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SUPÉRIEURS

Ne pas juger les décisions des supérieurs.

Dans les lettres reproduites au chapitre précédent, le Vénérable Père recommande, en même temps que l'union entre confrères, l'union la plus étroite avec les supérieurs ; dans le présent chapitre, nous donnons un certain nombre d'extraits de sa correspondance où la nécessité de cette union avec les supérieurs ainsi que le respect et la soumission à leur égard sont encore plus vivement inculqués.

La lettre du 9 mai 1846, à la communauté de Dakar, rapportée dans sa majeure partie au chapitre précédent, débutait par ces fortes recommandations.

Je ne puis m* empêcher de vous ouvrir mon cœur sur un sujet de peine et d'inquiétude que me cause une lettre que l'un d'entre vous m'a adressée. Dans cette lettre, le cher confrère me parle, à cœur ouvert, des peines qu'il éprouve à la suite de certaines mesures et règles de conduite que j'ai suivies dans l'administration de la Congrégation. Il paraîtrait que vous êtes tous dans la même disposition. Il ne me serait pas possible de me taire, vis-à-vis d'une inquiétude si grave que me cause la vue des pensées affligeantes qui préoccupent vos âmes. Vous êtes dans la plus grande affliction, peut-être dans le découragement, et moi, j'en suis la cause !

Comment puis-je vivre en repos avec une pensée pareille?

Une des choses qui semblent avoir fait le plus d'impression, c'est l'acceptation de la Mission australienne. Il semblerait que vous croiriez que j'ai détruit la Mission de la Guinée, que je l'abandonne, pour ainsi dire, que même je vous néglige, méprise vos avis et n'ai aucune confiance en vous.

Je vous assure que la pensée de voir en vos âmes de telles erreurs me jette dans la plus profonde tristesse. Ce n'est pas la peine qui en résulte pour moi qui me préoccupe. Je crois pouvoir dire avec vérité, en la présence de Notre-Seigneur Jésus- Christ et de sa sainte Mère, que je suis prêt à souffrir les plus grandes douleurs et les plus fortes afflictions, si ma peine pouvait soulager la vôtre, et je demande sincèrement à Dieu qu'il m'accorde la grâce de supporter dans mon âme toutes les peines dont vous êtes et serez chargés vous-mêmes, pourvu qu'il me donne la grâce de pouvoir les supporter sans me perdre. Oui, certainement, de toute la plénitude et de toute l'aflection de mon âme, j'accepte tout pour votre soulagement et pour vous encourager dans la voie du zèle et de l'amour. Mais la plus cruelle de toutes les douleurs, c'est de penser que la confiance mutuelle soit rompue, de vous voir dans un esprit d'agitation et de désunion, dans le découragement et le déchirement de cœur. Quel malheur ce serait pour vos âmes ! Quel malheur pour la Mission !

Mais aussi pourquoi examinez- vous ? Pourquoi jugez- vous ma conduite ? Pourquoi désapprouver

l'acceptation de la Mission d'Australie? Ayez donc plus de confiance, non pas en moi qui ne la mérite pas, mais en Dieu qui m'a chargé de cette œuvre, si chère au Cœur de sa sainte Mère. Croyez-vous qu'il l'aurait établie pour l'abandonner dès le commencement, tout en la comblant de ses plus abondantes bénédictions ?

Mes chers frères et enfants, ne faites plus cela, je vous en prie. Vous êtes convaincus que mes intentions sont pures et sincères. Vous êtes persuadés que je ne cherche que la gloire de Dieu et le bien de l'œuvre, que je suis prêt à mourir mille fois, plutôt que de lui faire du tort, que j'examine, que je prie, non seulement pour les entreprises importantes, mais même pour la moindre démarche ; et vous vous inquiétez, et vous vous tourmentez quand je fais une chose contraire à votre avis, et une chose qui n'a aucun rapport à la Mission dans laquelle Dieu vous emploie. Et que puis-je faire pour tenir vos âmes dans la paix et dans l'allégresse de cœur, dans la voie glorieuse de l'apostolat ? Dites, mes chers confrères, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour y réussir ; car il me coûterait infiniment moins de mourir que de vous voir dans cet état de peine, si dangereux pour les âmes et pour le succès de vos travaux. Je vous en supplie pour l'amour de Dieu : ne faites pas attention à ma peine, ne vous en attristez pas, mais veillez sur vousmêmes, afin d'être toujours fidèles à Dieu.

Vivez saintement, supportez avec courage, générosité et amour, les peines que la divine bonté vous donne. Soyez des victimes immolées à sa gloire-

Dévouez-vous, livrez-vous entièrement à sa discrétion, afin qu'il fasse de vous, en vous et par vous, toute l'étendue de son bon plaisir.

Soyez entre vous parfaitement unis, comme des enfants de Dieu, comme de véritables serviteurs de Jésus !

Dans une lettre au P. Arragon, le 27 décembre 1846, le Vénérable Père manifestait encore ses appréhensions :

Je tremble que la confiance qui doit régner entre les missionnaires et le Supérieur de la Congrégation ne soit peu à peu minée par l'idée que nous n'avons pas ici assez d'expérience des Missions, et que nous ne sommes pas en état de donner un bon conseil. Une fois cette pensée accréditée, tout serait perdu.

Sans doute, nos conseils sur les détails de votre ministère pourraient manquer d'expérience, mais pour ce qui regarde la pratique de la vie de communauté et les dispositions particulières des missionnaires, nous sommes parfaitement en état de les diriger, et, de plus, personne autre que nous ne peut avoir autorité en ces deux points ; autrement il y aurait rupture entière entre les missionnaires et la Maison-Mère, et, par conséquent, entre les missionnaires et la Congrégation.

Pour le fond du ministère, il serait même très important que nous soyons consultés ; si nos avis ne doivent pas emporter décision, ils pourront au moins être utiles et pratiques, et il est urgent que,

même dans l'exercice général des fonctions, il y ait relation entre la Maison-Mère et les missionnaires.

Se tenir en garde contre les tendances qui détourneraient de la parfaite soumission.

Au m is de février 1849, M8'r Bessieux et Mgr Kobès s'embarquaient pour la Mission de la Guinée. En annonçant cette bonne nouvelle à la communauté de Dakar, le Vénérable Père recommande instamment aux missionnaires le respect et la soumission à l'égard des nouveaux chefs de la Mission.

