OBSTACLES A T.A SAINTETE
Desseins de Dieu dans la création de l'homme.
Dieu nous a créés à double forme, intellectuels et corporels.
Il nous a donné une âme intellectuelle pour nous mettre en relation directe avec lui et pour nous communiquer sa vie de grâce et de sainteté, afin de nous donner plus tard sa vie de gloire.
Il nous a donné un corps par le moyen duquel notre âme se met en relation avec la nature sensible qui nous environne, qui est laite peur nous et que nous devons régir.
La nature sensible et matérielle représente l'image de Dieu, et l'homme qui en jouit doit s'élever vers son Créateur dans cette jouissance ; il doit trouver l'image de son Dieu dans la créature faite pour son usage : Gloria Dominiplena est terra.
Mais, pour que l'âme s'élève à Dieu par ses relations avec la nature extérieure, il faut quelle ait en elle la vie de Dieu, qu'elle voie la créature dans la vue de Dieu, que les sens participent à la vie divine qui remplit l'âme; et alors quand les sens sont mis en contact avec les créatures, les impressions qu'ils en reçoivent sont celles de l'image de Dieu, et elles élèvent l'âme à Dieu.
N'ayant pas en nous de quoi nourrir les forces vitales que nous avons reçues du Créateur, et éprouvant un besoin puissant de les exercer sur un objet qui nous donne la jouissance et le bonheur, nous trouvons dans cette double faculté, intellectuelle et sensible, un moyen d'entretenir continuellement l'activité de la vie qui nous a été donnée.
Pour compléter et faciliter nos relations avec les objets dans lesquels nous devons trouver la jouissance et le bonheur de la vie, Dieu nous a donné une puissance intermédiaire entre le corps et l'âme, l'imagination. C'est un instrument actif et puissant, qui met l'âme en relation avec les objets éloignés, passés, présents et futurs. Elle affecte l'âme avec une intensité plus vive et plus intime que le contact des sens avec les objets extérieurs. Elle présente à l'esprit les formes des objets et impressionne le cœur avec vivacité et sensibilité.
L'imagination met l'âme en rapport avec toutes les catégories d'êtres ; elle revêt de formes sensibles les êtres intellectuels, et donne des formes quasi intellectuelles aux objets sensibles. C'est ainsi qu'elle communique aux sens les objets intellectuels qu'ils ne pouvaient saisir.
Par là elle devait être, dans les desseins du Créateur, d'un secours puissant pour nous attacher à Dieu et pour nous faire puiser en lui une grande abondance de vie et de bonheur. D'un côté, en effet, elle revêt de formes saisissables par les sens les vérités divines ; et, en rendant ainsi ces vérités accessibles aux sens, elle y produit des sensations vives et suaves qui activent l'élévation de l'âme à
Dieu. D'un autre côté, faisant voir Dieu dans toute la création, et les objets les plus grossiers obtenant par elle des formes qui les mettent en relation avec lame, elle nous fournit de continuels retours vers Dieu, et une grande facilité de nous tenir unis à lui.
Dans Pétat d'innocence l'homme rapportait à Dieu toutes ses opérations.
Dieu, ayant donné à l'homme cet ensemble de facultés, il le remplit de sa grâce ; imprégnée de sa grâce, l'âme était inclinée toujours vers lui, et par conséquent portée à l'avoir pour objet de ses forces vitales, même dans ses relations avec les créatures.
Éprouvant un besoin absolu d'alimenter son activité, et ne pouvant trouver cet aliment en ellemême, l'âme se tournait par une impulsion innée vers un objet qui le lui procurait. Elle cherchait naturellement l'aliment de sa vie en Dieu; elle employait à cet effet les facultés puissantes qui lui étaient données, et y trouvant avec surabondance de quoi se nourrir de bonheur et d'amour, elle restait attachée à Dieu et vivait sous son influence et dans sa dépendance, tout en conservant toute la liberté qui lui avait été donnée. De manière que l'âme intellectuelle était soumise à Dieu, les facultés morales soumises à l'âme, et la chair soumise à l'esprit; en d'autres termes, les passions étaient soumises à la raison, et la raison à Dieu. L'homme était ainsi en harmonie parfaite avec lui-même et avec ses facultés, l'âme avec le corps, et tout son
être avec Dieu qui le gouvernait, le dirigeait et lui communiquait la vie.
