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CHAPITRE XI

UNION ET CHAItITE

Exhortation pressante à l'union et à la charité.

L'union et la charité sont la marque caractéristique des irais disciples de Notre-Seigneur ; aussi le Vénérable Père n'avait-il rien plus à cœur que de les voir régner parmi les siens. Dès qu'il apercevait quelques symptômes de dispositions qui pouvaient leur porter atteinte, il s'efforçait de les faire disparait) e. C'est ce qu'il lit notamment en 184O, dans deux lettres adressées aux missionnaires de Dakar et de Gorée. L'acceptation de la Mission d'Australie et quelques autres mesures mal interprétées avaient provoqué parmi eux des mécontentements et des murmures qui inquiétèrent beaucoup le Vénérable Père.

Ce fut la lettre que lui adressa le P. Arragon, le 25 mars 184O. qui lui lit connaître ces lâcheuses dispositions. Le caractère violent de cette lettre lui fit craindre que l'union des missionnaires entre eux et avec les supérieurs ne fût gravement compromise. Le 9 mai, le Vénérable adressa donc à la communauté une première lettre. 11 y disait :

Soyez entre vous parfaitement unis comme des enfants de Dieu, comme de véritables serviteurs de Jésus. C'est dans cette union que paraîtra la grâce de Jésus ; c'est dans cette parfaite, cordiale et invariable union que se manifestera la présence de l'Esprit de Dieu en vous ; c'est par elle que vous produirez des merveilles de grâces dans les âmes perdues qui vous seront confiées ; c'est là que vous trouverez le soulagement et la consolation dans les peines

et les travaux de votre apostolat. Sans union, toute l'œuvre qui vous est confiée se dissoudra.

Ne croyez pas, mesbien-aimés frères, que l'accepta tion de la Mission australienne détruise l'œuvre si importante de la Guinée ; mais soyez sûrs que votre désunion entre vous et avec les chefs de la Congrégation détruirait de fond en comble cette œuvre.

Rappelez-vous ces paroles du divin Maître : Si auteni Satanas in seipsum divisus est, quomodo stabit regnum ejus ? Voyez donc et considérez : vos ennemis, quoique essentiellement divisés par leur nature, se réunissent pour détruire la gloire de Dieu, et nous, les serviteurs du Dieu de charité, nous nous diviserions ! Il est certain, et je vous l'ai assez répété, que tant que l'union existera parmi nous, nous sommes assurés du succès ; mais il est certain aussi que tout tombera en ruines, si nous manquons à cette union. Tout doit être sacrifié à cette parfaite charité, tout doit être supporté avec douceur et paix ; mais à combien plus forte raison doit-on sacrifier ses idées propres, surtout quand il s'agit de ceux que Dieu a chargés de nous conduire !

Je suis bien convaincu que si réellement vous avez eu des pensées fâcheuses contre moi, elles ne resteront pas dans vos cœurs ; vous ne pouvez pas en vouloir à un homme qui vous aime du plus intime de son àme, qui est et sera toujours prêt à se sacrifier pour vous; il est impossible que vous persévériez dans la pensée que je ne vous estime pas, que je vous néglige. Il faudrait que je fusse un misérable, un ingrat, si j avais de pareils sentiments. Du reste, vous me connaissez trop pour pouvoir

sérieusement y croire ; aussi je ne peux admettre que vous ayez eu cette pensée. Si j'ai adopté des mesures auxquelles vous n'auriez pas donné votre assentiment, je ne pense pas que vous puissiez me condamner et m'en vouloir. Non, cela n'est pas possible. Vous êtes à Dieu, vous voulez le servir fidèlement ; vous pouvez avoir une tentation, mais je ne puis croire que Dieu permette que tous vous y succombiez, que vous ayez ainsi perdu l'esprit d'obéissance, que, de propos délibéré et de plein gré, vous voudriez que j'adoptasse le sentiment de chacun de vous.

