acte
Quand on se trouve au milieu dune persécution, on doit se préparer au martyre et s'y disposer activement, comme on se dispose à une autre observation des divins préceptes de notre Maître. Encore ne doit-on jamais s'exposer au danger que si l'on est conduit par une impression de l'Espnt-Samt. Personne ne doit prétendre entrer dans la salie du repas nuptial, s'il n'y est invité. Cette invitation n'est jamais une grâce ordinaire, mais une grâce
particulière. Dans le cas de persécution, cette grâce particulière est accordée à beaucoup de personnes, mais aucune d'elles ne doit aller la prendre d'ellemême ; car les grâces particulières sont des dons, et non des vertus.
J'appelle vertu ce que Dieu demande de nous, ce à quoi nous devons contribuer, et ce à quoi nous devons prétendre pour la plus grande perfection, comme le renoncement à toute créature, et la parfaite union et charité, qui nous donne la vie de notre très doux Jésus, dans toute la mesure dont nous sommes capables. Et en voilà bien assez, j'espère, pour de pauvres gens comme nous.
Dans cette classe rentre la disposition de donner non seulement une vie, mais cent millions de vies, s'il était possible, pour l'amour et par l'amour de notre très adorable Maître, de souffrir toutes les peines et les affections les plus horribles pour son bon plaisir. S'il plaît ensuite au Maître de nous exposer, sa grâce sera avec nous, et ce sera à nous d'y être fidèles et d'effectuer ces saintes dispositions, qui font l'état parfait du chrétien.
Mais il y a bien loin de la disposition de sacrifier sa vie pour l'amour divin au désir pratique et effectif de le faire. Le désir pratique et effectif du martyre est un don que Dieu confère à qui il lui plaît. Des âmes quelquefois très imparfaites ont reçu ce don divin, et d'autres incomparablement plus avancées n'en ont jamais eu seulement l'idée. Cependant, ces dernières étaient dans la disposition la plus profonde de se sacrifier, si Dieu l'eût commandé.
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J'appelle don ce qui n'est pas le cœur de la perfection du chrétien, ce qui n'est pas de l'essence de la vie de Jésus dans nos âmes, quoique, accessoirement, cela serve à augmenter notre sainteté. Or, mon très cher, tel est le désir du martyre dans le cas dont vous me parlez, et je n'ai pas besoin d'entrer dans de grands détails pour vous le faire concevoir. En effet, supposé que les décrets éternels du Père céleste n'eussent pas été que son Fils incarné fût crucifié pour l'amour de sa gloire, ce Fils bien-aimé ne l'aurait sûrement pas été, et il ne serait pas devenu le martyr de l'amour de son Père et du salut des âmes ; mais, dans ce cas, aurait-il été moins saint et moins parfait ? Non sans doute : donc l'essence de la sainteté ne consiste pas dans le martyre, ni non plus, par conséquent, dans le désir du martyre dont nous parlons.
Faisons bien attention, mon très cher, suivons notre modèle, et non une vue de notre esprit. Si le divin Sauveur n'avait pas été dans la disposition de mourir pour la gloire de son Père, son Père le voulant et le cas devant se présenter, cela n'aurait pas été conforme à sa divine et admirable sainteté, parce que cette disposition ne dépend pas d'une volonté spéciale de Dieu, mais elle est de l'essence de l'amour divin, et, par conséquent, elle fait partie essentielle de la sainteté. Il me semble que cela doit suffire pour vous faire concevoir que le désir pratique et effectif du martyre ne doit exister dans notre âme que comme don de Dieu, ou, ce qui est la même chose, comme impression passive.
Voici donc, mon bien cher, ce que je dois vous conseiller par rapport à ce désir. Conduisez-vous à cet égard comme il faut le faire par rapport à toutes les grâces passives, à -toutes les impressions divines qui portent à la sainteté, et qui, par ellesmêmes, ne sont pas la sainteté ou n'en constituent aucun degré. Tant qu'il plaira à Dieu de vous donner cette impression sainte, recevez-la avec actions de grâce et avec tendresse ; servez-vous en pour vous avancer de plus en plus dans la sainteté, la pureté et la perfection de son divin amour ; car c'est pour cela qu'elle vous est donnée.
