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PATIENCE

La patience est une vertu essentielle à la vie apostolique.

Dans une lettre adressée au P. Chevalier, nous lisons ces lignes : « Je répétais bien souvent au noviciat que les missionnaires des Noirs doivent considérer comme une de leurs vertus principales la patience et la persévérance; je vois maintenant plus que jamais que j'ai dit vrai. »

Ce conseil de patience et de persévérance, nous l'avons trouvé bien des fois déjà sous la plume de Vénérable Père; voici quelques extraits de sa correspondance où il est inculqué avec une particulière insistance.

Au P. Arragon, il écrivait le 29 décembre 1846 : .

Dans les difficultés, il ne faut pas aller brusquement en besogne, mais savoir patienter quelque temps. Soyez assuré que tout s'arrangera selon la volonté de Dieu, et pour le bien de la régularité. Soyez donc plein de confiance et ne vous laissez pas abattre par tous ces ennuis. Vous avez toujours à prendre garde à vous dans les moments pénibles et qui ont rapport à un objet important. Vous devez vous garantir contre la tristesse et le découragement. Vous sentez vivement la peine qui en résulte, et ce n'est pas un mal ; mais il faut vous offrir à Dieu pour vous soumettre à cette peine et avoir patience, car, avec le temps, on remédie à toutes

les difficultés. Ayez donc du courage et de la patience, mon bien cher frère. Vous verrez que Dieu nous aidera !

Considérations diverses pour porter à la patience.

Dans les débuts de la mission de Haïti, le P. Lossedat dut rester seul pendant plusieurs mois. Le Vénérable Père, comprenant combien cette situation était pénible pour un jeune missionnaire, soutenait son courage par des lettres fréquentes et encourageantes.

Le 7 novembre 1844, il lui disait :

11 me tarde de vous écrire ; il y a si longtemps que vous êtes sans nouvelles, et votre pauvre âme doit être si inquiète ! Je suis accablé de besogne, et cependant il m'est impossible de vous laisser

ainsi.

Bon courage, cher frère ! La divine bonté nous éprouve, mais elle nous élève, elle nous fortifie, et elle ne nous abandonnera jamais.

Il m'en coûte de vous voir si longtemps seul ; mais Marie vous fortifie et vous encourage. Oh ! oui, une victime ne doit plus se regarder elle-même, il lui faut du courage. Dominus fortitudo mea, devezvous dire. Du courage, cher ami; Jésus et Marie sont pour vous.

Autant vous avez de peine et de croix en ce moment, autant vous aurez de consolation dans la suite, par les fruits que vos travaux produiront. Ne jugez pas de l'avenir par l'état présent des choses : tous les commencements sont difficiles et présentent

peu d'apparence. Quand les apôtres commencèrent à prêcher à Jérusalem, tout paraissait désespérant : les prêtres et les grands leur résistaient, il semblait que tout allait se détruire, les fidèles se dispersèrent. Mais la force apostolique ne les abandonna pas, peu à peu ils recommencèrent, et ils eurent le plus admirable succès.

Oh ! cher et bien-aimé frère, soyez un apôtre ! ce n'est pas par la vivacité du zèle qu'il faut espérer tout gagner; il faut y joindre la patience, la douceur, la constance et la fidélité à se tenir dans l'humilité et l'amour devant Dieu, au milieu des peines, des résistances et des contradictions. La longanimité apostolique est puissante pour les âmes, mais elle est difficile ; il faut être victime parfaite pour la pratiquer parfaitement. Soyez cette victime, mettez votre confiance en Jésus et Marie. Cette patience, cette constance et cette longanimité sont la garantie d'un zèle provenant de l'esprit de Dieu.

Évitez, mon cher, évitez la violence, Fanimosité envers les contradicteurs et les grands pécheurs ; c'est là la marche de l'Esprit de Dieu. Toutes les fois que vous aurez de l'emportement d'esprit, de l'agitation, défiez-vous, adoucissez-vous et remettez votre âme à Notre- Seigneur. Soyez plein de confiance, la divine bonté ne vous abandonnera pas ; vous verrez, avant un temps considérable, qu'il y aura du bien de fait dans votre Mission.

