MINISTERE SACERDOTAL
Comment les prêtres appliqués au saint ministère doivent travailler à leur sanctification personnelle et s'acquitter de leurs diverses fonctions.
Avant d'entrer au noviciat de la Neuville, le P. Tisserand remplit pendant quelque temps les fonctions de vicaire à Saint-Ambroise, à Paris. Le 16 juin 18/J2, le Vénérable Père lui adressa une longue lettre qui contient de précieux conseils. Ces conseils sont fort pratiques pour les membres de la Congrégation appliqués au saint ministère.
Vous me demandez ce qui doit faire le fond de votre règlement dans le ministère de la paroisse à laquelle vous êtes attaché. Vous avez à pourvoir à deux choses : à votre sanctification et à celle des âmes auprès desquelles vous êtes placé pour leur salut. L'une de ces choses dépend de l'autre. Il ne vous est pas possible de vous sanctifier sans travailler de toutes vos forces au salut des âmes qui vous sont confiées ; et il ne vous est guère possible de sanctifier ces âmes en vous négligeant vousmême.
Cette réflexion est bien importante ; car souvent des prêtres ne pensent qu'à leur propre sanctification, et les âmes sont un peu négligées ; ils ont plus de zèle pour la vertu de recueillement et les autres
vertus qui tendent à la propre sanctification, qu'ils n'en ont pour le salut des âmes. C'est une grande faute. Une ibis qu'on est prêtre, on ne s'appartient plus ; on appartient aux âmes, d'après la divine Volonté, qui nous emploie auprès d'elles selon son bon plaisir.
D'autres, au contraire, sous le prétexte du zèle pour les âmes, sont tout entiers à leur ministère, sans s'occuper de leur propre sanctification, qui en souffre. Ils l'ont encore plus mal que les premiers. Ils doivent d'abord procurer la gloire de Dieu dans leur propre âme. De plus, s'ils sont saints, ils sauveront bien plus d'âmes, et avec beaucoup moins de mouvement. Il faut donc faire l'un et ne pas omettre l'autre.
Pour ce qui regarde votre propre sanctification, prenez vos mesures pour être fidèle à tous vos exercices de piété : l'oraison, l'examen, la lecture spirituelle, avec le recueillement habituel. Sauf quelques exceptions très rares, vous devez être exact. Vos dévotions, celles du très saint Sacrement et de la très sainte Vierge, sont les dévotions essentielles d'un prêtre. Si vous êtes touché d'une autre dévotion, suivez-la tant qu'elle vous touche, mais pour les deux premières prescrivez-vous des exercices réguliers, comme des visites, chapelets, etc. Prenez des mesures contre le relâchement ; peu à peu on cède, et toujours pour de bonnes raisons qui, cependant, ne le sont pas autant qu'on pense. On finit par se trouver tout autre qu'on était.
Fréquentez peu de monde, mais occupez-vous de vos affaires. Vous n'avez pas de temps à perdre, et
vous verrez qu'à peine en aurez-vous assez pour remplir vos devoirs ordinaires. Rendez peu de visites aux confrères. Si vous en trouvez de fervents, soyez réservé dans les premières liaisons, jusqu'à ce que vous connaissiez au juste quelles sont leurs idées sur la piété et sur la manière d'exercer les saintes fonctions. Ne vous familiarisez avec personne ; ne vous liez d'intimité qu'avec des âmes ferventes ; et pour cela, ne vous pressez ,pas, sondez le terrain, étaliez pas à pas. Soyez doux et prévenant envers tous ; ayez une grande déférence pour tous, sans affectation, mais seulement autant qu'il convient et de manière que cela fasse plaisir ; soyez humble, sans épanchement, et avec une telle réserve intérieure, que vous ne disiez que ce qu'il est convenable et prudent de dire. Je dis prudent selon Dieu. Évitez la faiblesse ; tenez à vos résolutions et ne cédez pas quand il y va de l'intérêt de Dieu et du salut de votre âme ; mais que cela se fasse avec douceur et modestie, sans raideur, sans apprêt, sans trouble. Ayez l'esprit libre avec tout le monde ; évitez la timidité sans perdre la modestie. Pour le second point, le salut des âmes, il faut être rempli de zèle, mais d'un zèle plein d'amour et de ferveur. Cependant le zèle ne doit pas vous mettre dans une agitation et une activité qui vous jette sans cesse dans le trouble et le désordre. Pour preuve d'un zèle vrai et bon, il faut que vous trouviez plus de ferveur intérieure, plus de recueillement et de désir de plaire à Dieu, en vous livrant aux œuvres que vous entreprenez, que si vous ne les faisiez pas. Ainsi, pour la prédication, si elle
est faite selon la véritable règle du zèle apostolique, il faut que vous soyez plus rempli de Dieu après qu'avant. Si elle ne part pas du mouvement du vrai zèle, vous serez plus rempli de vous-même, plus préoccupé de ce que diront ou penseront les hommes, qu'occupé de Dieu. Dans le vrai zèle, on est dans une grande suavité pendant et après Faction ; dans le zèle défectueux, au contraire, on est agité pendant l'action et agité après. Ayez donc un zèle fort, saint, pur, humble, fervent, et animé du pur amour de Dieu, du désir de sa grande gloire et d'un véritable esprit intérieur.