Aussi je vous dis avec vérité que cette bourrasque, si toutefois elle existe, ne m'afflige pas en elle-même, mais quelle m'inquiète pour ses suites, qui pourraient bien devenir des fruits amers de désunion et d'irritation. Entrez donc dans un esprit de paix, de charité, d'humilité et d'obéissance parfaite ; occupezvous de la sainte et pénible œuvre que Dieu vous confie dans son infinie bonté ; appliquez-vous, chacun en particulier et tous ensemble, avec amour, zèle et humilité, à l'accomplissement de cette sainte œuvre. Dieu vous bénira.

Je vous envoie M. Gravière pour vous conduire dans cette toute sainte entreprise. Voyez si je ne dois pas être dans la plus terrible inquiétude. Si, moi, que vous regardez comme votre père, que vous aimez sincèrement et que vous avez toujours respecté, quoique certainement je ne le mérite pas; si moi je suis obligé de prendre tant de précautions pour vous ménager ; si, malgré tous les moyens de douceur et d'amour pour vous encourager, consoler

et satisfaire, vos esprits se heurtent, se froissent, s'irritent, se découragent, parce que j'ai agi contre vos vues et vos sentiments, que serait-ce si M. Gravière, que vous ne connaissez pas, qui est plus nouvellement arrivé dans la Congrégation que vous, que serait-ce, si lui aussi n'est pas de votre avis sur certains points? Quel respect, quelle affection, quelle obéissance auriez-vous à son égard ?

Je vous supplie, de toute l'effusion de mon cœur, de vous conduire à son égard comme de dignes et fervents religieux, de l'aimer de toute votre âme, de le respecter, d'être doux et dociles avec lui, de ne jamais le juger, le condamner, de ne jamais vous irriter contre lui, de ne jamais le contrarier, le reprendre, ni lui être opposés par vos manières. Soyez comme doivent être des enfants de Dieu, soyez comme Notre-Seigneur veut que vous soyez à son égard. Consolez-le, encouragez-le, par votre conduite sage, humble, charitable. S'il vous vient des pensées contre lui, soyez assurés que c'est le démon qui veut détruire l'œuvre.

Je sens bien que je m'appesantis trop sur tous ces différents points, et que je vous afflige beaucoup plus en vous disant ces choses que je n'ai fait dans tous les points que vous êtes censés me reprocher. Non, je ne crois pas que vous ayez eu ces pensées contre moi. Mais comme j'ai à craindre que vous vous soyez entretenus de ces objets, et que le démon pourrait vous avoir tentés d'une manière passagère, j'aime mieux vous affliger pour un moment, afin de prévenir le mal et de vous inspirer le désir d'être sur vos gardes. Le mal serait grand, immense, irré-

parable, s'il était tel que ma lettre semble vous l'indiquer; mais il n'est pas possible que Dieu ait permis une chose pareille, et que le tendre Cœur de Marie ait laissé croître parmi vous un germe de destruction si effrayant pour l'œuvre qui lui est chère.

Il me reste à vous demander une grâce, et j'espère que vous me l'accorderez, c'est de ne pas vous enquérir qui de vous a pu m'écrire une lettre si douloureuse, de ne pas le soupçonner, surtout de ne pas lui en vouloir. Que voulez- vous faire ? Sa pauvre âme était accablée, il m'a exposé ses peines avec simplicité et franchise. Je vous supplie tous d'en faire autant, toutes les fois que vous serez dans la peine et la tentation. Ne craignez jamais de me faire de la peine, c'est un bonheur pour moi que de prendre part aux vôtres. Evitez seulement de manquer à Dieu, de manquer à sa grâce, de suivre l'impulsion de la nature. Conduisez-vous par L'Esprit de Dieu, dans la paix, l'humilité et la charité, et le Dieu de paix sera avec vous. Croyez bien, mes chers frères, que je vous aime de toute la sincérité de mon âme, et que je suis plein de confiance que vous avancerez de plus en plus dans l'esprit de religion, d'obéissance, de charité et de zèle.

