NÉCESSITÉ DE LA SAINTETE
Le missionnaire ne peut convertir les âmes qu'à la condition de mener une vie sainte.
Il semble que le Vénérable Père Libermann sentait davantage le besoin d'inculquer à ses enfants la nécessité de la sainteté, à mesure qu'il approchait du terme de sa carrière. C'est, en effet, dans ses dernières lettres que nous trouvons les exhortations les plus pressantes sur ce sujet.
Le 8 mai .1801, il écrivait au P. Lairé, missionnaire à Grand-Bassam :
Yous voilà donc à Grand-Bassam, en Guinée. Là vous aurez, à ce qu'il paraît, une population difficile et dont la conversion sera lente. Votre principale prédication consistera dans la vie sainte que vous devez mener pour donner le bon exemple, et pour attirer la grâce du divin Maître sur ces pauvres âmes si affreusement tenues sous la grille du démon. Ce peuple africain ne sera pas converti par les efforts de missionnaires habiles et capables — il n'en a pas besoin, — mais par la sainteté et le sacrifice de ses pères, qui doivent le sauver. L'aveugle-
nient et l'esprit de Satan sont trop enracinés dans ce peuple, et la malédiction de son père repose encore sur lui ; il faut qu'il soit racheté par des douleurs unies à celles de Jésus, capables d'expier ' ses péchés abrutissants, et par une sainteté qui attire sur lui les tout puissants et tout miséricordieux mérites du Sauveur, afin de le laver de la malédiction de Dieu. Soyez saint, engagez tous vos confrères à l'être ; c'est de cela que dépend le salut des âmes misérables pour lesquelles vous soutirez et vous vous immolez. Toutes vos souffrances et tous vos sacrifices resteront stériles s'ils ne sont sanctifiés par l'ensemble de votre vie.
Il ne suffit pas que vous offriez à Dieu vos souffrances ; il ne suffit même pas que vous lui offriez votre vie pour le salut des âmes. Cette offrande de vous-même vous sera utile à vous et obtiendra la rémission de vos propres fautes. Mais, si la miséricorde divine a besoin de tenir compte de tout ce quelle trouve de bon en vous pour le rachat de vos propres fautes, si surtout elle ne trouve pas tout à fait le suffisant, comment vos œuvres et vos sacrifices pourront-ils racheter les autres ? D'ailleurs, si nous n'avons pas la sainteté de Dieu en nous, dans toutes les habitudes de notre vie, si cette sainteté ne domine pas, n'efface pas ou du moins ne réfrène pas toutes nos tendances défectueuses et toutes nos imperfections, comment Dieu peut-il exaucer nos prières pour les âmes qu'il nous a données à sauver, et comment nos sacrifices auront-ils de l'efficacité ? En effet, ces sacrifices eux-mêmes se ressentiront toujours de nos habitudes naturelles, de nos défauts,
de nos imperfections, et il en restera très peu de chose pour émouvoir la miséricorde divine.
Ah ! que je voudrais que tous mes chers confrères sentissent, aussi vivement que je le sens, le besoin de la sainteté dans un missionnaire d'Afrique !
Soyez donc saint, comme Jésus était saint, c'est le seul et unique moyen de racheter, de sanctifier les âmes. Que l'esprit de Jésus anime tous vos actes ; qu'il forme tous vos sentiments ; qu'il amortisse et modère dans ses entraînements la vivacité de votre esprit ; qu'il amollisse la raideur, la dureté de votre cœur ; qu'il en dirige tous les mouvements, en domine toutes les impressions : en un mot, qu'il maîtrise et conduise tout ce qu'il y a de passionné et de déréglé dans l'âme, et, en même temps, qu'il communique à votre cœur la douceur et l'humilité dont ce divin Maître nous a donné l'exemple. Oh ! que cette douceur et cette humilité de cœur sont importantes, et que peu d'hommes les possèdent !
Ces deux précieuses vertus, fruit immédiat du véritable et parfait amour, exigent une abnégation intérieure bien parfaite et une grande docilité et soumission à Dieu. Toute raideur de volonté, toute confiance en soi, toute attache à soi et à ses idées doivent disparaître. Mais aussi un missionnaire qui aurait ces deux vertus profondément établies dans son âme, et qui les ferait entrer dans toutes ses habitudes intérieures, dans la composition de tous ses actes, ce missionnaire serait sanctifié par l'Esprit de Dieu. Celui, au contraire, qui n'a pas ces deux grandes et sanctifiantes vertus, est un avorton
dans l'apostolat de Jésus-Christ, eût-il d'ailleurs le zèle de saint Paul ou de saint François-Xavier. Dès lors qu'il lui manque ee fondement de l'humilité et de la douceur, l'Esprit de Jésus ne peut l'animer; ce divin Esprit est le plus souvent remplacé par l'esprit propre, et même par l'esprit de ténèbres.
