DE LA MORTIFICATION EXTERIEURE
De la mortification nécessaire pour l'apostolat.
Quelle doit être, dans la Congrégation, la pratique commune, relativement à la mortification extérieure? Le Vénérable Père s'est expliqué sur ce sujet en diverses occasions.
Voici d'abord ce qu'il écrivait le 8 février 1842, à M. Lannurien, qui aspirait à entrer dans la société.
L'esprit de mortification est nécessaire pour l'apostolat, mais seulement cette mortification que l'on pourrait appeler négative, par laquelle on est détaché des jouissances de la terre, et l'on sait se priver de tout pour l'amour de Dieu. Quant à cette mortification positive qu'on s'inflige pour l'amour de Dieu, et que vous admirez tant dans le Père Glaver, elle n'est pas de l'essence de l'esprit apostolique ; et ce n'est pas de là que dépend le grand fruit qu'un missionnaire doit produire. C'est une grâce particulière que Dieu a accordée au P. Glaver et à quelques autres Saints. Quand on porte la mortification au point où ils l'ont portée, cela fait beaucoup ; mais ce n'est que par une e^âce extraordinaire qu'on peut y arriver.
Du reste, nos règles ne défendent pas les mortifications ; elles les insinuent même jusqu'à un certain
point, quoique l'esprit qu'elles renferment ne soit pas un esprit de mortification.
Si vous considérez le P. Claver, vous verrez que son esprit n'était pas précisément un esprit de mortification ; cette mortification qu'on voit en lui provenait d'un principe particulier, qui tenait au grand amour de Dieu dont il était pénétré, et qui faisait comme l'esprit et l'âme de toute sa vie.
D'ailleurs, il faut que vous sachiez que notre vie sera assez mortifiée. Rien de superflu ; tout ce que l'on aura sera pauvre et commun.
Comment ailier l'esprit de mortification avec les soins nécessaires à la conservation de la vie et de la santé.
Mgr Truiîet, le premier évèque membre de la Congrégation, n'ayant pas l'expérience du climat d'Afrique, adopta, pour lui-même et pour les missionnaires, un régime sévère dont les pernicieuses conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir. Voici comment le Vénérable Père lui-même rapporte le fait dans une lettre adressée, le 18 février 184S, à la communauté de Bourbon :
Les sentiments de ferveur et les désirs de perfection apostolique qui animaient Mgr Truiîet et ses missionnaires, les poussèrent à commettre un excès très imprudent et qui eut des suites funestes.
Pour vivre d'une manière plus apostolique et pour se rapprocher de plus en plus des peuples qu'ils avaient à évangéliser, ils adoptèrent un
régime alimentaire identiquement semblable à celui des gens du pays. Ils proscrivirent de leur table le pain, la viande et le vin; leur nourriture consistait dans du riz à l'eau et au sel, du couscous, du manioc, des patates, des ignames et, de temps en temps, du poisson ; ils ne buvaient que de l'eau. Avec ce régime ils purent aller six mois sans incommodité, quoique au plus fort de la mauvaise saison.
Cependant leur tempérament s'affaiblissait et les disposait aux maladies. Au bout de six mois, tous tombèrent malades, les uns d'une manière, les au 1res d'une autre. Dans plusieurs, le mal atteignit une grande gravité ; cependant ils s'en relevèrent. Lorsque tous à peu près furent en convalescence, ce fut le tour de Tévêque, qui succomba.
A la suite de ce malheur et dès qu'il en connut la cause, le Vénérable Père prescrivit les mesures nécessaires pour en prév.enir de pareils. A cette occasion, il écrivait aux missionnaires de Dakar :
Quant aux mortifications du corps, suivez ce que dit la Règle : rien sans obéissance ; votre corps est à Dieu aussi bien que vos âmes, vous ne pouvez en disposer sans sa permission.
Je désire que vous adoptiez une nourriture bonne et capable de réparer vos forces et de les soutenir.