Pour l'exercice du zèle, il faut s'acquitter dignement des fonctions divines du sacerdoce. Un grand respect, un grand recueillement et un grand esprit de foi dans la distribution des sacrements et au très saint sacrifice de la Messe.
La prédication doit être apostolique, sur le modèle de celle du divin Maître et de saint Paul. Ne parlez pas pour prêcher, mais pour sanctifier les âmes. Ceux qui prêchent pour prêcher sont contents quand leurs sermons sont faits, et encore plus quand ils sont débités ; ils pensent plus à la manière de s'y prendre pour réunir les idées et arranger des phrases, qu'à dire des choses qui puissent produire cette sanctification que vous désirez.
Ne cherchez pas à faire de beaux sermons, mais des sermons apostoliques. Conservez le recueillement en apprenant votre sermon. Donnez-le dans le même esprit que vous l'avez préparé. Faites une demi-heure d'oraison avant de monter en chaire. Quand vous y êtes, faites abstraction de toutes les
créatures ; regardez-vous comme un envoyé de Dieu pour annoncer sa sainte volonté aux hommes, et comme un représentant de Jésus-Christ. Représentez-le dignement, et non avec crainte et timidité, mais sans amour-propre. Annoncez la parole de Dieu avec ferveur, et soyez disposé à vous sacrifier pour les divines vérités que vous allez prêcher. Ne déclamez pas, mais parlez comme dans une bonne conversation. Ne vous dites pas que vous allez prêcher, mais dites-vous que vous êtes au milieu des enfants de Dieu, à qui vous expliquez les volontés de leur Père céleste, et que vous voulez remplir de son amour.
La chose finie, priez Jésus et Marie de bénir les âmes et d'y faire fructifier la petite semence que vous y avez jetée. Examinez dans le recueillement les fautes que vous avez commises, pour vous en corriger. Ensuite, qu'il ne soit plus question de votre sermon ; n'y pensez plus, mais surtout n'en parlez plus, sous quelque prétexte que ce soit.
Le catéchisme se fait selon la même méthode, un peu modifiée. Sachez à qui vous parlez, représentez-vous les petits esprits de ces chers enfants, sentez les choses comme ils les sentent, afin de les leur rendre à leur façon et de les mettre à leur portée. Les qualités principales du catéchisme sont la clarté et la simplicité. Il faut préparer le catéchisme avec soin, mais en esprit d'oraison, afin de parler avec onction. Car il ne suffit pas que les enfants sachent les vérités saintes de la religion, il faut qu'on les leur fasse goûter. Cependant, pas de paroles inutiles ; tout ce qu'on dit doit tendre à leur
expliquer les choses, mais il faut que ces explications quoique simples et uniquement instructives, aient un certain ton de piété. A la fin, faites-leur une toute petite exhortation qui puisse les toucher. Je crois que cet usage de Saint-Sulpice a une grande utilité ; c'est ce qu'on appelle Y homélie, dont le but est de toucher, et non d'instruire. Vous le voyez, il faut que tout se fasse dans l'esprit de Dieu.
