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DES TENTATIONS

Ne pas s'étonner d'avoir des tentations ; se tenir dans le calme.

A ceux de ses disciples qui lui font part de leurs tentations, le Vénérable Père rappelle l'utilité de ces sortes d'épreuves et la ligne de conduite que l'àme doit tenir pour que la tentation ne lui nuise point.

Le 23 novembre 1847, il écrivait au P. Le Berre :

Je vois avec consolation que l'Esprit de Dieu vous aide, et qu'il continue à vivre dans votre âme. Ne vous étonnez pas que parfois il se présente des mouvements de trouble : quel est l'homme qui n'est pas tenté? Au contraire, ces moments-là nous servent à nous mettre en garde contre nos faiblesses, et nous préservent en nous fortifiant de plus en plus. Du courage, de la confiance en Dieu, et tout ira.

Regardez comme une tentation ces troubles qui vous viennent à l'occasion des manières d'être ou de faire de votre supérieur ou d'un confrère, élevez doucement votre âme à Dieu, sans trop d'effort et sans violence; mais, entendant à calmer ou reposer votre intérieur devant lui, distrayez- vous de l'idée qui vous agite. Une fois calme, agissez à l'égard de ce supérieur ou de ce confrère comme si vous n'aviez jamais éprouvé cette sorte d'âpreté ou d'agitation.

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Vous dites qu'un des plus forts sujets de trouble est la pensée que l'œuvre d'un missionnaire n'est pas de s'adonner aux soins du temporel. Il m'est difficile de vous répondre sur le fond de la question, parce que je ne vois pas assez sur quel objet précisément elle porte.

En tous les cas, que devez-vous faire pour tranquilliser votre àme? Vous l'avez deviné : vous recueillir dans la paix devant Dieu, afin de laisser tomber l'aigreur, le trouble et les embarras. Ayant rendu votre esprit libre et calme, faites avec simplicité, en vue de Dieu, ce qu'on vous dit. SiNotre- Seigneur venait à vous demander : « Pierre, que tais-tu là ? » Il vous suffit de pouvoir répondre : « Seigneur, je fais votre volonté. » S'il ajoutait : « Pourquoi fais-tu cela ? » Vous devez être parfaitement satisfait de pouvoir encore lui dire : « Seigneur, je le fais parce que telle est votre sainte volonté. » Voilà toute la réponse aux doutes qui pourraient préoccuper votre esprit, dans les circonstances où vous agissez selon ce qu'on vous a prescrit.

La pensée de faire connaître vos préoccupations à vos supérieurs est excellente. Gela débarrasse bien plus facilement l'esprit et met l'âme en repos.

Les tentations nous donnent la connaissance de

nous-mêmes.

Le 21 juin 1846, le Vénérable Père donnait au P. Jérôme Schwindcnhammer les conseils suivants ;

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Les tentations dont vous me faites la description dans votre lettre., loin de me causer du chagrin ou de l'inquiétude, n'ont fait que me consoler et me réjouir en Notre-Seigneur. Je regarde comme une grande grâce et un vrai bonheur que vous ayez de temps à autre de ces secousses si pénibles et si humiliantes pour une âme qui désire ctre à Dieu, et qui comprend un peu la valeur de sa divine grâce.

Ces tentations vous font comprendre et sentir intimement le fond de méchanceté et de dérèglement de votre vilaine nature. Cette connaissance intime vous dispose à vous tenir pour ce que vous êtes et à être fidèle à la grâce divine ; elle vous porte à la dépendance entière du bon plaisir de Dieu, en vous faisant comprendre le besoin extrême que vous avez de lui, et, en même temps, toutes ses bontés pour vous ; elle vous apprend à modérer les mouvements violents de votre caractère, à ne pas les concentrer en vous-même.

Dans ces circonstances, restez pour ainsi dire sans mouvement, prosternant votre âme dans sa bassesse devant Dieu, et vous tenant dans votre misère devant lui, vous offrant et vous sacrifiant à son divin amour et à tout son bon plaisir.

Ne soyez jamais étonné quand vous éprouvez ces sortes de tentations ; sentez et comprenez que cette malice est dans votre mauvaise nature ; mais la grâce de Jésus est dans le fond de votre âme. Par là même que vous méprisez ces mouvements désordonnés, et que vous vous tenez humilié devant Dieu et pleinement abandonné à Jésus, notre divin libérateur, par là même votre âme résiste à ces

méchantes inspirations de la chair, elle les repousse, et s'attache davantage à la grâce de Jésus qui augmente de plus en plus en elle et la fortifie.

Tentations d'orgueil : les mépriser en s'humiliant.

Relativement aux tentations d'orgueil, le Vénérable Père disait au P. Le Vavasseur :

Ne vous tourmentez pas tant des mouvements d'orgueil qui se trouvent encore en vous ; tenezvous dans votre pauvreté intérieure devant Notre- Seigneur, et tout ira bien. Ces bouffées d'orgueil sont dans votre nature, mais la volonté n'y est pas tant que vous croyez ; désavouez ces sentiments et humiliez-vous en sans cesse, donnez-vous au très saint et très humble Cœur de Marie. Ces sentiments diminueront peu à peu.

Le nouvel ordre de choses y est probablement pour beaucoup ; une fois que vous serez bien habitué, le bon Dieu vous délivrera. L'estime des hommes ne durera pas ; du reste, vous en ressentirez bientôt la vanité et le néant. Les tribulations sont remplies de trésors pour vous. Votre orgueil ou plutôt vos tentations d'orgueil ne sont pas une raison pour que vous ne soyez pas chargé de la supériorité. Il faut que le bien se fasse malgré les tentations, et que les tentations soient surmontées (18 avril i843).

Sur le même sujet, au P. Collin ;

L'amour-propre, le retour sur soi, la complaisance dans ses actions, sont des ennemis qu'on ne peut vaincre qu'en les méprisant ; plus vous prendrez à cœur tous ces mouvements, plus ils vous accableront. Ce sont des ennemis qui ne mourront qu'avec nous ; il faut les supporter avec paix et humilité ; il faut les rejeter avec mépris et indifférence, et regarder tous ces sentiments comme non avenus. Peu à peu ils diminuent, et ils disparaissent enfin presque entièrement, mais jamais tout à fait. Ne prenez pas ces choses tant à cœur ; oubliez- vous, ne faites pas tant de retours sur vous-même, et toutes ces choses s'en iront peu à peu. (29 janvier i845.)

