PAIX ET MODERATION
Nécessité de la paix et de la modération.
La modération, la paix, le calme, la possession de soimême sont des conditions indispensables pour se sanctifier personnellement et pour faire du bien aux autres. Aussi le Vénérable Père recommande-t-il constamment ces dispositions. Voici quelques passages de ses lettres où il insiste spécialement sur ce point.
Au Pi Collin, il dit :
Travaillez, cher ami, à la gloire du bon Maître ; ayez l'esprit libre, ne soyez jamais inquiet ni troublé de vos misères. Toutes les fois que vous avez la paix dans l'âme, vous avez plus de facilité à vous vaincre et à vous sanctifier. Quand vous êtes agité, vous ne valez rien, vous êtes méchant envers vousmême, envers le bon Dieu et envers les hommes.
Vous n'avez pas lieu d'être inquiet au milieu de vos misères, puisque vous avez pour vous tout l'amour du divin Maître, auquel vous devez sans cesse vous sacrifier. Ayez la volonté bonne, et vous l'avez, mon très cher. Si vous l'avez bonne, soyez en paix : Pax hominibus bonœ çoluntatis. Livrezvous avec cœur au service du bon Maître. Ne comptez pas vos distractions clans l'oraison ; votre âme est à Dieu, cela suffit. La chair, c'est-à-dire la par-
tie sensible, n'est rien dans la balance contre une volonté sincèrement à Dieu. La grâce divine est en vous, réjouissez-vous, marchez avec confiance. Dieu combat pour vous, tenez-vous en paix.
11 vous échappera par ci par là quelque faute ; le bon Dieu vous en purifiera dans d'autres circonstances. Soyez toujours tranquille ; il ne compte pas si rigoureusement avec les âmes qui veulent être à lui seul. Tout est miséricorde dans la conduite de Jésus envers nous. Livrez-vous à sa miséricorde, et ne craignez pas tant sa justice. Du reste, si votre âme fait quelques petites sottises, ce sera quelques coups de fouet à souffrir dans le purgatoire, mais peu, parce que le divin Maître purifiera votre âme avant que vous ne quittiez cette terre. Seulement ne soyez pas lâche, et ne craignez pas tant ces sortes de coups.
Voyez toujours Jésus miséricordieux plutôt que sévère, vous en tirerez du profit pour votre âme. Marie, d'ailleurs, Marie notre bonne Mère, doit être d'un grand secours pour vous. Evitez la raideur, adoucissez toujours votre intérieur, ne soyez pas raide et dur, c'est là votre plus grand défaut ; tendez toujours au contraire vers la miséricorde et la suavité. (Lettre du 14 novembre i844)
La paix et la modération sont nécessaires pour délibérer sagement.
Le calme et la modération sont particulièrement nécessaires quand il s'agit de prendre une détermination entre divers partis. Le Vénérable Père le rappelle au P. Warlop, dans une lettre du i5 novembre i845.
Soyez fidèle à la vie de recueillement et d'humilité ; soyez modéré, pacifique ; n'écoutez jamais votre première pensée ; mûrissez-la avant d'y croire; surtout, si une idée vous saisit vivement et produit dans votre esprit un certain entraînement, défiezvous-en et gardez-vous de vous y laisser aller. Il faut alors suspendre l'action aussi longtemps que possible, jusqu'à ce que vous soyez tout à fait de sang-froid. Alors, examinez paisiblement devant Dieu le pour et le contre.
Quand on veut peser un objet, si on le jette brusquement dans la balance, il emporte l'aiguille de son côté, quoiqu'il n'ait pas la moitié du poids qui se trouve du côté opposé, à cause de la violence avec laquelle il est jeté. Que fait-on alors? On arrête l'aiguille, on attend que l'équilibre soit rétabli ; quand les deux plateaux sont calmes, on lâche doucement la languette, et l'on regarde le côté qui l'emporte.
Quand une idée saisit avec violence votre imagination, elle emporte toujours la balance de son côté, même si les raisons contraires sont dix fois plus fortes ; cela vient de cette violence qui fait perdre l'équilibre à votre jugement. Que faire ? Il faut arrêter et tenir l'aiguille pour l'empêcher de pencher d'aucun côté ; et lorsque le mouvement des deux plateaux causé par la violence cessera, alors on examinera paisiblement le pour et le contre, et là où la balance penchera, là sera le plus fort poids. Vous avez besoin de vous surveiller sur ce point, autrement vous jugerez souvent à faux. Tâchez de modérer peu à peu cette ardeur du premier mouvement d'une idée nouvelle.
Pour les conseils, ne soutenez pas violemment votre opinion, parlez raison, et évitez de parler imagination. Si l'on juge contre votre sentiment, soumettez-vous y avec calme, ne dites pas qu'on a tort. Si c'est vous qui devez exécuter la décision prise, faites tout comme si vous aviez été du même sentiment.
Une lettre ultérieure au même missionnaire revient sur ce sujet.
Vous vous laissez trop saisir par la prévention pour ou contre un objet, et la raison, chez vous, n'est pas assez maîtresse de juger des choses ; avant qu'elle ait eu le temps de les mettre dans sa balance, le sentiment et l'imagination sont emportés et l'entraînent bon gré mal gré. Ne vous enthousiasmez jamais de rien avant de l'avoir approfondi.
