DIRECTION DES MISSIONS
Encouragements aux missionnaires visités par Tépreuve ; projets pour l'organisation des Missions.
Dans les conseils que le Vénérable Père donna à ses enfants sur la direction des Missions, on remarquera qu'il savait s'accommoder aux circonstances et qu'il n'hésitait pas à sacriiier un premier plan, à modifier une première manière de voir, quand l'ensemble des faits indiquait qu'il y avait lieu de ne plus s'y tenir.
Voici d'abord les deux lettres qu'il adressa aux survivants du premier groupe de missionnaires partis, avec Mgr Baron, pour le continent africain. Quand il les écrivit, il ne connaissait la mort que de deux Pères et d'un Frère.
La première est datée du 26 juin 1844 :
Mes très chers confrères, les malheurs qui vous sont arrivés m'ont donné un désir bien ardent d'être auprès de vous, pour partager vos peines et faire tout ce qui est en moi pour vous consoler. J'y prends une large part, d'autant plus que je suis dans l'incertitude, ne sachant pas si la main de Dieu s'est arrêtée ou si elle nous a frappés de nouveau. Que sa sainte volonté soit faite ! Je me soumets d'avance à tous ses bons plaisirs.
L'épreuve par où la divine bonté nous a fait passer est forte, mais ne vous découragez pas. Il ne
faut pas abandonner tant de millions d'âmes si bien disposées à recevoir la foi. Je suis bien décidé à ne pas les laisser. Cependant, si le pays où vous êtes est si malsain, il ne faut pas lutter contre l'impossible ; ce ne serait pas le moyen de sauver les âmes qui vous attendent. Donc, si vous voyez que la santé des missionnaires ne peut se soutenir, quittez et rendez- vous à Gorée. Là, vous pourrez vous remettre des fatigues et de vos maladies. Les Sœurs de Saint-Joseph vous donneront tous les soins dont elles seront capables. Empruntez sur mon compte quelques milliers de francs, si vous en avez besoin. Le bon Dieu ne me délaissera pas pour cela.
O mes chers confrères, ne vous découragez pas, quelles que soient les pertes que vous auriez faites. Le plan que je me propose est rassurant et fait pour garantir les missionnaires.
Je vous engage à ne pas vous séparer facilement. N'entreprenez pas beaucoup d'endroits à la fois, jusqu'à ce que vous soyez sûrs de vos santés. Restez là tous ensemble ou allez à Gorée ; prenez de bonnes informations sur le Gabon, si vous deviez y aller. Je dis cela dans la supposition que la divine bonté vous eût laissés en nombre suffisant et en assez bonne santé, pour que vous puissiez sagement entreprendre de vous diviser. Vous voyez par là que j'approuve que vous soyez restés ensemble.
Agissez avec mesure et prudence en toute chose. Les commencements sont partout très difficiles, et ils le sont bien davantage dans notre pauvre Mission de la Guinée. La bonté divine nous aidera après nous avoir éprouvés ; mais soyons sages, et, tout en
nous confiant complètement en la divine miséricorde, prenons nos précautions pour réussir. Vous voyez mieux que moi combien la moisson serait abondante si on pouvait y travailler librement. La divine Providence nous conduira. Soyons fermes dans notre résolution, pleins de confiance en Dieu dans l'adversité, forts et courageux à supporter la croix, si lourde et si douloureuse qu'elle soit, désireux d'être tout à Dieu et de nous sacrifier à sa gloire et au salut des âmes ; mais aussi, prudents et sages dans les mesures que nous emploierons pour le succès de nos entreprises.
Je vous engage à être bien unis ; vous savez que l'union entre vous sera votre force et votre consolation. Tenez conseil pour toutes les choses difficiles et importantes. Que personne ne soit tenace à son opinion. Prenez vos résolutions avec paix et modération : la prudence sera toujours en vous si vous agissez ainsi, car l'Esprit de Dieu se trouvé dans le conseil de ceux qui sont unis au nom de Notre- Seigneur. Quand l'esprit d'opposition est là, Notre- Seigneur n'y est plus.
Ne vous tenez pas à la lettre de la règle sur le placement et le déplacement de la communauté. En général, pour toutes choses, agissez selon que vous jugerez convenable. Vous vous trouvez dans une situation exceptionnelle. Quand une fois vous aurez acquis de l'expérience, quand la communauté sera bien assise quelque part, on reprendra la marche ordinaire. Je vous prie seulement de me faire connaître aussitôt les résolutions prises.
Je vais m'occuper plus sérieusement que jamais
du salut de l'Afrique. 11 ne s'agit plus seulement d'y envoyer du monde. Il faut prendre ses mesures pour le succès. Dieu nous aidera, soyez-en assurés. Tenezvous bien vis-à-vis du gouvernement français : il vous sera peut-être aussi d'un certain secours. On se laisse aller facilement à des préventions, d'après ce qui se fait en France ; mais je me suis assuré, non seulement par moi-même, mais aussi par d'autres, que le Ministère de la Marine agit tout à fait diversement.
