DES EPREUVES
La souffrance est le moyen le plus efficace d'exercer
l'Apostolat.
. La eroix est par excellence l'instrument de la rédemption, et la souffrance le moyen le plus efficace pour coopérer au salut des âmes. Le Vénérable Père le rappelait, dans une lettre du 6 mai 1801, au P. Logïer, que son état de santé mettait dans l'impossibilité d'exercer un apostolat actif.
La bonté de Jésus vous a choisi parmi tant d'autres pour être sacrifié à sa gloire et contribuer de votre personne au salut des âmes si pauvres et si misérables de la Guinée. Laissez-lui le soin de déterminer comment il veut immoler sa victime. De votre côté, tenez votre âme dans la paix, votre cœur dans le contentement, parce que vous êtes à la disposition du divin Maître, qui fait en vous son bon plaisir.
Qu'avez-vous autre chose à faire, sinon de vous livrer entre ses mains pour être tout ce que bon lui semblera ? C'est toujours la meilleure part et la plus grande perfection que de rester pleinement soumis et abandonné à sa divine volonté.
Vous avez l'air d'éprouver quelque peine de ce que vos supérieurs vous font prendre des ménagements et ne vous emploient pas à un grand travail auprès des âmes. Mais, mon cher frère, il y a deux
manières de travailler à leur salut : l'une active, et l'autre passive. La manière active consiste à travailler à l'instruction de ces âmes et à remplir activement les fonctions du saint ministère. La manière passive est de souffrir pour elles par ordre de Dieu et selon sa volonté. Eh bien ! je vous dis en vérité que la seconde manière est infiniment plus utile que la première. Voyez donc le Cœur immaculé de Marie ! Que de souffrances il a endurées pour le salut du' monde ! Marie n'est pas allée prêcher l'Évangile de son Fils, mais elle a souffert dans son cœur : voilà l'unique apostolat de Marie. Eh bien! n était-elle pas plus grande que tous les apôtres ? Et Jésus lui-même, qui a laissé à ses apôtres des travaux et des succès incomparablement plus considérables que ceux qu'il a voulu faire, n'a-t-il pas souffert aussi pour le salut du monde ? Vous voyez donc que le véritable apostolat consiste dans les souffrances. Souffrez par conséquent avec paix et amour. Vous n'avez pas besoin de chercher à savoir ce que vous avez à faire pour la gloire de Dieu. Désormais ne dites donc pas que vous êtes plus inutile qu'un autre : Dieu vous a donné, pour le moment, un apostolat de souffrances ; plus tard, quand cela lui plaira, vous travaillerez.
Sur toutes choses, ayez la paix dans l'âme, la gaieté dans le cœur et le repos dans l'esprit. Ne vous préoccupez de rien, soyez comme un petit enfant dans le sein d'une famille qui l'aime ; il n'a aucun souci et il passe joyeusement sa vie.
Les épreuves, même les plus dures, ne doivent pas décourager les missionnaires.
La Providence ménage souvent des épreuves déconcertantes et qui sembleraient devoir amener la ruine des œuvres les plus utiles pour la gloire de Dieu. C'est en ces conjonctures surtout que l'esprit de foi et de contiance en Dieu est nécessaire. La mort de Mgr Truffet, Vicaire apostolique des Deux-Guinées, fut pour nos premiers missionnaires d'Afrique une épreuve de ce genre. Le Vénérable Père ne manqua pas de leur adresser les encouragements dont ils avaient besoin en cette occasion. Il leur écrivait le i5 janvier 1848 :
Mes~bien-aimés Confrères,
Je viens de recevoir une lettre de notre bon M. Briot. Il n'est pas encore à Amiens, mais à une des côtes anglaises, où il est arrêté pour une quinzaine de jours. Cette lettre m'apprend en deux mots la nouvelle douloureuse que vous deviez m'avoir annoncée précédemment, dans une lettre que je n'ai pas reçue jusqu'à ce jour.
J'ai la ferme confiance que, par la miséricorde divine, vos cœurs n'auront pas faibli à ce nouveau coup que la bonté de Dieu nous porte, pour nous apprendre qu'en tout nous sommes dans sa dépendance. Voyez maintenant s'il ne faut pas sans cesse nous livrer à son adorable bon plaisir, s'il ne faut pas faire tout ce qui est en nous pour lui plaire en toutes choses.
Quand j'ai reçu cette nouvelle, je me suis prosterné devant lui, et je me suis offert, moi et tous les membres de notre chère Congrégation, pour être
des victimes d'amour pour le salut de la pauvre Afrique. Unissez-vous à moi ; livrons-nous entre les mains de notre divin Maître, qui s'est immolé pour tous. Immolons-nous avec une grande plénitude de son divin amour. Oui. chers frères, s'il veut nous sacrifier tous à sa gloire, qu'il le fasse; heureux si notre sacrifice lui est agréable !