Tentations contre les supérieurs : elles sont une épreuve nécessaire.

Le P. Lossedat ressentait du trouble et du malaise intérieur parce qu'il avait passé par une période de défiance Ais-à-vis de son supérieur. Le Vénérable Père lui explique que c'était là pour lui une tentation inévitable, qu'il faut s'en servir pour se tenir dans l'humilité, mais sans trouble et sans découragement.

Ne vous étonnez pas d'avoir éprouve des tentations, cela était nécessaire pour vous former à un solide esprit apostolique. Il était impossible que vous ne fussiez pas tenté. Je n'ai jamais connu d'àme solidement établie dans l'amour divin qui n'ait passé jpar le genre de peines que vous ave/

éprouvées. Que voulez-vous, mon cher ? Nous sommes tous des misérables pleins d'orgueil et d'imperfections II est un temps dans la vie spirituelle où nous passons tous par les épreuves que vous avez essuyées ; la paix vient ensuite, et alors on s'établit peu à peu dans la solide piété. Soyez donc rassuré sur votre état passé et présent, visez à en profiter pour vous tenir dans votre pauvreté devant Dieu, apprenez peu à peu à être doux et humble de cœur ; le repos n'est que là.

Je suis certain que si vous aviez été ici, vous auriez éprouvé les mêmes peines et les mêmes défiances, car ne vous imaginez pas que ce soit la conduite de M. Tisserant qui vous les ait données ; elles vous viennent de quelque chose qui est inhérent à votre intérieur et à l'état de votre âme. Il y a différents états par lesquels l'àme passe avant de parvenir à la perfection. Vous étiez et vous êtes peut-être encore un peu dans celui où Dieu purifie l'âme de plus en plus. Ne savez-vous pas que quand on ramone une cheminée, on la gratte très fort ; on en arrache même des morceaux ! Nos âmes sont noires comme des cheminées, elles ont besoin d'être bien raclées. Vous l'avez été solidement, cela ne m'effraie pas ; au contraire, tant mieux ! En rentrant dans la paix, vous n'en serez que plus humble et plus dévoué à Dieu.

Il a pu vous échapper des fautes, cela arrive toujours dans cet état d'épreuves ; mais notre bon Maître saura bien apprécier votre bonne volonté, qui était toujours à lui seul. Rappelez- vous bien la parabole de la vigne, où ce que je vous dis est si

bien exprimé : la branche qui est mauvaise est rejetée, le vigneron la met de côté et la laisse. C'est l'état des mauvais prêtres que Dieu laisse aller sans les tracasser; ils courent à leur perte. Pour la branche qui est bonne, Notre-Seigneur dit : Pater purgabit eum. Gela est bien consolant pour votre âme ; Dieu vous a purifié par les peines, les angoisses, les agitations et les tentations. Il en agit toujours ainsi, et pourquoi ? Ut fructum plus afferat. Vous voyez ce que la divine bonté demande de vous ; laissez-vous tailler ; confiez-vous en Dieu ; apprenez peu à peu à être doux et humble de cœur : le repos n'est que là. Calmez-vous, adoucissez votre àme et mettez-la humblement aux pieds de Notre- Seigneur, pour qu'il l'humilie et la brise selon toute lYtendue de son bon plaisir.

Courage, chère âme, c'est assez de peines intérieures et de tracas ; relevez votre pauvre cœur, il n'a pas de mal. Encore une fois, il lui a fallu passer par cette épreuve, et, si vous aviez été ici, c'eût été moi que le bon Dieu vous aurait donné pour objet de votre tourment, c'est sur moi que se seraient portées toutes vos défiances, car ce n'est pas la raison qui en était le principe ; c'était une pure épreuve. J'en ai vu absolument de semblables et de plus fortes dans des âmes d'élite, qui, après avoir passé par toutes ses sottises, font des merveilles pour la conversion des pécheurs. Courage donc, cher frère ; tout ce qui s'est passé en vous donne de bonnes espérances. Ne regardez pas les sentiments que vous éprouvez pour votre supérieur comme sérieux et raisonnes ; regardez-les comme des ten-

tations et n'y faites pas attention. Désormais vous ne serez pas toujours avec lui, et cela disparaîtra peu à peu. Ces misères ne sont rien, vous en serez débarrassé et vous travaillerez à la gloire de Dieu. {^Tj décembre i844)

Tentations contre la vocation : félicitations à un missionnaire pour en avoir triomphé.

Les tentations contre la vocation sont des plus subtiles et des plus dangereuses. Le 16 décembre i85o, le Vénérable Père félicitait le P. Tanguy de s'être débarrassé de celle à laquelle il s'était momentanément laissé entraîner.

Mon bien cher ami, j'ai tardé à vous écrire afin de laisser passer la mauvaise saison, de peur que ma lettre ne vous attriste trop, et qu'elle ne soit par là une occasion de maladie. Je me félicite de ce retard en recevant aujourd'hui celle que vous m'avez adressée en date du 5 novembre. Voyant que rien ne pressait, et pensant que vous regretteriez vivement d'avoir succombé à une tentation aussi patente, — et déjà j'apercevais les symptômes de ce regret futur dans la lettre même où vous sembliez annoncer si résolument votre défection, — pensant, dis-je, que vous regretteriez votre démarche, je n'ai pas voulu vous enlever tout moyen de rentrer dans la voie que la divine Providence vous avait tracée en vous envoyant chez nous. J'aurais craint pour vous de grandes tempêtes intérieures pour plus tard. J'avais donc résolu de vous écrire de nouveau

et de vous proposer d'examiner avec plus de recueillement la résolution prise.

Un examen à tête reposée dans la retraite et le recueillement, avec un exposé sérieux dos motifs sur lesquels serait basée la rupture de vos vœux, m'avait paru nécessaire pour calmer, au moins masqua un certain point, les remords d'une conscience délicate, et c'eût été là le fond de la lettre que j'allais vous écrire. Tout cela est devenu inutile désormais. Vous avez compris que vous avez succombé à une méchante tentation. Vous avez trop présumé de vous-même ; vous vous êtes trop livré à la vivacité de votre esprit ; peut-être aussi vous êtes-vous trop laissé aller à une certaine susceptibilité dont il faut bien vous défier, susceptibilité qui aura été mise en jeu par des paroles mensongères, car je puis vous assurer que Msr Kobès vous aime et vous estime, et que jamais il n'a dit de vous ce qu'on vous a rapporté.

