LES SUPÉRIEURS ECCLESIASTIQUES MEMBRES DE LA CONGRÉGATION
Nécessité de l'entente entre les Supérieurs ecclésiastiques et les Supérieurs de la Congrégation.
Les religieux employés dans les Missions relèvent d'une double autorité : celle du chef ecclésiastique de la Mission et celle de leur supérieur religieux. Cette situation ne laisse pas que de créer parfois de sérieuses difficultés. Notre Vénérable Père s'est itérativement préoccupé de les prévenir, en déterminant les droits et les devoirs de chacun, soit d'après les principes généraux, soit au moyen de conventions particulières.
Dès le mois de février i844» en transmettant au P. Tisserant sa nomination de Préfet apostolique de Haïti, le Vénérable Père l'entretenait de cette question.
Très cher frère, j'ai reçu de Rome la charge de Préfet apostolique pour vous. M. Lossedat vous en remettra les pouvoirs avec cette lettre.
Pour tout ce qui regarde votre fonction de Préfet apostolique, vous devez rendre compte à Rome et en recevoir les ordres. Pour tout ce qui concerne votre ministère particulier, et pour tout ce qui a rapport à la Congrégation, vous devez rendre compte à son Supérieur et recevoir ses ordres.
J'ajoute à cela que, ayant fait le vœu d'obéissance, vous devez agir de concert avec le Supérieur de la
Congrégation, même dans les choses qui concernent la fonction de Préfet apostolique, quoique absolument ce vœu n'atteigne en aucune manière, il me semble, tout ce qui tient à cette charge.
D'ailleurs le bien de la Congrégation et celui de votre Mission l'exigent, et cela entre parfaitement dans l'intention du Cardinal Fransoni. Je vous conseille donc bien fortement, et désire ardemment que vous me communiquiez les affaires que vous traitez, comme Préfet apostolique. Vous feriez bien de m'envoyer les lettres que vous adressez à Rome. Examinez tout cela en la présence de notre bon Maître, pour me dire exactement votre avis sur ce qu'il y aura à déterminer par rapport à la conduite de la Congrégation vis-à-vis des Vicaires et Préfets apostoliques qui seront tirés de son sein, dans les Missions qui lui seront spécialement confiées. Bien que ces œuvres soient particulièrement confiées à la société, les Vicaires et Préfets sont entièrement libres, en ce qui concerne leurs fonctions, qu'ils reçoivent immédiatement du Saint-Siège et, pour lesquelles ils ont des rapports directs d'obéissance au Vicaire de Jésus-Christ; cependant ils ont en même temps des rapports d'obéissance envers le Supérieur de la Congrégation.
Mon avis serait qu'ils fussent Supérieurs provinciaux de leur Vicariat ou Préfecture. Cette supériorité provinciale ne leur serait confiée que par la voie ordinaire d'élection faite par le Supérieur général ; seulement la Règle lui recommanderait de les nommer, lorsqu'il n'y a pas d'obstacle. Cela rendra leur autorité beaucoup plus puissante ; mais ils
ne doivent user des ressorts que la Congrégation leur fournit que selon les règles de l'Institut même et sous la plus entière subordination au Supérieur.
Dans tout ce qui concerne le reste de leur Vicariat ou Préfecture, c'est-à-dire dans la conduite des choses qui n'ont aucun rapport avec la Congrégation, bien qu'ils ne soient dépendants que de Rome, cependant il est très désirable qu'ils en rendent compte au Supérieur de la Congrégation. Ce sera une chose à noter, ce me semble, puisqu'ils tiendront leur nomination de lui, puisque le bien de la Mission l'exigera, puisque le Supérieur général sera au moins leur premier coopérateur apostolique, puisqu'il conservera autorité sur eux sous plusieurs rapports, puisque ceux-ci resteront toujours attachés à la Congrégation, en seront membres et seront nommés Supérieurs provinciaux.
S'ils ne rendaient pas compte de leur apostolat, la désunion se mettrait bientôt parmi nous, et il serait alors impossible qu'ils restassent Supérieurs provinciaux, — ce qui serait fâcheux, selon moi — et il en résulterait des entraves dans le ministère.