Deux jours après cette lettre, le 10 mai, le Vénérable Père en écrivait une toute semblable au P. Duret, au Sénégal.
Les populations, dont la conversion vous est confiée ne sont pas encore préparées à recevoir la semence de l'Évangile; votre présence les y disposera avec la grâce et la miséricorde de Dieu.
En tout état de cause, lors même que les âmes sont avides de cette semence divine et prêtes à la recevoir avec simplicité et docilité, le missionnaire a doublement besoin d'être saint : d'abord, pour attirer sur ces âmes la miséricorde divine, ensuite, pour leur donner l'exemple de la sainteté. Mais quand les âmes sont encore tellement sous la puissance du démon que la parole divine ne prend pas, oh ! alors, il est d'une nécessite absolue pour le missionnaire d'être saint, car il a à amollir les coeurs pour les disposer à recevoir la divine parole, et il lui faut pour cela plus que des mots sortis de sa bouche. Il doit puiser en Dieu des grâces innombrables et des bénédictions puissantes, ce qu'il n'obtient que par sa vie sainte.
De plus, ne pouvant opérer par la parole de ses
lèvres, il doit en employer une autre, à savoir : l'exemple de la vie qu'il mène. Il faut qu'elle soit si sainte, que tout en lui soit une parole divine pour ees pauvres âmes desséchées et flétries.
Ce serait une grande erreur de croire que, comme ces âmes sont profondément viciées et plongées dans la sauvagerie, il suffit de mener à leurs yeux une vie communément chrétienne, que ce spectacle est assez frappant pour des hommes dont l'existence est grossièrement animale : c'est là, dis-je, une erreur très grave, même humainement parlant. Une vie commune, dans le sens dont je parle, une vie à l'européenne qui n'est pas une vie sainte, ne dépasse pas la portée du bon sens habituel de ces hommes grossiers, de sorte que, s'ils y remarquent quelque différence seulement avec celle des autres Blancs, ils attribuent cela à des motifs d'un genre à part, dont ils ne se rendent pas bien compte. Tant qu'ils voient dans le missionnaire quelque chose de passionné, quelque attache à la terre, ils ne le regardent que comme un homme ordinaire plus ou moins bon. Mais quand le missionnaire mène une vie vraiment sainte, ils reconnaissent en lui, tôt ou tard, l'homme de Dieu.
La vie sainte renferme d'ailleurs un baume particulier, elle impressionne les âmes les plus grossières, sans même qu'elles s'en aperçoivent, et puis la grâce divine et les bénédictions de Dieu y sont attachées.
Soyez donc saint comme Notre-Seigneur Jésus- Christ. 11 s'est sanctifié pour sanctifier les siens : Pro eis ego sanctifico meipsum,
Il est décidé que le missionnaire doit se sanctifier pour sanctifier les âmes, et si vous ne voyez pas d'ici à quelque temps le fruit de votre vie sainte, songez à ce que Jésus a fait en Judée. Combien peu se sont rendus de son vivant, et cependant quel grand nombre sont venus dans la suite ! Ayez donc courage, travaillez avec confiance et fidélité.
Le premier soin du missionnaire doit être d'assurer sa sanctification personnelle.
Dans une lette à Mgr Kobès, vicaire apostolique de la Sénégambie, le ao novembre de la même année i85i, deux mois seulement avant sa bienheureuse mort, le Vénérable Père insistait sur la nécessite qu'il y a pour le missionnaire d'assurer tout d'abord sa sanctification personnelle.
Je considère souvent devant Dieu ce qui nous est arrivé depuis l'origine de cette sainte mission, et je vois que Dieu nous veut humbles, soumis à toules ses adorables volontés, et entièrement abandonnés à lui seul. Il faut que nos missionnaires fassent de leur propre sanctification une occupation sérieuse. Dieu ne nous bénira qu'à cette condition : voilà pourquoi il nous arrête. Il veut amortir l'ardeur de nos désirs et l'entraînement de nos actions, afin que nos âmes ne s'élèvent pas ; il nous éprouve par la douleur, les souffrances et les contrariétés de tout genre, pour nous tenir dans notre abaissement et nous sanctifier par la patience, la douceur et les
pratiques saintes et sanctifiantes de la vie religieuse.