Ne vous découragez pas, mes bons frères, relevez vos âmes, ne soyez pas tristes. Jésus a voulu montrer qu'il fait ce qu'il veut, et qu'il n'a besoin de personne pour opérer ses œuvres. Ne nous étonnons pas même de ce coup qu'il a porté à cette mission chère au cœur de sa Mère. C'est une œuvre qui demande des victimes, et des victimes d'amour. Il a bien su choisir parmi vous la brebis la plus grasse, la première du troupeau. Tout ce que je puis dire, tout ce que je puis faire, c'est de baisser la tête, de me prosterner, de m'humilier devant notre Dieu de orandeur et de miséricorde, et de lui dire que tout ce qu'il fait est bien fait. Il a voulu prendre Mgr Trutïet, il a bien fait, et mon cœur se réjouit non de ce qu'il Fa pris, - cela me déchire lame, — mais de ce qu'il a fait selon son bon plaisir. J'ai l'intime conviction que ses desseins en cela sont des desseins de miséricorde et non de justice. Si quelqu'un d'entre vous forme quelque doute à cet égard, qu'il attende avec patience et soumission au bon plaisir de Jésus, et il verra plus tard.
Élevez donc vos âmes vers Jésus, consolez-vous, fortifiez vos cœurs et mettez votre confiance en sa bonté divine. Ne soyez pas hommes, et ne jugez pas les choses en hommes. Donnez-vous à Jésus et lais-
sez-le faire. Il vous donnera le double de ce qu'il vous a enlevé, et il le fera fructifier au centuple.
Je suis persuadé que la Mission a un patron dans le ciel, en la personne de son premier évêque. Mgr Truffet était un homme de grâce et un enfant privilégié de Marie, enfant privilégié de son Cœur dans la force du terme, car l'amour de Jésus et de Marie brûlait dans son âme, et y produisait des effets admirables.
Du reste, j'espère que la Mission ne restera pas longtemps en veuvage. Je vais écrire incessamment à Rome pour demander un successeur. Je vous donnerai des nouvelles aussitôt que la réponse sera
arrivée.
En attendant, conservez votre âme dans la paix et la concorde ; continuez à bien observer nos règles, soyez-y fidèles plus que jamais. Soyez gais, contents et heureux au milieu de toutes les tribulations. Sachons que c'est pour Dieu que nous travaillons ; c'est son œuvre que nous accomplissons, il est le maître de faire selon son divin bon plaisir. Il l'a fait, il le fait, et il le fera toujours, et ses fidèles serviteurs doivent se trouver toujours heureux de tout ce qu'il lui plaît de faire.
Le 26 janvier 1848, le Vénérable Père écrivait encore :
M. Briot est enfin arrivé en bonne santé et nous a apporté les détails de l'événement affligeant dont Dieu nous a frappés, et de vos souffrances à vous
tous que j'ignorais. Mon cœur a été, comme vous pensez bien, pénétré de douleur, mais en même temps j'éprouvais une bien sensible consolation en apprenant avec quelle paix, quelle fidélité d'obéissance, quelle soumission à la volonté de Dieu vous avez supporté tous les maux qui vous ont accablés. Dieu vous bénira, il bénira votre patience ; il veut sanctifier vos Times, et, par votre propre sanctification, préparer des bénédictions pour notre pauvre et chère Afrique. Que de peines, que de souffrances il faut pour effacer la malédiction qui a été attachée jusqu'à ce jour à cette malheureuse terre désolée et prise dans les griffes du démon depuis si longtemps ! Vous êtes heureux d'avoir été choisis par la miséricorde divine, pour être les victimes d'expiation pour tant de millions d'âmes.
Soyez fidèles aux desseins de la miséricorde de notre Dieu sur vous. Vous ne voyez pas en ce moment les fruits qui doivent résulter de vos souffrances et de votre immolation ; mais il doit vous suffire de souffrir, et de souffrir avec amour et paix devant Dieu. Soyez assurés que toutes vos peines seront comptées et entreront dans le trésor des mérites de notre divin Sauveur, et, appliqués aux âmes pour lesquelles vous êtes immolés, ces mérites deviendront pour elles une source surabondante de grâces et de bénédictions.
Les peines intérieures sont un gage de bénédiction.
Les peines intérieures sont souvent plus douloureuses et plus difficiles à porter que les épreuves extérieures. Le Vénérable Père le savait par son expérience personnelle ; aussi s'empresse-t-il de venir en aide à ceux des siens qui sont soumis à ce genre de croix. Le P. Collin reçut de lui une série de lettres qui le soutinrent dans la crise aiguë qu'il eut à subir an début de sa vie de missionnaire. Le 8 avril 1843, le Vénérable Père lui écrivait :
Maintenant, plus que jamais, j'espère que Notre- Seigneur voudra bien se servir de vous pour le salut d'un grand nombre d'âmes malheureuses et délaissées. Aussi je vous avoue franchement, quoique vos peines m'aient fait venir les larmes aux yeux, que j'en ai cependant la joie dans le cœur. Souffrez, cher enfant, souffrez ; Jésus a souffert aussi pour sauver le monde. Quand vous aurez le cœur déchiré, ce sera le moment le plus précieux ; ouvrez alors ce cœur devant Jésus, prosternez-vous devant lui et son Père céleste, et offrez- vous à tous les tourments et à toutes les tribulations du monde, pour le salut des âmes. Quelle force la vôtre ne doit-elle pas ressentir, quand elle songe que ces peines, résultant de son désir de glorifier le Père céleste et de se dévouer au salut des âmes, Jésus les a souffertes déjà, pour cette même gloire de son Père et pour le salut de ces mêmes âmes !
