ORAISON ; RÉGULARITÉ
Importance de l'oraison pour le missionnaire.
La vie du missionnaire doit être une vie d'oraison, à l'instar de celle des apôtres, qui ont résumé leur programme dans cette parole : « Nos vero orationi et verbo Dei instantes erirnus. » C'est pourquoi le Vénérable Père attachait la plus grande importance à bien former les novices à la pratique de l'oraison ; c'est pourquoi aussi dans les Instructions sur la Sainteté, qu'il a écrites tout spécialement pour les missionnaires, il t'ait une si large place aux conseils relatifs à ce saint exercice. Nous trouvons dans ces Instructions cette phrase qui résume fort bien sa pensée sur ce sujet :
Soyons avant tout des hommes intérieurs, des hommes d'oraison. En perdant l'esprit d'oraison, nous perdrons la source de tout bien, nous déclinerons, la nature prendra bientôt le dessus, et nous finirons par nous retrouver avec tous nos mauvais penchants, nos vices, nos attaches et nos défauts, et alors il nous deviendra très difficile d'être ce que Dieu veut que nous soyons, et ce qu'il nous est facile d'être, si nous conservons l'esprit d'oraison.
Dans sa correspondance avec les missionnaires, le Vénérable Père rappelle souvent l'importance de l'oraison, quoiqu'il le fasse ordinairement en peu de mots. C'est ainsi qu'il écrit à la communauté de Dakar, le 27 décembre 1846 :
Tenez à toutes les règles, même aux moindres, mais surtout à l'oraison et aux retraites mensuelles. Il en coûte un peu de rester un temps considérable en oraison, préoccupés comme vous êtes par tant de pensées toute la journée. Ces pensées viennent pendant la méditation ; la fin de l'oraison approche, on se dit alors que l'on emploie une heure de chaque matinée inutilement, qu'on pourrait bien employer cette heure à des choses plus utiles qu'à toutes ces distractions, et on se trompe très gravement. Tout ce temps qu'on passe à lutter contre ces distractions est un temps très agréable à Dieu et qui profite à l'âme beaucoup plus qu'on ne pense.
Au P. Gallais. le 12 avril 1848 :
On a un peu de peine à passer convenablement son heure d'oraison, mais c'est égal. Quoique traversée par beaucoup de distractions et d'ennuis, cette oraison est de la plus haute importance, elle est le soutien du missionnaire.
Au P, YVarlop, le 11 mars 1849 :
Appliquez-vous à la méditation ; vous n'y trouverez pas toujours du goût et de la sensibilité, mais cela n'empêche pas qu'elle ne vous soit très profitable, visez toujours à une résolution pratique. Ne négligez pas les oraisons jaculatoires dans la journée.
A Mgr Truflet, le 22 novembre 1847 :
Vous apprendrez dans l'esprit d'oraison et la priera à unir la douceur, la patience et la modération apostolique avec l'énergie de la nature et de la puissance de l'action de l'esprit de Dieu. Je ne doute pas que ce soit par un dessein spécial de la divine Providence que vous soyez ainsi arrêté dans le calme de la vie intérieure pour former votre âme à l'accomplissement des desseins de miséricorde de Dieu sur vous. Les difficultés sont grandes, et les peines fortes ; avec cela, la nature, prompte et énergique dans ses mouvements, aurait pu mêler ses imperfections dans le travail de l'Esprit de Jésus ; or, il veut que son ouvrage reste pur et exempt des défauts de votre nature, dont les forces mêmes sont de véritables faiblesses, les grandeurs des petitesses, et les beautés des taches, lorsqu'elles viennent à s'immiscer dans l'action si pure et si délicate de l'Esprit de Jésus.
Conseils sur la manière de faire l'oraison.
Sur la manière de faire son oraison, le Vénérable Père donne au P. Collin quelques conseils qui peuvent être utiles à beaucoup d'autres :
L'oraison, voilà une grande affaire, mais une affaire bien simple. Il faut que vous rendiez votre méthode d'oraison la plus simple possible. Pas de considérations nombreuses, et ne cherchez pas à suivre point pour point la méthode de Saint-Sulpice.