Paris, le 7 février 1849.

Mes bien chers confrères.

J'ai enfin la consolation, je peux dire le bonheur, de voir partir ou plutôt cle vous voir arriver deux évêques, avec un renfort de confrères et de coopérateurs.

Pauvre Mission de Guinée. ! Ses souffrances sont enfin terminées, je l'espère. Les missionnaires souffriront toujours, autrement ils ne seraient pas missionnaires ; mais la Mission marchera désormais vers son but, avec la grâce de Dieu et la fidélité que vous apporterez à cette grâce divine. Je n'ai pas à vous recommander cette fidélité, car, bien sûrement, tous vous ferez vos efforts pour profiter des moyens que la divine bonté vous fournit, pour travailler

désormais efficacement au salut des âmes et à sa gloire.

Vos deux évêques sont tous deux également dévoués à Dieu, également remplis d'affection pour vous, quoique tous deux ne vous connaissent pas également. Ils ont le désir le plus vif de votre bien spirituel et de l'emploi du zèle et des talents que Dieu vous a départis respectivement, pour sa plus grande gloire et le salut du plus grand nombre. Ils -désirent tout aussi ardemment établir dans la Mission une bonne organisation, afin de l'affermir et de la disposer à faire un progrès réel parmi les infidèles, et de la mettre hors d'atteinte de tous les obstacles qui pourraient se présenter. Dieu les inspirera, les éclairera, dirigera leurs pas ; il affermira leurs cœurs pour qu'ik marchent sans cesse en avant dans la voie qu'ils doivent embrasser, pour obtenir l'heureux résultat que Dieu demande de leurs travaux et des vôtres.

J'ai la ferme conviction qu'ils seront fidèles à la voix de Dieu qui leur parle et à sa lumière qui les dirige. J'ai la ferme conviction aussi que vous serez fidèles, à votre tour, dans la coopération dont ils ont besoin de votre part ; c'est Dieu qui vous le demande, c'est sa gloire qui y est intéressée, sa grâce vous remplira, elle vous sanctifiera bien sûrement pour votre propre bonheur et la sanctification des autres.

Aimez de tout votre cœur ceux que Dieu vous a donnés pour vous conduire, et qu'il a revêtus pour cela du caractère de son divin Fils ; soyez-leur sincèrement attachés ; évitez en toute manière de leur

donner le moindre chagrin ; n'ayez jamais l'infidélité de leur faire opposition : gardez-vous de les juger, de condamner leurs actes, de former des soupçons sur leurs intentions, sur leurs dispositions, et encore plus de vous entretenir en aucune manière défavorable sur leur conduite. Ils sont au milieu de vous ce que Jésus-Christ était au milieu des apôtres ; soyez auprès d'eux ce que les apôtres étaient pour Jésus-Christ : ce seul mot renferme tout. Songez que c'est sur eux seuls que repose toute la responsabilité de la Mission ; ils ont eux seuls à répondre à Dieu et à la sainte Église e* de leurs actes et des vôtres. Soyez donc dociles à leurs ordres, afin qu'ils puissent répondre avec fidélité, autant que possible, au mandat qu'ils ont reçu.

Vous, mes chers confrères, vous aurez sans doute auprès de vous Mgr Kobès ; prenez garde, et n'allez pas dire : Nous connaissons la Mission mieux que lui, nous avons notre expérience pour appui de notre sentiment. Un missionnaire qui murmurerait ou qui, plus malheureusement encore, ferait opposition, fondé sur un tel raisonnement, eût-il même raison dans la chose dont il serait question, aurait cependant éminemment tort devant Dieu ; il aurait tort devant son àme. à laquelle il ferait du mal ; il aurait tort devant ses confrères, auxquels il donnerait le mauvais exemple et serait un sujet de scandale ; il aurait tort devant le bien à faire dans la Mission, en mettant un obstacle à son accomplissement." Du reste, quelle que soit l'expérience que vous avez acquise, vous pouvez vous tromper ; vous n'êtes pas infaillibles.

Et comment murmurer, lutter contre l'élu de Dieu, revêtu de son caractère, rempli de ses grâces, chargé directement de son oeuvre et en ayant seul toute la responsabilité ? Vous avez sans doute tous plus d'expérience de l'état des choses dans les missions ; mais votre expérience pourra avoir été faussée sur bien des points, soit par des principes faux, soit par des connaissances incertaines, soit enfin par des déductions tirées à faux de ces principes et de ces connaissances. Gela seul suffirait donc pour que vous soyez réservés dans vos jugements, — eussiez-vous même le droit d'en former, — modestes dans vos observations, souples dans vos rapports avec celui que Dieu vous a donné pour chef, et dans l'exécution de ses décisions.

Mais ici je ne vous donne que des raisons pour convaincre l'homme de raison ; bien plus fortes sont celles qui appartiennent à l'homme de foi, au missionnaire, au religieux. Vous avez eu le bonheur d'être appelés de Dieu pour vous sacrifier à sa gloire dans cette Mission, en laquelle il vous a envoyés. Considérez la vie que vous menez désormais comme toute surnaturelle, toute de foi, toute de charité ; vous avez donc à lutter sans cesse dans l'exercice de votre saint ministère contre la méchante et vieille nature.

Le côté de l'esprit est celui dont vous avez le plus à craindre : une fois celui-ci souple, docile, modéré, patient, humble, la charité, que Dieu a mise dans votre cœur, se développera, et prendra toute l'extension que la divine miséricorde voudra lui donner. Elle sera guidée et dirigée par la volonté

de Dieu, et non pas par votre propre volonté ; et cette volonté de Dieu vous sera toujours manifestée par la direction que vous donnera votre évêque. Si donc, animés par cet esprit de foi, par la vertu sacerdotale, par la charité apostolique, et fortifies par les promesses que vous avez faites à Dieu dans la vie religieuse, vous détruisez de fond en comble les vices qui sont cause de l'opposition et des résistances que votre esprit pourrait apporter à la direction que la divine bonté veut vous donner par votre évèque, vous deviendrez tout naturellement, entre les mains de Dieu, des instruments fidèles, saints, parfaits, pour l'entier accomplissement de ses desseins de miséricorde sur vous et sur la foule innombrable dames pour lesquelles vous souffrez et vous vous immolez.