Si vous avez de petits enfants, faites-les s'instruire par eux-mêmes ; après la récitation, adressez-leur des questions qui tendent à l'explication, et, lorsqu'ils ne répondent pas, demandez à un autre ; lorsqu'ils répondent à peu près, aidez-les en ajoutant un mot. Si vous leur faites de longues explications, ils ne vous écouteront pas. Il faut les intéresser et les toucher. Leur volonté est bonne et bien droite, leur esprit simple et disposé à prendre tous les plis qu'on veut lui donner; la grâce en eux n'éprouve presque pas d'obstacles, la seule difficulté est l'extrême légèreté, la faiblesse et la mobilité de leur esprit, qu'il faut tâcher de fixer ; si on y parvient, il ne reste plus de difficulté. Il faut les traiter avec bonté, douceur et fermeté, mais en ayant soin que la fermeté ne nuise pas à la douceur. Évitez de vous familiariser avec eux. Inspirez-leur le respect et l'affection. Cependant il ne faut jamais vouloir s attirer leur attachement, mais les porter à aimer Dieu. Cette règle, faire aimer Dieu et non pas soi-même, doit être appliquée par tous et pour tous.
Pour la confession, j'ai peu de choses à vous dire. Soyez toujours uni à Notre-Seigneur, et mettez votre confiance en lui. Traitez les pécheurs avec la plus
grande douceur et la plus grande tendresse. Jamais de dureté ni de raideur. Faites sentir le mal qu'ils ont fait, sans les blesser, mais toujours avec suavité ; ne reprenez presque jamais avec sévérité. Priez Dieu, ayez recours à Marie, pour qu'ils touchent les cœurs des pécheurs. Ne professez pas une doctrine sévère. Je ne suis pas théologien, et ne devrais pas vous parler de cela. J'ose cependant vous assurer que les principes sévères sont ruineux pour les âmes. Suivez hardiment saint Liguori.
Avec les gens du monde, surtout du véritable monde, soyez simple, doux, prévenant, modeste, sans jamais adopter leurs manières ni leurs usages. Faites-vous tout à tous, en usant de condescendance avec eux, autantj qu'il vous sera possible. Mettez-vous à leur portée, mais ne déviez pas de l'esprit et de la vie évangéliques que les prêtres doivent garder, et évitez toutes les manières qui ont un air et un goût de vanité et d'esprit du monde : ce n'est pas en cela qu'il faut se faire tout à tous.
Avec les personnes de différent sexe, soyez extrêmement réservé ; usez d'une plus grande modestie encore qu'avec tous les autres ; n'épanchez pas votre cœur, parlez avec elies de ce qui peut être utile à leur salut, mais jamais ou très rarement de choses indifférentes. Pas de conversations qui renferment une certaine familiarité. Quelle que soit l'habitude que vous aurez de parler à ces personnes, il faut que vos rapports et vos conversations aient à peu près la même réserve que la première fois que vous avez parlé avec elles. Ne leur dites jamais de choses plaisantes ou qui portent à rire
fortement. Soyez grave aussi dans vos rapports, sans cependant vous laisser aller à l'excès.
Ne les traitez pas non plus brusquement, ne leur parlez pas sèchement, n'agissez pas envers elles avec une certaine indifférence, n'ayez pas l'air de faire peu de cas d'elles. Par ces manières, vous les éloigneriez de Dieu. Vous vous devez à leurs âmes aussi bien qu'aux autres ; il faut donc avoir avec elles toute la douceur, la charité et la bénignité que Jésus eut avec sainte Madeleine et avec la Samaritaine ; traitez-les selon le besoin de leur faiblesse et des défauts que vous remarquez en elles.
Ne manifestez jamais d'intérêt à leur personne en tant que telle, à cause de leurs manières, de leur caractère et de leurs autres bonnes qualités, ce qui serait toujours dangereux ; mais que l'intérêt se porte, en général, sur leur âme. Si vous en trouvez de pieuses, de saintes, prenez plus garde à vous que jamais. On commence par estimer leur vertu, ensuite on aime la grâce divine qui est en elles, puis on se plaît à considérer leurs belles qualités spirituelles ; on descend peu à peu au caractère et à l'agrément de l'esprit, des manières ; le cœur finit par être pris d'une affection humaine qui peut même dégénérer en passion. Tenez votre âme pure et votre cœur libre, afin que Jésus seul soit le moteur de tous vos mouvements.
De la prédication.
Au sujet de la prédication, le Vénérable Père donnait au P. Le Vavasseur les avis suivants :
Pour ce qui regarde la prédication, je suis bien de votre avis : il faut prêcher simplement. Viser à faire de l'effet ne sert pas beaucoup à établir la grâce de Dieu dans les âmes, et ce n'est pas là faire un sermon apostolique. Tout ce que cela produit, c'est de mettre la sensibilité en mouvement, d'amuser l'esprit à des choses qui lui plaisent en le frappant, et de faire donner des louanges au prédicateur.