Votre oraison doit consister dans un repos simple, humble, paisible et plein de confiance devant Notre- Seigneur : voilà tout. Il ne faut pas viser à faire beaucoup de réflexions, ni à produire beaucoup d'alfections. Qu'il n'y ait rien de forcé de votre part; soyez devant Jésus comme un pauvre enfant devant son père, rien de plus. Ne cherchez pas avec effort à lui exprimer les sentiments que vous avez ou que vous voudriez avoir, et à lui exposer vos besoins; mais que votre âme se tienne à ses pieds dans toute sa pauvreté et sa bassesse. Regardez-vous devant Notre-Seigneur comme une chose à lui appartenant, qui est là en sa présence pour qu'il en fasse et en dispose selon toute l'étendue de sa divine volonté ; et cela, sans effort ni beaucoup de paroles intérieures ou extérieures. Ce doit être là une habitude de rame qui, se considérant sans cesse devant Jésus comme lui appartenant, se tient, pendant le temps de l'oraison, extérieurement séparée de tout, pour manifester au divin Seigneur ce qu'elle lui est. Cette manifestation doit se faire sans travail et sans recherche : contentez-vous d'un regard de l'âme vers lui, de temps à autre, dans cette intention.
Quand les distractions viennent, tâchez, mon bien cher, de les écarter doucement et sans inquiétude, par un paisible regard vers Celui à qui vous appartenez. Dans le cours de la journée, faites la même chose : de temps en temps, un regard, sans effort, mais avec le désir calme d'être à Jésus et dans le sentiment de votre misère. Ne cherchez rien déplus. Même abandon, quant à la direction que vous recevez du divin Maître ; qu'il vous dirige à sa façon.
Ne lui prescrivez rien, n'ayez pas d'idée préconçue de ce que doit être sa direction ; contentez-vous d'être devant lui, tout entier à sa disposition et vous livrant à sa conduite comme un aveugle, sans trop chercher à lui parler ni à l'entendre parler. Restez ainsi disposé, en mettant sans cesse toute votre confiance en lui seul.
Le P. Blanpin avait reçu, peu auparavant, des avis semblables, sous une l'orme plus brève.
Pour votre oraison, abandonnez-vous au bon Maître, conservez votre'â me dans la paix devant lui. Quand vous vous surprenez en distraction, remettez votre esprit en paix, par une douce élévation vers Jésus et Marie. Ne soyez pas gêné avec un si bon Père et une si bonne Mère, allez-y comme un enfant, avec une douce affection : un acte intérieur d'amour, de sacrifice, d'humilité, ou une pensée simple, une vue sur Jésus et Marie, et puis, reposez-vous devant ce bon Maître. Confiance, courage ; tout ce dont tous vous plaignez ne renferme aucun danger pour votre âme. (9 novembre i844-)
Union à Dieu dans le cours de la journée.
Le complément naturel de l'oraison c'est l'union pratique avec Dieu, dans le cours de la journée. Le Vénérable Père la recommande vivement, et, en même temps, il explique comment il faut la comprendre et en quoi elle doit consister.
Tâchez, écrit-il au P. Duret, tâchez de vous maintenir dans l'esprit d'oraison, nourrissez sans cesse dans votre âme un désir pratique, une volonté résolue d'être véritablement et tout à Dieu, conservez en vous cet esprit de foi, d'amour pratique et effectif envers Dieu, vivez pour lui, consacrez-lui toutes vos œuvres, domptez la nature, veillez sur les mouvements passionnés de l'âme, non seulement sur ceux qui tiennent à la corruption de la chair, mais surtout sur ceux de l'orgueil, de la susceptibilité, de l'irritabilité, car votre chère Afrique excite facilement la partie impressionnable de l'âme, et la dispose à une certaine irritabilité. Soyez dans votre intérieur, paisible, calme, doux, et cela en tout temps, en tout lieu, en toutes circonstances, et envers toute personne. Soyez également humble, obéissant, gai, et enfin observez bien votre règle, c'est là que vous trouverez tout. (10 mai i85i.)
Au P. Le Berre, il écrit le 8 février 1844 :
Pour votre conduite particulière, conservez la paix et le calme dans votre âme ; tenez-vous dans l'humilité et la paix devant Dieu ; soyez fidèle à vos règles, sans raideur ni inquiétude ; évitez tout embarras d'esprit; oubliez-vous vous-même, pour vous remettre en toutes choses, avec un plein abandon, entre les mains de Dieu.