Mais prenez garde, mon bien-aimé frère, de vous attacher à cette grâce, à ce don de l'amour du divin Epoux de votre âme ; ne mettez même pas une haute importance à ce que cette divine grâce soit réellement suivie du martyre. Vous pouvez désirer cet effet, mais très humblement, et autant seulement que cette sainte impression vous y pousse. Vous pouvez espérer que la bonté divine vous accordera ce grand bienfait, mais avec humilité également, avec une grande défiance de vous-même, et toujours dans la mesure où cette divine impression vous porte à cette espérance. Ne cherchez pas à entretenir en vous ce désir, quelque saint qu'il soit ; ne cherchez pas à l'augmenter ni à le diminuer ; n'en occupez pas votre esprit, mais appliquez-vous à l'essentiel de la sainteté ; appliquez-vous à vous renoncer et à vous unir de plus en plus à votre adorable Amour, qui s'est fait martyr pour vous, et qui peut-être ne vous accordera pas la grâce de l'être pour lui. Que s'il lui plaît de vous accorder
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cette grâce, vous ne devrez en être occupé qu'autant qu'il vous en occupera lui-même, sans autre participation, de votre côte, que de vous laisser doucement et humblement entraîner par sa divine impression.
Si vous saviez, mon très cher, quels sont les dangers et les illusions qui se mêlent à ces occupations, et même dans le cas où Ton tache de se laisser seulement entraîner, comme je vous le dis, sans y mettre la moindre action, vous demanderiez peutêtre à Notre-Seigneur de ne plus vous donner ce désir. Mais les dangers sont grands, surtout quand on met une certaine satisfaction dans ces dons, quand on en occupe volontairement son esprit. Le moindre de ces dangers serait de nourrir l'amour-proprc sans qu'on s'en aperçoive; d'occuper l'esprit à un objet qui ne nous perfectionne en rien, et ne nous fait devenir ni plus saints ni plus agréables à Dieu, mais très souvent même nous rend coupables, attendu que si nous ne nous étions pas arrêtés à nous entretenir et à nous préoccuper de cet objet, nous aurions porté toutes les forces de notre âme vers les points capitaux de notre sanctification. Ce désir du martyre peut servir à nous rendre plus fervents, mais cette ferveur sera souvent factice.
Quant à vous, mon très cher, vous devez prendre tout ce que Notre-Seigneur vous oiTre pour augmenter votre ferveur, et éviter tout ce qui est factice, surtout si cela présente quelque danger. Votre besoin, dans l'état où vous êtes, consiste à vous appliquer uniquement aux moyens internes de votre sanc-
tification, à tenir votre âme pure et sainte devant Dieu, et à la maintenir, le plus que vous pourrez, dans le calme et le repos. Laissez agir notre Maître selon son bon plaisir; ne désirez rien, ne lui prescrivez rien, ne tendez vers rien, tendez uniquement vers Lui ; et s'il veut que vous ayez quelque désir ou quelque tendance vers un objet spécial, lui, Jésus, vivant et régnant dans votre âme, en son esprit de sainteté et d'amour, vous donnera cette disposition. N'allez pas alors plus loin que la limite de ses dons. Sachez aussi, mon cher, que Dieu a ses vues dans les désirs qu'il vous inspire, et que nous ne devons jamais examiner ces saintes vues divines. 11 nous suairerc souvent des désirs sans jamais vouloir les effectuer, et il sait pourquoi il nous les donne. Celui qui raisonne, et conclut d'après ses désirs, se trouve déjà dans une illusion, et est presque sûr de tomber dans de plus grandes ; ce qu'il mérite.
L'entretien ou la conversation qui porte sur le martyre peut donner de la ferveur ; mais on ne doit pas parler ainsi pour exciter un désir pratique. Ce désir serait certainement une illusion, s'il était le fruit de la conversation. Celle-ci peut tout au plus produire un désir spéculatif et éloigné, et encore il ne faut pas s'y entretenir.
Pour ce qui est du martyre dans nos Missions, cela pourrait très facilement se rencontrer, mais je ne puis le garantir ; cela dépend de la divine volonté. Je ne voudrais pas d'une vocation fondée sur ce désir, à moins d'avoir la certitude de la divine volonté sur cette vocation.
État d'âme'habituel du missionnaire.