Je n'ai pas eu le temps de peser soigneusement tout ce qui concerne cet ordre de choses, dont je ne croyais pas avoir besoin de m'occuper si tôt. C'est aujourd'hui que je reçois la lettre de Rome et aujourd'hui nos missionnaires partent. Je vais y penser plus sérieusement en la présence de Dieu et en donner connaissance à nos chers frères de la Guinée et de Bourbon, afin de déterminer une règle provisoire pour cela.
Principes sur lesquels les rapports réciproques doivent être basés.
Au moment du départ de Mgr Truffet pour l'Afrique (mars 1847), le Vénérable Père envoya aux missionnaires qui s'y trouvaient déjà un mémoire qu'il avait soumis à la Propagande, au sujet des rapports réciproques du Vicaire apostolique et des Supérieurs de la Congrégation, ainsi que le texte d'un accord conclu avec Mgr Truffet sur cette même question. Ces deux documents étaient accompagnés d'une lettre qui en était le commentaire et le complément. Voici cette lettre :
Je vous envoie le mémoire que j'ai présente à la Sacrée Congrégation, le mois d'août dernier, et j'y joins l'accord qui a été réglé entre Mgr Truffet et nous, et que nous avons signé tous deux. Ces deux pièces vous feront connaître les bases de l'organisation de la Mission, quant aux rapports de l'évêque avec la Congrégation et avec les supérieurs de la Congrégation, quant aux rapports de la Congrégation avec l'évêque et avec les missionnaires.
Il est urgent et de la plus stricte nécessité pour la gloire de Dieu et le bien de la Mission qu'il règne une paix, une union et un accord parfaits entre tous ceux qui travaillent de concert à cette grande
œuvre.
Il a donc fallu convenir de certains principes qui servent à régler les rapports des différents pouvoirs qui se touchent et se croisent dans le détail de l'œuvre. C'est moi-même qui ait tracé tous les articles de l'accord signé par Mgr Truffet et par moi. J'ai été obligé de le faire avant de vous prévenir,
parce qu'il était urgent que l'accord fût conclu tout de suite. J'ai pu le faire seul, parce que je n'ai consenti aucune concession des droits de la Congrégation ; et, dans les principes posés, je n'ai fait que suivre les volontés très formelles du Saint-Siège. Du reste je ne puis avoir aucune inquiétude à ce sujet. Je connais trop la docilité de vos cœurs et la pureté de vos vues; et vous, de votre côté, vous connaissez trop mon dévouement à la Congrégation et au bien spirituel de ses membres, pour qu'il puisse s'élever le moindre nuage à cette occasion. J'ai donc suivi les principes énoncés dans le mémoire à la Sacrée Congrégation, qui sont ceux de
Rome.
Le pouvoir de l'évêque dans sa Mission est inaliénable. Un évêque peut bénévolement, dans la pratique, y renoncer en certains points ; mais d'abord c'est un désordre en soi, et de plus on ne peut baser un règlement sur ce fondement. Demander des concessions à Mgr Truffet, — et certes il était disposé sans arrière-pensée à les accorder, — c'eût été laisser les choses dans le vague et sans règle; car l'évêque aurait observé ses promesses tant que cela lui aurait plu, et aurait fait le contraire lorsqu'il aurait voulu, parce qu'il ne peut en aucune manière se dépouiller d'un pouvoir inhérent à sa charge. De là, son successeur aurait changé, et jamais il n'y aurait eu une marche stable. 11 a donc mieux valu mettre les choses dans leur état normal. Que le Vicaire apostolique ait tous les pouvoirs inhérents à sa charge, rien de plus juste et rien de plus nécessaire. 11 a toute la responsabilité de sa gestion
devant le Saint-Siège qui l'envoie et qu'il représente.
