DE LA SAINTETÉ CONSIDEREE DANS LES HOMMES APOSTOLIQUES
Nous avons vu, dans les chapitres précédents, l'action de Dieu dans les âmes en général, et la vie sainte qu il leur communique par sa grâce sanctifiante, aidée des grâces spéciales pour l'accomplissement des actions ordinaires de la vie. Je sens le besoin de considérer cette divine action en nous, qui sommes engagés dans une vocation toute de sainteté : cette vocation, en elTet, nous a fait contracter des devoirs particuliers et nous place dans un état exceptionnel, en comparaison de celui de la généralité des hommes.
Les hommes apostoliques sont particulièrement obligés d'être saints.
Gomme la sève naturelle se transforme en chaque arbre dans le fruit qui lui est propre, de même la sève divine que nous recevons de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, se transforme en nous dans une sainteté dune forme différente et d'un degré plus ou moins élevé, selon l'état dans lequel la miséricorde de Dieu nous a greffés sur le tronc vivant et vivifiant de Jésus-Christ son Fils.
Pour notre part, nous avons été entés dans le cœur, dans la moelle même de l'arbre de vie ; nous recevQns la sève avec surabondance, et sa tendance n'est pas seulement de produire la vie en nous et pour nous, mais elle veut faire de nous des branches vigoureuses, des branches mères devant communiquer la vie et la verdure aux rejetons, lesquels recevront la naissance par l'action de la sève divine qui est en nous et qui leur est transmise par nous.
Si donc nous, les grosses branches plantées dans le Cœur de l'arbre, sommes desséchés, ou si nous n'avons que peu de vie et de verdure, comment les rejetons pourraient-ils avoir la vie ? Si nous n'avons en nous que peu de sève de la vie de Jésus et beaucoup de sève de la vie de la nature, avec ses vices et ses défauts, comment pourrons-nous donner naissance aux petites branches? Si même nous en faisons naître quelques-unes, nous ne pourrons leur donner qu'une vie chétive. Soyons bien assurés qu'elles ne recevront de nous qu'un mince filet de la vie surnaturelle, qui ne sera pas suffisant pour détruire le torrent empesté de la vie de péché qui est en elles. Avec le peu de vie divine de Jésus-Christ que nous leur donnerons, nous leur communiquerons, de plus, sans nous en apercevoir, beaucoup de notre vie naturelle.
C'est une réflexion que je voudrais pouvoir produire à chaque page de cet écrit. Un missionnaire qui ne travaille pas sérieusement et constamment à sa sanctification, se rend indigne de l'éminente grâce apostolique et coupable envers les âmes qu'il
devait sanctifier. Mais s'il se met sérieusement à l'œuvre, il se sanctifie infailliblement et sanctifie une foule d'âmes avec lui.
La grâce donne à chacun une sainteté en rapport avec sa condition.
L'effet de la grâce sanctifiante en nous est, comme nous avons dit plus haut, de vivifier notre âme dans ses actions et ses habitudes, par la foi, l'espérance et la charité : et ces vertus, selon les nuances diverses provenant de la différence de nos relations avec Dieu et avec les créatures, se revêtent de la forme des vertus multiples qui sont pratiquées dans ces relations. Mais, comme nous sommes trop faibles pour que son action puisse ainsi se réaliser en nous, Dieu, infiniment miséricordieux, nous donne des grâces pour faction qui ont pour but de nous disposer, de nous attirer et de nous fortifier.
Ainsi, dans chaque état de vie où Dieu nous a placés, la grâce sanctifiante tend de toutes ses forces vers la pratique des devoirs et des vertus propres à cet état.
Ainsi encore, la divine miséricorde nous donne, dans chacun de ces états, les grâces particulières destinées à prêter secours à notre faiblesse pour le développement de la grâce sanctifiante, en vue de l'accomplissement de ces devoirs et de la pratique de ces vertus.
De plus, quand, dans certains états de vie, Dieu nous communique par un sacrement une mesure de
grâce sanctifiante spéciale pour cet état, cette grâce tend à développer en nous les vertus propres à l'état et aux devoirs que nous avons à remplir : par suite, quand les vertus de cet état doivent composer tout l'ensemble de la vie, comme les vertus du chrétien et celles du prêtre, elle tend à donner à notre àme une forme propre à l'habitude de ces vertus. Cette forme s'appelle l'esprit de l'état, l'esprit chrétien, l'esprit sacerdotal.