Enfin, j'espère que toute cette bourrasque est passée. Elle vous aura été utile cependant, peutêtre nécessaire. Désormais, soyez défiant de vousmême, soyez doux et humble de cœur, mettez-vous en garde, à la fois, et contre la vivacité de votre esprit, et contre la rudesse, l'âpreté, la raideur de votre caractère. Soyez un bon et véritable serviteur de Dieu par la charité, l'humilité, l'obéissance, la douceur, la modération, la modestie et la paix ; soumettez-vous à ce que Msr Kobès vous dira, ou à ce qu'il vous aura sans doute déjà dit. Je souscris à tout ce qui sera ou aura été décidé par lui. N'en voulez à personne, oubliez tout ce qui a été dit,

directement ou indirectement, pour fomenter votre tentation, et donnez-vous désormais à Dieu plus que jamais. Que la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous. Je vous donne le baiser de paix, dans la charité de Jésus et de Marie.

Violente tentation du P. Frédéric Le Vavasseur contre sa vocation : péripéties diverses ; attitude pleine de sagesse et de fermeté du Vénérable Père.

Une des épreuves les plus douloureuses par lesquelles eut à passer le Vénérable l'ère, dans la période de fondation de la Congrégation, fut la longue et violente tentation du P. Frédéric Le Vavasseur contre sa vocation.

L'historique de cette tentation a été fait, avec une touchante humilité, par le P. Le Vavasseur lui-même (i). Nous, ne le reproduirons pas ici, mais nous lui emprunterons les données nécessaires pour encadrer et expliquer les lettres si belles et si instructives, écrites par le Vénérable Père ai cette occasion.

« Cette tentation commença, dit le P. Le Vavasseur, dès notre réunion à la Neuville, dans les communications que notre cher Père me lit des règles qu'il avait écrites à Rome et qu'il voulait que nous examinassions ensemble.

« Aussitôt que cet examen commença, dès la première règle, nous ne fûmes pas d'accord. Je sortais du séminaire avec une raideur de désir pour le bien, une exagération dans mes idées de perfection, et une dureté intérieure tout à fait contraires aux dispositions qui faisaient le fond de l'âme du cher Père. Aussi je chicanais sur tout. »

Grâce à la douceur et à la sagesse des procédés du Vénérable Père, grâce surtout à la protection du saint et inima-

(i) Voir Appendice de la Circulaire, n° 34, du Très Révérend Père Schwindenhammer.

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culé Cœur de Marie, auquel le P. Le Vavasseur ne cessa de recourir, avec la plus iiliale conùance, durant la bouriasque la tentation se dissipa à peu près complètement Mais elle revint, beaucoup plus violente, trois ans après, en i845. Le P Le Vavasseur était alors à Bourbon, ou , en compagnie des PP Gollin et Blanpin, il travaillait avec un zèle et un succès admirables. Le Vénérable Père envoya pour leur nrètermain forte, le P. Lambert, M. Plessis et le F. Oliviti. Or M* Plessis n'avait pas les qualités voulues pour faire un bon missionnaire Le P. Le Vavasseur s'en aperçut Ses vUe et, dès lors, il fut obsédé par la pensée que 'œuvre du saint Cœur de Marie était mal conduite, qu'elle nHIusstit pas, et qu'il valait mieux poux .hu U quitter pour passer chez les Jésuites. Il en écrivit, en termes très forts au Vénérable Père, lui déclarant que sa resolution était prise, et lui demandant son consentement.

Le f8 janvier 1846, le Vénérable Père lui répondit par la lettre suivante :

Mon Cher Frère, C'est pour moi un besoin pressant de répondre sur-le-champ à la lettre dans laquelle vous me parlez de M. Plessis et de son retour en France. Je vous approuve si vous me le renvoyez, c'est moi qui suis coupable de l'avoir admis, c'est à moi à en porter tout l'embarras ; mais vous m'avez déchiré 1 ame par les sentiments de découragement et les lâcheuses impressions sous lesquelles vous étiez en écrivant. Votre lettre m'annonce un grand abattement et des inquiétudes mortelles sur l'œuvre de la Congrégation. Je ne vous fais pas de reproches de ce que vous me plongez dans de nouvelles afflictions. Je vois en vous un glaive entre les mains de Dieu pour me déchirer lame. Il me charge et m'accable sous le poids de cette œuvre de douleur et de patience, et il veut encore que les plus forts, qui

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valent mieux que moi, au lieu de soutenir ma faiblesse, rendent ma charge plus lourde. Que son saint nom soit béni, pourvu que sa pauvre ouvre avance ! Et elle avancera, elle avancera de plus en plus, je le vois bien.

Vous parlez d'abandonner l'œuvre pour l'établissement de laquelle Dieu vous a suscité, et dont il vous a chargé le premier, et c'est en plein découragement que vous parlez ainsi. Je crois que vous faites une chose bien désagréable à Dieu de laisser volontairement entrer cette pensée dans votre esprit. Prenez-y garde, mon cher frère, vous ne savez pas quels desseins Dieu a sur vous, vous ne voyez que ce qui est devant vous. Vous ne voyez pas les vues de la Providence, je ne les vois pas non plus, mais je vois une grave infidélité dans cette pensée, si elle est volontairement admise.

Si moi, après que vous auriez abandonné l'œuvre de Dieu, je me décourageais comme vous, si je l'abandonnais aussi, je voudrais voir comment nous nous en tirerions devant le souverain Juge. Cependant, contre une raison que vous avez, j'en aurais cent à fournir, moi qui suis ici sous le poids de la supériorité, qui ai toute la sollicitude et toute la responsabilité de l'œuvre ; moi qui reçois sans cesse les secousses les plus violentes de toutes les afflictions et de toutes les épreuves que la divine Providence daigne envoyer à cette œuvre, de toutes les inquiétudes que me causent, et les missions entreprises, et les missions à entreprendre ou à fonder, de toutes les sollicitudes que me donnent, et le noviciat, et les études, et les différentes maisons, et

l'ordre à établir, et les règles à perfectionner, et le fondement à poser sur des bases solides ; moi tout seul ici, avec un seul confrère capable de m'aider efficacement à mettre et à conserver la bonne régularité, à faire les correspondances, à traiter avec les différentes personnes, à bien choisir les sujets, et à faire une multitude d'autres choses capables toutes de donner bien de la préoccupation et du souci.