Faites votre oraison avec calme ; que votre manière de vous tenir en la présence de Dieu dans la journée soit douce, humble et sans effort. Evitez toujours de la faire consister dans une présence de
Dieu à la pensée et par la pensée. Elle doit consister dans la disposition continuelle de votre âme d'être entre les mains de Dieu, pour l'aire et subir tous ses bons plaisirs, dans l'intention de vivre et de mourir, d'agir et de souilrir, de vous immoler et de vous sacrifier à sa très grande gloire et à son seul amour.
Nécessité et avantages de la régularité.
Pour le religieux, le moyen le plus efficace pour se maintenir clans l'esprit d'oraison et l'union à Dieu, c'est la fidélité à la Règle. Le Vénérable Père veillait à ce que ses disciples ne l'oubliassent point. Nous lisons dans une lettre au P. Lairé :
Observez les règlements avec une grande fidélité : ils sont la sauvegarde de la ferveur, et la seule et la plus sûre garantie contre le relâchement. Sans l'observation des règles, il est impossible que le relâchement ne s'introduise pas. (8 mai i85i).
Et dans une lettre au P. Gallais :
La régularité est de la plus haute importance. Dans ces pays chauds on est porté par nature au relâchement. La régularité tiendra tête à cette espèce de tentation, qui détraque les ressorts de fâme : régularité générale pour les exercices et régies communes, régularité particulière pour l'ordre et l'arrangement de sa journée. Je suis bien persuadé
qu'avec cette régularité tous persévéreront dans le véritable esprit religieux, et la ferveur sera toujours la même. (12 avril 1848.)
A la communauté de Dakar :
Observez vos règles aussi exactement que possible. Tant que vous serez fidèles à vos règles, vos âmes seront dans la paix, et vous vous rendrez agréables à Dieu ; quand une fois vous commencerez à y manquer, le trouble et l'agitation viendront remplacer la paix. Observez bien le silence, autant que les circonstances le permettent ; cela vous facilitera la vie de recueillement et vous empêchera de tomber dans les flâneries. (27 décembre 1846.)
Evitez la lâcheté et les faiblesses, qui font traîner dans la voie de la piété, et qui se terminent par le relâchement: évitez la dissipation et l'oisiveté, qui font perdre l'esprit intérieur, et par là enlèvent toute ressource pour se soutenir dans les peines.
Si vous étiez dissipés et oisifs, votre vie serait nulle en temps de tranquillité ; elle serait pleine de découragement et d'ennui dans l'épreuve. Mais si vous êtes occupés, votre âme conservera son énergie, malgré les chaleurs du climat qui abattent; si vous êtes recueillis, vous trouverez une ressource immense en Dieu, qui sera pour vous un principe de mérite dans les moments de calme, et un soutien puissant à l'heure de la peine. Les peines ne feront alors qu'augmenter votre force et votre ferveur ; vous les dominerez toujours, et vous en profiterez pour votre sanctification. (11 juin 1847.)
Pratique nuisible à la régularité.
Dans les lignes suivantes, le Vénérable Père prémunit le P. Vaugeois contre une manière de l'aire nuisible à la régularité :
Une chose qui a pu vous faire perdre la régularité, non seulement à vous, mais à d'autres confrères, ce sont les consultations faites au dehors de la communauté. Le prêtre que vous consultez vous donnera presque toujours raison, et parlera dans votre sens. Il raisonnera d'ailleurs d'après les idées d'un ordre de choses dans lequel il se trouve ; or, il n'y a pas deux communautés qui se ressemblent : chacune doit conserver la régularité telle qu'elle existe chez elle, faute de quoi il n'y aurait plus d'esprit propre à une communauté. Si l'un consultait un jésuite, l'autre un mariste, un troisième un lazariste, un quatrième un picpucien, etc., quel gâchis en résulterait ! Fondées sur des motifs de cette nature, nos Règles prescrivent que le confesseur et le directeur doivent être choisis dans l'intérieur de la communauté. (25 octobre i85i.)