Exhortation à la confiance dans les supérieurs de la Congrégation.

Le 27 décembre, le Vénérable Père revenait à la charge et adressait à la communauté de Dakar cette nouvelle et

pressante exhortation à l'union et à la conliance dans les supérieurs.

Mes chers Confrères,

Il y a déjà longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles ; j'ai cependant pris la résolution de vous écrire toutes les six semaines, de ne laisser jamais passer les deux mois, et désormais je tiendrai ma parole parce que je le pourrai, et je le désire aussi vivement que vous tous ; c'est un bonheur pour moi de m'entretenir avec vous.

Oli ! que je voudrais pouvoir passer du moins un mois avec vous, pour travailler et souffrir avec vous, afin de connaître mieux vos travaux et vos peines, afin de vous consoler et vous encourager davantage ! Soyez bien sûrs que mon esprit et mon cœur sont bien souvent avec vous. Je puis me rendre ce témoignage que je n'offre pas une seule fois le saint sacrifice de la messe sans m'occuper vivement de vous auprès de Dieu, et si j'étais seulement un peu meilleur, vous seriez comblés de grâces. Si je n'obtiens pas tout ce que je demande, pour vous tous en général et pour chacun en particulier, ce n'est pas faute de désirer et de demander. Priez donc pour moi, vous aussi, afin que je devienne meilleur. C'est votre intérêt et l'intérêt de vos travaux.

Je vous supplie, mes chers confrères, aimez-moi comme je vous aime, tendrement et tout en Notre- Seigncur. Je ne fous demande pas cela afin d'avoir le plaisir d'être aimé. Dieu sait, et ma conscience me rend témoignage que ce sentiment n'est pas dans

mon cœur. Mais si nous nous aimons ainsi, si nous sommes dans l'union parfaite de cette sainte et pure charité, vos âmes en profiteront pour votre sanctification, pour la fidèle observation de la Règle, pour votre consolation, pour votre soutien dans les vertus apostoliques et la vie de communauté, et pour le bien de l'œuvre à laquelle vous vous sacrifiez.

C'est un besoin et un bonheur pour moi, ainsi que pour tout supérieur qui me remplacera quand je n'y serai plus, de vous aimer en Notre-Seigneur Jésus-Christ, de vous soutenir et de vous encourager dans vos travaux, de vous aider par mes conseils dans la voie de votre sanctification, de vous diriger dans l'observation de vos Règles. J'ai été empêché de le faire jusqu'ici dans toute l'étendue du plus ardent désir que j'en avais, par suite d'occupations par trop multipliées. Je suis assuré que vos cœurs en ont souffert. Je vous prie de me pardonner ; j'en ai souifert infiniment plus que vous, je crois pouvoir le dire, sans crainte de blesser la vérité.

Si c'est un besoin, un devoir et une consolation pour moi de vous tenir ainsi lieu de soutien et de consolateur sur la terre, ce besoin, ce devoir, cette consolation, seront infiniment plus grands pour vous. Vous êtes dans une position où il vous est difficile de conserver cette vie intérieure et recueillie : toujours dans les travaux et les agitations du saint ministère, vos distractions sont nombreuses, vos préoccupations grandes et diverses ; les difficultés vous environnent de tous côtés : peines et agitations provenant du climat et des dispositions matérielles du corps, peines et agitations provenant des tenta-

tions et des dégoûts intérieurs, peines provenant de vos rapports entre vous, surtout dans ces commencements où l'ordre n'est pas encore parfaitement établi, où les œuvres ne sont pas encore bien fondées, où l'expérience n'est pas encore bien acquise. Que de sujets de trouble, de désaccord, d'inquiétude ! Que de soulèvements d'amour-propre et d'autres défauts et imperfections ! Que de découragements, de déchirements, d'irritation même, ne viennent pas assaillir vos âmes !