Au P. Jérôme Schwindenhammer, qui débute dans le ministère à l'île Bourbon, le Vénérable Père trace le tableau suivant de l'état d'àme dans lequel il doit se tenir.
Vous connaissez la voie dans laquelle Dieu vous veut : ayez toujours l'esprit calme, modéré, bumble et doux. Vous savez que, de votre naturel, vous êtes porté à l'amour-propre. Toutes les fois donc que votre esprit se laissera aller à la raideur, l'amourpropre sera à la porte, il agira à votre insu, il vous trompera, en vous faisant voir les cboses sous un faux point de vue. Tenez-vous humblement au dedans de vous-même devant Dieu, ne jugez jamais personne, ne vous enthousiasmez pas du bien que vous voyez dans les autres, et ne vous agitez pas du mal que vous croyez y voir; aimez le prochain, traitez-le avec douceur et modération, indépendamment du bien et du mal que vous pourrez apercevoir en lui. Songez que nous devons l'aimer, non à cause de l'affection qu'il nous porte, mais à cause de la charité de Jésus-Christ qui est dans nos âmes. Laissez donc faire aux autres le bien et le mal, et aimez-les également, ne les jugez pas, et ne vous laissez jamais impressionner défavorablement.
En général, soit pour ce qui regarde les jugements du prochain, soit en toutes circonstances, ne faites pas attention aux impressions, défiez-vous surtout des premières que vous sentez, et gardez- vous de les suivre. Ne vous occupez jamais de ce qui se passe dans l'esprit d'autrui à votre égard, ne cherchez
jamais à lire dans son intérieur, à sonder ses intentions, ses pensées, ses sentiments : c'est une méthode très mauvaise, qui donnera toujours lieu à de graves tentations, produira mille jeux d'imagination, et laissera à l'ennemi la facilité d'agir sur nos âmes. Cette manière de juger est une manière d'impression, d'imagination et de sensation ; la grâce et la raison n'y trouvent pas place. Toutes les fois que vous apercevrez que votre esprit se monte, se raidit, se replie sur lui-même, se trouble ou s'agite, comptez que vous êtes sous le coup d'une tentation. Visez alors à une disposition d'humilité devant Dieu et de docilité à sa grâce, vous abandonnant à sa divine volonté. Visez toujours à l'oubli de vous-même ; le travail du ministère et les rapports avec nos pauvres Noirs vous rendent cela plus facile.
Ne prenez pas le change, en faisant des efforts trop violents et contre nature, pour conserver le recueillement au milieu du travail. Il vous sera difficile de le conserver d'une manière sensible, à moins que, par elle-même, l'occupation du saint ministère ne vous y porte, ce qui arrive parfois, mais pas à tout le monde. En général, contentezvous de la perfection intérieure que Dieu daignera vous accorder; soyez toujours satisfait de tout, que vous fassiez beaucoup ou peu de bien, dans ces commencements. Agissez en toute la simplicité de votre cœur, pour l'amour de Dieu, lui laissant le soin de donner plus ou moins de bénédictions à vos bons désirs.
Que la divine Bonté remplisse toujours votre âme
de son abondante grâce et vous conserve dans ]a paix, l'humilité, l'oubli de vous-même et la confiance pleine et entière en sa miséricorde ! (Lettre du '2'2 octobre 1847.)
Les conseils donnés dans cette lettre trouvent leur complément dans ceux qui suivent et qui furent envoyés au P. Gallais, le 12 avril 1848.
Ayez du courage, mon cher ami ! Vous voyez que la Mission de la Guinée est fondée sur la croix et les souffrances.
Pendant que vous êtes à Dakar, profitez de ce temps de repos pour vous fortifier de plus en plus dans la solide vertu. Vous avez déjà dû voir, par le peu d'expérience que vous avez acquise, quelles sont les précautions à prendre contre le relâchement, quelles sont les vertus spéciales qui doivent fixer le plus l'attention et qu'il faut avoir le plus de soin d'acquérir.
La régularité est de la plus haute importance. Dans ces pays chauds, on est porté par nature au relâchement. La régularité tiendra te te à cette espèce de tentation, qui détraque les ressorts de l'âme.