Lorsque vous êtes indisposés, prenez ce qu'on vous donne, sans inquiétude, sans empressement, incitant toute votre confiance en Dieu, et lui abandonnant votre corps et votre âme, pour qu'il en fasse tout ce qu'il lui plaira.
Mgr Bessieux était lui aussi fortement incliné à se livrer à des austérités peu compatibles avec le climat d'Afrique. C'est pourquoi, dès l'année 1846, alors qu'il n'était pas encore évoque, le Vénérable Père lui écrivait :
J'ai une recommandation à vous faire, c'est de ne pas tuer votre corps. Vous êtes dans un pays malsain, il faut éviter les trop grandes privations. Le confrère qui est avec vous est chargé du soin de votre santé. Vous lui obéirez pour tout ce qui s'y rapporte. Lisez-lui ce passage de ma lettre et n'ajoutez aucun commentaire.
Ayez soin aussi de vos confrères, et ne leur prescrivez aucune mortification. Il est important de conserver votre vie et la vie des missionnaires, pour le bien des pauvres âmes dont Dieu veut le salut. Si, ensuite, avec les précautions requises, la divine Bonté juge à propos d'en enlever de ce monde, que sa divine volonté soit faite ; mais, pour nous, nous devons faire en sorte de ne pas donner lieu à des accidents fâcheux, qui tournent au détriment des âmes.
Aux premiers missionnaires partis pour l'Afrique, le Vénérable Père avait donné, en janvier 1844» les principes de conduite qui suivent :
Quoique prêts à tout faire, à tout entreprendre, à tout sacrifier à la gloire du Maître, veillez cependant et ne vous exposez pas trop tôt à des dangers imminents. Souvenez- vous que si vous sacrifiez trop tôt votre corps, vous faites tort à un grand nombre d'âmes. Cependant évitez la pusillanimité, mettez votre confiance en Dieu. Quand dans le conseil une
chose aura été décidée, chacun doit être disposé à se livrer entre les mains de son supérieur, malgré tous les dangers. Ge sera à Jésus, votre Maître, qui vous expose ainsi, à veiller sur vous, s'il veut se servir de vous pour des choses plus grandes. Ne craignez rien, il veillera et vous protégera. Ayez une tendre confiance en Marie, et votre âme y trouvera un grand soulagement et une puissante protection.
En 1845, les PP. Briot et Arragon avaient reçu une direction toute semblable :
Ne vous livrez pas imprudemment à un zèle trop ardent, qui tend à détruire la santé. A quoi vous servira-t-il de gagner à Dieu quelques âmes, au salut desquelles vous perdrez la santé, si par là vous vous rendez inutiles à un plus grand nombre? Sacrifier sa vie pour le salut d'une seule âme est sans doute une chose excellente, mais conserver sa vie pour le salut de cent autres est encore mieux. Ne craindre ni la maladie ni la mort, est le fait d'un missionnaire zélé et dévoué à Dieu seul ; mais prendre des précautions pour conserver sa vie, afin de sauver un plus grand nombre d'âmes, est le fait d'un missionnaire qui joint une prudence parfaite à un zèle parfait et à un dévouement parfait. Lorsque vous êtes en santé, évitez ce 'qui pourrait vous rendre malades, toutefois sans recherche et sans inquiétude ; lorsque vous êtes malades, estimez-vous heureux de l'être pour la gloire et l'amour de votre souverain Maître, et gardez-vous d'être tristes, abattus, et de rester dans la crainte. Vous seriez
trop heureux de donner votre vie pour la gloire de votre Dieu et le salut des âmes auxquelles il vous a envoyés.
Principes généraux concernant la pratique de la mortification.
La lettre suivante, écrite le i3 février 1846, à M. l'abbé Dat, alors vicaire à Narbonne, ancien condisciple du Vénérable Père à Saint-Sulpice, expose, d'une manière si claire et si précise, la doctrine du Vénérable Père, au sujet de la morlilication. que nous la reproduisons ici, bien qu'elle n'ait pas été adressée à un membre de la Congrégation. Elle énonce du reste des principes d'une application universelle.