Si vous joignez à cela toutes les difficultés extérieures, que d'obstacles vous y verrez, non seulement à votre avancement dans la perfection sacerdotale et apostolique, mais à votre persévérance dans la grâce et les bonnes résolutions que vous avez prises ! Vous avez donc un besoin pressant d'avoir quelqu'un qui vous aime tendrement, qui désire ardemment votre sanctification et qui vous tienne la place et vous représente l'autorité de Jésus- Christ, pour vous diriger et vous conseiller dans la voie du sacrifice, où vous êtes engagés, par une volonté divine de miséricorde et de prédilection pour vos âmes.

Vous êtes dans l'agitation et le travail, nous dans le silence et le calme. Nous sommes bien plus à même d'examiner, dans la paix du recueillement, ce qui est utile et nécessaire pour la sanctification de chacun en particulier et pour le soutien des communautés en général. Venez donc avec confiance, avec affection, avec ouverture de cœur, demander les avis qui vous sont nécessaires. Recevez avec les mêmes sentiments, chacun en particulier et tous en

général, les conseils que nous vous donnons et les paroles de consolation que nous vous envoyons.

Vous avez, mes bien chers confrères, à vous prémunir contre une pensée terriblement illusoire, et qui est faite pour vous priver de consolation et de soutien sur la terre. Cette pensée serait celle-ci : Mais à la Neuville ils n'ont aucune expérience de ce qui se passe ici ; à quoi peuvent servir leurs avis et leurs conseils ?

Soyez bien sûrs, mes bien chers confrères, si jamais cette pensée se présente à votre esprit, qu'elle vient de la source empoisonnée de l'orgueil, de la confiance en votre propre idée, de la présomption, de la lâcheté dans le service de Dieu, de la raideur ou de l'attache à votre propre volonté; et parfois elle proviendra de plusieurs de ces motifs ou même de tous à la fois.

N'admettez donc, je vous en supplie, n'admettez jamais une pensée pareille ; elle tend directement à la destruction de la Congrégation, à la destruction de la confiance qui doit régner entre les supérieurs et les autres membres de la communauté, et des rapports qui doivent exister entre la Maison-Mère et les missionnaires.

Si nous n'avions pas l'expérience suffisante pour régler ce qui regarde l'intérieur des communautés et les Règles qui y doivent cire observées, ni pour diriger la conduite particulière des missionnaires pour leur propre bien, ce serait donc dans chaque pays, dans chaque station, que ces choses devraient être réglées. Il y aurait autant de Règles que de communautés! Et ces Règles deviendraient varia-

blés, selon les dispositions des supérieurs et des membres influents qui se succéderaient dans chaque communauté !

Si c'est une œuvre humaine que nous faisons, nous pouvons raisonner humainement. Si c'est l'œuvre de Dieu, nous devons compter que Dieu nous donnera grâce d'état pour la direction de l'œuvre en général et de chaque membre en particulier. Ayez donc toujours confiance en Dieu, conservez le précieux trésor de l'humilité et de la parfaite obéissance dans vos cœnrs ; soyez remplis de cette douce et confiante charité envers nous, telle que nous la sentons si vivement dans nos cœurs pour vous ; et vous verrez que jamais ces pensées, destructives de tout bien, ne s'élèveront dans vos âmes.

Vous clés sans doute surpris que je vous entretienne si longtemps sur cet article ; vous n'en voyez pas la nécessité, parce que vos coeurs sont exempts du sentiment contre lequel je vous parle. Aussi ne croyez pas, je vous en prie, que je nourrisse ces tristes et désolants soupçons dans mon âme ; mais je cherche à vous prémunir contre une tentation qui pourrait très facilement venir dans les moments de peine ou de relâchement ; et, comme cette pensée pourrait avoir des suites funestes, le démon cherche naturellement à l'inspirer pour souffler l'esprit de désunion et de discorde.