D'un autre côté, le missionnaire s'engage dans la Congrégation pour aller dans la Mission où il sera envoyé. Il ne prend son engagement que sous la condition qu'il observera la Règle, qu'il conservera ses rapports d'obéissance, et qu'il aura une vie de communauté. Ce n'est pas avec l'évêque qu'il prend d'engagement, c'est avec la communauté représentée par le Supérieur général. De là, il résulte deux choses : la première que la vie de règle et de communauté doit rester intacte, car la communauté, en acceptant le missionnaire, s'engage envers lui pour l'observation de la Règle établie dans la communauté, au moins quant à ses points fondamentaux. Donc, en donnant le missionnaire à un évêque, elle ne peut engager le sujet que sous la condition de là stipulation faite avec lui, c'est-à-dire sous la condition de l'observation de la Règle et des rapports de soumission avec les supérieurs. Le deuxième résul" tat est, naturellement, que tout ce qui regarde la Règle, la discipline et la vie de communauté, doit être réglé parles supérieurs de communautés.
Je crois que ce résumé succinct des principes qui ont présidé à la rédaction de l'accord ci-dessus mentionné, vous suffira pour le comprendre et l'approfondir.
Vous devrez vous prémunir contre une habitude de voir les choses comme en Europe. Là, les évêques n'exercent pas sur les communautés tout le pouvoir qui est exprimé dans cet accord ; mais il faut obser ver qu'en Europe les communautés ne sont que des
corps auxiliaires et sont constituées en dehors du clergé diocésain; il est donc nécessaire quel'évêque ait toute la pratique de son pouvoir.
Il me reste à vous recommander d'avoir pour Mgr Truftet tout le respect et toute l'obéissance dus au représentant de Jésus-Christ sur la terre, et à un représentant qui possède la plénitude de ses pouvoirs. Mgr Truflet est sincèrement et intimement attaché à la Congrégation, il désire vivement que les règles soient parfaitement observées, et il vous donnera l'exemple autant qu'il pourra. Il a fait sa consécration et ses vœux, le jour même où il a reçu ses pouvoirs, avant qu'il en fût instruit.
La deuxième recommandation est pour l'observation de la Règle. Je conçois que jusqu'à présent vous n'avez guère pu la bien observer ; mais vous allez recevoir du renfort. Il vous sera désormais bien consolant de mettre en pratique tout ce qui doit soutenir vos âmes dans la voie de la sainteté.
Je nomme M. Arragon supérieur de la communauté de Dakar, et M. Chevalier son assistant. Soyez dociles et obéissants, suivant ce qui est marqué dans la Règle à ce sujet.
Je nomme M. Bessieux visiteur général. Il a tous les pouvoirs attribués au supérieur provincial.
Droits et devoirs du Supérieur religieux.
Sur quelques points, Mrr Truffe t avait adopte une manière de voir que le Vénérable Père n'approuvait pas. Par
suite de la mort de Mrr Truffet, il ne put s'en expliquer avec lui, il le fit le 2 octobre 1848, avec le P. Gravière chargé de l'administration intérimaire de la Mission. Voici ce qu'il lui écrivait :
Il faut distinguer deux pouvoirs dans la Mission : celui du Supérieur ecclésiastique, sur tout ce qui regarde les fonctions de la charge qui lui a été confiée par le Saint-Siège, et celui du Supérieur religieux de la Congrégation, sur tout ce qui regarde la vie spirituelle des missionnaires et la vie de communauté.
Tant qu'il ne s'agit que des points qui appartiennent d'une manière évidente à l'un de ces pouvoirs, pas de difficulté. Ainsi le pouvoir ecclésiastique ne doit rien prescrire pour tout ce qui touche les exercices spirituels de la communauté, ni sur ce qui tient à ses règles et à ses usages dans son intérieur ; tout pouvoir en cela est entre les mains du supérieur.
De même, le pouvoir religieux n'a aucun ordre à donner sur la marche à imprimer aux œuvres de la Mission. Il est bon et utile qu'il soit consulté et que tout se fasse d'accord avec lui, pour des raisons de la plus haute importance, qu'il serait trop long d'expliquer ici. Mais enfin, si l'évêque ou un pouvoir inférieur ne le faisait pas, tout en commettant une grande imprudence, il ne léserait en aucune façon les droits du Supérieur général ; il n'est nullement obligé de le consulter, sinon pour le bien de sa Mission et la bonne observation de l'esprit de
la Règle.