Il faut cependant éclairer et émouvoir, mais sans recherche. Des vérités simples et faciles à concevoir, énoncées clairement et fortement, par le sentiment vif et fort qu'on en a, font une impression solide; l'effet se produit sans qu'on y pense, lorsqu'on se pénètre bien de l'esprit de zèle et de charité pour les âmes, et qu'on désire ardemment leur faire comprendre ces vérités et les y faire adhérer pratiquement. On cherche à faire de l'effet en général, et non par telle ou telle période, mais un effet saint et surnaturel, en imprimant la grâce dans tous les cœurs. Pour produire cet effet, il suffît de faire ses sermons avec une grande simplicité, mais avec ferveur et avec zèle. (Lettre du 18 avril 1842.)
Administration du sacrement de Pénitence.
Au saint tribunal de la Pénitence, c'est la compassion et la miséricorde que le Vénérable Père recommande surtout. 11 écrivait au P. Bouchet en 1849 :
Au saint tribunal, soyez plutôt large que sévère, sans sortir cependant des principes de la théologie ; ces principes, rendez-les, dans l'application, doux et faciles. S'il vous arrive de vous tromper, il vaut mieux que ce soit par excès de bonté et de charité que par sévérité ; les pénitents, au moins généralement, n'éprouveront aucun dommage. On perd beaucoup d'âmes par la sévérité, et l'on en sauve beaucoup par la douceur.
N'ayez jamais ni peine ni inquiétude, s'il vous arrive de donner comme sûre une décision douteuse, ou même fausse ; humiliez-vous alors, mais restez en paix.
En entendant les confessions, ne vous laissez pas aller à des préoccupations, méprisez vos incertitudes, et ne questionnez les pénitents que lorsque vous voyez clairement qu'il faut le faire. Parlez-leur avec douceur, avec onction et assurance, surtout dans les conseils que vous leur donnerez.
Pour la confession des moribonds, le Vénérable Père donnait la direction suivante au P. Lossedat :
Je causerai avec M. N... de votre difficulté touchant le saint ministère ; en attendant, je vous dirai
que vous n'avez qu'à aller avec confiance. Je pense que vous parlez du cas où vous êtes appelé par des malades à l'extrémité, comme cela m'est arrivé à la Neuville, il y a quelques semaines. Ne soyez ni dur ni scrupuleux ; faites-leur faire leur confession le mieux que vous pourrez ; s'ils sont trop faibles pour faire une bonne confession d'eux-mêmes, interrogez-les sur les principaux péchés qui se commettent le plus communément par les personnes de leur condition, et instruisez-les comme vous le pouvez. Le plus important, c'est de leur inspirer la contrition et de bons sentiments, non pas avec de grands sermons, mais en peu de mots.
Ils ne donneront pas toujours de grandes marques de repentir, parce que la maladie les abat. Il faut tout de même leur donner l'absolution et leur administrer ensuite FExtrême-Onction, qui achèvera d'effacer les péchés, car il est impossible qu'on puisse avoir la certitude de leurs dispositions dans cet état d'abattement.
Voilà sans contredit le sentiment de tous les théologiens pratiques, de tous les casuistes, voilà la conduite de tous les bons prêtres ; ne soyez donc pas inquiet. (Lettre du 17 septembre i844-)
Mansuétude envers les pécheurs dans les rapports avec eux.
Ce n'est pas seulement au saint tribunal que le prêtre doit montrer une grande mansuétude envers les pécheurs,
c'est dans toutes ses relations avec eux. Le Vénérable Père le recommandait à ses missionnaires, chaque fois qu'il en avait l'occasion. Le 8 février 1844, il écrivait au P. Le Berre :
Conservez la paix avez le dehors ; agissez avec simplicité envers nos pauvres Européens qui n'ont pas de religion : ayez compassion d'eux et ne leur en voulez pas. S'ils vous contrarient, pardonnez-leur ; s'ils vous traitent avec dureté, parlez-leur avec douceur et bonté ; s'ils vous blâment et vous méprisent, ne soyez pas, pour cela, gêné avec eux.
Mettons-nous bien eu garde contre cet embarras, que l'on éprouve vis-à-vis des hommes du monde animés de ces dispositions, parce qu'il produit une certaine raideur, une certaine timidité qui rend maussade, sournois, guindé, lorsqu'on se trouve avec eux. Cette manière d'être fait un très mauvais effet sur eux et les éloigne de notre sainte religion.