Nos Messieurs de Bourbon vont bien et réussissent encore mieux. Prenez courage ; bien qu'il voussemble n'avoir rien fait jusqu'à présent, vous avez peut-être fait mille fois plus qu'eux. lia fallu passer par les premières expériences pour sauver ce pays. Nos affaires sont sans doute plus avancées que nous ne croyons. Souvenez-vous que vous jetez les fondements d'une nouvelle et vaste église. Vos peines et vos afflictions ne resteront pas sans récompense.
Le 34 juillet, le Vénérable Père envoyait des explications complémentaires.
Je vous envoie aujourd'hui une feuille explicative, pour suppléer à ce qui a pu manquer dans la précédente.
' Ne craignez pas d'emprunter sur mon compte si vous devez aller à Gorée, et si la chose est nécessaire. Nos besoins sont très grands ici, nous avons juste et bien juste ce qu'il nous faut, mais la Provi-
dence ne nous abandonnera pas. J'aime mieux souffrir quelque chose pour votre soulagement que de vous laisser dans la peine et dans le besoin ; vos santés nous paraissent maintenant plus précieuses que jamais.
Je vous avoue que mon âme est profondément émue toutes les fois que je pense à vous. Nous vous regardons comme des vrais confesseurs de la foi, et j'espère que vous participerez à la récompense des martyrs. Je ne saurais vous exprimer tout ce qui se passe dans mon âme. Mon affection pour vous tous a augmenté au centuple, je m'attendris sur vos peines, et je bénis Dieu qui a daigné vous les envoyer ; j'ai compassion de vous, et je me réjouis de vos afflictions ; je suis triste et accablé, et, en même temps, subitement, je suis dans la joie de mon cœur, dans la paix; je prie pour vous, et je rends des actions de grâce de tout ce qui vous arrive. Oli ! soyez bons et fidèles, aimez Dieu, sacrifîez-vous à sa gloire, aimez-vous les uns les autres, ayez la paix et l'union de Dieu parmi vous, soyez humbles et obéissants. Les bénédictions de Dieu suivront vos croix.
Quels que soient ces sentiments variés, je m'occuperai toujours sérieusement de prendre les moyens les plus efficaces pour pourvoir à votre bienêtre, et vous mettre à même de conserver la vie et la santé, et de travailler avec avantage à la gloire du souverain Maître.
Mon plan est très simple : c'est d'établir une communauté dans un endroit dont la salubrité est reconnue, autant qu'elle peut exister sous les tropiques.
Là, nous enverrons nos missionnaires ; ce sera comme le quartier général. C'est de là qu'ils partiront dans certaines saisons favorables de l'année, parcourront les côtes, s'arrêteront un temps suffisant pour évangéliser les pauvres Noirs et les instruire. Plus tard, ceux des missionnaires dans lesquels on aura reconnu un tempérament fait à l'Afrique pourront rester stationnaires dans les pays les plus importants. Quand on aura acquis un peu d'expérience, on cherchera un autre territoire, s'il s'en trouve, où la santé serait en assurance, pour y établir une seconde communauté. J'ai pensé aussi que, si on se portait de suite à l'intérieur des terres, il y aurait peut-être moins à risquer ; peut-être l'intérieur n'est-il pas si malsain. En attendant qu'on ait acquis toute l'expérience nécessaire, on pourrait évangéliser les parties environnantes. Il y aura de l'ouvrage.
Je crois de plus en plus qu'il faut décidément embrasser tous les moyens possibles pour former un clergé indigène. Outre que nous n'aurons jamais .assez de prêtres européens pour évangéliser ces vastes contrées, une fois qu'on aura des prêtres noirs, on pourra entreprendre les pays les plus malsains, et par là secourir les endroits les plus importants. Nos missionnaires parcourront les côtes, pour soutenir ces prêtres noirs.
J'espère que la Propagation de la Foi nous soutiendra, ainsi que le Gouvernement français, car il y va de son intérêt. Voilà pourquoi, chers confrères, vous voyez qu'il faut vous tenir sur vos gardes, et ne pas manifester tant de défiance ; car réellement,
jusqu'à présent, je suis persuadé qu'il y aura à gagner pour le salut des âmes, et que réellement il y aura concours de la part du Gouvernement. C'est une chose reconnue parmi tous les hommes pieux qui ont des rapports avec les Ministères, que celui de la Marine est bien disposé en faveur de la religion. Je sais bien qu'il arrivera des circonstances où la politique s'opposera à nos desseins ; mais que faire à cela ? Il faut céder alors plutôt que de perdre davantage. Il est de fait que, dans les autres Missions, le Gouvernement aide. Il se trouve ensuite des anicroches, des antipathies, des résistances d'employés subalternes. Prenez cela avec douceur et patience, vous verrez que tout tournera à la gloire de Dieu.
Notre Règle est opposée aux petits séminaires, mais il est évident que nous sommes obligés d'en venir là. D'abord nous n'aurons jamais assez de prêtres européens pour évangéliser ces vastes pays ; et, de plus, nous serions toujours obligés d'abandonner une certaine partie de ces contrées, trop malsaines pour que nos missionnaires puissent y séjourner assez longtemps pour l'instruction des
peuples.