De plus, l'union et le bonheur régneront dans vos communautés, vous acquerrez la facilité la plus grande de vous avancer dans toutes les vertus.

Vous avez donc à vous prémunir : i° contre la raideur de votre esprit, la ténacité de votre propre jugement ; a0 contre la dureté dans votre manière d'énoncer vos observations, l'insistance dans ces observations, la lenteur à vous rendre aux désirs de votre évoque, une certaine manière d'agir détournée pour éluder l'accomplissement de ses décisions, de ses ordres et de sa direction, ou pour ne les accomplir qu'à demi ; 3° contre l'irritation de votre esprit, parce qu'il n'agit pas selon vos idées, selon vos espérances ; contre l'aigreur de vos réponses et la vivacité de vos répliques et l'entraînement, l'impétuosité, quelquefois l'excès dans la

suite et le développement de vos idées ; 4° contre l'impatience, le mécontentement intérieur et le travail de votre imagination, avec le découragement qui en est la suite ; 5° contre la confiance dans votre propre jugement, l'estime de vos talents, de votre esprit, de votre expérience, parfois même la présomption irréfléchie, qui est surtout, quelquefois, la suite d'une certaine impétuosité ou de l'exaltation de l'imagination.

Ne croyez pas, mes chers confrères, que je soupçonne chez vous ces défauts ; ne croyez pas que je craigne de votre part des résistances sérieuses, des manques de déférence et de respect à celui que Dieu vous a donné pour tenir sa place auprès de vous, et pour diriger vos travaux si pénibles, si chers à son cœur et si salutaires aux âmes qu'il vous a confiées. Non, mes bien-aimés frères, je puis vous assurer, avec la plus grande consolation de mon cœur, que je suis sans inquiétude à ce sujet ; je connais trop la ferveur de vos désirs et la sainteté de vos intentions, pour former des craintes sérieuses sur tous ces points.

Mais vos âmes me sont trop chères et la Mission qui nous est confiée est trop profondément gravée dans mon cœur, pour que je n'emploie pas tous les moyens, que je ne prenne pas toutes les mesures que la bonté de Dieu m'inspire, afin de prévenir le moindre mai qui puisse vous arriver, à vous et à la Mission.

Veillez donc, veillez pour résister à la mauvaise nature dont vous conserverez quelques restes jusqu'à la fin de votre vie ; veillez, priez, aimez- vous

les uns les autres, vivez ensemble dans l'union de la plus parfaite charité et dans la sainte obéissance à vos supérieurs, et plus spécialement à votre évêque, consolez son cœur, encouragez-le par votre conduite sainte, charitable et obéissante, comme Dieu le demande de vous.

Faux prétextes suggérés par Pamour-propre pour nous porter à l'indépendance.

L'amour-propre est subtil ; il dissimule facilement, sous les apparences du zèle et d'un plus grand bien à réaliser, la tendance qui nous porte à vouloir ne dépendre que de nous-mêmes, dans les œuvres qui nous sont confiées; ce

sont ses ruses et ses détours, (pie le Vénérable l'ère dévoile dans nue lettre du •>:> octobre i85i, adressée au P. Vaugeois, alors employé dans la maison de Bordeaux.

Vous avez à faire une attention toute particulière à Pamour-propre. C'a été toujours une des tendances de votre nature ; si vous ne prenez pas garde, ce mauvais vice pourrait vous communiquer l'esprit du monde et vous faire perdre l'esprit religieux.

Un des cotés les plus dangereux de l'amour-propre est celui de la confiance en soi-même et de la présomption. Examinez-vous sur tous ces points pendant votre prochaine récollection, ainsi que sur une certaine raideur de la volonté. Ce sont là des défauts très dangereux, contre lesquels je parlais souvent au noviciat, et sur lesquels il est facile

de se faire illusion, surtout dans la position où vous êtes.

Ne vous étonnez pas que je vous fasse ces recommandations ; vous savez que je vous connais à fond.

Or je sais quels sont les défauts principaux de votre nature. Ne dites pas : Je ne suis plus enfant, pour qu'on me fasse ces observations. Si, vous êtes enfant, et il est heureux que j'aie cette confiance en vous pour vous dire tout ce que je crois utile ; si, vous êtes enfant, vous devez l'être non sensibus sed malitia. Or à un enfant de cette trempe, on peut, on doit même dire toutes ces choses et d'autres encore que je vais vous développer. Et si, par malheur, vous étiez émancipé de cette sainte enfance, ce serait pour moi une raison de plus de vous donner tous ces avis, afin que vous le redeveniez. Je vous traite donc comme un enfant de Dieu, et je continue.

Voyant en vous une sainte enfance, je dois vous gronder, mais saintement et en la charité de notre divin Père. Vous n'avez pas avec votre supérieur l'union de charité, telle qu'elle doit exister dans la famille de notre bon Père céleste ; vous n'avez pas non plus l'esprit d'obéissance et la soumission digne d'un enfant de Dieu. Or, sans cette union de charité et cette sainte obéissance, il est impossible que vous soyez agréable à Dieu ; il est impossible que cette vertu s'établisse par la suite sur des bases solides; il est impossible que les jeunes confrères que je vous enverrai, au moment marqué par la Providence, puissent se former et même se maintenir. Si j'ai été mal instruit, ne vous mécontentez de per-

sonne et faites-moi connaître la vérité ; si j'ai été bien instruit, prenez avec amour et humilité L'avertissement que je vous donne, et faites-en votre profit.

En tous cas, examinez votre âme sur le fond de cet avertissement ; s'il n'est pas exact dans toute la force de mon expression, il renfermera toujours quelque chose de vrai. Examinez-en toutes les sources. Vous pourriez avoir des mécontentements personnels contre votre supérieur, vous pourriez lui trouver des défauts, vous pourriez vous persuader qu'il n'a pas la capacité voulue pour diriger la communauté. Supposé que vous ayez raison, quoique je sois persuadé du contraire, au moins je suis assuré que vous vous êtes exagéré de beaucoup ses défauts. Le jugement que vous en portez est déjà un mal, puisque Notre- Seigneur nous dit : Noîite judicare, nolîte condemnare. Si nous ne devons pas juger nos égaux, à combien plus forte raison ne devons-nous pas juger nos supérieurs. D'ailleurs qu'est-ce que cela nous fait que nos supérieurs soient capables ou incapables, parfaits ou défectueux ? Nous n'obéissons pas à l'homme, mais à Dieu. Si cet homme l'ait mal, tant pis pour lui, il rendra compte à Dieu de sa gestion ; nous, nous avons fait notre devoir. Accomplissons la sainte volonté de Dieu ; tout le reste est superflu.

