier dans la confiance et rendre nos demandes plus efficaces, nous pouvons proposer à Dieu quelque motif particulier de nous exaucer ; par exemple, dire à Dieu le Père que c'est au nom de Notre-Seigneur que nous lui adressons notre demande, et lui rappeler qu'il a promis de nous entendre chaque fois que nous le prierons au nom de son divin Fils. Si c'est à Notre-Seigneur que s'adresse la demande, on peut lui représenter tout ce qu'il a fait pour nous, etc. On peut aussi se servir de quelque parole de Notre-Seigneur ou des Saints.

On ne fera pas de la résolution et de la demande deux parties séparées ; mais, au contraire, on doit les unir et les entremêler. Il faut aussi éviter de mettre en tout cela trop de régularité et de méthode systématique.

État d'oraison.

La pratique la plus importante pour assurer le succès de l'oraison, c'est d'avoir soin de se mettre et de se tenir dans son état d'oraison personnel.

Par état d'oraison il faut entendre ici une position surnaturelle de l'âme, en laquelle elle se dirige vers Dieu et s'unit à lui ; c'est une certaine attitude ou manière d'être que prend lame dans l'oraison et dans les moments de recueillement. Cette position ou manière d'être est différente selon la diversité des états d'oraison de chacun.

Pour connaître notre état d'oraison, nous n'avons qu'à être attentifs à la position et manière d'être de notre âme, dans les moments de recueillement et de ferveur. Nous verrons ordinairement une grande uniformité, et c'est là l'état où notre âme doit se mettre quand elle veut faire oraison. Cet état change à mesure que nous avançons dans la vie intérieure, ou bien il se transforme en se perfectionnant.

L'état d'oraison est une position, et non un acte passager, comme serait une oraison jaculatoire, un mouvement d'amour, de louanges, etc. Ces choses tiennent à l'oraison et s'y rattachent, comme s'y

rattache tout acte de vertu bien pratiquée ; mais elles ne constituent pas l'état d'oraison.

L'état d'oraison étant une position surnaturelle, nous ne pouvons pas nous y mettre par nous-mêmes, mais par la grâce de Notre-Seigneur, et tout ce qui s'y opère se fait aussi par le secours de l'Esprit- Saint. Aussi, môme quand nous sommes en oraison, nous ne pouvons pas nous diriger vers Dieu et nous unir à lui sans le secours de la grâce, C'est pourquoi il ne faut jamais vouloir se confier en soi-même, en sa fidélité et en son action propre, mais placer toute sa confiance en Notre-Seigneur. Plus il y a de l'action du Saint-Esprit dans notre oraison, plus elle est parfaite.

Pour faire véritablement oraison, il faut se mettre dans son état ; si on adopte une autre manière, on court risque de n'en jamais faire. L'état d'oraison est une voie dans laquelle l'âme se dirige vers Dieu, une voie qui la mène directement à lui. Chacun a sa voie propre, et pour aller à Dieu, il faut qu'il y entre. Toutes les fois qu'une personne est dans son état d'oraison, Dieu se communique à elle, pourvu qu elle ait le cœur pur et dégagé ; dès qu'elle en sort, elle agit par elle-même et ne fait pas grand' chose qui vaille.

Voilà pourquoi, pour faire une action saintement, il faut également se mettre en son état d'oraison, la faire en esprit d'oraison. Voilà pourquoi aussi la vie d'oraison doit nous être familière tout le jour, et alors, en toutes nos actions, même en celles qui sont indiiïé rentes par elles-mêmes, notre âme se dirige vers Dieu, et par là les rend saintes.

Ainsi, nous devons nous tenir dans notre état d'oraison, non seulement pendant, l'exercice de l'oraison, niais à la sainte Messe, dans toutes nos prières, au confessionnal, dans la prédication, dans nos diverses actions et durant toute la journée. C'est là le vrai moyen d'être fidèle à la grâce et de vivre de la vie du Saint-Esprit, qui doit être toute chose en nous. Cette manière d'agir doit nous suivre en tout et partout.

Les âmes intérieures, habituées à vivre dans une oraison continue, sont dans l'agitation, le trouble et la peine, dès qu'elles ne se trouvent plus dans leur voie, dans leur état d'oraison : elles ressemblent à un membre disloqué. Etant en sa voie, on a son repos en Dieu ; hors de sa voie, on ne peut plus se diriger vers lui. Si les commençants ne se troublent pas pour être ainsi hors de leur voie, c'est qu'ils n'ont pas l'habitude des choses de Dieu et sont encore répandus dans les créatures et en eux-mêmes.

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