Mon projet serait donc d'établir des petits séminaires en Afrique, et de faire venir les sujets en France pour la philosophie et la théologie, afin de les former un peu à nos mœurs françaises. En les dépaysant, on relèvera davantage leurs âmes, on leur donnera au moins un peu d'énergie, et on pourrait par intervalle en former de solides et capables auxiliaires.
Si nous ne faisions pas l'éducation de ces jeunes Noirs, et qu'ils fussent formés par d'autres que par nous, nos missionnaires n'auraient pas d'influence sur eux ; au contraire, les prêtres noirs auraient de la jalousie et seraient souvent un obstacle au bien. J'ai donc cru que l'idée que nous avions tout d'abord de ne pas nous charger de l'éducation première des Noirs, ne pouvait être suivie. Je vous ai proposé la question dans une de mes lettres pour avoir votre avis sur le changement à faire. N'ayant pas de réponse, je crois que, d'après l'esprit de la règle, je puis prendre cela sur moi.
Ayons du courage, mes chers confrères, et n'abandonnons point la malheureuse Afrique à cause des difficultés que nous trouvons. Dieu nous aidera ; il faut sauver ce pays à tout prix.
Je supplie mes très chers confrères qui seront nommés supérieurs de ne pas se refuser à cette charge, mais d'accepter simplement. Dans les commencements d'une Mission si difficile, il faut aplanir les difficultés autant que possible. Quand une fois les choses seront solidement établies, on régularisera tout et on suivra la marche ordinaire.
Adieu, bien chers confrères. Tout à vous dans la charité de Jésus et de Marie.
Règle de conduite donnée à deux missionnaires chargés de commencer une Mission.
La mort si rapide des missionnaires partis en i843 avec Mgr Baron n'avait fait qu'enflammer le zèle du Vénérable
Père pour le salut de l'Afrique. Aussi, dès le i5 mai 1840, les PP. Briot et Arragon s'embarquaient-ils pour Gorée, afin de commencer à nouveau la Mission des Deux-Guinées. Le 8 juin suivant, le Vénérable Père leur adressait, dans la lettre suivante, des avis pleins de sagesse pour la fondation de cette Mission.
Vous allez clone tous deux commencer cette grande et importante Mission. Ne comptez pas sur vos forces, sur votre prudence, sur votre propre action; Dieu seul et Marie, voilà en qui il faut mettre votre confiance.
Attendez-vous à de grandes difficultés, à des retardements dans vos desseins, à des désappointements, à des contradictions de tout genre, à des peines provenant de toutes sortes de personnes, dé toutes sortes de choses, de toutes sortes de circonstances. Ne vous troublez de rien, ne vous laissez abattre par rien. S'il se produisait des conjonctures où tout paraîtrait désespéré, vous ne devriez pas vous décourager. Soyez tranquilles et calmes, humbles et doux, ayez toujours une grande égalité d'âme dans toutes les circonstances où vous vous trouverez, soyez les mêmes dans la prospérité et dans l'adversité, toujours humbles, paisibles et soumis à toutes les divines volontés, rapportant tout à Dieu et attendant tout de sa divine miséricorde.
Ne vous représentez pas les choses imaginairement, mais voyez-les avec calme, considérez-les pratiquement. Ne vous laissez pas éblouir par la vue du grand succès, ne vous laissez pas abattre par une certaine prévision inquiète que vous échouerez. Ne nourrissez pas de vaines espérances, ne vous affli-
gez pas de vaines craintes. Travaillez comme de fidèles ouvriers dans le champ du Seigneur, sans vous flatter et sans vous décourager, ni avant ni après le travail. Que vous ayez du succès ou non, votre récompense sera toujours très grande.
Quand vous devrez entreprendre quelque chose d'important, pesez-le ensemble en la présence de Dieu. Commencez par vous dépouiller de toute prévention favorable ou défavorable. Ne vous laissez pas entraîner à la vivacité, ne précipitez rien, pesez ce que vous devez faire dans l'esprit de foi, tout en faisant usage de votre raison. Mettez votre confiance en Dieu dans vos entreprises, mais ne procédez pas par présomption et par entraînement. Dans vos délibérations, ne suivez pas les sentiments du cœur ; ne soyez pas scrupuleux en craignant de manquer à une bonne inspiration, lorsque votre esprit hésite, parce qu'il entrevoit le contraire de ce sentiment qui le presse. Que votre àme soit toujours guidée par des vues de foi, qu'elle s'appuie toujours sur les principes de l'Évangile ; mais votre esprit ainsi animé doit raisonner les choses, agir mûrement et avec délibération.
Autant que possible, n'agissez dans les affaires importantes que lorsque vous voyez clair; tâchez au moins d'entrevoir les choses avant de les entreprendre. Ne laissez rien au hasard, prévoyez tout; mais, quand vous aurez pris toutes vos mesures, mettez votre confiance en Dieu seul.