Depuis le péché originel , au contraire, l'homme est fortement incliné à rapporter à lui-même ses diverses opérations.
Tel eût été l'homme si le péché ne l'avait pas perverti, s'il était resté dans la dépendance de Dieu. Mais, tenté parle démon, il l'imita, et tout l'ordre de la création fut renversé. Voulant se rendre indépendant de Dieu et trouver son bonheur par sa propre volonté, il rompit le canal qui l'unissait à Dieu et fut. par le fait, privé des communications de la grâce et de la vie divine, qui le remplissaient de bonheur. Réduit à lui-même et vide de Dieu, il était privé des jouissances qui devaient satisfaire ses besoins intellectuels et moraux. Il avait faim et soif, et ne trouvait plus la main qui le nourrissait. De ce premier acte qui a séparé nos ancêtres de Dieu, et du péché dont nous avons hérité dès le premier moment de notre existence, est résulté, pour eux et pour nous, le bouleversement de l'ordre établi par Dieu, et une désorganisation immense s'est opérée dans tout notre être.
Dès que le péché eut opéré en nous cette séparation de Dieu, aussitôt, au lieu de cette tendance de notre âme vers Dieu et vers la parfaite dépendance de son Être, il s'est établi en nous une inclination vers nous-mêmes et vers l'indépendance entière de notre être.
Cette inclination tend à nous poser nous-mêmes comme principe de notre vie, et comme fin de nos actions. Gomme principe de notre vie, nous voulons nous suffire à nous-mêmes et ne dépendre que de nous, et quand nous sentons que nous avons besoin de recourir à Dieu pour nourrir notre âme. nous voulons nous approprier cette nourriture, comme si nous l'avions tirée de notre fond. Comme fin de nos actions, nous les dirigeons vers nous-mêmes au lieu de les diriger vers Dieu, à qui seul toute créature doit .aboutir. Dans nos relations avec les objets en dehors de nous, nous tendons à ramener tout à nous, de manière que nous nous "posons pour fin de toutes nos relations avec les objets, et de toutes les relations de ces objets avec nous.
Maux causés par l'égoïsme et l'orgueil.
Ce vice qui s'appelle l'égoïsme renferme la racine de tous nos maux. Il l'ait que chaque homme se substitue à Dieu, comme s'il existait par lui-même, et veut que toutes les créatures travaillent pour lui, pour l'agrandissement et le perfectionnement de son être.
Ce vice monstrueux, lorsqu'il atteint tout son développement dans un homme, y cause des maux inimaginables ; c'est à lui qu'il faut attribuer les plus grands bouleversements. Combattu dans le cœur de l'homme par la grâce de Dieu, il trouve mille détours pour s'y réfugier, et nous arrêter plus ou moins dans la pratique de la vertu. Poursuivi
plus efficacement, il se glisse encore furtivement dans nos intentions, fausse nos actes de vertu, devient pour nous une cause de tentations, nous arrête dans la voie de la perfection, nous fait tomber encore dans bien des fautes, et produit souvent de dangereuses illusions.
La racine, l'âme et l'expression la plus forte de ce vice est dans l'orgueil : Radix omnium malorum superbia. Le fond de la superbe est de faire que l'homme veut considérer son être dans l'indépendance de son existence, il veut vivre de lui seul, en lui seul, et pour lui seul.