Que votre âme soit donc déchirée et brisée ; qu'elle soit comme du froment qui est moulu, pour être donné à manger aux pauvres affamés. Consolezvous, mon bien-aimé frère : plus la divine Bonté
vous déchirera, plus elle fera sortir de vous la substance de sa grâce divine, pour la nourriture de ces pauvres âmes qui sont vides de Dieu et de son saint amour.
Regretteriez-vous de souffrir, tandis qu'il doit en résulter une si grande gloire pour votre Dieu, et une source si abondante de salut pour les âmes misérables que le démon dévore? Courage, courage, mes bien chers frères ; livrez vos âmes à la peine, aux travaux et à la douleur la plus vive.
Une pensée, que je vous ai dite d'autres fois, doit vous poursuivre sans cesse et vous faire tenir continuellement comme des victimes devant Dieu, comme un but à tous les traits qu'il voudra lancer contre vous. La voici de nouveau : qu'est-ce que cela fait qu'un pauvre homme souffre toute sa vie, cl même toute l'éternité, s'il le fallait? Ne sommesnous pas faits pour Dieu ? Ne sommes-nous pas sa propriété ? N'est-il pas maître de disposer comme il veut de ce qui lui appartient ? Il lui a plu de faire de vous des vases d'élection ; mais ce n'est pas pour votre propre gloire et pour votre propre bien-être : c'est pour la gloire de son Père céleste et pour l'augmentation des richesses de sa sainte Église. S^il lui plaît de se servir de vous à votre détriment, vous n'avez rien à dire.
Tenez-vous donc dans la paix et l'amour devant lui. et laissez- vous déchirer et broyer tant qu'il lui plaira. Tantôt ce sera lui-même qui vous fera souffrir, et tantôt il se servira des hommes ; tantôt ce sera par les circonstances et tantôt par les âmes mêmes qu'il vous envoie sauver. N'importe. Ne
réfléchissez pas, prenez les peines et les douleurs, de quelque part qu'elles vous arrivent, comme venant de sa main pour votre sanctification et pour la sanctification des âmes qu'il vous confiera un jour. Comptez comme certain que plus vous sentirez de douleurs et de déchirements intérieurs, plus vous sauverez d'âmes. Abandonnez-vous donc à Jésus, faites abstraction de vous-mêmes et de votre propre bien-être, afin que Jésus seul soit loué, glorifié et aimé par toute créature !
Les peines intérieures nous prémunissent contre la complaisance en nous-mêmes.
Les peines du P. Coliin ne diminuant pas, le Vénérable Père lui écrivait encore le 8 mars 1846 :
Votre lettre m'a rempli de compassion pour votre pauvre âme affligée. J'espère que la peine même où la divine bonté vous met, au moins où elle permet que vous soyez, sera pour la plus grande utilité de votre âme. Gela semblait presque nécessaire dans les commencements. Un ministère si consolant que le vôtre, des succès auprès des bonnes âmes que la miséricorde de Dieu vous confie, l'affection de ces chères âmes et votre tendresse pour elles, auraient pu vous être nuisibles, si, intérieurement, vous eussiez eu le repos parfait, tel que vous le concevez et le désirez. Au moins votre travail aurait été moins pur, et, peu à peu, il aurait pu se gâter, sans que vous vous en fussiez aperçu.
Les croix, les peines et les tracasseries intérieures sont dune utilité précieuse contre tous ces dangers. Soumettez-vous donc en paix à la divine volonté, qui vous laisse ainsi dans vos misères. Abandonnez-vous avec confiance à son divin bon plaisir et à son adorable conduite. Si vous prenez bien votre état, il y aura beaucoup moins de défectuosités dans votre conduite. Si même il y a du défectueux, ne soyez pas inquiet. Dieu connaît vos faiblesses et votre pauvreté. Il connaît aussi les désirs de votre cœur.
Les âmes qui veulent généreusement se sacrifier pour la gloire du divin Maître n'ont rien à risquer ; la Bonté divine leur passe bien des petites misères. Voyez, mon très cher, vos fautes. Sont-elles des fautes de malice ? Bien sûrement que non. Sont-elles des fautes de mauvaise volonté ? Non, je dis non avec assurance, quoiqu'il puisse vous sembler parfois le contraire. Toutes vos fautes sont des échappées, des fragilités, des faiblesses, qui encore, le plus souvent, sont mêlées d'une certaine agitation d'esprit qui en diminue le mal. Or, il est certain que ces sortes de fautes, Dieu les pardonne facilement, et elles ne produisent pas de soustraction de grâces.