Depuis que Dieu m'a placé dans cette œuvre, je n'ai jamais eu un instant de paix et de consolation ; car mon âme est comme émoussée à tout ce qui peut être agréable et consolant, tandis qu'elle est d'une sensibilité extrême à la douleur, et la divine bonté ne m'a pas épargné de ce côté-là. Songez quelle peine, quel accablement ce doit être pour moi qui n'ai pas un instant, pas une minute dans la journée, pour penser au salut de mon âme; et cependant, vous le savez, mes désirs les plus ardents et les plus continuels me poTtent vers la retraite et la solitude.

Avec une si grande horreur d'être en rapport avec le monde, j'ai une répugnance à m'y produire parfois presque insurmontable, et il faut que j'y sois ; j'ai une grande peine à converser avec les hommes, -et il faut que je le fasse sans cesse ; du matin au soir, il faut que je m'occupe de la direction, et j'éprouve une répugnance extrême à le faire. Il faut que sans cesse je fasse des instructions, et le moindre sujet d'oraison à donner me met dans la peine trois heures avant que le moment de le donner arrive. Il semble que tout en moi s'oppose à ce que je reste dans l'état de choses où je suis. Tous les attraits de

la nature et de la grâce y répugnent. Il n'y a pas une libre dans mon corps et pas un mouvement dans mon âme qui ne me poussent à la solitude. Cependant je regarderais comme un crime d'en admettre jamais la pensée seulement. Dieu me lie et m'enchaîne à cette œuvre crucifiante, mais chère à son Cœur. Je sens bien que, pour obéir à sa puissante volonté qui me tient, il faut que je sacrifie mon repos, ma consolation et mon bonheur, et, ce qui est infiniment davantage, l'avancement spirituel de mon âme, pour laquelle je ne puis désormais plus rien faire.

j'en pleure amèrement, et je demande pardon à Dieu de mes larmes et de ma douleur ; je me soumets de toute la plénitude de mon âme à la divine volonté qui me serre et me garrotte si rigoureusement. Je crois pouvoir dire avec vérité que jamais mon âme n'a fait le moindre mouvement pour relâcher les chaînes que la divine volonté me donne. Il vaut mieux pour moi être le dernier dans le royaume du Père céleste, et y aller par la soumission à sa sainte volonté et pour le salut de tant d'âmes abandonnées, que d'être dans les premiers rangs en abandonnant la voie tracée par l'ordre de cette adorable volonté.

Vous pensez abandonner l'œuvre dans laquelle vous éprouvez des peines ; mais si je venais à mourir avant que l'œuvre ne lut solidement fondée, vous auriez pourvu à votre repos et aux désirs de votre cœur, et les âmes pour lesquelles Dieu vous a inspiré une si grande compassion pourraient bien périr par millions et croupir éternellement avec les

démons dans l'enfer. Prenez-y garde, cher frère, vous ne savez pas encore souffrir pour l'amour de votre Dieu, ni vous sacrifier pour sa gloire.

Vous voulez que je vous renvoie. Je ferais une faute énorme envers Dieu et envers votre âme. Vous êtes lié à Dieu et au très saint Cœur de Marie, votre chère Mère ; toute pensée qui doit briser ce lien est une illusion. Bien des serviteurs de Dieu ont tout perdu pour s'être laissé tromper par la fausse vue d'un état de choses plus parfait. Si vous examinez bien, vous verrez que l'imagination et l'amour-propre jouent un grand rôle dans ces choses.

La supériorité vous pèse, et les difficultés vous accablent; je ne sais comment vous auriez fait, si l'idée qu'avait eue M. Gallais de vous mettre à ma place eût eu son exécution. Pour une once de sollicitude, vous en auriez eu cent livres. Bien souvent, avec cette marche que vous suivez, vous auriez dit : « Dieu ne veut pas cette œuvre, elle ne réussira jamais. » Cependant il est sûr que Dieu la veut, et l'on voit clairement qu'elle réussira.

Plus j'examine, plus je vois que vous êtes infidèle en vous laissant aller à cette peine et à ces inquiétudes. Je suis persuadé que toutes vos vieilles idées à mon sujet vous sont revenues. Je vous dis en toute vérité que cela ne m'a causé aucune peine, cette pensée n" a pas le moins du monde atteint même la partie inférieure de mon âme ; mais, vous ne devez pas ainsi vous laisser tromper par la vivacité de votre esprit; vous devez juger, d'après le passé, que ce n'est qu'une opération du démon, dont

les suites seraient amères, si la divine bonté ne vous protégeait pas.

Je reviens à M. Plessis. Ne soyez pas en peine de me le renvoyer : les motifs qui vous y portent sont très bons, mais ne vous laissez pas prendre au piège que le démon vous tend en cette circonstance. Calmez vos inquiétudes sur l'admission des sujets. L'angoisse que j'ai éprouvée à la suite de celle de M. Plessis m'a rendu plus difficile que je ne l'étais auparavant. Je compte cependant que nous serons pris encore plus d'une fois, peut-être pas si gravement ; les personnes les plus expérimentées ne sont pas à l'abri de l'erreur et de la surprise.

Vous me faites la guerre ; je vais vous la faire aussi. Vous voyez que je reprends de la gaieté, et que je quitte la tristesse du commencement de cette lettre. C'est une grande chose que d'avoir de la confiance en Dieu et de s'abandonner entre ses mains pour souffrir les plus violentes douleurs ; on devient fort de la force de Dieu lui-même. Je vais donc vous faire la guerre à mon tour, et certes, j'ai déjà lancé plus d'un trait clans le commencement de cette lettre, mais c'était en me défendant. Attaquons maintenant. Je trouve que vous êtes un rude homme. Je présume cependant que vous ne serez pas aussi terrible avec les autres qu'avec moi, autrement, vous gâteriez tout et bouleverseriez le

monde.