Il paraît que, dans ces pays tropicaux, un défaut auquel on est porté, c'est une espèce d'aigreur et ^'irritation. Veillez à cela et tâchez de modérer le mouvement de votre esprit. Évitez de parler dans ces moments d'agitation, si vous avez a craindre que l'aigreur puisse se manifester; puis tachez de
déposer ce sentiment aux pieds de Notrc-Seigncur Jésus-Christ.
Par suite du relâchement, on est porté facilement à parler contre le prochain, à murmurer contre les supérieurs, à les juger, à les condamner; on passe en revue et F Afrique et l'Europe. Veillez bien sur vous-même. Vous êtes jeune et novice encore ; tâchez de vous former solidement à l'esprit d'abnégation et d'humilité, de paix et de douceur, soyez ferme et fort contre le mal, ferme et fort dans la persévérance à la poursuite de la vertu solide.
Soyez doux et humble avec le prochain, mais doux et humble sans alléctation, non pas tant par l'extérieur que par l'intérieur. Il faut que cette douceur et cette humilité, une fois bien gravées dans le fond de votre âme, résident en vous d'une manière cachée, et, pour ainsi dire, insensible, sans que notre prochain puisse dire : Voilà une action faite, une parole dite dans un dessein de douceur et d'humilité. Que tous nos actes de vertu soient faits si naturellement, que les hommes ne s'aperçoivent pas que nous faisons un acte de vertu. Pour cela, il faut que la vertu soit bien fortement établie dans notre intérieur, afin que cela coule comme de source.
Évitez le trouble et la contention, faites toutes vos actions avec simplicité et aisance.
Je pense que vous aurez gagné quelque chose sur la timidité, qui vous faisait autrefois une si rude guerre. Ayez l'esprit d'observation pour acquérir l'expérience dans l'usage de la vie et la conduite* à tenir envers le prochain. Ne soyez pas raide, ne
soyez pas faible non plus. Sachez que ces deux extrêmes se touchent quelquefois de près. Soyez doux, affable et bon avec les Noirs. Traitez-les avec affection, ne vous moquez jamais d'eux. Ne disputez pas sur le mahométisme : la dispute ne convertit pas. elle endurcit plutôt. Traitez les Noirs avec égards, n'ayez jamais l'air de les considérer comme des gens qui vous sont inférieurs, faites-leur plaisir autant qu'il dépendra de vous.
Voilà bien des recommandations. Je prie le bon Maître de vous accorder la grâce d'y être fidèle.
Se posséder dans ses rapports avec les hommes.
En i843, les PP. Collin et Blanpin quittaient le noviciat et s'embarquaient pour BoaTbon. Ils éprouvèrent quelques désagréments dans leurs préparatifs de départ; le Vénérable Père en profita pour leur donner quelques avis sur la manière de se comporter dans leurs rapports avec les hommes. 11 leur écrivit le 19 mars, fête de saint Joseph :
Soyez pleins de confiance en la Bonté divine ; elle ne vous abandonnera pas. Vous avez vu un commencement des difficultés qui se rencontrent toujours dans nos rapports avec les hommes ; mais il ne faut pas vous inquiéter des peines que vous éprouverez de leur part. Vous n'êtes pas envoyés pour votre propre sanctification toute seule, mais pour le salut des âmes. Notre bon Maître a bien voulu sauver les hommes en recevant de leurs mains une mort cruelle. Estimez-vous bien heureux
d'avoir quelque peine à endurer, vous aussi, car c'est une marque du bon plaisir de Dieu dans vos travaux. Il faut éviter de se troubler et de se raidir contre ceux qui nous font souffrir ; il faut les traiter avec une grande douceur, et les supporter avec patience. Quand il est nécessaire de prendre des mesures contre leur manière de faire, que l'humeur et l'amour-propre n'y aient aucune part, et, surtout, que nous n'ayons pas l'air d'agir avec mécontentement ou avec amour-propre ; car nous produirions un effet mauvais sur l'esprit du prochain.