— Mais, direz-vous peut-être, les œuvres en souffriront, les âmes se perdront ; en ayant les coudées franches, je ferais plus de bien.

Ques ert à l'hommede sauver le inonde entier, s'il en souffre du détriment pour son âme ? Nous ne

serons pas jugés sur ce que nous n'avons pu faire, mais nous serons condamnés d'avoir manqué à l'accomplissement de la sainte volonté de Dieu," d'avoir été infidèles à la grâce, d'avoir donné raison à la nature, contre la pratique de la perfection évangélique .que nous avons promise à

Dieu.

Voilà des choses bien dures ! C'est cependant mon cœur qui les dit au vôtre, et cela avec une grande affection et un grand désir de votre sanctification. Remontez à la source, pénétrez dans votre intérieur, et vous verrez que le mal est là, et non dans votre supérieur. Il peut avoir des torts, de grands et de très grands torts, je le suppose, et cependant le mal n'est pas en lui, mais en vous. Il peut, par ces torts, avoir été l'occasion, mais non pas le mal ; le mal est au-dedans de vous, c'est là qu'il faut le chercher, c'est là qu'il faut l'attaquer, le poursuivre, l'exterminer.

Je dis : le mal est au.dedans de vous, car jamais on ne peut avoir raison contre son supérieur. Notre bon Maître n'a pas voulu avoir raison contre

Pilate.

Puisque je suis en train de vous dire tout et avec rondeur ; puisque, à ce que je prévois, vous m'écouterez en la présence de Dieu, je veux aller jusqu'au bout. Je crains que le travail du saint ministère vous ait mis trop hors de vous, en vous lançant trop dans le monde ; peut-être est-ce seulement par l'ardeur du zèle, peut-être par l'une et l'autre raison à la fois. N'importe quel qu'ait pu être le principe, je crains que vous ayez négligé votre propre sanctifi-

cation et les vertus intérieures qui la composent, le recueillement, la paix, l'humilité, le détachement 'de vous-même, de vos idées, des affections du cœur, des satisfactions de la nature et de l'amour-propre ; par suite, l'esprit religieux en aura souffert. Voyez, examinez devant Dieu et parlez-m'en. Je sais, vous n'êtes pas le seul coupable : je le suis aussi, quoique pas autant que vous le pensez ; je m'accuse de ne vous avoir pas écrit comme je devais le faire. Mais le passé est passé. Je vais me corriger, je serai un homme nouveau. Et puisque je veux le devenir, devenez-le vous aussi : c'est entendu.

Poiir l'œuvre des soldats, je crois que vous avez tort de tant vous inquiéter : allez bonnement et simplement, et faites le bien que nous pouvez. Supposé que vos craintes soiénl fondées, et que le bien soit entravé, si vous n'avez pas tout le pouvoir et toute la latitude que vous nous demandez, ce ne peut être une raison pour refuser d'être chargé de l'œuvré : d'abord parce que c'est une désobéissance que Dieu ne pourrait bénir, et puis vous empêcheriez un bien partiel en vous y refusant.

Enfin, en vous donnant plein pouvoir, je ferais une brèche des plus graves et des plus dangereuses à une règle générale, à un principe sans lequel aucune communauté ne peut marcher. Si donc, dans cette circonstance, je dérogeais à la règle, au principe général, je risquerais de mettre le désordre dans la communauté. Laissez donc les choses dans leur position naturelle, et soyez persuadé que pour la direction intérieure de l'œuvre, votre supérieur vous laissera faire. Parlez-lui en, d'ailleurs, et vous verrez.

Quant aux démarches auprès des autorités, en principe, ces démarches sont faites par le supérieur, ou sont réglées avec lui, parce que ces sortes de démarches ont trop d'importance pour qu'elles soient faites à l'insu du supérieur. Je conçois bien qu'ayant l'expérience de l'œuvre, vous serez sûr de vos démarches et de leur issue, mais c'est ici une question de principe. Ce que vous êtes autorisé à faire aujourd'hui, un autre le ferait demain et aprèsdemain, un troisième en ferait encore plus. Et c'est ainsi que les communautés se perdent.

La soumission ne doit pas empêcher de donner son avis, quand il y a lieu.

Par suite de sa grande délicatesse de conscience, le P. Le Berre se demandait si le respect et la soumission dus à son supérieur lui permettaient de donner son avis en toute liberté, quand il était consulté ; le Vénérable Père lui trace ainsi la ligne de conduite à suivre en pareil cas :

Quand votre supérieur vous demande votre avis sur un sujet quelconque, vous devez le lui dire; et, non seulement cela, mais vous devez aussi le motiver, car émettre votre avis sans en donner les raisons, c'est ne rien dire, ou presque rien. Ainsi, par là même qu'on vous demande votre avis, on demande les raisons sur lesquelles vous le fondez. Ici, l'obéissance et la charité veulent que vous expliquiez votre sentiment et que vous répondiez même aux difficultés qu'on vous oppose, si vous voyez que ces difficultés ne doivent pas infirmer la justesse de

votre avis. L'obéissance n'est nullement intéressée à ce que vous pensiez autrement que votre supérieur, et que vous expliquiez vos vues.

Faites donc ainsi dans ces cas : lorsqu'on examine une chose avec vous, laites abstraction de vousmême et de celui qui vous parle. Agissez comme si vous étiez tout seul et que vous eussiez à voir, à l'aide de votre raison, soutenue et éclairée par la grâce de Dieu, ce qu'il serait bon de faire. Ainsi, quand on vous demande votre opinion, ne considérez que la chose, et dites simplement ce que vous en pensez. Si l'on prend ensuite une détermination différente de celle que vous proposiez, ou opposée à votre sentiment, faites comme si jamais vous n'aviez été d'un autre avis, et sacrifiez votre propre jugement pour agir selon cette détermination et approuver les choses en conformité avec le jugement des autres. Faites tout cela avec calme devant Dieu.