Pas de difficulté sur ces points. Mgr Truffet et
moi nous en étions convenus, et cela est contenu dans l'accord signe par nous deux. La difficulté réside dans les articles mixtes qui touchent aux deux pouvoirs ; toute l'obscurité se trouve là. Monseigneur et moi nous étions convenus qu'au fur et à mesure que les cas se présenteraient, nous les réglerions à l'amiable ; l'expérience nous éclaircira tous ces différents points. Ce sont là les principes généraux.
Vous voyez par là que je suis bien loin de vouloir me mêler de l'administration de la Mission, sinon par voie de conseil. Le Supérieur ecclésiastique demande-t-il mon avis, je le lui donne; s'il ne me le demande pas et que j'aperçoive des difficultés qui surgissent, je lui fais mes observations tout de même quand je le crois utile, parce qu'étant membre de la Congrégation, il ne peut et ne doit pas s'offenser de mes obs rvations ; j'en ai le droit. C'est à lui à examiner si 'mes observations sont justes et à agir pour tout ce qui regarde l'objet de sa mission, selon sa conscience. Voilà pour les idées générales.
Quant à quelques détails pratiques et spéciaux où vous avez pu trouver à redire à ma conduite et à ma manière de voir, il ne peut être question que de deux points ; car, autant que je puis m'en souvenir, je ne me suis prononcé en rien contre les vues de M^r Truffet, sinon sur ces deux articles.
Le premier touchait un article des Statuts qui semble défendre aux missionnaires de me parler de ce qui regarde la Mission, et de ne m'entrenir dans leurs lettres que de ce qui touche strictement à
leur avancement spirituel dans les voies intérieures. J'ai dit ici que l'évêque n'a pas le pouvoir de défendre à ses prêtres d'écrire au sujet de ce qui regarde le pays où ils sont et du bien qui s'y fait ; et, de plus, que cette prohibition détruirait l'union entre la Maison-Mère et les communautés, et entre l'évêque et les plus sages et les plus pieux de ses missionnaires.
D'ailleurs, ceci est contre nos règles, et si l'évêque veut prendre des mesures là-dessus, il doit s'entendre avec moi à ce sujet. Mais soyez sûr qu'il n'y avait aucune irritation dans mon esprit, ni même de crainte pour l'avenir ; car il me suffit de savoir la chose pour prendre mes précautions avec le successeur de Mgr Truffet et faire rapporter cette mesure. Sans doute, elle a été prise pour raison d'utilité, mais elle serait beaucoup plus nuisible qu'utile, par les grands maux qu'elle entraînerait à sa suite.
Par suite de cette mesure, j'ai ignoré les changements introduits dans la nourriture, et c'est le second point. Tous ceux qui connaissent les côtes d'Afrique m'ont dit et me disent encore qu'il est impossible de subsister avec le régime adopté par M^r Truffet. Généralement, quand tout le monde est d'accord sur une question de ce genre, il est dangereux de s'écarter notablement du sentiment commun. Gomme l'effet a démontré que le sentiment commun était fondé, j'ai eu lieu de croire qu'il était dangereux, mortel même de suivre ce régime. Ayant reçu de Monseigneur les pouvoirs de provicaire général, et les vôtres m'étant entièrement
inconnus, je pouvais en tout cas opérer un changement sur ce point.
Je le croyais urgent, et je l'ai fait parce que je devais le faire, vu l'état des choses. Il serait possible que mes observations fussent exagérées ; cependant je vous avoue que je suis très inquiet en voyant par votre lettre que vous avez repris ce même régime. Je n'y puis rien; ma lettre arrivera trop tard pour remédier aux malheurs qui pourront en résulter.
Mais je vous dirai de plus que, dans cet ordre de choses, j'ai moi-même un devoir et un droit : le devoir de la conservation des missionnaires, et si, comme on le pense généralement, ce régime est mortel, je serais obligé en conscience de ne plus envoyer un seul missionnaire sur la côte. Car enfin ceux qui viennent dans la Congrégation n'y viennent pas pour périr. Msr TrufFet, en établissant cet ordre de choses, a agi avec les intentions les plus saintes, mais il pouvait se tromper. Tout le monde me dit qu'il était dans l'erreur ; les faits qui sont arrivés à la suite de cette mesure confirment le dire universel. Je devais donc naturellement croire que ce régime était fatal, et, le croyant ainsi, je devais en conscience le faire cesser. Je pouvais le faire dans tous les cas, puisque j'étais seul provicaire général; j'ai donc agi régulièrement et ne pouvais agir autrement.