L'important est que vous soyez toujours maîtres de vous-mêmes et de vos mouvements, dans votre conduite à l'égard des autres. Si votre âme éprouve de la peine, de l'humiliation, etc., il ne faut pas que ces mouvements vous dominent, mais que vous en soyez les maîtres devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, en ce sens que vous ne devez pas y être assujettis, ni vous laisser influencer en aucune façon pour agir contre sa divine volonté, mais garder une conduite égale et soumise sous sa main adorable ; devant les hommes, c'est-à-dire que ces mouvements qui affectent vos âmes doivent être tellement sous votre pouvoir que vos sens n'en soient pas trop affectés. Il faut que vous vous possédiez si bien vous-mêmes qu'on ne s'aperçoive pas de ce qui se passe en votre âme. Vous devez encore beaucoup moins agir pour qu'on voie ce que vous éprouvez. Mais, maîtres de vous-mêmes et agissant comme sans passion, vous suivrez la volonté de Dieu et procurerez sa gloire. Il faut que votre égalité, votre uniformité d'âme, soit toujours la même.
Avec cette conduite vous irez loin, et vous serez bientôt maîtres de tout ce que le bon Dieu veut vous soumettre pour sa gloire.
Si, au contraire, vous ne pouvez pas vous mettre au-dessus des mouvements qui vous assaillent et vous dominent, vous ferez bien des sottises, et les hommes seront, pour ainsi dire, vos maîtres.
Sentiments au milieu des succès.
apprenant les travaux et les succès du P. Laval à Maurice le Vénérable Père l'exhorte à se conserver dans les sentiments d'humilité, de conliance en Dieu et d abandon, qui, en pareil cas, doivent remplir lame du missionnaire.
Je bénis mille lois la Bonté divine de ce qu'elle daigne se servir de nos pauvres efforts pour sauver quelques âmes. Plus vous irez, plus vous comprendrez combien Dieu est bon et miséricordieux. Plus nous connaissons notre pauvreté et notre faiblesse, plus nous devons louer et bénir la bonté divine pour nous. Gomme aussi, plus nous voyons que Dieu daigne se servir d'un pauvre et misérable instrument, pour sauver les âmes qui lui sont chères, plus nous devons nous confondre dans notre néant et nous fortifier dans le fond de notre âme, par une confiance sans borne en sa divine miséricorde pour nous. S il sait sauver les âmes en se servant d'instruments si misérables, que nous sommes, il saura bien aussi sanctifier ces instruments malgré nos pauvretés et nos misères. Usons-nous entre les mains de Celui qui nous emploie, comme un instrument s'use entre les mains de l'ouvrier.
Que vous êtes heureux, cher frère, de vous user dans un travail de zèle et d'amour ! Livrez-vous à Jésus avec amour ; comprenez toujours ce que vous valez en vous-même ; mettez cependant votre pleine confiance dans la grâce de Jésus, qui est et sera toujours avec vous. Avec ces trois maximes, les âmes seront sauvées par votre ministère, et la vôtre s 3 sanctifiera,
Il faut vous livrer à Jésus dans l'action. Il est le maître de notre âme, de notre corps et de tout notre être. Il en dispose selon son bon plaisir, comme un propriétaire dispose de son bien : c'est à nous à nous laisser manier. Si nous sommes souples et dociles, son divin Esprit nous anime et nous sanctifie. En connaissant notre valeur, notre âme se tient toujours dans sa pauvreté et sa faiblesse devant Jésus. C'est le vrai moyen d'être souple, docile et toujours fidèle à Dieu.
Mais tout en connaissant notre pauvreté et notre incapacité, il faut agir avec ferveur et confiance en Jésus. Agissant ainsi, nous sommes des instruments fidèles, parce que nous connaissons que nous sommes peu de chose et moins que peu; nous savons la main qui nous manie, et nous sentons qu'il ne nous revient rien de ce que la bonté divine opère en nous pour le salut des âmes.
L'humilité : avantages qu'elle nous procure.
L'humilité était considérée par le Vénérable Père connue le fondement indispensable de l'esprit apostolique : aussi la recommandait-il souvent. Voici en quels termes il en parlait à la communauté de Dakar, le n juin 1847 :
Veillez sur l'amour-propre, qui est et a toujours été notre mortel ennemi. Il se combine avec les défauts de notre caractère et devient une source de maux ; et ces maux sont d'autant plus grands qu'ils vont toujours en augmentant, parce que plus nous laissons prendre d'empire à notre orgueil, plus il grandit. De plus, si nous nous y laissons aller, il nous reste peu de ressource contre ce vice, parce qu'il s'empare de notre jugement, le fausse, le vicie et le jette dans les ténèbres et dans les illusions. Maintenant que vous êtes nombreux et que la Mission commence à prendre peu à peu plus d'extension, vous avez besoin de veiller à vous plus que jamais; car plus la sphère de vos travaux grandira, plus aussi les effets de ce vice produiront des ravages.
