DISPOSITIONS QUI DOIVENT ANIMER LES MISSIONNAIRES
Préparation à la vie apostolique.
Deux élèves du grand séminaire de Clermont, MM. Lossedat et Thévaux, ayant manifesté l'intention d'entrer au Noviciat de La Neuville, le Vénérable Père leur adressa, le 12 février i843, la lettre suivante, pour les encourager dans leur vocatiou et leur montrer les dispositions dans lesquelles ils devaient travailler à s'établir pour se préparer à la vie apostolique.
Ce n'est pas une petite chose que l'esprit qu'il fout pour une si grande et si belle vocation. Tachez de mourir à vous-mêmes et à toute la terre, et de vous donner tout à notre divin Maître, et il vous fera la grâce de parvenir à la sainteté de votre vocation, au moins en partie. N'y allez pas à demi, mais livrez-vous tout entiers. Quand on marchande avec Jésus, il marchande aussi avec nous, et nous n'y gagnons rien ; au contraire, si nous y allons généreusement et si nous nous livrons tout entiers, Jésus accepte notre offrande avec toute l'étendue de son divin amour et de sa complaisance, et il se donne alors aussi en entier.
Si donc vous voulez être de parfaits missionnaires, il faut que vous soyez disposés à vivre de
privations, de peines, d'humiliations et de croix de tout genre. Rappelez-vous sans cesse que saint Paul, quand il veut prouver qu'il est apôtre aussi bien que saint Pierre, saint Jean et les autres, pour plus grande démonstration, montre tout ce qu'il a eu à souffrir dans ses travaux pour la gloire de son divin Maître. Désormais donc vous devez vous dévouer à toutes les peines, humiliations et tribulations, les souffrir dans la paix et la joie du divin amour. Il faut vous estimer comme des victimes choisies de Notre-Seigneur pour être sacrifiées à la très grande gloire de son Père céleste. Que votre àme soit toujours calme devant le souverain Pontife qui doit vous immoler, que votre volonté ne lui résiste jamais quand il s'agira de souffrir ; soyez comme des victimes liées et garrottées devant lui, ne bougeant pas, mais laissant faire ce divin Pontife, selon toute l'étendue du bon plaisir de son Père céleste.
En ce moment, vous avez peu à souffrir, parce que le temps de votre apostolat n'est pas encore arrivé ; mais cela viendra. Vous aurez toujours à vous arracher à vos parents et à supporter d'autres petites peines ; prenez-les, en attendant, comme un acompte pour l'avenir. Ce que vous avez à faire dès maintenant, c'est de perdre de vue vos propres intérêts, votre bien-être, vos satisfactions et contentements. Vivez de la vie de Jésus sur la terre. Il ne s'est jamais complu en lui-même, il ne s'est jamais recherché lui-même, il n'a jamais cherché sa propre gloire ni sa propre grandeur. Il n'avait pas d'intérêts personnels ; tout son désir était d'être immolé
à la gloire de son Père. Voilà aussi votre vie. Pour l'accomplissement et l'achèvement de cette vie, vous ne pouvez avoir en ce moment que des désirs ; mais, dès ce moment, vous pouvez et devez travailler à vous oublier vous-mêmes, à prendre avec amour toutes les peines qui vous viendront, et ces petites souffrances de chaque jour, qui ne manquent jamais.
Menez une vie humble, douce, paisible; oubliezvous et laissez-vous oublier par les autres. Désormais, personne ne doit plus pouvoir vous offenser, parce que vous avez remis tous vos intérêts à Jésus tout seul. Vous, vous n'en avez plus; il n'y a que ceux de votre Maître qui doivent vous toucher encore.
Soyez doux envers tous ; habituez-vous à la pratique de cette belle vertu, qui ne s'acquiert parfaitement qu'au détriment des affections et intérêts naturels. Accoutumez-vous à conserver une paix douce et humble dans vos âmes. Ne vous troublez pas, ne vous inquiétez pas de vos défauts ni d'aucune autre chose ; mais quand vous voyez en vous des choses défectueuses, humiliez-vous doucement devant Jésus, votre Maître. Habituez-vous à vous tenir dans votre bassesse et dans votre pauvreté devant lui, sachant bien que vous n'avez en vous rien qui vaille, et vivez dans la paix et l'humilité de cœur, en sa présence, avec la ferme confiance qu'il ne vous abandonnera pas dans vos misères.
Ne vous estimez jamais comme si vous étiez quelque chose ; mais, au milieu des plus grandes faveurs,
conservez toujours le sentiment de votre pauvreté. Toutes les l'ois que votre pensée se reporte sur vous-mêmes, que ce soit pour voir votre misère, et cela avec douceur et confiance en Dieu. Ne vous présentez jamais devant Notre-Seigneur qu'en vous abandonnant paisiblement à sa divine bonté, avec une pleine confiance et un humble amour. Ayez l'habitude de porter votre àme vers Dieu par un mouvement du cœur, doux et paisible, et que ce soit toujours dans le sentiment de votre petitesse, incapacité et nullité, et en môme temps avec un plein désir de tout sacrifier à son divin amour, et vous-mêmes avec tout le reste. Lorsque vous aurez tous ces sentiments, j'ajouterai même, si vous avez un jour le bonheur de vous sacrifier tout entiers, dites que vous n'avez donné à votre Dieu que ce qui lui appartient, et que votre sacrifice est bien minime.