Mais il y a plus : abstraction faite des pouvoirs de provicaire général dont j'étais revêtu, j'avais un certain droit sur cette matière, car le régime alimentaire d'une communauté appartient à la sphère
de la Règle ; or, tout ce qui regarde la Règle, d'après l'accord fait avec M^r Truffet, est sous l'autorité du Supérieur général. Mais, dira-t-on, puisque c'est à l'évêque de fournir à la subsistance des missionnaires, c'est à lui de régler la dépense. Cette objection n'est pas fondée, car le supérieur donnant des missionnaires à l'évêque, met nécessairement la condition stricte que celui-ci leur procurera la nourriture convenable pour qu'ils ne périssent point; et, si les ressources de l'évêque ne lui permettent pas de le faire, il doit prendre un moindre nombre de missionnaires ; car enfin ce n'est qu'à cette condition qu'il reçoit des sujets et, en conscience même, il ne peut en prendre davantage.
Le supérieur serait obligé en conscience de régulariser ce point ; il ne peut laisser périr ses missionnaires. Du reste, je ne vous dis ces choses que pour vous montrer où mènent les défauts d'entente entre l'évêque et le supérieur, et combien il est impossible que la Mission subsiste sans cela ; de plus, vous voyez que les droits se croisent bien souvent. Je suis convaincu que si M^r Truffet avait vécu, il aurait compris et changé bien des choses. D'ailleurs, ne vous imaginez pas que nous nous serions brouillés ensemble ; j'aurais patienté s'il avait persévéré à soutenir les articles sur lesquels je n'aurais pas été d'accord avec lui, excepté sur le régime, si j'étais parvenu à me convaincre de la vérité de l'opinion générale. J'aurais proposé la difficulté à la Propagande.
J'oubliais un autre point sur lequel j'ai écrit vivement aux missionnaires ; c'est sur les rapports avec
le Gouvernement. Là, j'ai toujours agi en vertu des pouvoirs de Provicaire, dans la conviction que Févêque futur serait profondément peiné et même embarrassé du mal qui aurait résulté des démarches imprudentes qu'auraient pu faire les missionnaires. A cet égard, du reste, il est fort à craindre que le mal soit déjà fait, et que la Mission n'en ressente les effets dès l'année prochaine.
Comment les missionnaires doivent envisager leur position vis-à-vis de la Mission et vis-à-vis de la Congrégation.
Très préoccupé par la crainte de voir les missionnaires se l'aire de fausses idées sur leur position relativement à la Mission et à la Congrégation, et causer ainsi un grave dommage à l'une et à l'autre, le Vénérable Père s'en ouvrait au R. P. Boulanger, Préfet apostolique du Sénégal, dans une lettre du i3 novembre i85o, et lui exposait la véritable manière dont les missionnaires doivent envisager leur vocation.
J'ai entretenu M?r Kobès des moyens à prendre pour maintenir l'union entre les communautés de la Guinée et les autres communautés, et surtout avec la Maison-Mère. Je suis persuadé que le climat africain est pour quelque chose dans l'esprit de suspicion et les fausses idées que quelques-uns de nos chers confrères se font, et dans cette espèce de susceptibilité qui les mécontente facilement. Il faut cependant que nous arrivions à établir cette union et même cette cohésion des communautés ; l'Esprit
de Dieu ne sera au milieu de nous qu'à cette condition.
Il ne faut pas que les missionnaires soient avant tout les hommes de tel ou tel pays, mais il faut qu'ils soient avant tout les hommes de Dieu et de l'Eglise, ensuite les membres de la Congrégation à laquelle ils sont unis de toute l'affection de leur âme. Dans cette Congrégation, ils sont employés au salut des âmes du pays où ils se trouvent, tant qu'ils y sont par la volonté de Dieu, mais, là comme ailleurs, ils sont membres du corps auquel Dieu les a attachés. Cette cohésion, et même la simple union des cœurs ne pourrait exister si la Mission doit passer avant tout et la Congrégation n'être qu'une chose secondaire.