Je mets ma confiance en Dieu et en Marie, notre bonne Mère. Jamais l'ennemi ne parviendra à déranger la parfaite union de charité qui règne entre les missionnaires et nous, jamais il ne pourra troubler la confiance mutuelle. Ce serait sans contredit la

plaie la plus profonde qu'il pût faire dans mon cœur, que de remporter le moindre avantage de ce côté. Mais non, jamais Dieu ne permettra ce mal.

Cependant, veillons bien sur nous-mêmes : vous, pour vous garantir de toute tentation de ce côté, et moi, pour tâcher de faire tout ce qui sera en mon pouvoir afin de vous soulager dans vos peines et vos travaux, que je voudrais bien pouvoir partager avec vous.

S'il arrivait que je ne vous donnasse pas toute la consolation dont vous pourriez avoir besoin, je vous en supplie, ne l'attribuez pas au défaut de bonne volonté, ni même à aucune faute volontaire ou négligence de ma part ; car je vous assure que mon cœur est plein, toutes les fois que je pense à vous, et j'ose dire hardiment que notre bon Maître m'a donné une charité vive et sincère pour vous tous en général et pour chacun en particulier. Si quelquefois je vous donne un avis ou vous adresse une parole qui n'est pas conforme à votre idée ou à vos goûts; s'il arrive qu'une réponse que je vous ferai n'est pas ce que vous avez attendu de moi ; si cette réponse ne renferme pas tout ce que vous désirez ; si je vous écris, en un mot, d'une manière qui ne satisfait pas vos désirs et ne pourvoit pas à vos besoins, ne vous mécontentez pas, ne me jugez pas en mal.

11 arrive souvent que, malgré le désir de vous satisfaire, malgré la certitude que ma parole n'est pas juste ce qu'elle devrait et pourrait être, je suis obligé de m'en contenter par des motifs de prudence, que vous ne pouvez pas entrevoir et que je ne peux vous

expliquer. Je suis souvent obligé de mesurer mes paroles, de taire une chose, d'en modifier une autre, de m'y prendre de telle ou telle façon bien trop réservée. Soyez sûrs que dans ces cas j'en souffrirai plus que vous. Et pourquoi ajouteriez-vous à ma douleur en vous peinant contre moi ?

S'il m'arrive de donner une décision contraire à votre idée et à vos convictions, ne jugez, ne condamnez pas mon jugement. D'abord, vous pouvez vous tromper vous-mêmes, et, de plus, vous devez concevoir que je suis obligé de considérer les choses dans leur ensemble, et à une chose à laquelle vous pourrez ne voir aucun inconvénient, je puis être à même d'en voir de graves. Mais la plus grande raison est, qu'en jugeant et en condamnant, en vous mettant de mauvaise humeur, vous jugerez et condamnerez votre propre ami. J'espère que la divine miséricorde ne permettra jamais ces sortes de fautes.

Pardonnez-moi toutes ces recommandations ; ce n'est pas la défiance qui me les dicte, mais je ne sais pourquoi je sens un besoin de vous dire ces choses, afin de vous prémunir contre un mal ruineux, pour la Congrégation en général et pour votre Mission, et surtout pour la sanctification de vos âmes, en particulier.

Pour le moment, je n'ai d'autres recommandations à vous adresser que celles que je vous ai toujours faites. Soyez en paix et en union de charité parfaite entre vous, Dieu vous bénira ; si vous n'êtes pas unis ensemble, bien certainement la bénédiction de Dieu ne sera pas avec vous.

Conseils sur la pratique de la charité.

Écrivant aux PP. Thévaux et Thiersé envoyés ensemble en Australie, le Vénérable Père leur enseigne comment ils doivent pratiquer la charité fraternelle.

Tâchez, mes bien-aimés frères, de n'avoir qu'un cœur et qu'une àme, afin que la bénédiction de Dieu soit avec vous. Souvenez-vous sans cesse de cette parole d'amour du Sauveur : In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habuevitis ad inçicem ; et de sa prière toute d'amour au moment de sa Passion : Pater sancte, serça eos in noinine tuo, quos dedisti mihi, ut sint iinum, sicut et nos!