Ce qui me frappe le plus, c'est que Dieu nous a chargés de cette mission de la Guinée, qu'il nous donne à tous un désir ardent de convertir ce pays, et, en même temps, il nous arrête au milieu de notre marche, et nous enlève précisément ceux qui semblaient être les plus capables de seconder vos efforts et les miens. Sur le nombre de ceux qu'il a plu à Dieu d'appeler à lui, depuis neuf ans qu'il nous a envoyés en ce malheureux pays, il y en a huit ou neuf qui auraient pu devenir d'excellents supérieurs de maison et peut-être même de mission ; il ne nous laisse que les moins capables.
Que conclure de cette conduite de Dieu ? Il nous manifestera ses desseins quand le temps en sera venu : en attendant je crois voir en cela que sa divine bonté veut nous réduire, nous faire voir quelle estime nous devons faire de nos offorts et quelle valeur nous devons attacher à nos personnes. Je vous avoue, Monseigneur, que je n'ose pas m'aflligep de tous ces malheurs, ni des embarras qui en résultent, parce que je suis convaincu que tout cela a eu lieu dans un dessein de miséricorde sur nous et sur ce pauvre peuple que nous sommes chargés d'évangéliser.
Une pensée m'est venue bien souvent et parfois m'a fortement préoccupé : j'ai pensé que, s'il a plu à Dieu de nous traiter si durement, c'est pour nous punir miséricordieusement de nos péchés. 11 semble évidemment vouloir que nous sauvions ce pays
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— igo —
plutôt par notre propre sanctification que par notre zèle, je veux dire que la sainte volonté de Dieu paraît être que nous nous placions au milieu de ces peuples en menant une vie toute sainte, et en mettant un soin tout particulier à la pratique des vertus religieuses et sacerdotales : l'humilité, l'obéissance, la charité, la douceur, la simplicité, la vie d'oraison, l'abnégation, etc. Que ces vertus soient l'objet de tous nos soins, et, loin d'empêcher en aucune manière l'exercice du zèle apostolique, elles lui donneront au contraire plus de consistance et de perfection.
C'est la marche qu'ont suivie les saints religieux qui ont converti l'Allemagne et l'Angleterre ; c'est celle que Dieu veut que nous suivions, c'est la seule qui attirera ses bénédictions.
Or, il me semble que quelques-uns de nos cher? confrères se sont laissé détourner de cette voie. Pleins d'ardeur et de générosité, ils ont été entraînés à l'idée de zèle ; cette idée de zèle les a portés aux choses extérieures, les a distraits des exercices et des vertus de la vie religieuse ; l'action du climat qui agite et aigrit les sensations, les trouvant trop en dehors, pas assez solidement attachés aux vertus intérieures, devait naturellement ajouter sa part et devenir entre les mains du démon un instrument pour les détourner de la vie parfaite.
Ce qui a pu donner lieu à cette voie fausse, c'est une idée inexacte de leur état. Ces pauvres enfants, ayant quitté leur pays pour être missionnaires, ont toujours conservé cette idée : je suis missionnaire
avant tout ! En conséquence et sans s'en rendre compte, ils n'attachaient pas assez d'importance à la vie religieuse et se livraient trop, je crois, à la vie extérieure.
Eh bien! si cette conjecture est fondée, il serait important d'éclairer ces chers confrères, en leur faisant voir que, à la vérité, la mission est le but, mais que la vie religieuse est un moyen sine quo non, et que ce moyen a besoin de fixer toute leur attention et d'être l'objet de toutes leurs préoccupations.
S'ils sont de saints religieux, ils sauveront les âmes ; s'ils ne le sont pas, ils ne feront rien, parce que la bénédiction de Dieu est attachée à leur sainteté, et leur sainteté dépend uniquement de la fidélité aux pratiques de la vie religieuse. Je vous assure que je passe parfois des moments bien pénibles, quand je pense aux souffrances continuelles de ces pauvres enfants et à la générosité avec laquelle ils les supportent. Je me dis qu'il y aurait là de quoi faire de grands saints, s'ils étaient bien remplis de l'esprit de leurs règles, s'ils étaient soigneux au travail de la vie et des vertus intérieures et religieuses ; que, faute de cette fidélité à l'esprit de nos règles et de ce soin pour la Aie intérieure et religieuse, ils perdent un mérite immense qui serait un trésor inépuisable pour le pauvre pays qu'ils évangélisent, et qu'ils ne se rendent agréables à Dieu qu'à demi. Cette pensée produit en moi un grand déchirement de cœur !