Ce qu'on dirait là se dirait dans chacune des Missions ; dans chacune on serait toujours disposé à considérer la Congrégation comme accessoire, et toujours prêt à la sacrifier à l'intérêt de la Mission. La Congrégation serait ainsi déchirée en pièces, et bientôt, autant de Missions, autant de sociétés particulières, qui n'auraient de commun que le nom. avec des règles qui ne resteraient pas longtemps debout.
Où en sommes-nous sous ce rapport ? Je n'ai pu apercevoir la chose, ou plutôt former des craintes que par certains symptômes. Les erreurs que quelques-uns des confrères ont eues sur notre compte, je veux dire la fausse idée qu'ils se sont formée de l'intérêt que nous portons à la Mission et de plusieurs autres points, la tendance de quelques-uns à se mécontenter si facilement ; à soupçonner des
choses qui n'ont jamais été, à s'en entretenir, l'absence totale du compte-rendu que les supérieurs doivent m'envoyer, le manque de relations amicales entre les confrères de la Mission avec leurs anciens confrères et directeurs d'ici, tous ces différents points ne forment pas des preuves, mais ils sont des indices, ils sont des symptômes, ils donnent des craintes et nous engagent à travailler pour insinuer le bon esprit et pour établir cette union parfaite. La source du mal pourrait être, si toutefois le mal existe, dans certaines idées erronées ou conclusions inexactes, tirées de pensées vraies.
Le but qu'on se propose en venant dans la Congrégation est la Mission. La Congrégation ellemême n'a d'autre but que l'apostolat, et n'existe que pour la conservation et la sanctification des missionnaires au milieu de leurs travaux : donc, conclut-on, la Congrégation est secondaire.
A cela je réponds : Le but essentiel de la Congrégation est l'apostolat. Ceux qui s'y attachent viennent pour être employés par nous selon son but, ses intentions et son esprit, dans les Missions qui lui sont confiées parle Saint-Siège : de là, tous doivent s'appliquer à la partie à laquelle ils sont employés, avec zèle et ferveur. La Congrégation n est donc pas et ne peut être secondaire. L'attachement à la Congrégation est essentiel et doit tenir la première ligne. On a fait des vœux à la Congrégation et non à la Mission. Les liens envers la Congrégation sont donc pour toujours, et ceux qui attachent à la Mission ne sont que pour le temps qu'on y est. 11 fout que rattachement premier soit à la Congré-
gation, et cependant qu'il y ait une affection très grande, un dévouement entier et un zèle véritable pour la Mission. Je tiens pour certain que si nous ne réussissons pas à établir ce principe, dans quinze ans, la majeure partie des missionnaires sera détraquée, et leurs travaux ne seront pas bénis de
Dieu.
Autre idée inexacte : Les Vicaires apostoliques ayant reçu pouvoir du Saint-Siège, la Mission est à eux et cesse d'être la Mission de la Congrégation. Par suite, quelquefois même sans s'en rendre compte, on devient complètement l'homme du Vicaire apostolique et on cesse d'être celui de la Congrégation. Faisant ainsi deux parts — le Vicaire apostolique d'un côté, et la Congrégation de l'autre, — dans ces deux parts, celle où est le Vicaire apostolique est considérée comme la première, et celle où est la Congrégation comme la seconde. Il y a en cela de grandes erreurs, que je trouve extrêmement pernicieuses, non seulement pour la Congrégation, mais tout autant et plus encore pour la Mission, qui finirait par avoir des missionnaires détraqués, et par se brouiller avec la Congrégation.