Il faut, en général, ailectionner tous les hommes, quels que soient leurs sentiments sur les principes religieux et sur nous-mêmes. Il faut, de plus, leur laisser toute liberté de penser et d'agir comme ils voudront. Si on pouvait forcer les consciences à être pures, les volontés à être bonnes, les esprits à croire nos vérités, il faudrait évidemment le faire ; la charité envers les hommes nous en ferait un devoir. Mais jamais homme au monde ne sera capable de forcer, en la moindre des choses, ni les consciences, ni les volontés, ni les intelligences de ses semblables. Dieu n'a pas voulu le faire ; pourquoi voudrions-nous le faire ?
Puis donc que Dieu laisse à ces hommes la liberté de le méconnaître et d'agir contre lui, nous ne
devons pas vouloir les forcer ni nous irriter contre eux. Bien au contraire, si nous avons de la peine, non contre eux, mais pour eux, de les voir si mal disposés, par suite de cette peine, nous nous efforcerons de les affectionner, d'être libres et ouverts avec eux, de leur parler des choses qui leur plaisent, de tâcher de gagner leur amitié, en leur faisant toujours bonne mine.
Le 4 mai 1845, le P. Bessieux recevait des recommandations analogues :
Dites-moi quelle est votre position au milieu des Européens, quels sont vos rapports avec les agents du Pouvoir. N'êtes-vous pas peut-être un peu trop sévère, trop tenace ? Ne manquez-vous pas de mettre les formes convenables dans les relations avec eux ?
Usez toujours de douceur, de charité, de condescendance avec tout le monde ; agissez avec politesse, avec bienveillance, avec prévenance. Vous verriez commettre des péchés graves, et vous vous fâcheriez ? Gela ne serait pas très bien. Imitez notre bon Maître, qui était si doux envers les pécheurs ! Faitesvous tout à tous, et supportez les défauts de chacun, sans aigreur et sans raideur. Vous savez que c'est une règle générale que tous nos missionnaires doivent observer, et qu'ils observent en effet, par la miséricorde de Dieu. Faites- vous aux mœurs et aux habitudes reçues, et ne cherchez pas à ce que l'on se range selon vos goûts et vos habitudes.
Ceux qui sont en rapport de salut avec les hommes doivent savoir se plier à tout ; sans cela ils se brisent ou ils brisent les autres. Vous savez que votre caractère est un peu difficile par rapport à ces choses. Priez la charité divine de se communiquer à votre âme, afin de réformer ce qu'il y a de défectueux en vous, et que votre caractère ne nuise pas au bien de nos pauvres Noirs, par les oppositions qu'il susciterait.
Soyez bien avec les autorités : c'est la volonté de Dieu, et le bien des âmes l'exige. Favorisez leurs desseins, prêtez-leur votre concours, tant qu'ils restent dans les bornes de la justice et la vérité, et qu'ils ne sont pas opposés à la propagation de la foi et des bonnes mœurs.
Cependant, ne sortez jamais de la sphère d'un ministre du saint Évangile. Il ne faut pas que les peuples considèrent en vous l'agent politique d'un gouvernement ; mais qu'on ne voie en vous que le prêtre du Très-Haut et le docteur de la Vérité.
Une année plus tard, au mois de mai 1846, le Vénérable Père écrivait encore au P. Warlop :
Prenez garde de vous irriter contre les Européens, qui gâtent ces pauvres sauvages, et qui mettent de si grands obstacles au bien ! Ne vous étonnez de rien, patientez, et, avec le temps, la patience et la prière, vous surmonterez toutes les difficultés. Ce sont les trois armes du missionnaire, armes défensives et offensives.
Vous m'avez dit dans une de vos lettres que M. N... n'a pas des intentions pures, que c'est l'ambition et le désir de l'avancement qui le font agir. Vous trouverez cela bien souvent dans le fonctionnaire ; cependant, il serait possible qu'il veuille le bien tout de même. Il faut prendre garde dans ces cas de ne rien laisser paraître et de ne pas montrer votre sentiment, de peur que cela ne lui soit rapporté. Gomme c'est un homme capable, qu'il est bien connu sur ces côtes, et habitué d'y commander, il est important de conserver sa bienveillance.
Vous trouverez bien d'autres misères parmi nos compatriotes. Soyez prudent et réservé à leur égard ; vous ne sauriez croire combien ces hommes impies sont terribles, s'ils prennent les missionnaires en grippe. Ils feraient tout leur possible pour nuire au bien.