Cependant, dans le fond, tous vos missionnaires sont bons, et s'ils avaient cet esprit religieux, s'ils
travaillaient avec fidélité à l'observation de la règle et aux pratiques intérieures, leurs défauts diminueraient. Je crois qu'un des points sur lesquels ils ont le plus besoin de fixer leur attention, c'est sur l'agitation et l'irritation que produit le climat...
Les missionnaires doivent être à la fois de vrais religieux et de vrais hommes apostoliques.
Ecrivant à la communauté de Dakar, le 19 novembre 1847, le Vénérable Père trace le portrait suivant du missionnaire qui, à l'exemple de Notre-Seigneur, se sanctifie pour pouvoir coopérer efficacement à la sanctification des âmes.
La divine bonté vous laisse en ce moment le temps de vous former aux vertus parfaites, dans l'intérieur de la communauté. Je vois là-dedans un trait de sa Providence pleine de miséricorde pour nous. Si vous aviez, dès votre arrivée, été lancés dans un ministère actif, vous n'auriez pas eu le temps de pratiquer ce qui vous a été montré dans votre retraite du noviciat, vous n'auriez pas eu le temps de vous reconnaître. Maintenant, vous faites comme un second noviciat, mais un noviciat pratique. Étant sur les lieux, vous voyez les dangers, les difficultés, et, avec votre bonne volonté, avec vos désirs sincères d'être de vrais serviteurs de Dieu, de vrais apôtres, vous ne manquerez pas d'employer les moyens efficaces pour y parvenir. Pendant le noviciat, vous preniez des résolutions de
paroles, parfois des résolutions d'imagination; maintenant, vos résolutions seront des résolutions d'action, des résolutions pratiquement pratiques.
Tâchez, chers confrères, de profiter du moment de Dieu ; ses lumières seront avec vous et sa grâce divine vous aidera. Apprenez à être de vrais hommes de communauté et de véritables hommes apostoliques ; apprenez la sagesse de Dieu pour contribuer, chacun selon votre mesure, à mener à bonne fin la grande oeuvre que Dieu vous confie.
En vrais hommes de communauté, vous devez pourvoir à votre sanctification et à celle de vos chers confrères et frères ; vous devez donner le bon exemple en toutes choses ; vous devez être des hommes intérieurs, des hommes d'oraison, fidèles observateurs des règles et remplis de leur esprit, considérant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la personne de vos supérieurs, leur obéissant avec exactitude et simplicité, dans tout ce qui regarde la vie religieuse et votre propre sanctification. Jamais dé murmures, jamais de jugements sur leur conduite et leur manière d'être, soit publique, soit privée. N'écoutez pas ce fond d'amour-propre qui nous rend la subordination difficile, qui tend à nous comparer avec les supérieurs ; songeons que l'homme doit disparaître dans notre obéissance, et que la foi doit y dominer. Soyons remplis d'aiïcction, de douceur et d'ouverture avec les supérieurs, pour leur rendre leur charge plus facile à porter.
Vivez ensemble dans l'union et la paix la plus parfaite, supportez-vous mutuellement, souffrez vos
défauts les uns les autres, adoucissez vos peines, soulagez vos confrères, ne les jugez pas, aimez-les et soyez doux à leur égard, même quand il leur arrive de vous causer du chagrin. Lorsqu'il vous arrive de n'être pas du même avis qu'eux, perdez votre propre jugement dans le jugement général. La ténacité à sa propre conception est un des plus grands maux pour des hommes qui doivent vivre ensemble dans la paix et la charité de Jésus-Christ. Evitez la raideur dans votre jugement, dans vos paroles, dans vos désirs, dans votre conduite : jamais rien de bon ne peut sortir de la raideur. Vous avez spécialement à veiller sur ces différents points. Les climats sous lesquels vous vivez agissent fortement sur la sensibilité et sur l'imagination. Vous serez plus portés à vous agiter, à vous aigrir, à vous irriter qu'auparavant. Il faut cependant que vous conserviez dans vos âmes la douceur, le calme, la longanimité et la modération chrétienne. Soyez fidèles, et vous avancerez grandement dans la véritable sainteté.