Ne soyez clone pas si sauvage avec les gens. Faites de moi une exception, vos traits font sur moi un effet que vous ne sauriez vous imaginer, et jamais je ne vous en voudrai. Mais tout le monde

n'éprouvera pas le même, sentiment. Défiez-vous de votre sensibilité et de votre grande énergie naturelle. Toutes les fois que vous êtes sous une impression forte et violente contre une personne, vous êtes en danger de dire alors des choses horriblement dures, et dune manière horrible. Dans ces moments, vous vous laissez aller à de fortes exagérations qui voilent la grâce et la raison, enlèvent la sagesse et vous rendent terriblement impatient, non pas dans ce qui vous est personnel, mais dans la conduite des hommes et l'administration des affaires. Il doit résulter de là une tendance de découragement telle, que jamais vous n'eussiez pu vous en tirer ici ; mille fois vous vous seriez brisé.

Vous pensez que je ne suis pas sage, que je ne suis pas prudent, et moi je pense que vous êtes impatient. Vous voulez que tout soit parfait immédiatement, sans tenir aucun compte des perplexités qui se rencontrent dans les commencements d'une œuvre. Vous voyez les anciens Ordres, et vous exigez que tout chez nous soit mis sur un pied aussi parfaitement régulier ; mais sachez bien que cela est impossible ; votre raideur vous empêche de voir les choses pratiquement.

Vous jugez, vous condamnez, vous tirez des conclusions de vos jugements, et, de là, vous passez à des résolutions extrêmes ; cela n'est pas sage. Patientez, il nous faut, à nous aussi, le temps de nous établir.

Il se présente dans le commencement des œuvres une foule de circonstances qui ne permettent pas

toujours de tenir à la rigueur des règles générales. Nous sommes déjà bien plus en mesure d'observer les principes que vous ne pensez ; mais, d'ici à quelque temps, il se présentera encore des circonstances où nous ne pourrons pas nous en tenir rigoureusement aux règles générales. Oh ! que la discrétion est importante pour la direction des œuvres de Dieu ! Vous avez manqué à cette vertu en cédant trop, dans cette circonstance, à l'ardeur de votre âme.

Je ne dis pas que je ne me sois trompé bien des fois et que je n'aie jamais mal agi : l'admission de M. Plessis serait une preuve contre moi. Je ne dis pas non plus que je ne me tromperai plus à l'avenir ; mais je crois qu'en principe ma conduite est plus sage et plus selon l'esprit de Notre-Seigneur que celle que vous voulez me taire prendre. Avec cette conduite et les études que j'ai faites, l'œuvre s'est établie et commence à prendre une tournure telle que les hommes sages, qui savent ce qu'est et ce que doit être une communauté, sont étonnés de voir qu'en si peu de temps (car il n'y a que quatre ans que nous existons) notre œuvre ait pu arriver à une forme si régulière. Dans deux ans d'ici, quand nous aurons le personnel qui nous est nécessaire en Europe, j'ai la confiance que notre maison aura l'air d'une communauté ancienne; tandis que, si j'avais pris la marche raide que vous voulez me faire adopter, il ne resterait plus pierre sur pierre dans notre œuvre.

Vous avancez un principe si rigoureux, qu'il est impraticable. Vous voudriez que les membres d'une

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communauté soient si parfaits et si renonces, qu'on puisse les conduire comme un jeu de marionnettes Ceci, sans doute, serait très beau et admirable, mais cela n'a jamais existé dans l'Eglise et n'exis tera jamais. La société de Jésus est certainement, dans l'Église, une des plus ferventes sociétés religieuses ; cependant, avec la rigueur des principes que vous avancez, vous mettriez au moins la moitié de ses membres à la porte. Je vous dirai bien plus : vous pouvez être certain que, dans ce corps respectable, tout au plus le quart de ses membres a les dispositions de renoncement que vous exigez comme condition nécessaire d'admission. Il en est parmi eux qui sont admirables ; mais j'en connais aussi qui sont très faibles, très imparfaits. Ne jugez donc pas comme un jeune homme dans des choses de cette gravité.

Voici la règle qu'il faut adopter et que je tâche de suivre dans l'admission des sujets. Je n'admettrai que ceux qui présentent de sérieuses garanties, et une assurance morale de leur persévérance dans l'esprit sacerdotal. Quand je vois des défauts, je tâche de les corriger ou de les diminuer le plus possible. Si ces défauts vont jusqu'au point de donner de l'inquiétude pour l'avenir, je renvoie. Jusqu'à présent, si vous exceptez M. Plessis, je n'ai admis personne que d'après cette règle. Si ces défauts ne donnent pas d'inquiétude, s'ils ne donnent pas à craindre que les sujets mettent le désordre, j'admets. Je me suis sans doute trompé déjà, et j'y serai pris encore bien des fois, mais de plus habiles que moi s'y trouvent pris aussi. Pour preuve que je ne suis

pas toujours plus facile que telle société, je vous cite, comme exemple, celui qui m?a donné le plus cl* inquiétude pour son admission, M. N... Il était dune pusillanimité et d'une perplexité excessives. Je n'ai jamais vu quelque chose de plus fort en ce genre ; ajoutez à cela un travers d'esprit et d'imagination singulier, qui lui a fait bien du mal ; par contre, il était très pieux. Je l'ai admis en tremblant, et j'ai toujours été bien inquiet sur son compte. Je l'envoyai en mission, mais, par suite de ce travers d" imagination et de cette pusillanimité, il se retira, et j'en fus enchanté. Eh bien ! il est entré dans un autre institut, et il y est depuis environ dix-huit mois. On sait ce qu'il en est de lui, on m'en a parlé, on le garde tout de même. Cependant, ce sont des défauts majeurs qui ont influé d'une manière très fâcheuse sur sa conduite pendant tout le temps qu'il a été ici, des défauts portés à un tel excès, qu'ils ne se corrigeront pas par un noviciat. Cela vous prouve qu'il faut relâcher un peu de vos principes ; il faut examiner les choses pratiquement.

Enfin, ce que j'examine pour la réception, ce sont les dispositions touchant l'esprit de communauté, l'obéissance, la simplicité, la régularité, pour savoir s'il y a espérance qu'on se fera à cette

vie.

Mon cher frère, patientez un peu. Vous ne savez pas encore ce que Dieu vous destine, abandonnezvous à la Providence, faites, en attendant, le bien que vous avez commencé, et attendez le moment de Dieu.

Je vous dis parfois les choses un peu sévèrement. N'en ayez pas de peine, je n'ai pas voulu vous en faire ; je vous assure bien que s'il y a un peu de sévérité dans les termes, elle n'est point dans mon cçeur.

Que la paix de Dieu soit avec vous. Tout à vous en Jésus et Marie.