L'amour de la croix est une grande grâce, par laquelle vous deviendrez fort contre vous-même et contre toute puissance ennemie, une grâce qui vous attachera à Dieu plus que toute autre chose, et vous rendra constant et persévérant en tout ce que vous entreprendrez pour sa gloire. (Lettre du 23 novembre 18 J7.)

Conduite à tenir quand on est tenté contre la confiance en son supérieur.

Une des épreuves les plus pénibles du P. Loss edat, durant son séjour en Haïti, lui vint de certaines divergences de

vue avec son supérieur et d'un certain sentiment de défiance qui en résulta. Le Vénérable Père, auquel il s'en ouvrit avec une filiale simplicité, lui répondit par la lettre suivante :

Eh bien donc ! votre pauvre âme a passé par le creuset ! Les peines et les croix sont le partage de ceux que Dieu veut sanctifier. Soyez fidèle, mon très cher, et la divine bonté vous sauvera et se servira de vous pour le bien de plusieurs.

Il faut du courage. Vous vous êtes relâché, ditesvous ; je n'en suis pas surpris, quoique mon cœur s'en afflige. Il a fallu que votre corps passât par la fièvre jaune pour s'acclimater au pays; il a fallu que votre âme passât aussi par la fièvre du relâchement, des peines intérieures, des inquiétudes, des âpretés, des défiances, etc., pour se consolider en la vertu et pour s'acclimater dans la sainte humilité et le renoncement à vous-même, au milieu des travaux apostoliques. Réjouissez-vous d'être maintenant revenu pleinement à Dieu et à son divin service ; faitesvous à l'état de choses existant, je veux dire sanctifiez-vous au milieu de tout le mal qui vous entoure.

J'ai vu dans votre lettre que la paix était dans votre âme, tâchez de la conserver ; veillez aux troubles et aux agitations. Ce qui a été cause de votre mal, c'est probablement le manque de confiance envers votre supérieur. Ce manque de confiance dans un supérieur produit ordinairement des jugements sur sa conduite, sur ses intentions, et ces jugements produisent un esprit d'opposition. Je causerai de tout cela avec votre cher confrère, et je

serai plus à même de vous donner des conseils ; en attendant, soyez en paix, remettez- vous des préventions que vous avez contre lui, ne vous chagrinez pas ; ce qui est passé est passé.

Plusieurs de vos confrères ont éprouvé ce genre de tentations vis-à-vis de moi ; ils en sont totalement guéris. Au moment de la tentation on juge mal les choses, on voit tout à l'envers ; après un certain temps, l'esprit se calme, les oppositions cessent, et l'àme rentre dans la paix ; alors toutes les préventions disparaissent.

Je suis fâché que vous ne m'ayez pas dit positivement sur quoi reposaient vos préventions, je veux dire en quoi consistaient les imprudences que vous lui reprochez ; j'aurais alors mieux compris. Mais n'importe, calmez-vous et remettez le tout entre les mains du divin Maître. Ce qui a pu être la source du mal, c'est peut-être une certaine ardeur naturelle à vouloir trop vivement le bien, une certaine impatience à le procurer ; et, voyant des obstacles, vous pensiez que le supérieur ne le voulait pas, et vous le jugiez mal. Pour faire vraiment le bien, il faut une patience héroïque, et non une ardeur prématurée qui perd tout.

En second lieu, vous voyiez autour de vous un mal affreux, et votre âme se laissait aller au trouble, à l'inquiétude, à la crainte et à l'irritation. Tout cela a dû vous porter à l'opposition et à la défiance, non moins que les rapports avec les personnes dont vous me parlez et qui n'étaient pas favorables au supérieur.

Vous ne me dites pas si c'étaient des laïques ou

des prêtres. D'après vos dernières lettres et la connaissance que j'ai du pays, hélas ! il s'en trouve peu qui comprennent les choses de Dieu. De plus, il faudrait examiner si ce n'est pas un intérêt personnel, si ce ne sont pas des passions qui les font parler dans un sens opposé à la conduite de votre supérieur ; dans tous les cas, vous ne deviez pas prendre le sentiment d'un étranger contre lui, puisqu'il vous est donné de Dieu pour vous conduire, donné par le Saint-Siège à toute cette Mission pour la diriger.

Supposé même que sa conduite soit répréhensible, exposez votre sentiment avec paix, et laissez faire. Vous ne pouvez être assuré que vous avez raison et qu'il a tort ; mais il est absolument certain que vous faites bien de vous soumettre. Supposé que vous ayez la certitude qu'il se trompe, il n'est pas encore sûr que Dieu ne veuille point bénir sa façon d'agir ; et vous voyez bien qu'il l'a bénie, puisque, malgré tous les obstacles, il a réussi.

Il faut savoir que, pour réussir dans une entreprise, il y a plusieurs moyens à employer ; si celui que vous voyez ou qu'on vous fait voir est bon, celui de votre supérieur peut être bon aussi ; si le vôtre est meilleur, celui de votre supérieur peut aussi réussir. Dans une mission aussi difficile que celle de Haïti, on doit compter sur Dieu seul, faire ce que la prudence commande et laisser le succès à Dieu seul. Votre supérieur fait cela, j'en suis persuadé. Il peut se tromper ; mais Dieu y pourvoira.

Il n'appartient pas à un inférieur de corriger la conduite du supérieur. Vous verrez, mon très cher,

combien la bénédiction de Dieu sera parmi vous, si vous êtes bien unis ensemble. Vous vous trouvez tous deux dans un état de choses difficile. Il est impossible que votre supérieur écoute tous les sentiments, car autant d'hommes, autant d'opinions; chacun doit agir secundum sapientiam sibidatam.

Répondant devant Dieu de la Mission qui lui est confiée, il doit agir selon qu'il croit bon devant Lui.

Le défaut d'accord a dû faire du mal, mais ne vous en troublez pas, mon très cher frère ; il a fallu que vous fissiez votre apprentissage, on le fait toujours un peu à ses dépens ; cela ne vous a pas coûté bien cher, la maladie a remédié à tout. Si je vous dis tout cela, ce n'est pas pour vous convaincre, mais pour vous empêcher de vous laisser surprendre.