Entrez donc, mes très chers confrères, dans les sentiments de la véritable humilité, qui attache à Dieu en détachant de soi-même, qui rend l'esprit souple et l'empêche d'être tenace à ses propres idées, qui rend l'àme douce et paisible et fait supporter les défauts des autres, qui apprend à traiter ses confrères avec convenance et charité, et ne fait pas attention, ou au moins oublie facilement les fautes qui se commettent à notre égard.
L'humilité rend prudent, réservé et calme. L'humilité est douce dans le commandement, elle y est modérée, suave et encourageante. Elle est douce dans l'obéissance : lame humble obéit sans peine et sans contention, parce qu'elle ne tient pas à ses propres idées, et qu'elle est sans attache à sa propre volonté. L'humilité est la mère de la régularité,
le soutien de l'union fraternelle et la plus solide garantie de la subordination. L'humilité est le fondement de la charité, et l'orgueil en est le renversement, comme il est la destruction de tout bien.
Tachez donc de vous établir solidement dans cette belle et importante vertu. Avec elle toutes les autres vous deviendront faciles : votre esprit sera rempli de lumières et exempt d'illusions, votre cœur plein de charité et vide d'aigreur, et votre volonté pleine de force et d'énergie. L'abattement, la faiblesse et le découragement viennent le plus souvent de l' amour-propre ; et, lorsqu'ils viennent d'une autre cause, ils y trouvent toujours un soutien puissant, qui les augmente et les fortifie. (Lettre à la communauté de Dakar, n juin 1847.)
Courage au milieu des souffrances et des difficultés.
Une lettre adressée aux missionnaires d'Afrique, en janvier i844» les exhorte à montrer un grand courage au milieu des souffrances et des difficultés qui sont le lot du missionnaire, et leur rappelle qu'ils trouveront un précieux allégement à leurs peines dans l'union fraternelle qui doit toujours régner entre eux.
Mes très chers frères, Que la paix de Notre-Seigneur soit toujours avec
vous
Soyez courageux, mes très chers frères, dévouezvous à la gloire de Dieu et au salut de tant de pauvres âmes. Vous avez et vous aurez beaucoup à souffrir ; souvenez-vous que c'est pour Dieu que vous
souffrez, qu'il saura bien vous récompenser au centuple, dès ce monde, de tous les sacrifices que vous faites pour l'amour de lui. Chaque peine offerte pour le salut des âmes en sauvera peut-être plusieurs ; peut-être est-ce là le centuple promis. Souvenez-vous que le souverain Maître a toujours souffert, et des maux inouïs, pour le salut du monde. Disciples de Jésus crucifié, ne cherchez pas à être mieux traités que votre Maître.
Ne vous effrayez pas des difficultés que vous éprouverez ; elles ne doivent jamais vous décourager. Vous ne venez pas en votre nom, ce n'est pas vous qui ferez l'œuvre ; c'est celui qui vous envoie ; vous n'êtes pas seuls, il sera toujours avec vous si vous êtes fidèles. Ne soyez pas pusillanimes ni faibles dans la foi : un apôtre de Jésus-Christ ne peut jamais être abattu par les obstacles ; supportez-les avec paix, avec patience, mais soyez toujours persévérants dans vos projets solidement utiles à la gloire de votre Dieu et au salut des âmes. Cédez pour un temps aux obstacles et aux difficultés que vous ne pouvez pas surmonter, et attendez le moment de Dieu avec confiance. Soyez fidèles, et ce moment viendra.
Mes très chers frères, aimez-vous les uns les autres : que feriez-vous ensemble sans paix et sans union? Montrez donc que l'Esprit de Jésus-Christ est en vous tous, par la parfaite union et l'affection mutuelle. Supportez les défauts de caractère et les imperfections les uns des autres. Soyez votre mutuelle consolation dans la charité de Jésus-Christ. Toutes les peines seront comptées pour rien, si
l'amour de Jésus vous unit. Pourquoi affligeriez vous le divin Cœur de Jésus, qui veut être le lien d'union entre vous tous? Que chacun de vous laisse faire son confrère, comme il croit juste et convenable devant Dieu, et vous, agissez de votre côté, selon l'inspiration de l'Esprit-Saintdans votre âme.
