LA VIE DE DEHÉNAULÏ XXXI
prouve que souclieul ne mérilHiL nullement la déchéance dont il avait été injustement frappé ! Ce litige personnel se termina seulement en février 1671 sous la forme d'un jugement rendu par les ducs de Luynes et de Goislin et par le comte d'Estrades imposant au sieur Le Febvre de La Barre la reproduction de sa déclaration au sujet « des calomnies et faussetez inventées contre l'honneur et la réputation du sieur de Glodorô contenues en un livre imprimé à Paris par Gervais Glouzier sous le titre : Relation de ce c/uis est passé aux Isles et terres fermes de fAnié' rique, pendant la dernière guerre avec V Angleterre.
\]\\ instant Deliénault s'intéresse à la politique. Espérait-il une marque de reconnaissance tangible de Louis XH ? Nous le croyons. G'est une exception dans son œuvre que ce sonnet contre les Hollandais au lendemain du traité d'alliance avec GliarlesII d'Angleterre signé à Douvres (1672) et après l'envahissement de la Hollande :
Non, non, vous n'estiez nés que pour la servitude, Révoltés, affranchis, indignes souverains, La vertu fut tousjours l'objet de vos desdains. Le soucy d'amasser fît tout seul vostre estude.
Deux grands Rois offensés par vostre ingratitude ^'euIent détruire en vous l'ouvrage de leurs mains, Peu de jours vous vont Vendre à vos premiers destins, Mais vous devez tomber d'une cheute plus rude.
Que devient à présent la barbare fierté
Qui vous donnoit l'amour de vostre liberté,
Où sont tous ces Héros qui vous dévoient défendre?
Si tost qu'à vos Estais, mon Prince s'est fait voir, De tout ce qu'autrefois vous eustes de pouvoir, Il ne vous est resté que celuy de vous rendre^.
Nous ignorons si le poète a été récompensé comme il le méritait.
En 1674. Dehénault constate de viêu que le libraire Jean Ribou change le titre de lédition des Œuvres diverses de
la déclaration du sieur de La Barre..., datée du 10 février 1671, et le jugement des ducs de Luynes et de Coislin et du comte d'Eslrades.
1. Bibliothèque Sainte-Geneviève, Ms. 3208. Voici une variante du dernier tercet. Louis du moindre effort vous a presque soumis \\ Ah! faibles orgueilleux, haslezvous de vous rendre ij Vous serez ses sujets plus que ses ennemis.
XXXIT LA VIE DE DEIIÉNAL'LT
1670 pour lui en substituer un nouveau destiné à attirer les acheteurs : Œuvres morales et galantes contenant... à seule fin d'écouler les exemplaires invendus. Sous cette impression, Dehénault se replie sur lui-même, il adresse à l'abbé de La Chambre, fils du célèbre médecin, auteur des Caractères des Passions, un Discouj^s en vers et un sonnet imité de Senèque dans lesquels il affecte le plus profond détachement des choses de ce monde.
^'oici le début de ce Discours :
Oui, La Chambre, il est vrai, j'aime l'obscurité, J'en chéris les douceurs et la tranquillité, J'aime l'état paisible où le Ciel m'a fait naître, Et c'est assez pour moi si je puis me connoitre. Aussi pourquoi forcer les destins et mon sort? Pourquoi courir les mers, si je suis dans le port? Pourquoi me voyant libre, avouer pour maîtresse L'aveugle, l'inconstante et l'injuste Déesse? Pourquoi rompre le joug où je semble attaché, Pour en subir un autre où je sois moins caché? Qu'importe que nos jours quand ils coulent sans peine, Soient des Parques là-bas, filés d'or ou de laine! Leur repos dépend peu d'un vain et faux honneur. Et le brillant qu'ils ont n'en fait pas le bonheur. Le bon et mauvais sort sont en noslre puissance Mais hélas! le seul Sage en a la connoissance '...
Et le sonnet sur les Douceurs de la 17e privée :
S'élève qui voudra par force ou par adresse. Jusqu'au sonmiet glissant des grandeurs de la cour : Moi. je veux, sans quitter mon aimable séjour, Loin du monde et du bruit rechercher la sagesse.
Là, sans crainte des grands, sans faste et sans tristesse.
Mes yeux après la nuit verront naistre le jour :
Je verrai les saisons se suivre tour à tour,
Va dans un doux repos j'allendray la vieillesse.
i. Ce Discours a été altribm' par P. Lacroix à La Fontaine, il la ))résenlé comme une réplique du fabuliste à la réponse « peu convenable » que l'abbé de La Chambre directeur de TAcadémie française, avait faite à son discours de réception en pleine Académie, le :2 mai 1684. Nous ne reproduisons pas les arguments de P. Lacroix, ils font ^rand lionneur à son ingéniosité, mais le ton de la pièce convient beaucoup mieux à Dehénault et on ne doutera pas qu'il n'en soit l'auteur quand on aura lu la note 1, p. xxxiii. Ce Discours a dû accompagner le sonnet Sur les douceurs de la vie privée, ces derniers mots Sur la Vie privée d'une ancienne écriture figuraient sur l'exemiilaire du Discours rencontré par P. Lacroix!