Voici, quant à la mortification, quelques indications générales, qui pourront vous servir de règle de conduite, à vous comme à tout autre.
Il y a deux genres de mortifications : Yafjlictwe et la privative. L'afflictive est bonne, mais pas à tout le monde ; elle n'est pas nécessaire à la sanctification, elle n'est point par conséquent de l'essence de la sainteté ; seulement elle est utile pour l'avancement spirituel de ceux que Dieu y appelle. Il faut un attrait intérieur trèsr distinct et très certain pour qu'on puisse s'y livrer. Si l'on fait des mortifications par contention et par raisonnement, elles ne produiront que du mal.
Il y a contention lorsque, sans se sentir cet entraînement intérieur, ce goût spirituel, on les fait parce
qu'on les faisait autrefois et qu'on ne yeut pas décroître en ferveur ; lorsqu'on les fait par suite d'une certaine crainte inquiète de manquer à la volonté de Dieu; lorsque le désir, la volonté qui nous porte à les faire estraide, dure, pénible, qu'elle porte au trouble, à l'inquiétude, et met l'âme dans un certain malaise. Les mortifications ainsi pratiquées ne renferment aucun mérite, et ne sauraient produire que du mal dans l'âme.
Pour qu'elles soient bonnes et utiles à l'œuvre de notre sanctification, il faut qu'elles soient suaves, qu'elles apportent la douceur et le courage dans l'âme, et qu'elles nous élèvent et nous attachent à Dieu avec plus de ferveur. Dans la mortification par raisonnement, on se dit : Tous les Saints ont fait des mortifications, — et on veut faire comme eux. Il y a une certaine bonne volonté en cela, mais c'est par une volonté naturelle qu'on les fait. Ce n'est pas la raison qui doit nous inspirer ces mortifications ; tout ce qui vient de la raison est naturel, et ce qui, en fait de mortifications de surérogation, est naturel, ne sert à rien de bon, et peut même faire du mal. C'est la grâce qui doit nous inspirer ces mortifications, et alors elles sont excellentes et utiles.
Ayez donc l'esprit libre pour toutes ces choses ; allez-y largement, donnez votre âme à Dieu, et soyez tout à lui. Il y a une grande différence entre la sainteté de Notre-Seigneur et celle de saint Jean- Baptiste, et. cependant, ce grand Saint a eu une vie bien plus mortifiée que son Maître. C'était sa vocation, la grâce le demandait de lui, et il a obéi; mais ce n'est pas là évidemment ce qui constitue la sain-
teté ; cela n'est pas même nécessaire à la sainteté. Les mortifications sont très bonnes et très utiles pour notre sanctification ; mais seulement lorsque Dieu nous y appelle et nous en inspire l'attrait.
La mortification privative ou de privation consiste à nous soumettre de grand cœur à toutes les peines et privations que la divine Providence nous envoie, soit directement, soit par les hommes avec lesquels nous sommes en rapport ; elle consiste encore dans cette mortification intérieure, par laquelle notre âme se prive de toute jouissance, ou plutôt se prive de savourer les jouissances naturelles, provenant des relations des sens intérieurs et extérieurs avec les objets qui sont de notre goût, et, de plus, se soumet à la peine et à la répulsion de nos sens intérieurs et extérieurs, causés par les objets qui leur déplaisent. Elle consiste encore à se priver, même extérieurement, du superflu, c'est-à-dire de tous les objets qui nous agréent, lorsqu'ils n'ont rien de nécessaire ni d'utile pour la position où nous sommes, ni pour l'état où nous nous trouvons.
Maintenant, cela posé, il ne faut pas tant se tracasser, mais marcher avec simplicité dans la voie de Dieu, avoir l'esprit libre et le cœur tout à Dieu. Il est très important que vous soyez en paix et q*e vous ayez la liberté des enfants de Dieu.