Soyez prévenants les uns pour les autres ; soulagez-vous mutuellement, comme vous feriez envers Je sus, votre divin Maître lui-même. Réjouissez-vous ensemble au milieu de vos travaux, de vos peines et de vos afflictions ; car vous êtes les serviteurs et les apôtres de Jésus-Christ. Oh ! que mon cœur palpite ! Oh î que je voudrais être au milieu de vous, pour faire, pour souffrir aussi quelque petite chose pour sa gloire ! Mais non, je n'ai pas été trouvé digne d'une aussi grande faveur : sacrifier tout pour l'amour de Celui qui s'est sacrifié lui-même pour l'amour de moi î
Très chers frères, puisque vous avez été choisis parmi tant d'autres, vivez d'une vie digne d'une grâce si élevée ; vivez d'amour et de charité. Soyez fidèles à la règle ; pratiquez l'obéissance avec humilité, avec affection de cœur, comme des enfants de Dieu qui sont dociles à toutes les volontés de leur Père céleste. Il vous en coûte : estimez-vous heureux de pouvoir offrir ce petit sacrifice à votre Dieu. Soyez fidèles dans les petites choses, et vous le serez aussi dans les grandes. C'est la Sagesse éternelle qui le dit : « Si vous n'êtes pas fidèles dans les petites choses, vous ne le serez pas non plus dans les grandes. »
Le Vénérable Père n'admettait pas que l'on se laissât jamais rebuter par les difficultés. Au moment où il se préparait à fonder la Congrégation, il écrivait au P. Le Vavasseur :
Pour ce qui est des difficultés, que cela ne vous inquiète pas. Je suis même étonné qu'on soit toujours à opposer ce mot de difficultés . Mais quelle œuvre de Dieu se fait et s'est jamais faite sans difficultés ? N'avons-nous pas toujours su qu'il y en aurait? Oui, il y en aura, et de grandes. Si nous pouvions les prévoir, nous nous en occuperions, afin de prendre de bons moyens ; mais si nous ne pouvons pas en ce moment prendre ces moyens, nous devons nous tenir tranquilles. Dans tous les cas, il faut mettre notre confiance en Dieu, et, lorsque le temps viendra, nous aviserons à supporter les peines, les afflictions et contrariétés, et à surmonter ou éluder, le plus que nous pourrons, les difficultés qui se présenteront ; mais, sur toutes choses, nous mettrons notre confiance unique en Jésus et Marie, qui seront notre unique ressource et notre unique soutien sur la terre.
Nous aurons des difficultés qui nous sanctifieront, j'espère : c'est ce qu'il nous faut. Malheur à nous si nous n'en avions pas : c'est par la croix qu'il faut nous sanctifier et sanctifier les autres. Nous ne sommes pas faits pour vivre dans la paix et la tranquillité, mais pour souffrir pour la très grande gloire de Dieu. (i5 juin 1840.)
Plus tard, après la mort des premiers missionnaires de la Guinée, il écrivait encore au même P. Le Vavasseur :
Mon désir pour le salut de ces vastes contrées est plus violent que jamais, et je suis bien décidé, par la grâce de Dieu, à ne jamais abandonner ces pauvres peuples. Nous éprouverons toujours des difficultés dans l'exécution de notre projet pour le salut de l'Afrique ; mais si nous voulons nous décourager pour les difficultés, ce n'était pas la peine de commencer notre œuvre. Il nous faut des difficultés pour prouver notre fidélité à Dieu, notre Maître.
Pour vous, il ne s'agit pas de chercher vos intérêts et de renoncer à la supériorité : l'intérêt de Dieu seul ! Nous ne sommes que des misérables destinés à être immolés à sa gloire. Si j'écoutais la peine que j'éprouve dans la difficile charge où je suis, je me sauverais à chaque instant du jour, et je me cacherais dans la solitude ; mais loin d'en agir ainsi, il faut nous consumer dans l'affliction et les travaux, pour la gloire de notre Maître. Du courage, de la patience, de l'humilité et de la confiance, et Dieu fera son œuvre avec les instrument les plus misérables. (16 octobre i844-)
Sentiments apostoliques du Vénérable Père.