Quel fut le résultat de cette lettre ? Le P. Le Vavasseur va nous l'exposer lui-même.

« Cette lettre, dit-il, capable de toucher le cœur le plus dur et le plus méchant, ne lit rien sur le mien, si sensible pourtant et qui aimait si tendrement le cher Père. Non seulement je n'étais plus en état de comprendre les admirables choses qu'elle contient, mais elles produisirent en mon esprit l'effet contraire à celui qu'elles auraient dû produire. J'en conclus que l'œuvre était perdue, et que je devais au plus tôt entrer chez les Jésuites. Je répondis au cher Père que mon parti était irrévocable, mais que je voulais son consentement. C'était au mois de juin 1846.

« Cependant, depuis le commencement de la tentation, je priais le saint Cœur de Marie avec persévérance et avec une grande ferveur, je lui demandais de ne pas permettre que je lisse quelque chose de contraire à sa volonté. Peu à peu, la prière opérait son effet : ma tentation était moins violente, et je sentais par moments comme des retours de cœur vers la Congrégation.

« Sur ces entrefaites, au mois de septembre, je reçus du Vénérable Père une lettre datée du 20 avril 1846 qui acheva de me guérir et sauva mon âme. »

Voici la partie la plus importante de cette lettre :

Je vous ai déjà répondu au sujet de ce dont vous faites mention dans toutes vos lettres concernant votre vocation. Je crois sérieusement que vous aurez un compte à rendre à Dieu de l'infidélité avec

laquelle vous vous laissez entraîner à la pensée de sortir des vues de la divine Providence. Jamais je n'y consentirai, parce que je ne veux pas être infidèle à mon Dieu. Je crois que le principe en est une certaine raideur naturelle, qui est jointe à un entraînement spéculatif de F imagination : de là résulte un certain découragement dont vous ne vous rendez pas toujours compte. Soyez donc plus posé, plus calme, plus modéré dans votre intérieur. Ne tendez pas tant vers ce qui est raide, tendez plutôt vers ce qui est modéré, autrement vous manquez à Dieu bien souvent, vous contrariez son œuvre et vous me mettez dans de grands embarras. Songez que nous sommes à trois mille lieues, et par conséquent vos paroles doivent être pesées. Si vous étiez ici et que vous veniez à vous emporter, on s'expliquerait, et le lendemain on saurait à quoi s'en tenir ; tout au contraire, de Bourbon à la Neuville, il faut six mois d'inquiétude et d'embarras avant de savoir où les choses en sont. Voyez quel mal pourraient faire ces incartades. Je suppose qu'il eût été réglé que nous embrasserions la Mission de Bourbon dans une vaste étendue, et que l'on vous donnerait huit ou dix missionnaires, comme vous le demandiez, et qu'ensuite j'eusse subitement reçu cette lettre si remplie de découragement, mais qu'avant de. la recevoir j'eusse réglé avec le Gouvernement que je lui fournirais tant de missionnaires, croyez-vous qu'après cela j'aurais osé vous envoyer du monde? Il eût fallu reculer, et quel motif alléguer ? Quelle idée aurions-nous donnée de nous et quel dommage aurions-nous apporté à cette œuvre? Croyez-moi,

mon cher frère, je vous aime sincèrement, cordialement, tendrement, je ne veux pas vous faire de la peine ; mais, croyez-moi, il y a du mal dans vos plaintes, il y a du mal dans vos découragements, il y a du mal dans vos craintes de la supériorité, dans vos désirs de changement, il y a du mal dans cette exigence de perfection dans vos confrères ; bien que vous ayez parfaitement raison en ce qui regarde M. Plessis, mais vous en parlez d'une manière trop absolue, trop dure, trop violente.

L'esprit de Dieu n'est pas dans cette marche, c'est impossible. Il ne faut pas vous étonner de tout cela, nous sommes tous misérables; mais apprenez qu'il faut se défier de toute impression violente, de toute impression dure, raide et entraînante. Dans ces circonstances, il faut se calmer devant Dieu et ne parler et agir que lorsque vous serez maître de votre âme, je veux dire maître de la posséder en toute douceur, paix et modération, autrement l'imagination sera toujours maîtresse.

« Autant qu'il m'en souvient, dit le P. Le Vavasseur, je reçus cette lettre le matin, peu après avoir dit la sainte Messe. Je me mis à la lire, et ce fut comme une lumière qui se répandit en mon âme ; la nuit profonde où je me trouvais se changea tout à coup en un jour bien clair. Dieu en soit à jamais béni par le Cœur de sa sainte Mère, que j'ai tant prié ! Sans son secours misé; icordieux, que seraisje devenu en quittant ainsi la voi^ que Dieu m'avait

tracée ? ))

Coup sur coup, le i«, le 4 et le i3 octobre, le P. Le Vavasseur adressa au Vénérable Père des 1 ttrrs où il lui demandait humblement pardon et lui maniioblait son total changement de dispositions. Il lui disait dans la dernière :

«Maintenant j'ai peur de ce que je pensais il y a quelque temps ; j'aimerais mieux tout souffrir et être portier de la

Neuville toute ma vie plutôt que de vous quitter. J'aurais eu de bien cuisants regrets jusqu'à la mort, si vous n'étiez pas ce que vous êtes et si vous m'aviez traité selon que je le mérite. 11 me semble que la pensée d'avoir quitté le Saint Cœur de Marie m'aurait été si douloureuse que je serais allé vous demander à genoux, à la porte du noviciat, la grâce d'y être réadmis. Ne vous attristez pas si mes dernières lettres vous avaient porté à m'écrire quelque chose dans le sens de ma tentation. »

De fait, une nouvelle lettre du Vénérable Père croisa en route celles du P. Le Vavasseur ; mais, avec fermeté et douceur à la fois, le serviteur de Dieu y maintenait son attitude antérieure.

Le 3 décembre 1846.

J'ai mis bien du temps à vous répondre ; je le regrette, quoique ce ne soit pas par ma faute. Votre lettre est arrivée pendant mon absence, et depuis j'ai été bien accablé par des choses très pressantes et indispensables.

J'ai examiné avec grand soin, en la présence de Dieu, le contenu de vos deux lettres, dont la dernière est datée du 29 juin. Je ne pourrai absolument pas me rendre à vos désirs ; je crois que je manquerais à Dieu, ma pensée étant qu'il n'est pas dans l'ordre de la divine volonté que vous quittiez la Congrégation pour entrer dans la société de Jésus. Je ne crois pas devoir entrer en discussion sur tout ce que vous me dites, parce que cela n'aboutirait pas à un grand résultat.