Enfin, par le fait que Dieu nous donne par un sacrement la grâce sanctifiante propre à un état, sa miséricordieuse sagesse s'engage à nous donner, en temps et lieu, pour l'action, des grâces particulières pour nous amener aux résultats que doit obtenir l'action de la grâce sanctifiante reçue dans le sacrement. Et si ces résultats ne sont pas obtenus, cela provient de ce que le sujet n'a pas correspondu à ces grâces, moyennant lesquelles les résultats étaient infaillibles, si ou les avait suivies.
La grâce donne aux hommes apostoliques une sainteté en rapport avec leur caractère sacerdotal.
Appliquons maintenant ces règles à l'état tout de sainteté auquel la bonté divine nous a élevés. Nous avons à remarquer deux choses différentes, qui cependant ne sont pas distinctes l'une de l'autre : nous avons à considérer le sacerdoce en général, et les conditions particulières dans lesquelles nous en exerçons les fonctions.
L'homme choisi de Dieu et appelé au sacer-
doce de Jésus-Christ est uni à celui-ci en sa qualité de Fils de l'homme par l'élection, et revêtu de sa puissance en sa qualité de Fils de Dieu par la consécration. Associé ainsi à Jésus. Dieu et homme, il devient avec lui médiateur entre Dieu et les hommes.
Kn sa qualité de médiateur auprès de Dieu, il doit, auprès de Dieu, représenter les hommes, obtenir rémission pour les pécheurs, demander persévérance et sanctification pour les justes, et rendre à Dieu, avec surabondance de sainteté et perfection, les devoirs qui lui sont dus par les créatures et que celles-ci refusent de lui rendre, ou qu'elles lui rendent avec trop d'imperfection.
Pour remplir ce devoir, il faut que. selon la mesure de sa faiblesse, il soit, à l'imitation de Jésus- Christ, le grand Prêtre auquel il est incorporé par le sacerdoce, et dont il gère la fonction, saint, innocent, sans tache, séparé de tout péché, afin que, avec lui, il puisse être élevé non seulement au-dessus des choses de ce monde, mais au-dessus de tous les cieux.
Le prêtre parfaitement fidèle à la grâce qu'il a reçue dans son ordination irait là tout droit. Outre la sainteté pour laquelle il a reçu un don spécial, son àme acquiert une élévation très grande au-dessus des choses humaines, et il a de plus une grande puissance dans les choses divines.
Enfin, la grâce de son ordination devient en lui un esprit de prière, un esprit de charité pure et forte pour Dieu et pour tout ce qui peut procurer sa gloire, un esprit de lumière en tout ce qui touche
à ses perfections, aux mystères de la Rédemption et à la doctrine du salut.
Voilà ce que le prêtre devient dans ces communications avec Dieu par son sacerdoce, si, dans la pratique, il est fidèle aux grâces particulières qu'il reçoit en vertu du sacrement, pour le développement de la grâce sanctifiante qui forme en lui la vie sacerdotale.
Comme médiateur auprès des hommes, il doit représenter Dieu qui l'envoie et agir auprès du peuple en son saint nom. dans le but, par les moyens et dans l'esprit déterminés par Dieu lui-même et selon la forme dans laqnellefa agi Notre-Seigneur Jésus- Christ. Celui-ci, toujours vivant dans les prêtres, les unit à son souverain Sacerdoce, parla sève sacerdotale dont il les vivifie ainsi que leurs actes, pour les rendre semblables à lui et rendre leurs actes semblables aux siens.
Cette sève de la vie sacerdotale de Jésus, qui nous fait vivre de sa vie, nous est donnée par le sacrement de l'Ordre. Par elle nous acquérons un amour immense et efficace pour les âmes, et cet amour se porte de préférence vers les j)auvres, les faibles et les malheureux. C'est ce qui a fait dire à notre divin modèle : Evangelizare pauperibus misit me, et ailleurs : Venite ad me, omnes qui laboratis et onerati estis.
