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DEGRÉ DE SAINTETÉ DE NOS ACTES

Le degré de perfection et de sainteté de nos actes dépend de deux choses : la pureté et l'intensité.

g jer — Pureté de nos actes.

La grâce peut nous faire produire des actes de pur amour de Dieu; mais ordinairement il se mêle à nos actes un certain amour de nous-mêmes.

La grâce sanctifiante est le seul principe de sainteté en nous : elle nous porte vers Dieu par la foi et la charité, au point que, même dans nos rapports avec les créatures, elle nous fait tendre vers lui. Dieu seul devient ainsi le principe et la fin de nos actes, si ces^actes sont faits sous l'unique influence de cette grâce de sainteté, pure et sans mélange.

Par un effet de cette inspiration pure venant de Dieu, nous agissons en Dieu seul et pour Dieu seul. Mais si, par un effet de l'amour de nous-mêmes que Dieu a mis dans notre nature, nous mêlons dans notre tendance d'amour envers Dieu un retour d'espérance pour nous-mêmes, quoique notre acte soit saint dans toute son acception, — parce que nous nous maintenons, je suppose, dans les bornes de

l'amour que, dans l'ordre de la volonté de Dieu, nous pouvons avoir pour nous-mêmes — l'acte n'est pas dans la sainteté d'un amour parfait : c'est ce que l'on appelle un amour d'espérance.

La vertu de l'espérance est une vertu sainte qui unit à Dieu : c'est mm aspiration de L'aine vers Dieu vu dans l'avenir. Cette aspiration est mélangée de l'amour naturel pour soi-même, pur en tant que désirant jouir de Dieu vers lequel on aspire, avec la confiance de le posséder; mais le mélange de ce dernier sentiment la rend moins parfaite. Ceci demande cependant une plus ample explication.

Quatre sortes d'amour de nous-mêmes peuvent se mêler à nos actes.

Dans l'amour pour soi-même on peut observer quatre degrés.

i° L'amour nécessaire pour nous-mêmes. — Dieu la m bièo imprimé dans notre nature que nous ne pouvons pas avoir un sentiment opposé. Il l'a tellement voulu qu'il l'a posé comme le point de mire de la charité envers le prochain : « Nous aimerez votre frère comme vous-mêmes. » La grâce sanctifiante anime cette pente nécessaire de notre nature par cette aspiration sainte vers Dieu, pour la porter toute en lui. Nous voyons la Très Sainte Vierge, dans le transport de son amour, dire : Ecceehim ex hoc beatam me dicent omnes generationes, et son divin Fils : Deus îiieus, ut quid dercliquisii me? On trouve là les deux faces de cet amour naturel, qui

est un don de Dieu, et dont nous ne pouvons nous défaire : pente vers le bien de notre être, répulsion vers le mal de notre être. Ces deux pentes restées dans leur pureté, étant animées et vivifiées par la grâce, sont saintes. Voilà ce qui se rencontre dans la vertu d'espérance, en son degré parlait.

Cependant, il arrive souvent que la grâce nous anime d'une telle ferveur, qu'elle nous met dans l'abstraction et l'oubli de nous-mêmes ; et notre âme, alors, préoccupée de Dieu seul, l'aime dans toute sa simplicité et toute la pureté de cet amour. Ces actes sont plus fréquents qu'on ne pense dans les âmes qui tendent à la perfection.

Mais il faut bien que nous sachions que tous nos efforts propres pour y arriver sont inutiles et même fort nuisibles. L'amour pur est sans aucun doute un don parfait, et tout don parfait ne peut venir que du Père des lumières. Prenons nos mesures pour obtenir ce don céleste, en nous rendant agréables à Celui qui seul peut le donner.