Or, comme les sens intérieurs suivent la tendance de lame et reçoivent naturellement, dans leur relation avec les objets, des impressions analogues ou correspondantes à cette tendance, il en résulte ceci : comme dans l'état d'innocence les objets les impressionnaient saintement, parce que l'àme était animée par le principe de la vie de Dieu, de même dans l'état du péché ils sont impressionnés naturellement dans le sens de l'orgueil et de l'égoïsme dont nous sommes animés et vers lesquels nous sommes inclinés. C'est ainsi que, par le péché de nos premiers parents, toute la créature a été maudite pour nous.
L'égoïsme, et surtout l'orgueil, ayant jeté de profondes racines dans notre âme intellectuelle, et par suite ayant de plus imprégné de leurs tendances le plus intime de nos sens, il résulte de là que notre imagination est sans cesse disposée à recevoir et reçoit en effet les impressions de ce double vice, et met ensuite toute son activité à leur service. Revê-
tant les objets de leur couleur et de leur forme, elle en produit les impressions dans les sens. Il arrive par suite que les ânicis qui se livrent à ces vices donnent dans de grands excès, et celles qui résistent, même avec une certaine efficacité et force de volonté, se trouvent néanmoins pendant longtemps enlacées" dans les impressions variées et multiples de ces vices, comme une mouche dans une toile d'araignée. Tel est le mal intellectuel de l'homme, le mal direct de l'âme.
Maux causés par la sensualité.
En outre, l'homme est devenu sujet au mal moral, provenant de sa nature sensible.
L'âme, vide de la vie de Dieu et éprouvant le besoin d'un objet qui devienne l'aliment de son activité vitale, c'est-à-dire du bonheur, se tourne vers les créatures. C'est là la tendance que le péché a donnée à sa vie sensible. L'âme, ne sachant et ne voulant se nourrir de la vie divine, cherche cette nourriture dans les créatures extérieures, et, comme elle ne peut se mettre en relation avec elles que par les sens ou l'imagination, il résulte de là une tendance et une inclination des sens et de l'imagination vers les jouissances dans les créatures, et par suite vers les créatures elles-mêmes.
Plus les sens se mettent en contact avec les créatures pour y trouver la jouissance, plus l'âme se vide des objets intellectuels et surtout de Dieu ; par suite, la tendance sensible imaginaire vers les créa-
tures se fortifie de plus en plus. L'âme, trouvant par là une grande incapacité à exercer son activité sur les objets intellectuels, devient l'esclave de ses sens, l'esclave des jouissances sensibles, l'esclave des créatures, l'esclave du péché : Qui facit peccatum, servus est peccati.
C'est ainsi que se réalise encore une fois la malédiction de la créature pour l'homme. Elle devient insuffisante pour sa satisfaction, pleine de travail et de peine, et elle augmente sa perversion.
L'âme, réduite à devenir ainsi esclave des sens, n'est plus en état de les diriger, ni de juger sainement des impressions faites sur elle ; elle se livre aveuglément aux vices les plus bas et les plus dégradants, et finit souvent par vivre absolument en brute, n'ayant plus d'autre vie que la vie animale.
Ce qui mène l'homme jusqu'à cet excès de mal, ce qui, en tout état de choses, donne une grande force aux impressions produites dans les sens, c'est leur activité passionnée, aidée et augmentée par l'imagination. Les sens reçoivent les impressions pour les objets présents, et l'imagination les reçoit de même pour les objets absents, l'inclination seule leur tenant lieu de raison.
De plus, les impressions qui s'y font et l'action qui les suit sont passionnées, violentes, vives et pleines d'insistance. Par suite, selon le plus ou le moins de prédominance ou d'influence qu'a dans l'âme l'inclination vers les jouissances dans les créatures, les sens sont plus ou moins souvent, plus ou moins facilement, et plus ou moins passionnément
impressionnés par la jouissance des créatures ; et, la violence des passions n'étant pas comprimée par le puissant contrepoids de la grâce, Fàme en devient le jouet, reste leur esclave et se pervertit de plus en lu .
Suites funestes de la condition actuelle de l'homme.