Je me contenterai de vous dire une chose. Vous estimez cette société plus que la nôtre ; je suis parfaitement de votre avis à cet égard. Je vous dirai en toute vérité ma pensée là-dessus. Sans nx' établir

en juge, pour savoir laquelle des sociétés existantes clans l'Eglise est la plus fervente de toutes, je mets celle des Pères Jésuites certainement au premier rang', et je ne sais s'il y en a qui l'égalent ; mais ce n'est pas là une raison qui forme une vocation, ce n'est pas non plus un motif qui donne l'assurance d'une plus grande perfection ; autrement, ce serait pour tout le monde un devoir d'en faire partie. Il arrive bien souvent que tel se sanctifie dans un état de choses moins parfait, tandis qu'il aurait fait un bien pauvre serviteur de Dieu dans tel autre bien plus parfait.

La volonté de Dieu décide de tout, et cette divine volonté a plusieurs manières de se manifester. Je crois, en toute vérité, qu'elle a donné des preuves bien claires sur votre vocation. Cette vocation n'qst plus à décider; elle l'est. Il me faudrait bien plus d'assurance de cette divine volonté que je n'en ai, pour que je puisse donner mon consentement à ce changement. Je vous dirai plus : Je vous assure que tout le contenu de vos trois lettres, où vous me parlez de cette affaire ex professo, et d'autres où vous en dites un mot seulement, montrent manifestement presque tous les éléments qui sont, d'ordinaire, la source des illusions.

Ne voyant donc, d'un côté, aucune raison solide, voyant, de l'autre, des choses qui peuvent donner une idée très inquiétante de votre nouveau désir, j'agirais contre ma conscience si je consentais à ce que vous me demandez. Si vous quittez sans mon consentement, je ne serai pas coupable ; si, au lieu d'une plus grande perfection que vous imaginez T

vous trouvez l'inquiétude, le trouble, les peines d'esprit et peut-être le découragement, je n'aurai rien à me reprocher. Je ne dis pas que cela arrivera sûrement ; mais ce sont des choses que j'ai vues arriver en pareil cas, et qui pourraient se renouveler en vous ; votre trempe d'esprit y prête assez, comme aussi votre caractère et votre tempérament.

Ne croyez pas que je cherche à vous effrayer. Dieu m'en garde ! Ne croyez pas que je cherche à vous retenir par toutes sortes de moyens. Il n'en est rien ; mon acte de résignation est tout fait. J'en éprouverai de la peine, j'en ai éprouvé de plus grandes, et je pense bien que ce ne sera pas la dernière que j'éprouverai. Je ne demande donc pas que vous restiez, mais je ne vous donnerai pas mon consentement pour sortir. Ce que je vous demande, c'est quod facis, fac citius.

Pardonnez si j'emploie cette expression ; je vous assure que je n'ai eu nulle intention de faire une allusion odieuse ; ce terme m'est venu sous la plume, et je ne voudrais pas recommencer ma lettre pour l'effacer. Prenez une détermination, et donnez-m'en avis.

Il est fort incertain que les Pères Jésuites vous reçoivent. Ce serait causer un sujet d'irritation entre plusieurs membres de notre Congrégation et les membres de cet Institut. Votre salut n'étant nullement exposé là où vous êtes, il n'y aurait donc pas de motif de vous recevoir, qui puisse contre-balancer celui qui s'y oppose, c'est-à-dire une peine sensible causée à une Congrégation, peine qui, de sa nature, .est irritante. Car, vous n'ignorez pas que, pour

nous, vous n'êtes pas un sujet ordinaire, malgré vos grands défauts et vos faiblesses, tandis que pour eux vous rentrez dans Tordre des choses ordinaires, J'espère bien que votre sortie ne ferait pas un ell'et irritant sur moi, mais je ne pourrais répondre ni des autres confrères ni de l'avenir.

Que Jésus et Marie veillent sur votre âme, pour que vous ne fassiez que ce qui plaît à Dieu.

Tout à vous en la charité de Jésus et de Marie.

Apres cette lettre, on comprend quelle consolation dut éprouver le Vénérable Père à la réception de celles où le P. Le Vavasseur lui annonçait que la tentation était dissipée. Immédiatement, il lui adressa quelques lignes pour se réjouir avec lui du changement opéré dans son âme, et un peu plus tard, le 2- avril 1847, il lui écrivit pour s'épancher plus longuement.

Amiens, le 2; avril 184;.

Mon bien cher Confrère,

Il y a bien longtemps que je dois vous écrire ; je ne sais trop comment il se fait que je n'ai pas exécuté jusqu'aujourd'hui le désir que j'en avais. Votre pauvre cœur doit être oppressé et avoir besoin de paroles de paix. Soyez bien sûr qu'il n'est resté dans mon cœur aucune peine de ce qui s'est passé, et que, bien au contraire, je suis rempli de joie et de consolation depuis la première nouvelle que j'ai eue, de voir»; part, sur le changement que la divine bonté a bien voulu faire dans votre àme. Bien souvent j'ai été oppressé par la pensée que mon avantdernière lettre, étant arrivée après tout ce change-

ment, doit vous avoir causé du chagrin ; mais quand je réfléchis à ce que je vous disais dans cette lettre, je vois quelle ne doit pas trop vous affliger. Tout ce qu'elle contient doit vous apprendre, en effet, que toute cette terrible bourrasque na jamais été à mes yeux qu'une violente tentation, et que jamais mon cœur na ressenti contre vous aucun sentiment de peine ; seulement j'étais accablé d'un grand poids, sous lequel cependant Dieu n'a jamais permis que je succombe.

Je suis bien persuadé que toute cette tribulation nous a été utile, à nous deux. Nous en avions besoin, et Dieu en tirera sa gloire. Il est facile de concevoir combien cette tentation vous a été utile à vous-même. Les leçons que vous y trouvez, et la force même que la victoire remportée sur cette tentation doit vous donner, tourneront, je l'espère, à la gloire de Dieu et à la sanctification de votre âme. Vous pouvez avoir commis quelques fautes, plus ou moins désagréables à Dieu, mais ces fautes-là même profiteront à votre âme.