Dans cette qualité d'amour naturel de nous-mêmes se rangent le désir de posséder Dieu, la satisfaction de l'existence de notre être, ainsi que la répulsion de la séparation de Dieu et de l'anéantissement de notre être. Je trouve inutile d'examiner ici si nous pouvons souhaiter la séparation de Dieu ou notre anéantissement, dans la supposition que telle serait la volonté de Dieu. C'est une question oiseuse ; car s'il arrive à une âme, dans l'effervescence de l'amour sensible, d'exprimer à Dieu un vœu semblable sans qu'il soit réfléchi, Dieu saura bien y prendre ce qui lui appartient. Hors de là, et étant à

soi, on ne doit ni faire cette supposition, ni exprimer ce vœu, car on serait au moins dupe de son imagination.

Dans ce degré d'amour se trouve aussi l'amour de reconnaissance, par lequel l'âme s'absorbe en Dieu, en son amour, et retient très peu de retour pour elle.

2° L'amour pour nous-mêmes bon et conforme à la volonté de Dieu, mais auquel nous ne sommes pas nécessités. — IL consiste à aimer la jouissance dans la possession du bien, et à craindre la douleur dans le mal. Dans cet amour de soi, il n'y a rien que ce que Dieu a mis dans notre nature, la tendance vers le bonheur. La grâce, animant cette tendance, l'élève à l'état surnaturel et lait que notre âme désire, espère le bonheur éternel en Dieu, et craint le malheur éternel dans la séparation de Dieu.

La différence cuire le degré précédent et celui-ci consiste en ce que. dans le premier, nous désirons et nous aimons notre bien souverain comme tel, et dans le second nous aimons et nous désirons la jouissance éternelle que nous aurons dans la possession de notre bien souverain. Dans l'un et l'autre nous aimons Dieu ; seulement, dans le premier, Dieu est l'objet direct de notre amour, mais considéré par les yeux de notre amour de nous-mêmes et comme notre souverain bien : dans le second, l'objet direct de notre amour est notre bonheur vu en Dieu, de manière que Dieu est la lin dernière où aboutit notre âme, mais non notre fin directe.

Une âme qui veut être sérieusement à Dieu, sans

restriction et sans mesure, parviendra facilement à s'élever au-dessus de cet amour intéressé, par le travail de sanctification que la grâce divine opère en elle. Ici, comme dans le degré précédent, il ne faut pas y prétendre par son propre travail. Dieu seul peut nous unir à lui dans un degré plus parfait d'amour par la grâce de Notre-Seigneur Jésus- Christ : tout ce que nous avons à faire, c'est d'être fidèles à cette grâce.

Il est bon de viser à se détacher de soi et de s'oublier pour faire plus souvent des actes dans toute la pureté des inspirations de la grâce, afin d'aimer Dieu en Dieu et pour Dieu seul. Mais il faut se bien garder de rejeter les actes d'un amour moins parfait ; nous nous exposerions fort à être infidèles à la grâce, et, de plus, à gâter davantage ces actes en les mélangeant d'amour-propre. Il faut encore éviter un certain esprit d'observation pour chercher à distinguer dans nos actes les mouvements de l'amour d'espérance, afin de les purifier et de les élever à l'amour pur. Sachons bien une chose : de nousmêmes nous ne pouvons rien à cela, et, au lieu de gagner à ce travail, nous perdrions beaucoup ; nous donnerions jeu à notre imagination, qui nous retracerait des motifs et des intentions très pures, quant à l'idée qu'elle nous présenterait, tandis que, dans le fond, la nature et l'amour-propre auraient la plus grosse part à notre prétendu acte d'amour pur. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous animer d'un désir vif et fervent d'être tout à Dieu, de nous sacrifier tout entiers pour lui et d'être toujours fidèles à sa grâce. Dans cet esprit de ferveur

solide, faisons nos actes sous l'inspiration de la grâce, telle que nous la sentons, sans L'éplucher. Si nous agissons autrement, nous risquons de nous livrer à l'orgueil et à l'illusion. ^

3° Un amour de soi-même, bon en soi, conforme à la volonté de Dieu et animé par la grâce, comme dans le degré précédent, mais dans lequel la nature a trop de part. — La foi nous montre notre souverain bonheur en Dieu, la grâce divine nous y porte, mais la force de la nature dopasse le mouvement de la grâce. Et alors il arrive, tantôt que nous n'avons pas la soumission suffisante à la volonté de Dieu, et tantôt que nous manquons de confiance en Dieu, qui seul peut nous donner son souverain bonheur par sa miséricorde pour nous. Une àme qui en est là est très imparfaite et doit aviser, avant tout, aux moyens de vaincre ses défauts et de se détacher d'elle-même, afin de purifier son amour.