LA V(E DE DEHENAULT XXXlll
Ainsi, lors que la mort viendra rompre le cours
Des bienheureux moments qui composent mes jours,
Je mourray charg-é d'ans, inconnu, solitaire.
(Juun homme est misérable à l'heure du trépas. I.orsqu'ayant nég-ligé le seul point nécessaire, Il meurt connu de tous et ne se connoit pas ! *
Celle misanthropie, ou, si on veul, ce désaveu de sa vie passée, s'explique par son âge : Dehénault est plus que sexagénaire, il est père d'une petite fille déjà grandelte; insensiblement, en présence des responsabilités qu'il envisage, il tend à revenir à la foi de son enfance; aussi est-il plutôt contrarié que flatté de voir paraître dans le numéro du Mercure Galant de janvier 1078 un sonnet qu'il avait adressé jadis à madame Des Iloulières :
A des cœurs délicats, l'Amour fait trop de peine, Iris, n'aimons jamais, c'est le meilleur party. De n'avoir point aymé nul ne s'est repenty, La chaîne la plus belle est toujours une chaîne.
Quand on s'est trop commis à la foiblesse humaine, Jamais d'un repentir on ne s'est gSranty. Le plus constant amour s'est enfin démenty, Et le plus violent a fait place à la haine.
Mais pourquoy vous donner des conseils superflus? Dès que vostre raison ne vous servira plus, Vous vous servirez mal de la raison d'un autre.
Que servent les conseils où régnent les appas? N'ay-je pas consulté ma raison et la vostre? En suis-je mieux, Iris? ne vous aimay-je pas?-
El, en juillet 1679, dans le même périodique, une élégie de madame Des Houlières à son vieux maître, en réponse probablement au sonnet précédent :
i. Ce sonnet a paru pour la première fois, mais anonyme, sous le titre : Sonnet, trouvé parmi les papiers de l'abbé de La Chambre, après sa mort : Sur les douceurs de la vie privée, dans le Recueil des pièces curieuses et nouvelles, dit de Moetjens, t. II, 2' p., p. 232. Il se lit également — mais à tort — dans un ms. des Poésies de Charpentier, n" S43, Bibliothèque du Musée Condé à Chantilly.
2. Ce sonnet est anonyme dans un extraordinaire du Mercure galant (janvier 1678), mais il est sig. Dhesnaud dans un manuscrit de la fin du xvn= siècle (ex meis).
XXXiV LA VIE DE DEHÉNAULT
Généreux Licidas, Amy sage el fidelle,
Dont Vesprit est si juste, et dont l'âme est si hellcK
Vous, de qui la Raison ne fait plus de faux pas,
Ha, qu'il vous est aisé de dire, n'aimez pas!
Quand on connoist l'Amour, ses caprices, ses peines,
Quand on sçait comme vous ce que pèsent ses chaînes :
Sage par ses malheurs, on méprise aisément
Les douceurs dont il flatte un trop crédule Amant;
Mais quand on n'a point fait la triste expérience
Des jalouses fureurs, des chagrins de l'absence:
Que pour faire sentir de- redoutables feux
Il ne paroist suivi/ que des Bis et des Jeux :
Qu'un cœur résiste mal à son pouvoir suprême!
Que de soinsl que d'efforts pour empescher qu'il n'aime!
Je sçay ce qu'il en couste, et peut-estre jamais
L'Amour n'a contre un cœur émoussé tant de traits.
Insensible à l'honneur de fixer un volage,
Ou de forcer d'aimer la belle la plus sauvage.
Je n'aij jamais tombé dans ces vaines erreurs-^,
(■Jui donnent de vrais maux pour de fausses douceurs ;
Mes sens sur ma raisoj} n'ont Jamais eu d'empire,
Et mon tranquille cœur ne sçait quand'"^ on soupire.
Il l'ignore, Berger, mais ne présumez pas
Qu'un tendre engagement fust pour luy sans appas.
Ce cœur que le Ciel fit délicat et sincère,
A'aimeroil que trop bien, si je le laissais faire;
Mais, grâce aux Immortels, une heureuse fierté
Sur un si doux penchant l'a toujours emporté.
Sans cesse je me dis qu'une forte tendresse
Est. malgré tous nos Ao/ns, l'écueil de la Sagesse;
Qu'on s'y trompe toujours, et qu'il faut s'allarmer
Dès qu'un Berger paroist propre à se faire aimer''.
Comme un subtil poison je regarde l'estime.
Et je crains l'Amitié, quoy qu'elle soit sans crime.
Pour sauver ma vertu de ces^ égaremens.
Je ne veux point d'amis qui puissent estre Amans.
Quand par mon peu d'aj)pas leur raison est séduite,
Je cherche leurs défauts, j'impose à leur mérite ;
i. \'ap. de l'édition originale des Poësies de madame Deslwiilières, I6SS : Dont Vesprit est si fort, dg qui iàme est si belle.