N'eussiez-vous acquis, par cette pénible tribulation, que la défiance de vous-même, la conscience de votre faiblesse, la connaissance de vos défauts, ce serait déjà un résultat immense. Mais, j'espère bien que la bonté du saint Cœur de notre bonne Mère ne s'arrêtera pas là ; elle vous aura déjà largement consolé. Votre âme se fortifiera de plus en plus dans la voie de Dieu ; elle acquerra, par la divine grâce, la douceur, la force, la constance dans le service de Dieu, l'humilité véritable, la confiance et l'abandon à Jésus et Marie, le support du prochain,

la charité sincère pour lui, et peut-être beaucoup d'autres grâces et vertus que la divine miséricorde vous a destinées de toute éternité.

Pour moi, cette affliction m'a été nécessaire. Depuis quelque temps notre grande Mission de la Guinée prenait une nouvelle tournure, de nouvelles grâces nous étaient réservées, les bénédictions de Dieu augmentaient ici, en France. Il était à risquer que cette subite prospérité ne me fit du mal ; il fallait bien un. contrepoids pour me faire rester dans l'équilibre. La main de Dieu se chargea de le mettre dans mon âme. Il était d'autant plus lourd que, je puis le dire en toute vérité, vous êtes celui de tous nos confrères dont la pensée et le souvenir me donnaient le plus de joie et de consolation, parce que vous êtes celui auquel je suis le plus vivement attaché ; c'est avec vous que je sentais le besoin le plus pressant de parler avec la plus entière effusion de cœur. J'aurais voulu vous entretenir sans cesse de toutes mes démarches, de toutes mes peines et de toutes mes consolations ; j'aurais voulu, en toute circonstance, que rien ne se fît sans la communication parfaite de nos âmes, sans que nous eussions été d'accord ensemble ; j'aurais voulu que nous ne fussions qu'un cœur et qu'une âme, en la charité de Notre- Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère ; et c'est précisément là que le bon Dieu m'attendait.

Il nous a brisés comme des roseaux, mais, je le vois, sa divine miséricorde est avec nous, et c'est le très saint et aimable Cœur de notre bonne Mère qui nous a conservé cette faveur de Dieu. Je crois

et j'espère fermement que le temps de l'épreuve est passé désormais. La Bonté divine ne nous abandonnera pas ; désormais, nous allons être à jamais unis dans la grâce et la charité du divin Maître, et. par le secours de sa lumière et de son amour, nous formerons notre œuvre, selon ses desseins de miséricorde. Ce ne sera pas notre œuvre, ce sera la sienne et celle de sa divine Mère. Nous serons parfaitement unis ensemble, nous tâcherons de nous rendre plus fidèles à sa voix, afin de poser les bases fondamentales de l'œuvre de Dieu. Il nous a unis pour la fonder, et qui séparera ce que Dieu a uni ? Nous n'étions pas dans l'état voulu jusqu'à présent, pour que la divine charité pût nous unir parfaitement ; nos esprits n'étaient pas disposés suffisamment pour que l'Esprit de Dieu pût nous communiquer parfaitement à l'un et à l'autre ses lumières et faire bien coordonner nos vues ; l'œuvre, non plus, n'était pas assez mûre, pour qu'il fût besoin que la grâce et la faveur de Dieu nous réunissent parfaitement, et se servissent de nous deux comme d'un même homme, pour donner la forme à l'œuvre du Cœur de sa sainte Mère, selon les divines

volontés.

Maintenant que l'œuvre a marché, et que les choses se sont éclaircies, le temps était venu de produire cette union parfaite, et la divine Providence n'est pas restée en arrière. Vous ne sauriez croire quelle consolation c'est pour mon àme de voir cette conduite de notre Dieu de bonté, qui réunit nos esprits et nos cœurs pour l'accomplissement de ses desseins, précisément à point nommé.

Je sens donc bien qu'il faudrait que nous fussions ensemble pour nous entretenir dans le calme, le silence de l'âme, l'humilité, la douceur et la charité de Jésus-Christ, de tout ce qui fait l'objet de notre sollicitude, pour rétablissement solide de l'œuvre de Dieu. Il faut convenir des principes fondamentaux, en tirer les conclusions pratiques, les appliquer à l'état de choses dans lequel doit exister la Société ; il faut former son esprit, régler son administration et consolider son existence. Que de choses à faire ! que de pensées à nous communiquer !

Je comprends bien que le temps de déterminer une forme stable et absolue n'est pas arrivé, mais nous aurions besoin de préparer les matériaux. Il faudrait que nous fussions ensemble pour cela ; et il me parait, il m'a toujours paru dans les desseins de Dieu que nous fissions les choses ensemble, que nous nous dirigions par le seul esprit de Dieu, l'esprit de prudence et de sagesse. Il faut pour cela que notre union soit parfaite, et, ainsi unis, ne faisant qu'un seul esprit et un seul cœur, animés et dirigés par l'Esprit de lumière et de charité, nous dirigerons l'œuvre vers le but que Dieu s'est proposé en nous unissant, et nous lui donnerons la forme que sa divine volonté nous imposera.

Voyez donc, et examinez-vous en la présence de Dieu ; voyez si vous êtes tel qu'il faut pour que cette union parfaite puisse exister entre nous, si nous pouvons être des instruments fidèles entre les mains du Maître. Dans ce cas, j'espère que la divine bonté vous amènera ici auprès de nous. Nous vivrons (Mi semble, au moins pendant un petit espace de

temps, ou plutôt pendant le temps nécessaire à l'objet qui nous occupe, et. avec le secours de Dieu et la protection de notre tout aimable Mère, nous nous rendrons fidèles aux divines inspirations pour former une œuvre selon son Cœur.

Ne me dites pas : « Je suis prêt à faire tout ce que vous m'ordonnerez. » C'est le sentiment de votre cœur que je demande. Il ne suffit pas ici d'avoir l'obéissance aveugle ; c'est l'union parfaite, pleine, entière, qu'il faut, afin que Dieu se serve de nous deux comme d'un seul homme, pour former son œuvre. Il ne faut plus de préventions ni de répulsions ; il faut que nous soyons un cœur et une âme, autrement je dirai que le moment de Dieu n'est pas encore arrive.

A Dieu, très cher confrère. J'espère que la paix sera désormais de durée dans votre âme. Abandonnez-vous à Jésus et à Marie pour tout ce qui pourra arriver.

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