4° Enfin, un amour de soi-même qui dépasse Y amour de Dieu. —On est soi-même la fin dernière de son amour envers Dieu. Cet amour est mauvais et se reconnaît par un orgueil ou un égoïsme radical en matière de piété. Cependant il est généralement difficile de mesurer jusqu'à quel point le bien réel est mêlé dans ce mal.

g 2> — Intensité de nos actes.

Le degré de sainteté de nos actes est mesuré aussi sur l'intensité de notre tendance vers Dieu.

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L'intensité consiste dans la force intime et l'énergie avec lesquelles l'âme embrasse l'objet qui l'occupe et accomplit l'acte.

L'intensité ne provient ni de l'énergie naturelle, ni du caractère, ni de la ferveur sensible, mais de la grâce.

Il ne faut point qu'on s'y méprenne, l'intensité ne s'acquiert pas directement. Elle provient, non de l'énergie naturelle, mais de l'extension que l'abnégation de soi-même procure à l'empire de la grâce, et de la fidélité habituelle aux inspirations divines. Il faut donc prendre garde d'aspirer par sa propre action à donner une plus grande intensité au mouvement intérieur vers Dieu ; on ne ferait qu'y mêler davantage l'action de la nature, et très souvent l'orgueil et l'amour de soi-même. Qu'on s'établisse dans un état d'abnégation et de fidélité très grande à la grâce, et on sera sûr que Dieu, vivant en nous, donnera à notre âme une intensité d'amour dans la même proportion : tout moyen direct est une illusion et plus qu'une perte de temps.

On serait encore dans une grande erreur de penser que l'intensité de l'amour de Dieu dépend du caractère. Le degré d'amour vient de la grâce, cela est bien évident ; par conséquent il ne peut dépendre du caractère. La grâce peut opérer une aussi grande sainteté dans un homme à caractère froid que dans un autre d'un caractère ardent. Une vertu naturelle peut être le produit du caractère, une

vertu surnaturelle est l'effet de la grâce. Le caractère ne peut donner que la forme de vertu produite au dehors. L'intensité est dans l'âme et se t'ait sentir dans l'action de la volonté.

Ainsi le même degré d'intensité d'amour, existant dans les actes de deux hommes de caractères différents, fera accomplir ces actes, pour le fond, avec le même degré de sainteté, tandis que, pour la forme sous laquelle cette intensité se manifeste, il y aura une différence considérable entre un homme de caractère froid et un autre de caractère ardent.

Enfin, une autre erreur trompe encore assez souvent les personnes qui se livrent au travail de la sanctification de leur àme. Elles mettent l'intensité de l'amour dans les sentiments de la ferveur sensible et dans l'ardeur de la dévotion passionnée, qui existe dans le début (tune vie sainte et toute pour Dieu. Dans cet état, l'âme est affectée vivement par la grâce de Dieu, mais les impressions de la giàce se font sur les sens intérieurs. De ces impressions résulte une jouissance très vive, et cette jouissance, étant toute dans les sens, donne une grande elfervescence aux passions, qui s'émeuvent selon la mesure de la jouissance donnée aux sentiments du cœur. Les actes d'amour envers Dieu, dans cet état, proviennent en grande partie de la jouissance que l'âme éprouve dans sa considération, et tendent plus ou moins vers cette jouissance que l'âme veut savourer. Ce n'est pas un mal, c'est même un bien auquel il faut se laisser aller, si on veut être fidèle à la grâce (se gardant cependant d'excéder) ; mais ce n'est pas là un amour aussi pur et aussi dégagé

que celui qu'on aura dans la suite, lorsqu'il s'élèvera au-dessus des sens, si l'on est fidèle.