Défiez-vous de tout ce qui tend à désunir, cela tendrait à tout perdre. (Lettre du 17 septembre i844)

Graves dangers auxquels expose l'esprit d'indépendance.

D'une complexion délicate et d'une sensibilité exquise, élevé par une mère tendre et pieuse, le P. Blanpin garda, jusque vers l'âge de trente ans. quelque chose delà candeur et de la docilité de l'enfant. A cette époque, il se produisit en lui une transformation qui aurait pu avoir des conséquences funestes. Il se prit tout à coup à rougir de sa simplicité antérieure, et, résolu à n'être plus désormais un enfant, mais un' homme, il laissavoir des aspirations à l'indépen-

dance qui causèrent au Vénérable Père de sérieuses inquiétudes. Dans une longue lettre du 18 juin 1848, celui-ci lui montra les graves dangers auxquels l'exposait cette tendance.

Par suite de la transformation subite et imprévue qui s'est faite en vous, vous éprouvez un entraînement extrême vers l'indépendance. Je vous dis, en ami, mais en ami de cœur, en ami intime, que cet entraînement vous met dans le plus grand danger. L'exagération sur cet article est d'un péril imminent, parce qu'il touche et ébranle le principe fondamental de la religion chrétienne. Il y a là en présence deux principes : d'un côté, le principe du christianisme, qui demande la soumission de l'intelligence par la foi, et la soumission de la volonté par la charité ; de l'autre côté, le principe de la nature corrompue, qui pousse à l'indépendance de l'intelligence et à l'indépendance de la volonté. Cette double indépendance est le non serviam de l'impie ; elle naît de la concupiscence de la superbe, qui nous porte à mettre le centre de notre existence en nous, et non en Dieu, et à tirer de notre propre fonds l'action de notre intelligence et de notre volonté, avec une indépendance complète de tout principe qui n'est pas nous-même, Telle est, dans toute sa plénitude, la tendance que la superbe donne à notre âme, tendance très mauvaise et dont les effets sont elïrayants.

Le principe de foi, tout en laissant à notre intelligence et à notre volonté leur liberté naturelle, veut cependant que, librement, elles subissent l'influence des lumières et des volontés diverses, et

même, jusqu'à un certain point et raisonnablement, T influence des lumières et des volontés humaines. Cette soumission de notre intelligence et de notre volonté, venant de notre libre détermination, nous donne la véritable liberté et forme en nous des hommes parfaits.

L'indépendance nous prive, au contraire, de notre liberté véritable, parce que cette tendance livre les deux puissances de notre âme à urïlTfoule de passions et de défauts, les assujettit à l'imagination, et nous abandonne à toutes sortes d'influences, sans nous laisser le moyen de nous débarrasser. Non seulement elle nous soumet à nos passions, mais elle nous rend en quelque sorte esclaves de tous ceux qui savent les remuer, esclaves des événements qui agissent sur nous et nous donnent différentes impressions. Ainsi l'homme dit indépendant devient, dans sa faiblesse, le jouet de toutes les créatures et de toutes ses propres sensations.

La liberté est donnée à l'homme par son Créateur; l'indépendance est contre nature, elle est destructive de tous les principes de la foi chrétienne. La tendance violente vers l'indépendance de l'intelligence a produit le protestantisme et le philosophisme moderne. La tendance vers l'indépendance de la volonté, à un degré violent, a produit l'affreux égoïsme du siècle dernier, et elle mène droit à la barbarie, à la sauvagerie, à la destruction de la société humaine. Si tous les hommes sur la terre avaient cet entraînement vers l'indépendance de l'intelligence et de la volonté, seulement au degré où il se manifeste dans votre âme, la société ne

pourrait plus subsister, et avant cinquante ans nous serions arrivés à l'état de barbarie !

Voyez ce qui se passe en France : tout le monde veut la liberté, et c'est un bien ; mais il y a une poignée d'hommes qui veulent être indépendants, et ils bouleversent tout le pays ! S'ils étaient les maîtres, la France serait inondée de sang.

Quant au principe religieux, il ne peut exister avec cet esprit d'indépendance tel que vous le comprenez ; le christianisme serait détruit de fond en comble. Je crois que votre mal est que vous n'avez pas assez bien saisi la différence entre la liberté et l'indépendance. La liberté est calme et l'indépendance turbulente, elle ne peut souffrir aucune barrière ou limite. Le christianisme est venu apporter la liberté au monde, et en même temps il est venu faire une guerre à mort à l'indépendance, à laquelle il oppose toute la puissance de ses dogmes et toute l'essence de sa morale.

Pour détruire avec plus d'efficacité cette indépendance, ou plutôt cette tendance que la mauvaise nature nous donne vers l'indépendance, des hommes animés de l'Esprit de Dieu et pénétrés du principe religieux ont établi, dès l'origine de l'Eglise, la vie de communauté, la vie de religion, dans laquelle des mesures rigoureuses sont prises pour arrêter, dompter dans notre nature cet esprit d'insubordination. Ces institutions, les unes plus rigoureuses, les autres moins, ont obtenu toute l'approbation de l'Église et ne peuvent être répréhensibles sous ce point de vue. Les blâmer sous ce rapport, ce serait blâmer l'Eglise qui les approuve, ce serait blâmer le principe fonda-

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mental du christianisme, qu'elles ne font qu'appliquer avec une sévérité plus grande et à un degré plus éminent. Cette sévérité et ce degré éminent du principe religieux contre l'indépendance telle que je l'entends dans cette lettre, sont sans contredit une perfection, quand ils sont appliqués et acceptés de plein gré, avec connaissance de cause, librement et volontairement, pour l'amour de Dieu.

Si, comme vous le savez, dans le siècle où nous vivons, l'application sévère de ce principe religieux contre l'indépendance souffre de graves difficultés ; si les Ordres religieux qui pratiquent ainsi les choses trouvent d'insurmontables oppositions ; s'ils choquent et froissent les idées générales, je crois bien certainement que cela provient, en partie de ces hommes qui se livrent à cette indépendance d'intelligence et de volonté, en partie de la confusion des idées, parce qu'on ne distingue pas entre la liberté et l'indépendance, et en partie des passions qui résultent de l'amour de la libellé illimitée, et sont encore exploitées et excitées contre les corps religieux.