Première erreur : la Mission n'est pas retirée à la Congrégation parce qu'on en donne la direction à l'un des siens ; elle lui reste toujours confiée, cela ressort des termes ordinaires dans lesquels on en parle à la Propagande. On ne dira jamais la Mission de M. N. ou de M^ N., mais la Mission de votre Congrégation. On a confié cette Mission à la Congrégation. On a accordé un évêque à ma 'poursuite et à ma demande précédente ; le choix du A 1-
caire apostolique m'est laissé à moi seul, et il est tiré de la Congrégation. Seulement le Saint-Siège ne se démet et ne peut pas se démettre de son autorité directe sur la Mission. La Propagande seule donne les pouvoirs, directement ou indirectement ; elle seule a l'administration et la direction de la Mission, et elle confie cette administration au Vicaire apostolique pour le spirituel comme pour le temporel. Mais de cette idée que la Mission est au Vicaire apostolique, et que la Congrégation n'en est pas chargée, il résulterait des conséquences fâcheuses, que nous craignons pour la Congrégation et pour la Mission.
La deuxième erreur consiste dans la division qu'on établit : la Mission d'un côté, et la Congrégation de l'autre. Ceci est quelque chose de si grave et de si pernicieux, que je crains que le démon ne s'en mêle sérieusement pour insinuer et fixer peu à peu cette idée dans les esprits. Voyez donc : ce raisonnement est bien simple. Ou tous les missionnaires seront attachés au Vicaire apostolique, comme ils le sont tous maintenant, ou il y aura des dissidences, comme cela ne manquera pas d'arriver ; le démon, ayant une fois son arme bien trempée, ne manquera pas d'en susciter. Si les missionnaires sont tous attachés à leur chef de Mission, ils se détacheront de la Congrégation, faisant ainsi les deux parts mentionnées, et, comme je vous l'ai déjà dit, l'esprit de la Congrégation sera en souffrance, et par contre-coup la Mission. Si, par la suite, il se trouve quelques missionnaires mécontents du Vicaire apostolique, quelle arme ils trouveront dans
cette pensée, pour diviser les missionnaires, pour brouiller la Mission avec la Maison-Mère, et entraver en toutes manières le Vicaire apostolique. Je ne développe pas ma pensée, vous en concevrez facilement toute la force et l'importance. Voilà pourquoi il faut, tout au contraire, que les missionnaires ne soient entretenus que dans les vues d'unité, et cette unité, ils doivent la voir dans la Congrégation à laquelle ils appartiennent. Que jamais il ne soit question de distinction entre la Congrégation et les évèques ; les évoques sont un avec la Congrégation dont ils font partie, ils sont à la tête de la Mission dont la Congrégation est chargée.
Le missionnaire ne doit pas raisonner : il n'a qu'à obéir à l'évèque et au supérieur. Je pense donc qu'il est de la plus haute importance que vous autres, principaux missionnaires, joints à Nosseigneurs les évêques, vous vous appliquiez à faire oublier aux confrères toute distinction de ce genre, comme aussi à faire en sorte que leur conversation ne soit jamais défavorable à la communauté-mère, non plus qu'à l'un ou à l'autre de ses membres, et que leurs préjugés, s'ils en ont, s effacent et disparaissent, qu'ils ne nous soupçonnent pas de choses auxquelles nous n'avons jamais pensé, qu'ils ne croient pas que nous portions peu d'intérêt à la Mission ! Car cette dernière idée m'a été signalée, et cependant elle est contre tout bon sens. Il faut leur inspirer l'amour et l'intérêt de la Maison-Mère, et cet intérêt qu'ils lui portent doit être un intérêt d'affection ; il faut les engager tous à écrire à leurs confrères d'ici, tantôt à l'un, tantôt à l'autre; qu'il y
ait épanchement de cœur, qu'ils racontent les nouvelles de la Mission. On leur répondra et on leur racontera ce qui se passe ici, et cette communication pleine de charité ne manquera pas de produire d'heureux effets.
Je vous assure* mon bien cher confrère, que je suis bien soucieux pour cet objet. La bénédiction de Dieu sera avec nous si nous sommes bien unis, elle iie nous sei'a pas donnée si nous ne le sommes pas. De cette union dépend le saliit ou la ruine de la Congrégation. Je voudrais voir tous les missionnaires comprendre connue moi l'importance de cette parfaite union, et y travailler avec tout le zèle que Dieu demande de nous. Ici, tout va bien.