La même chose arrive quant à l'intensité. Lïmpression de Dieu et l'impulsion d'amour envers lui étant données aux sens, elles mettent une grande activité dans les passions, et l'intensité de cette activité passionnée est mesurée sur celle de l'impression produite dans les sens. Quoiqu'il y ait là un amour de Dieu très réel, et même intense jusqu'à un certain point, cependant une bonne partie de cette intensité appartient au bonheur de la jouissance plutôt qu'à Dieu; de plus, une partie de ce qu'on prend pour intensité d'amour n'est qu'activité de passion, et, dans le fond de l'âme, l'intensité est moindre.

Il ne faut donc pas se troubler ni se décourager, si, plus tard, cet état de dévotion sensible cessant, on n'éprouve plus ces ardeurs violentes d'amour. Une âme qui est fidèle à Dieu dans cet état, où les sens ne sont plus affectés, a un amour bien plus pur et beaucoup plus intense, quoiqu'elle n'éprouve plus ces impressions vives dans les sens, ni cette activité des passions, dans la pratique de la dévotion et des vertus.

Dans l'ordre naturel, un jeune homme, voulant une chose, la veut avec passion ; un homme mûr la veut au moins aussi fortement, mais avec calme. La volonté de l'homme mûr est généralement plus forte que celle du jeune homme ; la différence, qui se manifeste en faveur de la force de la volonté du jeune homme, n'est que dans l'expression qui, étant passionnée en lui, fait paraître sa volonté plus

énergique, tandis quelle n'est que plus active. La grâce, agissant sur les sens, est à son état de jeunesse; plus tard vient l'âge mûr, où l'expression est moins passionnée, mais où l'action intime de l'âme peut être et est ordinairement, c'est-à-dire quand nous sommes fidèles, plus énergique et par conséquent plus intense.

La vie des Saints nous fournit de cela une foule d'exemples. Ainsi, quand Notre-Seigneur dit à ses Apôtres que tous se disperseraient pendant la nuit de douleur de sa Passion, saint Pierre, tendrement et vivement alfecté par la présence du divin Maître, dont la vue corporelle pénétrait les Apôtres et les disciples d'un sentiment d'amour, incompréhensible à celui qui ne Ta pas vu dans sa chair, saint Pierre, pénétré de cet amour sensible, lui répond : Et si omnes scandalizatifuerint in te, ego nunquam scandatizabor ; et un instant après : Etiamsi oportuerit nie mori teeum. non te negabo. On voit bien dans ces paroles hardies l'ardeur sensible de l'amour, provenant d'une impression intense. Cet amour avait ses défauts assez nettement exprimés dans la hardiesse de ces paroles, défauts qui se trouvent généralement dans cet amour sensible, quand il est violent ; mais, dans le fond, c'était un amour véritable, et les paroles sincères de Pierre en font voir la violence. Quand plus tard saint Pierre rentra dans sa prison pour se faire crucifier, il le fit avec beaucoup plus de calme, et cependant l'intensité de son amour, dans l'accomplissement de cet acte, était bien plus grande que pendant la nuit de la Passion.

Gomme l'amour de Dieu, qui perfectionne notre union avec lui, de même la pureté, l'intensité et les autres qualités parfaites dé cet amour, prennent leur source dans la grâce sanctifiante. Plus cette lumière divine et vivifiante anime notre âme dans ses actes, à l'exclusion de toute impulsion qui lui est étrangère, plus notre amour est pur.

Parfois ce don divin remplit tellement toutes les puissances de nos âmes et vivifie tellement tous nos goûts, que, dans l'accomplissement d'un acte, nous devenons étrangers à tout ce qui est étranger à Dieu ; alors, agissant sous la seule inspiration de la grâce sanctifiante, notre amour prend toute l'intensité de son action vivifiante.

Conclusion.

Ainsi, nos actes sont saints quand ils sont animés par la grâce et se dirigent vers Dieu avec pureté et force : avec pureté, lorsqu'ils ne sont inspirés que par le mouvement de la grâce ; avec force, lorsque les puissances de notre âme se portent vers Dieu avec énergie dans l'accomplissement de ces actes.

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