Entrez clans l'esprit de son divin amour. Rappelez-vous toujours que vous êtes ses apôtres. Le trésor le plus précieux que vous puissiez posséder, c'est cet amour de Jésus dans lequel vous vous aimerez mutuellement. Souvenez-vous tous deux que cet amour mutuel n'est pas dans notre nature. La nature ne cherche que son propre intérêt, son propre bien-être, soit moral, soit intellectuel, sa propre gloire et sa propre satisfaction. Lorsque cet intérêt de notre être, ce bien-être, cette gloire propre et l'amour de nous-mêmes sont froissés par un frère, notre àme s'attriste, notre imagination travaille, notre sensibilité se peine et s'impressionne dune manière fâcheuse. De là résultent la répugnance, les oppositions, les irritations et tout ce qui s'ensuit.

Chers enfants et frères, précautionnez-vous contre

ces monstres qu'enfante notre nature corrompue. Vous qui vous êtes immolés à la gloire de votre Dieu, qui avez sacrifié tous les intérêts, toutes les satisfactions de la nature, qui avez méprisé la gloire |de ce monde, et abandonné tout ce qui pouvait entretenir l'amour naturel pour vous-mêmes ; vous iqui avez dit anathème à tout ce qui flatte la nature, vous vous laisseriez subjuguer et réduire par elle ? Vous laisseriez croître dans vos âmes la moindre de ces influences malignes ? Non, cela ne sera jamais Vous, enfants de Jésus, enfants de son Cœur comme de celui de sa sainte Mère, vous serez, j'en ai la ferme confiance, enfants de sa bénédiction, enfants de sa grâce, enfants de sa gloire, pour vous, entre vous et pour toutes les créatures qui vous environnent.

Faites connaître au monde qui vous êtes, non par ostentation et pour en tirer de la gloire, mais par ine action sainte et pleine d'amour et d'humilité Snfants de Dieu, aimez-vous l'un l'autre, et vous ferez des merveilles. Ne comptez jamais que la îature meure de sitôt. Vous éprouverez d'ici longemps les effets que je viens de vous signaler plus mut. Mais que la grâce de Dieu vous élève au-desus de la nature. Foulez aux pieds les premiers tiouvements qui tendent à se produire dans vos mes, calmez vos sens lorsqu'ils veulent s'irriter, aimez votre imagination, renoncez à tout, souffrez fut pour l'amour de Jésus. Ne vous soupçonnez imais l'un l'autre de rien qui soit mauvais. Lorsue vous voulez lire dans la pensée, le sentiment, imagination, le cœur l'un de l'autre, que ce soit

toujours dans la lumière et avec la suavité dune charité pure, douce et paisible, mais jamais dans les ténèbres de l'irritation et du soupçon.

Soyez francs et ouverts l'un avec l'autre, dans la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, dans la orâce de sa sainte charité, avec sa douce familiarité. Ne soyez pas raides, durs, brusques dans vos rapports mutuels ; mais que la moelleuse charité du très saint Cœur de notre bonne Mère soit le lien habituel qui réunisse vos âmes en Jésus-Christ, a qui elles appartiennent. Si jamais vous avez manque a ces choses, embrassez-vous mutuellement, pleurez devant Dieu d'avoir été pauvres et faibles, et aimezvous d'autant plus désormais que vous auriez ete infidèles auparavant.

Que je voudrais donc être quelques heures avec vous, pour nouer de plus en plus le lien de la divine charité de Jésus, surtout si vous y aviez manque . Mais que dis-je? Vous n'avez pas besoin de la présence d'un pauvre homme ; l'Esprit du divin Jésus est avec vous, il vous unit dans sa divine chante et vous unira de plus en plus en son amour, qui embrasse dans son Cœur tous les siens. Il vous apprendra à vous supporter mutuellement, à céder lun a l'autre à êtres souples, doux et humbles de cœur, il vous donnera son esprit qui est un, et fera de vous des enfants d'amour et des agneaux de paix. Les loups se mordent et se dévorent, les agneaux, et surtout les agneaux de Jésus, envoyés au milieu des loups, les agneaux du très aimable et très doux Cœur de Marie, se regardent avec douceur, et paissent dans la paix sous les yeux du divin Pasteur. S

la paix de Jésus est en vous, vous donnerez cette paix au monde.