Pour en venir aux conclusions pratiques, d'après ces principes incontestables pour tout catholique, voici ce que mon affection sincère et cordiale, qui vous est bien connue, doit vous faire observer :

i° Je crois que vous avez exagéré le principe de la liberté de l'homme, soit par suite de cet entraînement dont je vous ai parlé plus haut, soit par suite de différents froissements et d'une certaine effervescence de l'imagination, qui a pris feu à la première lueur d'un ordre d'idées auxquelles vous étiez aupa-

ravant étranger. Cette exagération de principe vous a amené à confondre la liberté avec cette indépendance dont je vous ai expliqué plus haut la nature, la source et les effets.

i° A la suite de cette espèce de transformation subite opérée en vous, l'amour-propre, qui ne meurt pas en nous, s'est éveillé, a pris un certain degré de force, et, joint à votre grande sensibilité et impressionnabilité, a produit un effet d'exaltation ou d'excitation dans l'imagination, selon qu'il arrive toujours dans ces cas. Comme cette excitation a pour objet une idée d'opposition, il en résulte qu'elle doit être et est réellement irritante. Il suit de là que toutes les idées, qui viennent par saillies à l'imagination, excitent toujours chez vous des irritations contre les principes, les personnes ou les choses. Vous êtes plus porté au jugement, à la condamnation, et à la répulsion, qu'à un sentiment de pacification, de douceur, de modération et d'affection. Cette disposition de l'âme n'est pas chrétienne, car le sentiment chrétien est essentiellement charité, et, par conséquent, paix, douceur, conciliation, affection.

Réfléchissez bien à cette observation ; vous apprendrez ainsi à sonder la nature du sentiment qui remplit le fond de votre àme. Cette excitation doit la mettre dans de grandes peines et y produire des ébranlements profondément douloureux.

3° Par suite de cette confusion d'idées et de cette excitation irritante, vous entrez dans une voie pleine de périls pour votre àme et pleine de rigueur envers les autres.

Je dis pleine de dangers pour vous, car, quoique

en réalité vous ne soyez entré qu'à demi et avec certaines réserves dans cette disposition d'indépendance que je vous ai signalée, il n'est cependant pas moins certain que la voie où vous tendez à vous engager est au moins en dehors de la perfection de la foi pour Faction de l'intelligence, et en dehors de la charité pour l'action du cœur. De plus, toute la puissance de l'orgueil, si malheureusement enraciné en nous tous, est mise en jeu, et elle mène plus ou moins à l'égoïsme intellectuel et moral.

Je dis aussi : pleine de rigueur pour les autres. Si vous examinez bien, vous verrez, en effet, que vous êtes dur pour ceux qui ne sont pas de votre avis ; cette dureté doit même aller jusqu'à la haine et à l'intolérance dans certains cas et par rapport à certaines personnes. Prenez pour point de départ, pour principe fondamental de votre conduite, l'esprit chrétien, le saint Évangile, et vous verrez que ces sortes de phénomènes ne se produiront plus dans votre àme.

Un autre moyen à prendre, c'est d'établir, comme principe d'action, votre cœur et non votre esprit : l'impulsion première pour l'action doit venir du cœur, l'intelligence n'a qu'à diriger ensuite ce mouvement.

4° Pour en venir à une pratique plus spéciale et plus déterminée, je vous donnerai les conseils suivants :

Défiez-vous du mouvement qui vous agite, ne jugez pas, n'agissez jamais sous l'empire de cette agitation ou exaltation, ni d'après des sentiments âpres, durs, irritants, d'après des pensées qui révè-

lent la présence d'une disposition d'amour-propre. Fortifiez en vous le principe de la foi, de l'humilité, de la charité. A quoi vous servira-t-il d'avoir acquis cette indépendance, supposé qu'elle soit bonne, excellente même, si vous y perdez l'humilité et la charité ? En faisant cette conquête, vous acquerrez un objet naturel et humain. Admettons que ce soit une perfection, ce ne sera jamais qu'une perfection humaine ; et quel profit d'acquérir une perfection humaine, en perdant la perfection surnaturelle de la foi, qui seule est stable et solide?

Il est certain, abstraction faite du mal inhérent à cette idée d'indépendance, il est certain, dis-je, que votre âme, étant trop préoccupée de cet objet, perd de vue sa perfection surnaturelle et la pratique des vertus qu'elle comporte.

Ne vous préoccupez donc plus de cette idée ; vous n'avez pas à craindre désormais de retomber dans une grande sujétion, une trop grande dépendance d'esprit, de volonté, qui puisse nuire à votre ministère. Laissez donc cette pensée, et occupez-vous tout entier à acquérir les vertus essentielles du Christianisme et du Sacerdoce.

Ayez l'esprit et le cœur libres, avec calme, douceur et charité ; jugez des personnes et des choses avec ce calme, cette douceur et cette charité ; soyez indépendant de toute passion, de toute impression, de toute influence d'amour-propre, de tout intérêt propre, de toute action de l'imagination ; mais soumettez votre âme à la volonté divine, quelle qu'elle soit, quelque pénible qu'elle vous puisse être ; assujettissez-vous à l'influence des vertus chrétiennes et

sacerdotales, à l'humilité, à l'abnégation, aux exigences de vos rapports avec les hommes. Soyez condescendant avec tous ; si les autres sont obligés d'avoir de la condescendance avec vous, c'est que vous êtes le plus faible, et ce sont eux qui sont libres ; si c'est vous qui condescendez, c'est vous qui êtes libre et fort. Enfin ne soyez pas intolérant ; c'est à chacun de répondre devant Dieu de ses actes.

A Dieu, mon bien cher ami ; vous voyez combien je dois vous aimer, et combien ma confiance doit être grande en vous, pour que je vous dise tout cela avec tant de franchise.

Sévère réprimande à un missionnaire qui avait manqué gravement au respect dû aux supérieurs.

La lettre qui suit, adressée à un missionnaire d'Afrique, est un nouvel exemple de la vigueur avec laquelle le Vénérable Père savait, quand il le fallait, rappeler au devoir ceux qui s'en écartaient gravement. Elle est datée du n mai i85i, quelques mois seulement avant la mort du serviteur de Dieu.