On le voit, ce n'est pas seulement par ses paroles, c'est surtout par son exemple que le Vénérable Père prêchait à ses enfants le courage au milieu des souffrances et des difficultés. Les sentiments de courage apostolique qui rem-
plissaient son cœur, et que tous les membres de la Congrégation doivent considérer comme un héritage de famille, se montrent avec éclat dans cette autre lettre qu'il adressait à M. l'abbé Dupont, l'un de ses plus intimes amis, le 28 décembre 1844 :
Vous savez sans doute nos malheurs dans la Guinée. O malheureuse Guinée! Il me semble que je l'ai tout entière dans mon cœur ! Les malheurs de ces pauvres âmes m'oppressent et m'accablent.
Faut-il les abandonner? Jamais, cela ne se peut. Je suis plus rempli d'espérance que jamais. Il y a dans ces vastes contrées peut-être plus de quinze millions d'àmes, qui n'ont jamais entendu parler de la bonne nouvelle que Notre-Seigneur nous a apportée sur la terre : il semble que notre bon Maître nous en charge. Abandonnerons-nous ces millions d'àmes jusqu'à la fin du monde? Impossible, j'en mourrais de douleur. Aussi, je suis persuadé que ce ne sont que des victimes que la divine Bonté nous a fait envoyer dans ce pays pour y attirer sa bénédiction.
J'ai vu une marche providentielle dans cet événement. Toutes les précautions prises ont été inutiles. Avant de m'engager dans cette Mission, j'ai pris des informations ; toutes étaient d'accord avec ce que Msr Barron me disait, que le climat était mauvais, que L'on y serait malade, mais qu'on s'y acclimaterait, et qu'il n'en arriverait pas plus de mal. J'ai pris des informations au Ministère, auprès de marins qui avaient été sur ces côtes. Tout le monde s'accordait à dire qu'il fallait des précautions, mais qu'on s'en tirerait. Je voyais en outre au
moins cinquante ministres méthodistes avec leurs familles qui parcouraient ces côtes ; cela me confirmait dans la vérité des renseignements pris. Dès que j'eus la nouvelle des premiers accidents, j'écrivis dans le pays pour les presser de quitter les endroits trop malsains, de se rendre à Gorée, d'emprunter là quelques milliers de francs, sur mon compte, auprès des Sœurs de Saint- Joseph, et d'y attendre de nouveaux ordres. J'ai envoyé deux copies de cette lettre, par deux occasions, dans la crainte qu'elle ne leur arrivât pas. Il en était largement temps encore, puisque les derniers accidents ne sont arrivés qu'au mois de juillet. Tout fut inutile, aucune de ces lettres ne leur parvint. Dieu a voulu des victimes. Quand sa divine volonté est décidée pour une chose, tous nos efforts sont vains pour détourner ses coups.
Ce coup, loin de décourager nos confrères, n'a fait qu'augmenter leur ardeur. Tous m'ont demandé d'aller en Guinée ; plusieurs m'ont fait de fortes instances; j'ai été obligé de défendre qu'on continue à me persécuter pour cela. Je ne puis envoyer des gens à la boucherie, les missionnaires sont trop précieux. La Mission de la Guinée est sans contredit la plus difficile. Il faut cependant faire tous nos efforts pour sauver ces vastes pays. J'ai les plus grandes espérances pour cela, et je ne quitterai jamais le projet de venir au secours de tous ces millions d'âmes si malheureusement délaissées, lors même que mes espérances actuelles, si bien fondées, viendx'aient à échouer.
Priez instamment pour la pauvre Guinée ! J'ai
entrevu, et même j'ai presque eu la certitude de ces catastrophes depuis huit à dix mois : je n'avais de repos ni jour ni nuit, je ne pouvais guère sortir la Guinée de ma tête.
Associez-vous à mes désirs, priez, offrez vos saints sacrifices. Rachetons ces pauvres peuples par les mérites du divin sacrifice de notre bon Maître et par tous les efforts de nos prières et de nos bonnes œuvres.