Ne vous imaginez pas, en effet, que vous faites grand'chose en vous donnant tout entiers : tout le bonheur est pour vous, et toute la gloire en doit revenir à Dieu ; à vous l'humiliation, l'oubli et la contusion. Quel avantage revient à la très sainte Trinité de posséder un petit ver de terre de plus? Et quelle faveur lui faisons-nous en lui donnant un être de néant, qui est à elle, avant même que nous y ayons pensé ? Si nous ne lui appartenons pas, malheur à nous ! car nous lui refusons ce qui est sa propriété exclusive.
Pauvres misérables que nous sommes.' Nous nous imaginons faire des choses admirables, quand nous recevons de notre Dieu de miséricorde le bonheur
suprême d'être choisis pour lui appartenir. Nous avons le front de croire que nous lui donnons quelque chose, quand nous avons seulement le désir de nous sacrifier pour lui. Estimez-vous donc bien heureux, chers frères, de ce que Jésus, le roi du ciel et de la terre, vous a choisis pour ses victimes.
O vases d'élection ! Si vous êtes fidèles, Jésus se servira de vous pour le salut de plusieurs ; mais il vous sacrifiera, il vous apprendra combien il faut souffrir pour sa gloire. Soyez donc fidèles, et suivez tout le mouvement que Jésus veut donner à vos âmes ; vivez de lui et en lui, et cela dans la vue de votre pauvreté, de votre néant, de votre incapacité. Ne dites pas : « Oh ! je vais sauver beaucoup d'âmes dans la suite. » C'est à Jésus de décider cela ; il est le maître de procurer sa gloire au moyen du plus pauvre instrument comme du plus riche. Son Père a l'ait du néant tout ce bel univers et tous les êtres du ciel. Si le néant a pu lui servir pour faire ces magnificences, un pauvre homme pourra lui servir aussi d'instrument pour la communication de sa grâce ; mais ce sera lui qui agira, et non pas vous. Dites plutôt : « Je vais être un pauvre homme devant Jésus, pour qu'il fasse de moi et en moi tout ce que bon lui semblera. Je veux donc être docile, humble et abandonné entre ses mains, avec confiance, pour qu'il agisse selon son bon plaisir. »
Voyez : le néant n'a pas résisté au Créateur. Nous sommes plus misérables que le néant, nous lui résistons sans cesse. Quelle merveille que Jésus daigne encore cependant s'occuper de nous ! C'est une grande chose pour nous d'être parfaitement
dociles et de ne jamais lui résister en rien ; il n'y a pas un seul Saint dans le ciel qui en soit là. Marie seule a cette gloire ; aussi est-elle la merveille des merveilles. Du moins résistez le moins possible ; soyez dociles et souples, afin que le divin Maître vous dispose pour la grande œuvre, et qu'il se serve de vous, dans la suite, selon son bon plaisir.
En voilà bien long. Si vous apprenez par là les trois choses que je désirais vous insinuer, la peine que vous prendrez de lire cette longue lettre sera bien payée.
Ainsi donc : i° Oubli de vos intérêts propres et amour des souffrances ; soumission à la divine volonté dans toutes les peines ;
a0 Humiliation continuelle en la présence de Notre-Seigneur, basse opinion de vous-mêmes et connaissance de votre incapacité et de votre nullité ; mais humiliation paisible, douce et pleine de confiance et d'amour ;
3° Vie intérieure, abandon à Notre-Seigneur, le tout sans contention, sans efforts violents et sensibles.
Je prie notre divin Maître d'accomplir toutes ces choses dans vos âmes, et suis, dans son saint amour et dans celui de sa très sainte Mère, votre tout pauvre serviteur.
Le désir du martyre.
Comme beaucoup d'autres aspirants à la vie apostolique, M. Lossedat avait parfois senti en son cœur le désir du
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maitvre 11 demanda au Vénérable Porc Libermann quelle devait être son attitude à l'égard de ce désir, et il reçut en réponse la lettre suivante (184*) :
Mon très cher frère, Je vais vous donner dans cette lettre toutes les explications que vous nie demandez, avec le secours et par la grâce de notre unique sagesse divine, en laquelle je souhaite que vous viviez uniquement.
Pour ce qui concerne le désir du martyre, je vous ai déjà dit qu'il n'est sérieusement admissible, et d'une manière pratique, que lorsqu'il nous est donné par une impression de la grâce divine. En ce cas, il ne tant pas aller plus loin que cette impression nous pousse, et nous devons prendre bien garde d'en déduire des conclusions pour notre conduite, a moins que ces conclusions ne résultent de cette même impression spirituelle, je veux dire, a moins que ces conclusions ne soient elles-mêmes une impression intérieure donnée à notre âme, sans notre participation. Mais ce ne doit pas être un acte raisonné de notre esprit, pas même lorsque cela se tait avec un sentiment du cœur qui accompagne cet