Mon bien cher frère, votre lettre du mois de juillet m'a causé une affliction bien profonde. Je pouvais espérer que vous la feriez suivre d'une autre qui m'apprendrait que vous aviez écrit ces choses, aussi mauvaises que fausses, dans un moment de vivacité et de mauvaise humeur, et alors j'aurais pu vous donner quelques bons conseils.

Ayant attendu vainement sept ou huit mois, je me

vois dans la nécessité de vous répondre. J'ai sur le cœur un poids de douleurs et d'inquiétudes pour le salut de votre âme ! Le seul espoir qui me reste, c'est que votre lettre une fois partie et votre imagination déchargée, vous en aurez oublié le contenu, dont je vous envoie la copie, afin que vous puissiez comprendre que vous avez mal fait, et que vous vous teniez de plus en plus sur vos gardes contre la violence de votre esprit et la raideur de votre caractère.

Gomment comprendre que, avec la foi que vous avez, et vous trouvant toujours dans le danger, au moins à un certain point, vous vous livriez à de si mauvais sentiments, à des sentiments si contraires, non seulement à l'esprit de Notre-Seigneur Jésus- Christ, mais aux premières notions de la religion ? Supposé même que tout ce que vous dites soit vrai, un cœur chrétien peut-il se laisser aller à cette indi gnation orgueilleuse que respire votre lettre ? Mais que dire alors d'un cœur religieux, d'un cœur sacerdotal ? Et cela quand il s'agit de ses supérieurs, et quand on s'adresse à eux pour exprimer sa pensée !

Les choses que vous voyez si noires et si affreuses sont cependant bien simples et en tout conformes à nos Règles et à l'esprit de l'Évangile. Je ne veux pas vous en donner l'explication, parce que je | préfère qu'elle vous soit donnée par votre supérieur lui-même.

Mais d'où vient que, sans connaître le fond des choses dont vous parlez, vous les voyez si sombres ? C'est que votre cœur était alors en trop mauvais état et radicalement opposé à la charité et à l'humilité. Et vous êtes un missionnaire de Jésus-Christ ?

Et vous prétendez vous sacrifier à sa gloire? Si ces dispositions vous étaient survenues à l'occasion de ce qui fait le sujet de votre lettre, je m'en consolerais, dans l'espoir que ce n'aurait été qu'un mouvement passager tenant à un malentendu, mais je vois que ces sentiments étaient dans votre cœur avant de quitter l'Europe. Vous allez annoncer l'Évangile aux infidèles. l'Évangile de la paix et de l'amour, et vous y allez avec un cœur ulcéré ! Pensez-vous que les apôtres étaient ainsi disposés quand ils se dispersèrent, après avoir reçu le Saint-Esprit ?

Vous avez jugé rigoureusement et condamné vos supérieurs. Croyez-vous que cela soit conforme au saint Évangile que vous devez prêcher, à l'esprit de Jésus-Christ, aux moindres notions du Christianisme ? Et pourquoi les avez-vous ainsi jugés, condamnés? Si vous examinez bien, vous verrez que c'est plus parce que votre orgueil a été froissé que parce qu'ils avaient les torts que vous leur croyez.

Mais une chose m'inquiète encore. Je crains bien que, cédant à la tentation du démon, vous n'ayez communiqué aux autres les mauvais jugements que vous avez portés vous-même. Vous auriez ainsiajouté le scandale à la faute contre la justice, la charité et la religion. Rappelez-vous ce que le Sauveur a dit de ceux qui jugent et qui condamnent : et encore ne parle-t-il pas de ceux qui jugent et qui condamnent leurs supérieurs. Jugeons-nous nous-mêmes au lieu de juger nos supérieurs. Rappelez-vous ce qu'il a dit de ceux qui scandalisent. Nous avons déjà assez de porter nos propres fautes, nos épaules sont trop faibles pour prendre encore

celles des autres. G est une meule de moulin que nous suspendons à notre cou, et nous nous submergeons avec elle, non dans l'eau, mais dans la malice du démon.

Ces sortes de scandales donnés dans une communauté sont infiniment plus graves que dans le inonde. Ils mettent l'inquiétude dans les esprits, le désordre dans la famille, la défiance envers les supérieurs, ils arrêtent le cours des grâces divines et éloignent la bénédiction de Dieu des œuvres dont on est chargé ; en un mot, ils mettent la désorganisation partout et donnent gain de cause au démon contre les serviteurs de Dieu. Le Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ ne peut que réprouver et maudire un cœur qui sème la zizanie parmi ses serviteurs, parce que ce cœur ruine toute l'œuvre de sa grâce et de sa miséricorde.

Je vous en conjure, par tout ce que vous avez de foi et de désir de plaire à Dieu, rentrez dans le fond de votre âme, et arrachez jusqu'à la dernière racine le mal qui s'y"trouve. Apprenez de notre bon Maître à être"doux et humble de cœur, deux points essentiels auxquels vous avez manqué. Ne vous irritez pas du langage sévère avec lequel je vous parle, écoutez cette parole avec humilité, et gardez-vous bien d'attribuer les torts aux autres : tout le mal est dans votre cœur. Évitez de faire comme ceux à qui Notre-Seigneur disait qu'ils voient une paille dans l'œil d'autrui et ne s'aperçoivent pas de la poutre qui est dans le leur. Soyez assuré que les directeurs qui vous paraissent si répréhensibles n'ont pas fait des choses aussi opposées à l'Évangile que la dispo-

sition à laquelle vous vous êtes laissé aller pendant un temps aussi considérable.

Je suis persuadé que le cœur vous saignerait de douleur, s'il plaisait à Dieu de vous faire voir au clair, par la lumière divine, toute cette conduite de vos anciens directeurs que vous trouvez si indignes, parce que vous les voyez seulement par les yeux de la passion, de l' amour-propre froissé. Ne vous découragez pas si vous obtenez la grâce de voir le mal que vous avez fait. Que ce soit au contraire pour vous une raison d'être plus fidèle ! J'en ai la confiance, et je ne cesserai de prier pour cela.

Votre tout pauvre et affligé serviteur.

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