Soyez modérés dans l'examen d'une entreprise : ne soyez cependant pas lents et traînants. C'est un grand mal qu'une trop grande hardiesse, mais l'in-
certitude et la timidité dans les décisions en est parfois un plus grand encore. Mettez le temps convenable à cet examen, pesez devant Dieu le pour et le contre, et cela à tête reposée et dans l'unique désir de plaire à Dieu et de procurer sa gloire. La chose bien examinée, prenez hardiment votre parti, mettez-le ensuite à exécution avec grande confiance en Dieu. Lorsque vous n'êtes pas pressés pour une détermination, prenez au long votre temps avant de rien décider. Il n'est pas toutefois nécessaire de faire disparaître toutes les difficultés. Quand vous aurez pris vos mesures pour assurer le succès, laissez toujours quelque chose à la Providence.
Soyez discrets et réservés, sans cependant qu'on s'en aperçoive. Ne faites jamais connaître, avant qu'il soit nécessaire, les projets que vous aurez formés pour la gloire de Dieu. Habituez- vous à ne pas dire tout ce que vous savez. Soyez maîtres de votre esprit, maîtres de votre langue. Ne dites que ce qu'il est utile de dire ; cependant ne soyez pas mystérieux, mais simples et ouverts ; ne faites pas non plus des secrets de choses indifférentes, de bagatelles. Ne découvrez pas facilement aux autres les principes de votre conduite.
Ne soyez pas impatients dans vos entreprises, vous en feriez échouer un grand nombre. Laissez mûrir les choses, et ne cherchez pas à récolter le fruit avant qu'il soit mur ; vous le trouveriez amer et âpre, et vous ne réussiriez pas. Un vrai missionnaire sait aussi bien se tenir en repos lorsque la divine Providence l'y oblige, qu'il sait se livrer au travail dans le moment où la moisson est abondante.
Sachez, en toutes choses, en tous temps et en toutes circonstances, suivre la marche de la divine Providence, la suivre plutôt que la précéder.
Ayez entre vous la paix et la concorde ; ne laites rien sans vous consulter mutuellement. Que votre bonne harmonie paraisse devant tous les hommes et dans toutes les circonstances.
Soyez doux et pacifiques envers tout le monde. Prenez garde d'avoir L'air de vouloir l'emporter sur autrui ; faites en sorte au contraire que les autres soient toujours plus honorés que vous ; prenez garde d'avoir l'air d'empiéter sur les fonctions et les travaux des autres. Soyez modérés dans vos manifestations de zèle devant les hommes. Ne prenez jamais le ton de vouloir tout attirer à vous. Si d'autres font du bien, laissez-les faire, et ne vous chargez que de ce que d'autres ne .ont pas. Quand vous travaillez dans une paroisse, prenez pour vous le travail, et laissez tout l'honneur et tous les avantages au prêtre de cette paroisse.
En tout cela, d'ailleurs, allez-y naturellement et sans affectation.
Pour commencer une œuvre, se tracer un plan, mais savoir le modifier quand l'expérience le demande.
Le 12 février 1847, à l'occasion d'un plan d'action que lui avait proposé le P. Arragon, le Vénérable Père écrivait à ce missionnaire :
Le plan que vous me proposez pour le salut de l'Afrique renferme d'excellentes choses, qui entrent parfaitement dans mes idées ; car celles-ci se sont modifiées sur plusieurs points, depuis que j'ai pu réfléchir pendant longtemps sur cet objet. Je ne veux entrer dans aucun détail ; je vous prie seulement d'une chose et je vous la recommande instamment, c'est de ne pas prendre des idées arrêtées et fixes ; le moment n'est pas arrivé de suivre une marche absolue et invariable.
Ce n'est donc pas du plan général que je parle. Il en faut un, et nous sommes tous d'accord là-dessus ; mais il serait dangereux de se fixer sans retour sur l'exécution de ce plan et sur ses détails. Soyons souples pour le modifier et changer au besoin. L'expérience nous instruira.
Dans les Missions nouvelles, il est important de ne pas aller trop vite, afin de bien asseoir la Mission et d'établir un ordre de choses stable. En cela j'approuve spécialement votre plan, il ne tend pas à aller trop vite, mais à aller solidement. C'est là une chose importante. Ces idées que je vous exprime sont exactement celles de Mgr Truflet.
J'ai été bien content de ce que vous me dites au sujet des écoles, d'autant plus que j'étais un peu inquiet des raisonnements qui sont exposés dans une lettre de M. Bessieux, et que M. Gravière appuyait. Mon avis est qu'abandonner les écoles, c'est détruire l'avenir de la Mission. On pourrait me dire : « Mais plus tard nous les reprendrons ! » Ceci est une erreur. Une Mission mal commencée est difficile à bien continuer. Autant l'œuvre des écoles
est lente et difficile, autant il est important de les entreprendre dès le commencement.
Quant au séminaire des Noirs pour les études théologiques, je trouve qu'il est inutile de s'en occuper en ce moment. Lorsque le temps viendra, nous verrons ce que le bon Dieu nous inspirera. Je vous dirai seulement que déjà nous avons eu des difficultés. Monseigneur serait ou plutôt a été du même avis : il lui répugne de mettre le séminaire en France ou à Rome, et, pour des motifs à peu près semblables, mais un peu plus approfondis, je suis de son avis.
Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse ; si nous avions en France une maison pour former des ouvriers indigènes, de retour dans leur pays natal, ils auraient, ayant été élevés en Europe, plus d'influence que nos prêtres noirs. Enfin ne nous occupons pas en ce moment de cette question ; le temps n'en est pas venu, nous n'avons pas grâce d'état pour la résoudre actuellement.
Je crois que le moment de la Providence n'est pas encore venu. Nous verrons plus tard ce que le bon Dieu demandera de nous à ce sujet, et ce qui sera pour l'utilité de la Mission.
Conseils pour la direction d'une œuvre de jeunes Noirs.
Le P. Chevalier était chargé de la direction des enfants élevés à la Mission de Dakar ; dans une lettre du 23 novembre 1847, Ie Vénérable Père lui traçait la méthode à suivre pour la bonne formation de ces enfants.
Les Noirs, nos pauvres petits enfants, profiteront, j'espère, du régime sous lequel ils vivent. Tâchez surtout de bien cultiver leur caractère, et de faire ressortir et perfectionner ce qui s'y trouve de bon, profitez-en pour les élever, développez ce qu'il peut y avoir d'activité et d'énergie en eux, corrigez ce qu'il y a de défectueux.
Remarquez bien : quand je dis corriger, je n'entends pas que vous les repreniez, que vous les grondiez à tout instant, mais que vous employiez avec sagesse tous les moyens de leur faire passer ce qu'ils peuvent avoir de défectueux, sans les jeter dans d'autres défauts, ce qui arriverait bien souvent si vous corrigiez d'une certaine façon.
J'ai été, du reste, bien content de voir la méthode que vous suivez ; elle cadre parfaitement avec l'idée que je me suis formée du fond du caractère de ces enfants, de leurs besoins, de leurs dispositions, Il me semble qu'il est absolument nécessaire de relever la faiblesse du caractère de ces bonnes âmes, de leur donner un certain ton, de leur faire comprendre qu'ils sont libres, de leur faire sentir la beauté de cette liberté et de cette égalité qu'ils partagent avec tous les enfants de Dieu. Cette idée d'infériorité doit être effacée dans leurs âmes, parce qu'elle augmente en eux la faiblesse du naturel, et les ravale à leurs propres yeux, ce qui est un grand mal.
Quand ils auront senti et compris qu'ils ne sont pas inférieurs, par leur nature, aux Européens ; quand, pratiquement et expérimentalement, ils auront éprouvé dans l'intimité de leurs âmes cette
vérité, il me semble que leur zèle pour le salut et l'avancement de leurs compatriotes devra augmenter. Car, sentant dans leur intérieur que ces compatriotes pourront et devront être ce que sont les Européens, quant à l'élévation d'àme et au développement de l'intelligence, et les voyant dans un profond abaissement, ils ne pourront manquer d'éprouver le désir le plus grand de les en retirer. Si ensuite il se trouve parmi eux un caractère énergique, animé d'un vif sentiment de foi et de générosité, et doué d'un esprit développé, qui pourra calculer le bien qu'il pourra faire ?
C'est une grande œuvre que vous avez en main ; il faut la conduire avec zèle et sagesse. Etudiez bien le caractère, la trempe d'esprit, le fond de la manière d'être des Noirs. Ne vous arrêtez pas au dehors ; il ne peut que tromper celui qui juge superficiellement, et malheureusement il trompe bien du monde. Songez que ce dehors est celui d'hommes abandonnés à tout ce qu'il y a de vicieux dans leur nature, à tout ce que cette nature offre de défectueux sans aucun moyen de répression. Ce dehors est revêtu de toutes les misères de l'humanité. Prenez un pauvre noble tombé dans le dernier degré de la mendicité, lavez sa figure et débarrassez-la de la boue qui la couvre, guérissez les plaies de son corps, rafraîchissez-le, nourrissez-le bien et reAêtezle de beaux habits, vous le trouverez bel homme ; les traits de sa figure auront changé complètement.
Cependant, prémunissez-vous aussi contre un enthousiasme prématuré ; ne jugez pas trop vite et ne voyez pas tout en beau. La nature africaine doit
avoir ses misères à elle, aussi bien que la nature européenne a les siennes ; mais elle a aussi ses qualités, comme la nature européenne a celles qui lui sont propres. Examinez tout avec calme. Rapportezvous beaucoup au jugement de Mgr TrulTet. Entretenez-vous souvent avec lui, faites-lui part de vos observations, et écoutez ce qu'il vous dira. Il est bon, utile, important, nécessaire que vous vous formiez sous lui ; la nature aussi bien que la grâce lui en disent plus qu'elles ne peuvent vous en dire à vous tous, vu ses lumières particulières, son expérience des hommes, le caractère ainsi que l'autorité dont il est revêtu.
Conseils pour la direction d'une Mission et les rapports avec la Maison-Mère.
La lettre qui suit, adressée à Mgr Bessieux le 3o août x85o, renferme un ensemble de conseils qui font ressortir la prudence et la sagesse du Vénérable Père.
Monseigneur, il y a longtemps que vous n'avez eu de nos nouvelles : il est donc temps que je vous écrive quelques lignes.