A cet amour se joint un désir sans bornes du salut et de la sanctification des âmes, et ce désir se porte de préférence vers celles dont l'éloignement du salut et les besoins sont les plus grands.
Cet amour et ce désir sont déjà renfermés dans la grâce première reçue par le Baptême ; mais il y a cette différence entre la grâce du Baptême et celle du Sacerdoce, que cette dernière donne l'amour des «âmes dans l'esprit propre du Sacerdoce, avec la détermination ferme et pratique de se sacrifier pour elles. Et ce désir, cet amour de sacrifice se traduit par les privations qu'il impose, les travaux qu'il fait entreprendre, les souffrances et la mort même qu'il fait endurer pour réaliser la grande pensée du Sacerdoce : le salut et la sanctification des âmes.
Nous avons la confirmation de cette idée générale de l'amour sacerdotal dans la conduite et dans les paroles de Jésus-Christ agissant et parlant en prêtre. Dans sa conduite : toute sa vie a été un oubli de lui-même, une privation, un travail et une souffrance pour le salut des à mes, et la lin de cette vie souverainement sacerdotale a été la mort, et la mort la plus douloureuse, la plus ignominieuse. Dans ses paroles ; Ego sum pastor bonus. Bonus pastor animam suani dat pro ovibus. Quomodo coai'ctor usqne duni perficiatur !
Aussi l'esprit général d'un prêtre, dont l'àme est remplie de la grâce du sacerdoce, relève au-dessus de lui-même et de toutes les créatures. 11 le préoccupe d'une seule pensée : le salut des âmes pour la gloire de son Dieu. 11 lui fait oublier tout ce qui le concerne lui-même, et le rend indi lièrent pour lui et pour ce qui le touche. Il lui donne un courage, une patience, une persévérance que rien n'abat, n'ébranle, n'affaiblit et ne déconeerte. Il met dans
son âme une sérénité, une paix, une douceur et une modération imperturbables, au milieu des difficultés, des contradictions, des humiliations, des maladies, des privations, des souffrances de tout genre .
Tels sont les effets généraux que Faction de la grâce sacerdotale produit en nous, si nous sommes fidèles. Mais il faut que nous soyons fidèles, et malheur à nous si nous ne le sommes pas ! Au lieu d'un soleil brillant et incandescent que nous deviendrions, nous aurons à peine la lumière et la chaleur d'une veilleuse de nuit. A peine cette lumière et cette chaleur seront-elles suffisantes pour nous empêcher de devenir des cadavres inanimés !
Pour rendre le prêtre fidèle à accomplir ses actes sacerdotalement, Dieu lui donne des grâces pour l'action, et s'il est fidèle à ces grâces, il arrive à avoir l'esprit du sacerdoce.
Quant à la grâce sanctifiante qui est donnée dans le sacrement de l'Ordre, il en est de même que pour celle qui est donnée dans le Baptême ; elle ne tend pas seulement à remplir l'action du prêtre, mais à entrer, à dominer dans toutes les habitudes de sa vie. Il faut que toute la vie du prêtre soit une vie sacerdotale. Plus que le chrétien, le prêtre doit faire de la grâce l'âme de toute sa vie, par la raison que la grâce du sacerdoce est une grâce de perfection, une grâce qui voue le prêtre tout entier à Dieu et aux âmes pour Dieu ; et il est de l'essence de cette consécration à Dieu pour le salut des âmes que le prêtre s'immole et se sacrifie ; il n'est plus à lui. La grâce sacerdotale tend donc de sa nature vers cela,
et, par conséquent, tant que le caractère sacerdotal restera imprimé en lui, il appartiendra tout à Dieu et aux âmes. Or. ce caractère ne le quitte pas: toute sa vie doit donc être à Dieu et aux âmes, toute sa vie doit être sacerdotale.
La grâce donne aux hommes apostoliques une sainteté en rapport avec les conditions dans lesquelles ils doivent exercer le sacerdoce.
Telles sont les dispositions générales de sainteté que la grâce sacerdotale tend à développer dans lame du prêtre. Cependant, le développement décès dispositions, dans un degré plus ou moins complet, dépend généralement de deux choses : des desseins de Dieu sur un prêtre, et des circonstances où il est mis par la divine volonté.