Évitez de vous mêler d'affaires politiques ; laissez les morts enterrer leurs morts, c'est-à-dire laissez les hommes du monde s'occuper des affaires de ce

monde. Quant à nous, occupons-nous des affaires de notre Maître, dont le royaume n'est pas de ce monde. Tachez dans tous vos rapports de calmer les esprits ; ne prenez aucun parti dans les agitations qui pourront survenir ; contentez-vous de vous occuper de votre ministère ; sauvez les âmes, portezleur le bonheur de la grâce divine et établissez-les dans la vertu et la piété, autant qu'il dépend de vous. Si vous ne pouvez pas faire tout le bien que vous voyez à faire, patientez et attendez le moment de Dieu: il viendra, mon cher, soyez-en sûr, il n'est peut-être pas bien éloigné.

La communauté ici va très bien, nous sommes beaucoup de monde, la chapelle sera bientôt terminée. Combien je voudrais vous avoir pour en faire la dédicace avec nous ! mais nous ne devons pas avoir de satisfaction sur cette terre de misère. Des croix et des peines, c'est par là qu'on sauve des âmes. Nous penserons à vous en ces jours.

Le i5 décembre suivant, le Vénérable Père ajoutait :

Je ne vous écris que deux mots, afin que ma lettre parte par le prochain packet, et que les nouvelles consolantes que je vous donne vous arrivent

au plus tôt.

Vous allez voir arriver bientôt un de nos plus fervents novices, qui vous réjouira le cœur. Ce ne peut être encore M. Thévaux, mais j'espère que ce sera un peu plus tard. 11 brûle cependant d'aller en

Haïti. Celui qui partira le 2 janvier par le packet d'Angleterre est M. Bouchet, un saint jeune homme, le plus fervent séminariste de Saint-Sulpice de son temps. Ètes-vous content? Vous souriez. Ce n'est pas tout cependant : après M. Bouchet, nous vous enverrons au moins deux autres confrères, peutêtre trois, si cela nous est possible, mais deux sûrement. Ce sera, je pense, M. Arragonet un autre que vous ne connaissez pas, mais qui est très pieux et très mortifié. Si je peux disposer d'un troisième, ce sera M. Briot ou M. Thé vaux.

Et bien ! cela vous relève-t-il le courage ? Vous êtes un bon homme de vous décourager et de désespérer du salut d'un pays, parce que vous n'avez rien pu y faire jusqu'à présent ! Mais, cher ami, le moment n'était pas venu ; vous ne deviez, vous et M. Tisserant, que préparer le terrain de loin. Si j'étais un petit moment près de vous, je me moquerais de vous comme il faut. Oh î le fameux apôtre, qui se déconcerte de tout! Maintenant, j'ose me moquer de vous, parce que je vous annonce de bonnes nouvelles qui vous auront mis un peu en joyeuseté. Si je voyais encore votre front soucieux, je prendrais un ton plus grave.

Une comparaison va vous faire comprendre cependant que vous avez mal fait de vous laisser aller à la tentation et au découragement. Le laboureur qui cultive son champ pendant l'hiver fait le travail le plus dur de l'année, il sue et se fatigue sans voir aucun fruit de ses travaux ; la terre est noire et raboteuse, et aucun brin d'herbe n'y paraît. C'est l'état où vous vous trouvez maintenant. Courage et

patience ! La main de Dieu ne sera pas raccourcie pour Haïti.

Toutes les considérations qui vous troublent ne sont rien. C'est de la toute-puissance de Dieu et de votre fidélité à la grâce qu'il faut tout attendre, et non des mesures politiques du Gouvernement.

Quand le printemps vient, le laboureur aperçoit un peu d'herbe, et il attend avec patience. L'herbe pousse, alors les mauvaises plantes s'y entremêlent et lui donnent encore bien du tracas et des peines. Ce temps viendra un peu plus tard pour vous. Ne soyez pas inquiet, celui de la moisson arrivera aussi. Courage, patience, prière! Et soyez tranquille...