J ai à vous parler des affaires matérielles de notre chère Mission d'Afrique. Déjà l'an passé Mgr Kobès a désiré vivement que je propose à la Propagation de la Foi une demande de fonds pour l'église de Sainte-Marie de Gambie. Les fonds dont il me parlait étaient très considérables, et je n'osais pas le faire, assuré que j'étais de ne pas les obtenir, et dans la
crainte de produire un mauvais effet. Je m'étais donc contenté de demander 10,000 francs au lieu de 5o,ooo; je ne sais pas si l'on a eu égard à cette demande, puisque, en totalité, on n'a donné que 5o, 000. Ce que je sais, c'est que les Conseils de la Propagation de la Foi ne sont pas d'avis que les missionnaires fassent des dépenses en grand pour des constructions. J'étais donc assuré que pour une église on n'accorderait pas 5o,ooo francs, quelque importance que les missionnaires puissent y attacher. Cependant, dans la crainte de vous causer de l'inquiétude, à vous et à vos missionnaires, et de rompre l'accord parfait si rigoureusement nécessaire entre nous, j'ai passé outre et j'ai essayé de faire les propositions telles que Mgr Kobès les désirait.
Je crains maintenant que le résultat ne soit fâcheux. J'ai appris que le Conseil central de Paris avait été fort mécontent de cette demande et qu'il s'était inquiété de l'excès des dépenses faites dans la Mission, allant jusqu'à craindre qu'elle ne périsse faute de bonne administration. On m'a fait connaître que j'aurais une lettre du Conseil qui m'exprimerait ces craintes, me ferait connaître le désir que les missionnaires épargnent plus qu'ils ne font, et me demanderait même de ne plus envoyer tant de missionnaires sur les Côtes d'Afrique. Il ne faut pas vous faire un sujet de peine et d'inquiétude de tout ce que je viens de vous dire. Mais je crois qu'il faut veiller à la dépense et économiser, sans cependant exposer en rien la santé des missionnaires.
Tout en mettant tout votre zèle à procurer le salut de ces pauvres aines abandonnées, remplis-
sez-vous en même temps de patience et de calme dans votre action apostolique. Il faut une action vigoureuse, animée de l'esprit de direction et d'administration. Dieu donne cet esprit à ceux qu'il a choisis pour la conduite de son œuvre ; il vous communiquera la sagesse, la prudence et la modération nécessaires à la grande œuvre qu'il vous a confiée. Vous avez besoin de courage, de paix, d'humilité intérieure et de confiance en lui seul, accompagnée de la défiance chrétienne dans vos propres lumières et dans vos forces.
11 vous faut une grande énergie, non pas tant pour lutter contre les oppositions du dehors, — celle-là ne vous manquera assurément pas — mais pour lutter contre vous-même, dans les peines, les contradictions, les échecs, afin de ne pas vous troubler ni vous trop affecter. Il faut savoir supporter ces peines avec le calme d'un homme de Dieu.
Vous avez besoin de maintenir la paix et l'union entre vous et avec nous. Faisons tout ce qui dépend de nous pour que cette union se conserve et se resserre de plus en plus ; c'est le seul moyen de procurer le bien et de résister aux difficultés innombrables que vous éprouverez sans cesse.
Pour ce que j'ai à traiter ici pour vous, laissezmoi une certaine latitude. Vous savez que je désire le bien de la Mission tout autant que vous tous ; et pourquoi donc la négligerais-je ? Si donc je crois devoir agir dans un sens différent, ou modifier mon action dans un sens autre que le vôtre, il faut que j'aie de bonnes raisons. Vous devez savoir par expérience que je ne suis pas tenace en mes idées.
C'est donc dans l'intérêt de la Mission que j'agis. Or je connais mieux ce qui se passe ici que vous ne pouvez le savoir ; par suite je saurai mieux régler mes démarches que vous ne sauriez le faire.
Ainsi, il est certain que si Mgr Kobès n'avait pas mis cette insistance pour que j'adresse à la Propagation de la Foi cette trop grosse demande de fonds ; si je n'avais pas eu à craindre la désunion, je me serais bien gardé de demander une somme si considérable. J'aurais retranché au moins quarante mille francs, et j'aurais peut-être obtenu plus que nous n'aurons actuellement. De plus, j'aurais épargné aux deux Supérieurs de la Mission de passer pour des étourdis, qui aiment à trancher du grand et ne savent pas administrer, et je n'aurais pas jeté des inquiétudes dans les esprits sur l'avenir de la Mission qu'on croit perdue, car c'est le terme qu'on a employé.
Cependant, encore une fois, soyez en paix; ces inquiétudes tomberont, mais tâchez de m'aider en cela, par une direction sage et modérée, sans cependant arrêter le zèle pour le salut des âmes. Il faut lui laisser toute sa force, mais le diriger avec prudence. Quand le vent souffle dans les voiles, le navire marche ; mais si on le laisse aller au gré du vent, il dévie facilement et risque de se briser. C'est le vent qui le pousse, mais c'est l'habileté du capitaine qui doit diriger l'impulsion.