Pour vivre de la vie d'hommes apostoliques, vous avez besoin d'une bien grande abnégation de vous-mêmes, et cet esprit d'abnégation doit exister continuellement, car ce n'est pas dans la variation d'une ferveur sensible qu'on a la véritable abnégation. Celle-ci ne dure pas et même n'est guère certaine. Ce qu'il faut, c'est de conserver son âme dans la paix, dans la gaieté, non seulement au milieu des privations corporelles qui sont assez faciles à supporter, mais encore dans les privations spirituelles ou morales.
Celles-ci sont bien plus pénibles, attristent, troublent, découragent une àme faible et attachée à elle-même ; elles donnent un courage, une sérénité et une vigueur toute nouvelle à une âme forte, par une solide abnégation d'elle-même et par un attachement parfait à Dieu seul. Une âme forte et vraiment apostolique est toujours calme, douce, imperturbable au milieu des peines et des contrariétés. Jamais elle n'est triste, maussade, agitée, brusque, aigre, silencieuse, à charge à elle-même et au prochain.
Tous ces défauts sont le fait des âmes faibles, amatrices d'elles mêmes, qui ne connaissent pas la vertu de la croix de Jésus-Christ, et qui surtout n'aiment pas à y avoir pratiquement part. Elles sont assujetties aux impressions diverses quelles reçoivent, et ne savent pas s'en rendre indépendantes. Lorsque tout va bien selon leur goût, selon leurs désirs et leurs propres vues, elles vivent dans une douce paix, et s'imaginent qu'elles sont dans la solide et parfaite vertu apostolique. Ce n'est pas dans ce temps de paix qu'on peut reconnaître la valeur du soldat de Jésus-Christ, litre dans la paix parce que rien ne vous dérange, ce n'est pas une preuve de grande vigueur. Le temps de la paix est donné pour préparer à la guerre, car c'est la guerre qui est le partage de l'homme apostolique.
Lorsque ces âmes ont du succès, elles sont remplies d'un grand enthousiasme, qui souvent leur fait commettre des fautes et des imprudences. Elles se sentent fortes et puissantes, capables de tout
entreprendre et de tout souffrir, parce qu'elles sont entraînées par l'impression vive cpie produit en elle le succès ; elles sont vives et animées, hardies et entreprenantes, parfois au-delà de ce qu'il faut. L'humilité et la défiance d'elles-mêmes sont absentes en ces moments, et la confiance en Dieu n'est pas présente. Dans cet état de choses, la contradiction, les obstacles, les irritent ; elles veulent emporter d'assaut ce qu'il ne s'agit de gagner que par la douceur et l'insinuation.
Lorsque, au contraire, elles échouent dans leurs entreprises, ou lorsqu'elles ne réussissent pas aussi vite ni aussi bien qu'elles se l'étaient imaginé, voilà l'abattement, la tristesse, parfois le découragement, accompagné de déchirements de cœur, de retour inquiet sur soi-même, sur les fautes commises ; on attribue le non-succès à soi et à ses fautes, et l'on ressent du dépit contre soi, avec d'autres mouvements de ce genre.
Au contraire, une unie vraiment morte à ellemême et toute livrée à Dieu éprouve une certaine peine quand elle est dans la paix. Il lui en coûte de voir tout aller selon ses goûts; elle a besoin de souffrir, d'être contrariée ; c'est sa vie. Cependant elle profite de ce repos pour se fortifier dans la voie de Dieu, elle le porte avec humilité et abnégation. Quand elle a du succès, elle est humble, calme et modérée; elle fait alors sa besogne avec persévérance et fidélité, elle consolide ce qui est acquis. Dans le temps de tempête, de non-succès, elle sait attendre les moments de Dieu et se garde de se décourager; jamais de tristesse, jamais d'irritation,
jamais de dépit, ni contre elle-même ni contre les autres. Elle reste toujours semblable à elle-même ; remplie de Dieu, elle sait patienter comme Dieu ; elle ne veut le succès ni plus grand ni plus prompt que Dieu ne le veut; elle examine l'état des choses avec calme et dans l'esprit de Dieu ; elle agit selon les lumières et selon la force qu'elle obtient d'Enhaut, et laisse à son divin Maître le soin de faire fructifier ses travaux selon la mesure de sa miséricorde.