Quand les confrères viendront, les dangers où vous êtes disparaîtront, et votre âme jouira de la paix. Soyez fidèle. Dieu savait bien que vous auriez à souffrir, et ce n'est pas en vain qu'il vous a donné le désir de vous sacrifier pour sa gloire ; eh bien ! voilà que cela commence à s'accomplir.

Mais persuadez- vous que c'est le commencement des douleurs : Initium dolorum hœc. Sachez bien, mon cher, que jamais on n'a produit de bien sans de grandes épreuves. Il faut déchirer le sein de la terre pour lui faire produire. Vous voilà bien déchiré, vous aussi ; bientôt vous produirez ; mais vous sentirez alors que ce n'est pas vous, mais le divin Maître tout seul qui agit. Vous aurez alors une plus grande confiance en lui et ne compterez pas sur vous. Tenez-vous en repos, vous n'avez qu'à obéir et à tâcher de faire le bien. J'espère vous écrire plus

au long à ce sujet, et sur la conduite à tenir, par le confrère qui vous joindra bientôt.

Le 27 décembre, nouvelle lettre au P. Lossedat.

Du courage, mon cher frère, le bon Dieu vous aidera ! Je vous dirai ce que j'ai dit au bon M. Briot ; la pauvre Mission d'Haïti ressemble à un homme qui se noie; vous, pauvre serviteur du bon Dieu, vous ressemblez au passant qui voit ce malheureux et vient à son secours. Il court jusqu'au bord de l'eau, il n'ose pas se lancer dedans, il a peur; il reste donc au bord et cherche à sauver le naufragé, en le saisissant par les cheveux. Tout d'abord il se croit bien heureux, mais il se fatigue bientôt de tenir ainsi, sans pouvoir le tirer de l'eau, celui qu'il veut sauver. Il n'a pas assez de force, d'autant plus que le malheureux est engagé par le corps dans la vase et les herbes. Il fait beaucoup cependant, il l'empêche de se noyer.

Pendant tout ce temps il crie, il s'inquiète, il appelle au secours, il s'abandonne au découragement, il pleure, il se lamente ; il est prêt à abandonner le malheureux. Et que deviendrait celui-ci ? Il serait perdu pour toujours ; et le bon cœur de celui qui devait le sauver serait à jamais dans la désolation pour n'avoir pas eu un peu plus de courage, et n'avoir pas osé souffrir davantage et encore quelque temps, jusqu'à ce que le secours lui arrivât. Mais, s'il a le courage d'attendre, il se tourne et se retourne, il prend toutes les postures pour se

soutenir et ne pas laisser échapper sa malheureuse proie ; il prie et met sa confiance en Dieu ; enfin le secours arrive ; il finit par retirer le pauvre noyé à demi mort, et parvient à le vivifier peu à peu. Le pauvre homme qui s'est si courageusement soutenu est bien las, mais il a sauvé un homme, il est dans la joie et le bonheur !

Ne soyez pas faible, mon cher, ne lâchez pas prise, ayez du courage, mettez votre confiance en Dieu, il vous aidera, et les difficultés disparaîtront à la longue. Ne vous tourmentez pas tant de ce que vous voyez; on ne peut jamais remédier tout à coup à des abus si considérables et si invétérés, il faut aller pas à pas. Patientez, vous verrez que peu à peu vous gagnerez du terrain. Du reste, vous aurez désormais avec vous des confrères, et de bons confrères; ce sera un grand secours pour votre pauvre âme.

Pour ce qui est de la conduite à tenir dans les conseils, si j'étais à votre place, je me contenterais de donner paisiblement mon avis, et je suivrais ensaite l'avis des autres plutôt que le mien, si le mien ne paraissait pas juste.

Du reste, je vous en prie, ne vous inquiétez pas du passé, soyez calme et paisible. Votre supérieur ne vous en veut pas, je puis vous l'assurer, et il est bien loin de dire du mal de vous. Il ne m'a pas dit que vous ayez désobéi, ni que vous ayez mal agi à son égard ; il dit seulement que vous risquez de vous décourager et que vous êtes bien souvent en peine. Vous tourmenter beaucoup sur le passé, ce serait donner prise à la peine intérieure et au découragement; laissez faire Notre-Seigneur et soyez en repos.

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