Il faut que je vous entretienne encore d'une autre affaire très importante. Mgr Kobès m'a écrit un jour que, pour le soutien du Noviciat, vous olïriez de donner mille francs par chaque missionnaire
ecclésiastique que nous vous enverrions. J'aurais préféré quelque chose de plus régulier ; c'était plus prudent et plus convenable, parce que cela est plus conforme à nos Règles, qui disent que les communautés doivent pourvoir à l'entretien de la Maison- Mère, c'est-à-dire du Noviciat. Nous saurions aussi plus facilement à quoi nous en tenir tous les ans, et nous pourrions plus facilement mesurer nos ressources avec notre personnel.
Enfin, la raison qui me parait la plus grave, c'est que, en donnant un secours annuel, la Mission est une avec la Congrégation ; c'est une portion de la famille qui prête son concours à la mère, afin que celle-ci puisse se soutenir et envoyer de nouveaux enfants.
Tandis qu'en payant mille francs pour chaque missionnaire envoyé, vous nous traitez comme des étrangers. Il y a en cela quelque chose de fautif, parce que je vois deux intérêts distincts en face l'un de l'autre : l'intérêt de la Mission qui traite avec une Congrégation pour des missionnaires, et l'intérêt de la Congrégation qui traite avec la Mission. Cette marche anormale et inconvenante est une marche basée sur la justice et l'intérêt, et non sur la charité et l'union d'une famille. Elle est basée sur une idée que je crois fausse, idée qui a été la cause des troubles qui se sont élevés peu après votre arrivée sur la Côte. Je ne sais si vous l'avez eue, vous aussi.
Cette idée consiste à penser que par là même qu'un Vicaire apostolique serait nommé, la Mission cesserait d'être la Mission de la Congrégation et
deviendrait la sienne. Cette idée, je la crois dangereuse et peu exacte.
Dangereuse, parce qu'elle pourrait donner lieu à la désunion et finir par entraîner après elle le découragement de la communauté ; dans la suite elle pourrait encore produire parmi les missionnaires le refroidissement avec la communautémère et les rendre infidèles à la Règle. Gela dépendrait des Vicaires apostoliques
Cette idée me paraît de plus inexacte. Je crois en effet que le Saint-Siège confie la Mission à la Congrégation. Puis, dans les missionnaires de cette Congrégation, il choisit des hommes qu'il revêt de la dignité épiscopale et qu'il charge de l'administration de cette Mission. De là résulte une union parfaite entre nous, dans le même travail pour la gloire de Dieu, chacun pour sa part.
Dans vos rapports avec Mgr Kobès, allez-y avec douceur, calme et modération, de peur qu'il ne s'affecte trop ; car c'est un homme dans lequel il y a de grandes ressources et un très bon jugement, mais qui, faute d'expérience et de maturité, est allé trop vite et n'a pas assez su ménager et les hommes et les choses. 11 a été avec nous trop tenace peut-être à son autorité et a eu aussi trop de confiance dans ses propres idées. Il me paraît avoir embrassé les choses avec trop d'ardeur, pas assez de mesure. Il n'y a rien de perdu pour l'avenir, mais il faut qu'il prenne une conduite plus calme, plus sage et plus selon Dieu.
Vos lettres de mai et de juin m'ont rempli de consolation. Quoique j'y voie vos peines et vos dif
ficultés, je vois en même temps la paix et la confiance dans votre âme. C'est une marque que l'Esprit de Dieu est avec vous. Vous me dites que vous renoncerez à la culture de la terre. Vos raisons me paraissent bonnes et fortes ; il m'est difficile cependant de vous dire mon avis, suivez toujours ce que Dieu vous inspirera, et il vous bénira.
Soyez sans inquiétude sur les missionnaires de N. Il n'y en a que deux ou trois qui aient donné des peines à leur supérieur. 11 faut toujours s'attendre à des difficultés de la part de certains caractères ; corrigez-les, supportez-les, et le bien se fera tout de même. Du reste, nous veillons beaucoup pour n'accepter que ceux dont les caractères sont bons et pliants. Les caractères changent un peu en Mission, de manière qu'il m'est difficile de prévoir à l'avance.
Pour les jeûnes et abstinences, je vous ai trouvé un peu sévère, mais vos raisons ont produit une grande impression sur nous. Encore une fois, Dieu est avec vous, agissez selon sa divine inspiration. Faites vos expériences : si ces jeûnes et abstinences peuvent aller, vous faites bien de les établir.
Examen comparatif de deux manières d'exercer le saint ministère.
Les missionnaires de Bourbon s'étaient fixés à la Rivièredes-Pluies, pour exercer le saint ministère d'une manière constante au même lieu, le Vénérable Père se demandait s'ils n'obtiendraient pas de meilleurs résultats en se por-
tant successivement sur divers points de l'île. Le 9 avril 1845, il en écrivit au P. Le Vavasseur :
J'ai aujourd'hui une grande question à vous proposer, au sujet de votre bonne Mission de Bourbon. Je vous prie de l'examiner avec, soin, en la présence du divin Maître.