On conçoit qu'un prêtre destiné parla volonté de Dieu à exercer les saintes fonctions dans un lieu où son action sur les âmes ne saurait être qu'une action ordinaire et réglée, et où il se présente rarement des circonstances qui lui procurent l'avantage de l'aire de grands sacrifices, on conçoit qu'un prêtre dans cette position, tout en menant une vie dignement et saintement sacerdotale, ne parvienne pas à cette sainteté élevée et éminente du sacerdoce. La raison en est que Dieu, n'ayant sur sa personne que des desseins ordinaires pour le salut des âmes, ne lui donne pas par infusion ce développement de la sainteté sacerdotale ; et ce prêtre, n'ayant pas l'oc- 'casion de pratiquer cet amour d'immolation et de
sacrifice, et ordinairement ne suppléant pas à ce manque d'occasion, ne parvient pas à acquérir ce degré éminent de vertu.
Mais les hommes que l'infinie miséricorde de Dieu a destinés à livrer une guerre acharnée au démon et à lui arracher un grand nombre d'âmes, ceux quelle a destinés à des positions où ils seront sans cesse dans les privations, les contradictions, les souffrances de tous genres, et quelquefois exposés à la mort, pour ceux-là il est certain que son dessein est de donner à la grâce sacerdotale un grand développement dans leurs âmes.
Je n'ai pas besoin, mes bien-aimés Confrères, de vous dire que Dieu vous a fait la grâce et la miséricorde de vous placer dans cette dernière catégorie ; il veut vous élever dans les premiers rangs de ses élus, puisqu'il vous met au nombre des membres les plus privilégiés de son apostolat.
Sondez vos cœurs à la vue de la munificence de la miséricorde de Dieu à votre égard ; voyez si vous avez répondu à ses desseins de grâces et de bénédictions pour vous et pour les autres ; voyez s'il ne vous est pas arrivé quelquefois de ramper à terre par une vie humaine, faible el défectueuse, plutôt que de suivre l'élan de la miséricorde de Dieu!
Cependant, ne vous découragez pas si vous avez manqué de fidélité ; il n'y a que le temps de perdu, la grâce est toujours la même en vous, les circonstances vous favorisent autant que par le passé. Faites-vous une haute idée du don de Dieu qui est en vous ; suivez son élan de toute la force de votre
âme ; soyez fidèles désormais : et vous arriverez tout de même au sommet où Jésus vous attend pour vous reconnaître comme ses frères dans l'apostolat, et où le Cœur apostolique de Marie vous recevra avec son amour de Mère des Apôtres.
L'important pour vous est de surmonter votre amour-propre et vos défauts naturels, et de profiter de toutes les occasions que vous aurez d'être privés ou de souffrir, pour faire triompher pleinement en vous la grâce sacerdotale.
Outre cette sainteté en général que la grâce du sacerdoce répand dans notre vie et dans nos actes, elle nous donne encore des dispositions particulières pour l'exercice de nos diverses fonctions.
Ainsi, pour le saint sacrifice de la Messe et l'administration des sacrements : l'esprit de foi. la ferveur, le recueillement, la piété, la modestie et les autres dispositions, moyennant lesquelles nous nous acquittons saintement de ces fonctions toutes célestes. Dans nos relations avec les hommes, et dans nos œuvres de zèle, elle nous donne : la charité. l'affabilité, la douceur, la condescendance, la patience, la constance, la modestie et toutes les autres vertus que nous remarquons en Notre-Seigneur Jésus-Christ conversant avec les hommes, et que nous devons avoir en qualité de représentants de Dieu auprès d'eux. Enfin, si nous sommes fidèles à cette grâce divine, elle nous communique la prudence, la sagesse, le don de toucher les cœurs et de les attirer à Dieu, et même, s'il est besoin, les dons extraordinaires, que du reste nous ne devons pas
désirer et qui ne doivent jamais occuper notre esprit.
Il faut toujours nous rappeler que nous n'acquerrons ces vertus sacerdotales que par une fidélité habituelle à les pratiquer ; nous avons pour cela des grâces abondantes.