Il faut que je finisse, car comment pourrais-je exprimer tout ce que je sens de la divine charité et de son importance extrême pour le missionnaire? Comment puis-je sentir tout ce quelle renferme de jgrand, de beau, de saint et de glorieux pour Dieu, ! d'heureux pour les hommes ? Qui peut comprendre, qui a jamais compris toute la suréminente science ! de la charité de Jésus-Christ? Le Cœur de Marie seul en a sondé les profondeurs et en a senti les merveilleux effets. Allons à ce Cœur, puisons-y une confiance sans bornes. Si nous avons manque de le faire, ne nous troublons pas, humilions-nous et espérons encore plus.

Humilions-nous, mais dans la paix et l'amour de nos âmes. Du reste, ne manquons jamais de courage : Jésus est avec nous, Marie nous protège ; que rien au monde ne nous abatte jamais ! Avec Jésus et Marie, nos âmes seront toujours fortes et toujours debout, toujours doucement gaies, toujours humblement libres, toujours généreuses et grandes, toujours ardentes dans leurs désirs, calmes et modérées dans l'action.

Je souhaite et je demande de toute mon âme au très doux Seigneur Jésus et au très charitable Cœur de Marie, que vous vous établissiez solidement dans cette sainte vertu, et que la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, garde vos cœurs et vos intelligences en Jésus-Christ, notre bon Maître ! (Lettre du 24 novembre 1846.)

La différence des caractères ne doit pas faire manquer

à la charité.

Une des choses qui rendent le plus difficiles l'union et la charité fraternelle, c'est la différence des caractères. Cette difficulté existait entre les PP. Collin et Blanpin et leur donna à tous deux bien des occasions de s'exercer a la patience. Les conseils et les encouragements du \ enerable Père ne leur firent pas défaut. Au moment même de leur 'embarquement, en i84'3, il leur écrivait :

Soyez ensemble comme des enfants de Dieu, dans la douceur et la paix, supportez vos petits et vos grands défauts, agissez de concert ; car vous servez un même Maître, vous cherchez uniquement sa gloire, vous travaillez à la même œuvre, un même esprit de charité vous anime. Ne soyez pas des hommes, mais des anges de Jésus-Christ. Toutes les fois que vous vous prenez de mauvaise humeur l'un contre l'autre, même quand vous ne le manifestez pas, vous agissez en hommes, et non pas en anges. Vous venez annoncer la paix à ceux qui ne la connaissent pas, vous êtes donc des anges de paix : vivez comme tels. Que la paix de Notre-Seigneur remplisse vos âmes !

Si vos caractères ne cadrent pas bien ensemble, ce n'est pas une raison de ne pas vous aimer tendrement, et de ne point vous supporter avec effusion de cœur. Ne pas pouvoir supporter les défauts de caractère de son frère, c'est être un homme tout humain et encore tout imparfait selon le vieil Adam. La grâce divine porte tout. La charité est patiente, bénigne, etc. Aimez-vous donc mutuelle-

ment, mes très chers frères et enfants ; aimez-vous dans les entrailles d'amour du divin Maître et de notre Mère bien-aimée.

Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ opère en vous ce que mon cœur désire ardemment, ainsi que le vôtre : l'amour dans toute sa perfection et dans toute sa suavité. Celui qui aime accomplit toute la loi de Jésus-Christ. Si vous ne vous aimez pas entre vous, vous qui êtes des victimes immolées à la gloire de Jésus, sur le même autel, comment aimerez-vous les autres? Aimez-vous donc, malgré les mouvements naturels de la chair, qui tend à l'impatience dès que la moindre des choses la choque et la dérange, et la paix de Notre-Seigneur, qui surpasse tout sentiment, remplira vos cœurs et les consumera dans le divin amour.