Vous êtes fixés à Bourbon, à la Rivière-des-Pluies, et vous exercez encore à un autre endroit. Vous y faites un bien réel, un bien solide, mais un bien qui n'est pas assez étendu. Je suppose que votre action s'étende sur quatre, six ou dix mille Noirs ; il en reste encore une soixantaine de mille au moins, étrangers à vos soins et à votre sollicitude ; c'est un grand inconvénient. Agissant de la sorte, il vous faudrait trente missionnaires pour l'île^Bourbon, ce qui n'est pas possible, parce que les autres Missions seraient abandonnées, et notre Congrégation resterait stationnaire.
En outre, vous ne pourriez jamais suffire aux travaux : vous serez toujours accablés d'ouvrage, car un ministère ordinaire exercé sur plusieurs milliers d'âmes, surtout un ministère laborieux comme le vôtre, exige un travail pénible et continuel.
En troisième lieu, tôt ou tard, il esta risquer que les abolitionnistes ne l'emportent sur le Ministère, avant qu'on ait eu le temps de préparer les esclaves à l'émancipation. Vous aurez alors un grand ministère à exercer pour empêcher les désordres de tout genre. Vous seriez les maîtres de l'esprit des Noirs de Saint-Denis et de la Rivière-des-Pluies, mais l'entraînement serait très fâcheux dans les autres
parties de File, et personne ne serait là pour arrêter le débordement. Alors les difficultés de ramener les pauvres Noirs à des sentiments religieux seraient très grandes ; il serait difficile de les empêcher de tomber dans un état terrible.
C'est pourquoi examinez s'il ne serait pas plus utile que vous exerciez votre ministère à la façon des missionnaires, en employant le système des stations, telles que nos règles les comprennent. On passerait quelques mois dans un quartier instruisant les Noirs, les convertissant, les changeant, les baptisant, les mariant, etc. ; et puis, quand un quartier serait en bon état, on se porterait vers un autre, et on en ferait autant. On donnerait, les dimanches, des exercices plus nombreux ; pendant la semaine, un peu moins. On resterait dans un quartier deux mois, trois mois, six mois, ou même davantage pour le cultiver solidement. De temps à autre, on y reviendrait passer quelques jours pour remettre ce qui serait dérangé.
Ainsi faisaient nos saints personnages de France du temps du cardinal de BérulJe et de saint Vincent de Paul. Le mal était grand et très grand alors dans les pays où ils allaient prêcher, et ils les renouvelèrent. 11 est certain que le bien que vous faites maintenant est plus solide parmi ceux sur lesquels vous travaillez ; mais le bien serait plus étendu de la manière que je viens de dire et, quoique moins solide, quoique avec un grand nombre de rechutes, vous enverriez peut-être plus d'âmes au ciel qu'en marchant comme vous avez fait jusqu'à présent. Le travail serait peut-être moins fatigant pour
vous : vous ne feriez que ce que vous faites maintenant, et vous auriez des moments de délassement, dans les intervalles entre les différentes missions. Examinez cette question devant Dieu. Vous pourriez peut-être essayer de faire faire de temps à autre une mission et voir quel fruit en resterait ; mais il faudrait que le missionnaire séjournât plus longtemps qu'on ne le fait dans nos pays actuellement. J'abandonne tout cela à votre prudence ; Dieu vous éclairera à ce sujet.
Rapports avec les autorités ecclésiastiques et le clergé paroissial.
Dans plusieurs lettres aux missionnaires de Bourbon, le Vénérable Père rappelle les principes d'après lesquels les membres de la Congrégation doivent se conduire dans leurs rapports avec le clergé séculier et avec les autorités ecclésiastiques étrangères à la Congrégation.
Il nous est toujours très important de vivre dans l'humilité de notre état et dans une charité parfaite et une grande déférence pour le clergé paroissial. La hiérarchie ecclésiastique doit toujours prédominer d'honneur et de juridiction sur la hiérarchie religieuse. Les religieux sont des manœuvres dans le champ du Père de famille, et les prêtres, dans l'ordre de la hiérarchie sacerdotale, sont les directeurs généraux. L'honneur appartient aux derniers, l'autorité aussi, et aux religieux, s'ils sont fidèles, est due. la majeure partie des fruits. Travaillons
donc avec ferveur et produisons beaucoup, sans vouloir du profit sur la terre. (5 novembre i845).
Dans une autre lettre adressée au P. Le Vavasseur, nous lisons :
Où en êtes-vous avec le Préfet apostolique ? Soyez bien avec lui, cela est nécessaire pour le bien des âmes ; et d'ailleurs, c'est lui qui tient la place de Notre-Seigneur dans cette Mission. (22 août i844>-
Toutefois, le Vénérable Père veillait soigneusement à écarter toute ingérence dans les affaires intérieures de la communauté, et il envoyait la recommandation suivante :
Le Préfet apostolique de Bourbon nous paraît très attaché, et a cherché à nous rendre tous les services possibles. Cela mérite considération; cependant, ne le laissez pas se rendre maître de la communauté. Il faut que les conventions soient observées. Dès qu'il est question de la Règle et de l'esprit de la Congrégation, il faut résister avec douceur, humilité et modestie. Hors de là, obéissez, tachez de le satisfaire et de lui donner toutes les consolations que l'on pourra. C'est là la manière d'agir des serviteurs de Dieu envers les supérieurs ecclésiastiques. (4 mars i843).