L'homme, étant, dans sa nature pervertie, séparé de Dieu et rempli de tendances qui l'en éloignent encore davantage, éprouve par ce fait une déchéance dans ses facultés et ne peut de lui-même ni concevoir, ni aimer, ni vouloir ce qui le rapproche de la vie divine ou l'y rattache ; il ne peut pas même concevoir, aimer et vouloir toujours le bien dans Tordre naturel.
Joignant à cela le vice de l'égoïsme et de l'orgueil, la corruption de sa nature sensible, l'effort des passions et l'effervescence de l'imagination, il éprouve :
i° Un grand obscurcissement et une fausse lumière dans son intelligence, ce qui tend à lui faire voir le bien où est le mal. et le mal où est le bien ; et même lorsque la grâce divine l'a ramené à Dieu et lui donne la tendance vers lui, les inclinations vicieuses tantôt l'en détournent, tantôt l'empêchent de voir dans leur vrai jour Dieu lui-même, ses affections, ses intentions et même ses actions.
2° Une grande inertie dans le cœur pour Dieu, et pour tout ce qui peut l'y porter. Ce cœur s'enflamme très facilement pour les objets créés, tandis qu'il est froid, lourd et indifférent pour son souverain bien.
3° Un extrême affaiblissement de la volonté, qui est très molle dès qu'il s'agit d'un acte qui doit élever à Dieu, accomplir ses commandements ou lui être agréable, tandis qu'elle est remplie de force, d'énergie et de résolution, dès qu'il est question d'un acte qui favorise l'orgueil, l'intérêt propre, ou qui donne des jouissances passionnées.
Nous avons vu le ravage que le péché a fait dans l'âme intellectuelle, dans les sens intérieurs et l'imagination. Cette contagion de l'intérieur se communique même aux sens extérieurs, et même à toute l'organisation. Par suite de cette tendance perverse de l'âme intellectuelle et des sens intérieurs, et pour peu que ces tendances soient prononcées ou enracinées, les sens extérieurs se portent instinctivement vers les objets qui éloignent de Dieu, et l'organisation, non seulement est plus impressionnable au mal, mais elle s'y habitue, en rapproche l'âme, et met des obstacles quand nous voulons nous en éloigner.
Enfin, le péché a porté sa dégradation jusque dan» notre chair elle-même, c'est-à-dire dans notre organisation, par la diversité des nuances de notre tempérament. Il est très rare de trouver un tempérament qui exclue le vice ou les défauts du caractère.
Il y a des tempéraments meilleurs les uns que les autres, mais, généralement, ils manquent par un côté.
Le mal du tempérament se fait en deux manières :
i° Il nous assujettit plus ou moins au vice. Ainsi, avons-nous un tempérament qui ne mette pas d'obstacle à la générosité d'âme, il favorisera l'orgueil. Est-il tellement constitué qu'il favorise l'énergie, nous serons facilement portés à la colère ou à un autre vice. Est-il doux, il sera favorable à la mollesse et à la paresse.
2° Il exerce sur le caractère la plus grande influence. Là non plus, il ne restera généralement pas dans les bornes du parfait; il péchera par défaut ou par excès.
Très rarement on trouvera un homme bon, c'està-dire formé dans la vraie vertu naturelle, disposé à la vertu surnaturelle et n'ayant pas à combattre un vice favorisé par son tempérament, c'est-à-dire soit un défaut, soit un excès.
Conclusion.
Au milieu de ces innombrables maux qui nous accablent, maux qui se compliquent les uns avec les autres, et rendent par là notre position beaucoup plus grave, comment pouvons-nous nous sauver?
Ce que nous ne pouvons pas, la grâce et la miséricorde de Dieu le feront en nous ; nous n'avons qu'à être fidèles. Mettons-nous donc à l'œuvre; ne perdons pas un instant : nous ne commencerons jamais trop tôt, ni ne finirons jamais trop tard. A chaque instant que nous nous arrêtons, nous tendons la main à l'ennemi pour le relever, et se relevant il nous opprime.