Quand vous êtes entraîné vers un sentiment, il faut qu'il soit tout de suite exécuté ! Et vous allez parfois jusqu'à ne pouvoir faire, au moins comme il faut, ce qui ne vous va pas. J'ai même remarqué en vous un phénomène que je considérais quelquefois avec étonnement : c'est que vous exécutiez parfois vos idées, croyant suivre le sentiment de ceux qui y étaient opposés ! Vous allez rire de cela et me dire que je me moque de vous; mais non, cela est réellement arrivé, quoique très rarement. J'ai ri plus d'une fois en voyant ce phénomène...
Tout cela tient, je crois bien, à ce que vous vous laissez prévenir par l'imagination et le sentiment
pour ou contre une chose ; cela tient aussi à l'absorption et à l'entraînement énergique qui est dans votre caractère. Le meilleur et l'unique remède, c'est d'approfondir les choses avant de vous prononcer, afin que la raison domine, et d'éviter la ténacité à votre sentiment. (Lettre du ±4 décembre i845.)
Nécessité de la modération pour les natures ardentes.
En raison de son caractère ardent, le P. Arragon était exposé à sortir des limites de la modération et à employer des procédés qui pouvaient avoir des conséquences lâcheuses. Le Vénérable Père, dans une lettre du i3 septembre 1846, appelle Son attention sur ce point.
Travaillez donc toujours avec zèle et ferveur, ne vous découragez jamais, soyez doux et calme, humble et pacifique avec vos frères, et comptez toujours sur mon affection la plus tendre ; mais tâchez d'être moins brusque et moins raide. Veillez à l' amour-propre dans le succès, et au découragement dans les échecs ; écrivez souvent ; bientôt une de vos lettres paraîtra dans les Annales, cela est utile pour le bien de la mission.
Votre affaire avec M. N. n'est pas belle. Vous y êtes allé trop brusquement. Tâchez de le regagner. Ménagez vos confrères, ménagez leur sensibilité. Soyez indulgent pour eux-mêmes, s'ils ont des défauts réels, même s'ils font des fautes.
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Pour vos rapports avec les agents du Gouvernement et du commerce, ne vous laissez pas entraîner à votre impatience de missionnaire. Vous êtes tous des hommes terribles ! Vous n'entendez rien en affaires et en administration. Si vous suivez votre fougue, vous pouvez être sûrs que vous ferez un grand tort à la Mission, et que vous vous susciterez bien des entraves, tandis qu'en vous y prenant avec prudence et modération, vous diminuerez grandement les difficultés.
Dans vos impatiences, vous me répétez tous qu'il eût mieux valu refuser les offres du Ministère, et par là vous montrez que vous ne connaissez ni les hommes ni les choses. Soyez bien assurés que, si nous n'avions pas accepté, loin d'être plus libres dans notre action, nous l'aurions été beaucoup moins ; nous aurions même risqué de perdre la mission.
Les rapports avec les agents du Gouvernement seront nécessaires tant que nous serons sur les côtes. Nous les trouverons partout sur notre passage, et, comme ils ont la puissance en main, ils peuvent entraver et même annuler tous nos efforts. Si nous avions refusé leur concours, il est certain qu'ils auraient eu la plus grande défiance ; vous auriez éprouvé de grandes oppositions, et il est facile de concevoir que, selon leur charge du gouvernement politique et les idées qui s'y attachent, ils auraient eu de bonnes raisons de le faire, tandis que, maintenant, naturellement on doit avoir confiance en nous. C'est à vous à agir pour détruire les défiances qui restent, et vous obtiendrez peu à peu ce résultat par une conduite pleine de modération
et de prudence. Que les uns ou les autres agissent avec violence et vous fassent de la peine, il n'y a là rien d'étonnant : ce sont des soldats sans religion pour la plupart et même prévenus contre vous, mais faites en sorte de conserver la liberté de votre ministère, et cela avec douceur et prudence. Ne vous fâchez jamais de leurs manquements à votre égard, quelque grands et de quelque nature qu'ils soient.
Nécessité de la possession de soi pour les natures
craintives.
Si le calme et la possession de soi sont nécessaires aux natures ardentes, ils ne le sont pas moins aux natures craintives, exposées à se laisser paralyser par l'indécision. C'est pour cela que le Vénérable Père donnait au P. Bouchel les avis suivants :
Pour votre intérieur, tâchez de conserver la paix et le calme ; continuez à suivre les conseils que je vous ai donnés ; modérez votre esprit dans les moments où il lui vient des embarras, et agissez avec hardiesse et confiance, confiance non pas en vous, mais en Dieu. Quoiqu'il ne soit pas bon d'avoir confiance en vous-même, il faut cependant prendre une certaine assurance dans vos actes. Tâchez donc d'avoir cette assurance ainsi que de la fermeté, de l'unité, de la stabilité dans l'action de votre volonté. Que jamais votre volonté ne consente à ces incertitudes, à ces hésitations de votre esprit. Quand cel-
les-ci se produisent, élevez votre cœur vers Dieu, prenez hardiment un parti, et ensuite n'y pensez plus. Sachez bien aussi que plus vous acquerrez de l'expérience, plus ces hésitations disparaîtront. Soyez fort et courageux dans la voie de Dieu ; maintenez votre âme dans la paix, la confiance, le recueillement, la tendre affection pour Marie. Vouez à cette bonne Mère vos chers enfants et tout votre ministère (1849).