Si vous saviez, mes bien chers confrères, quelle est la valeur de la patience parmi les vertus apostoliques, vous vous emploieriez de toutes les puissances de votre âme pour l'obtenir. Si vous pouvez maintenant patienter, vous êtes sûrs du succès, et d'un succès solide et stable. Soyez assurés que tout ce qui est emporté d'assaut n'est ni solide ni durable. La plante qui abrita la tête de Jonas à Ninivc a crû dans une nuit et péri dans une autre nuit. Les herbes qui croissent vite acquièrent peu de développement et se détruisent promptement. Les arbres dont la croissance est lente deviennent grands et puissants et durent des siècles. S'il vous arrive jamais d'avoir dans une mission un succès prompt et facile, tremblez pour celte mission ; lorsque, au contraire, elle demande du temps et offre des difficultés, augurez-en bien, si vous sentez en vousmêmes la force et la persévérance d'une sainte patience. L'imagination n'aime pas les lenteurs, mais nue Ame renoncéc sait bien y trouver son compte.
Si vous avez la patience, vous êtes sûrs d'acquérir cette prudence, cette sagesse de Dieu, dans votre conduite et vos entreprises.
J'ai encore à vous recommander d'être unis entre vous-mêmes, et bien unis à votre chef. Dieu vous l'a donné. Dieu l'a donné à la Mission, Dieu l'éclairé et l'éclairera toujours pour l'œuvre qu'il lui a confiée. Soyez dociles, entrez dans ses vues et ne vous laissez pas aller à des vues particulières. C'est lui qui a le plan d'ensemble, et vous n'avez que des vues partielles , il a grâce d'état pour conduire, et vous pour être conduits dans vos travaux par lui ; c'est lui qui est l'architecte, et vous les travailleurs, mais des travailleurs intelligents et agissant en parfaite harmonie avec lui. C'est dans cette harmonie et cette marche d'ensemble que résidera la grâce de Dieu, et par conséquent le succès. Soyez fidèles. mes chers confrères, et Dieu sera fidèle, lui aussi.
. Enfin, une dernière observation. N'écoutez pas facilement le dire des gens qui parcourent la côte, quand ils vous parlent de peuplades qu'ils ont visitées, même s'ils y ont demeuré pendant plusieurs années. Entendez ce qu'ils vous disent, mais que leurs paroles n'aient pas d'influence sur votre jugement. Ces hommes examinent les' choses à leur point de vue. avec leurs propres préventions : ils fausseraient toutes vos idées. Entendez tout et soyez paisibles au-dedans de vous-mêmes, examinez les choses dans l'esprit de Jésus-Christ, avec indépendance de toute impression, de toute préven-
tion quelconque, et remplis, animés de la charité de Dieu et du zèle pur que son esprit vous donne. Je suis sur que vous jugerez bien autrement de nos pauvres Noirs que tous ces hommes qui en parlent.
Vous savez que si nous avions écouté ce que, unanimement, nous ont dit tous ceux qui pouvaient nous rendre compte des Noirs des colonies, ce que nous ont dit et soutenu des hommes d'ailleurs très bons, nous n'aurions jamais osé entreprendre les missions de Bourbon et de Maurice ; et cependant nos chers confrères y ont fait des merveilles, et nous ont appris à en juger tout autrement que ces hommes qui nous en avaient parlé. Ne jugez pas au premier coup d'rcil, ni d'après ce que vous avez vu en Europe ; dépouillez-vous de l'Europe, de ses moeurs, de son esprit; faites-vous nègres avec les nègres, et vous les jugerez comme ils doivent être jugés ; faites-vous nègres avec les nègres pour les former comme ils doivent l'être, non à la façon de l'Europe, mais en leur laissant ce qui leur est propre; faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres, aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres, et cela pour les perfectionner, les sanctifier, les relever de leur bassesse, et en faire peu à peu, à la longue, un peuple de Dieu. C'est ce que saint Paul appelle se faire tout à tous, afin de les gagner tous à Jésus-Christ.
J'ai été bien long, mes chers confrères, mais je ne le suis jamais trop quand je m'entretiens avec vous. Mon cœur est avec vous. Que les vôtres soient sans cesse avec Jésus et Marie,, et que leur sainte charité et leur douce paix les remplissent !