L'année suivante, le 9 novembre i844> le P. Blanpin recevait une autre lettre relative au même sujet :

Votre confrère a son caractère à lui. Je sais que, dès les premiers temps, vous n'alliez pas bien ensemble, mais en cela il y a un bien très grand. Cela exerce votre vertu et votre fidélité à la grâce divine, et sert à augmenter en vous l'esprit de notre bon Maître. Rien n'est capable de vous former comme cet exercice. Du reste, cela ne durera pas toujours, et quand une fois vous serez délivré de cette gène, votre âme acquerra le double du repos et de la liberté sainte qu'elle avait auparavant.

Vous sentez bien vous-même qu'il résultera de là un grand bien pour vous, puisque vous appelez cela un trésor dont vous tâcherez de profiter. C'est bien avec raison que vous l'appelez ainsi ; vous ne sauriez concevoir tous les biens qui en résulteront. Soyez comme une victime continuellement offerte sur l'autel, sacrifiez-vous, immolez-vous, immolez votre amour-propre.

Cette tentation, qui est entre vous et votre confrère, est un marteau entre les mains de Dieu, par lequel il veut briser, broyer tout ce qu'il y a de défectueux en vos âmes ; c'est un fléau qui, en frappant l'épi et le secouant fortement, sépare le grain de la paille. Tenez-vous humblement pro> sterne devant Dieu, reconnaissez vos misères et vos faiblesses, et marchez toujours avec courage dans la voie de Dieu.

Cette tentation doit opérer encore la patience., la longanimité, le support du prochain ; vous savez que la patience renferme une œuvre parfaite. Cela vous apprendra aussi à posséder votre âme. à être modéré et réservé ; cela vous forcera à recourir souvent à Dieu et à vous humilier devant lui, à rentrer souvent en vous-même. Tous ces résultats sont très bons et compensent largement les fautes de fragilité ou même de faiblesse que l'amourpropre, la sensibilité ou la vivacité laisseraient échapper. Aussi, le divin Sauveur, dans son grand amour pour votre âme, a mieux aimé vous exposer à ces fautes passagères que de vous priver du bien qui en revient pour elle. Je pourrais dire la même chose à votre confrère qui, bien probablement, est

désolé des misères qu'il laisse échapper, et qui voudrait sans doute être parfaitement d'accord avec vous. Voilà l'effet que produit la différence des caractères : elle éprouve les bonnes âmes et les forme à la solide piété. On travaille, on fait des fautes, mais on vient à bout de soi-même peu à peu.

Je suis persuadé que ce n'est pas par orgueil ou dédain que votre confrère prend ces tons qui paraissent être de la hauteur, mais que cela provient d'un certain agacement que lui causent des manières d'agir ou de parler que vous aurez, et cela à cause de la différence de vos caractères. Il fait des efforts pour se vaincre, et il paraît qu'il ne réussit pas toujours parfaitement. Je m'attends à une jérémiade de sa part aussi ; bien sûrement, il se plaindra de lui-même dans sa prochaine lettre.

Il faut supporter avec patience votre tentation, ne pas vous mécontenter de vous-même, conserver la douceur de votre intérieur et la confiance en Notre-Seigneur et en Marie, garder la paix, vous tenir bien humblement, mais bien paisiblement, en la présence du bon Maître, porter avec amour la peine que vous éprouvez, distraire votre esprit de votre cher confrère, calmer voire imagination, ne pas croire facilement que vous consentez à toutes ces bourrasques ; tout cela se passe dans les sens et l'imagination, et n'a généralement rien de réel. L'âme n'y consent pas, c'est une croix, une misère ; il faut le porter comme une croix, et vous en humilier comme d'une misère.

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