XL HISTOIRE POSTHUME DE DEHÉNAULT
Peut-être est-ce aux articles de Bayle, de Voltaire et de Tabbé Goujet qu'il faut attribuer la présence de Dehénault dans les Annales poétiques (T. XXIV, 1783) vaste compilation comportant quarante volumes?
Gomme pour Cyrano de Bergerac, mais à un degré bien moindre, le xix" siècle lui sera plus clément. Ge n'est pas Nodier mais Sainte-Beuve qui commencera à ressusciter Dehénault. Le grand critique lui fait une place dans son article : Une Ruelle poétique sous Louis XIV {Revue des Deux Mondes, 1839). Nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire cette analyse si fine et si pénétrante d'un des côtés du libertinage au xvii^ siècle :
« Il y a eu toute une école poétique au dix-septième siècle et au commenceuient du dix-huitième, pour laquelle, à certains égards, essentiels, le siècle de Louis XIV n'a pas existé; elle se continue avec le goût Louis XIII et la première Régence, et linit à la seconde, sous La Motte et Fontenelle. Elle part de Voiture, Saint-Evremond; elle est assez d'accord avec la première manière de La Fontaine; elle se cantonne, durant Boileau et Racine, à l'Hôtel Bouillon, chez les Nevers, les Des Iloulières, Hesnault, Pavillon, Ghai'les Perrault; voici l'aïuieau trouvé avec Fontenelle.
« Un double caractère de cette petite école est d'être à la fois en arrière et en avant, de tenir à l'âge qui s'en va et au siècle qui vient, d'avoir du précieux et du hardi; enfin de mêler dans son bel esprit un grain d'esprit fort.
« Ce dernier point n'est vrai que de quelques-uns sans doute, mais l'est assez pour qu'on y voie un trait de caractère. Saint-Pavin, Hesnault, Mme Des Iloulières elle-même, tenaient du philosophe, de l'indévot : par leur liberté de pensée en morale non moins que par leur goût en poésie, ils devaient être antipathiques à Despréaux, à Racine. Le goût élevé, exclusif, de ceux-ci, se combinait, au fond, avec la gravité morale, et s'y appuyait : ils représentent le siècle de Louis XIV à son centre. Bayle, qui vécut toujours hors de France, qui ne tient point, à vrai dire, au règne de Louis XIV, qui, par le style comme par les idées, fut plutôt du siècle d'avant ou de celui d'après, Bayle admira beaucoup cette petite école, il la jugeait comme très poétique et tout à fait à son gré. Ces affinités comme ses antipathies, quand elles s'adressent non pas à un individu, mais à des groupes, dénotent l'esprit secret et ne trompent pas.
« Une certaine conscience intérieui'e, au milieu de tous leurs succès de société, semble avoir averti les poètes et beaux-esprits de ce bord, qu'ils n'étaient pas à leur vraie place dans le siècle, que leur moment était passé ou qu'il n'était pas venu, que d'autres, véritablement grands, régnaient, qu'ils étaient évincés, en un mot. J'aime à croire que cette sorte de découragement et de dépit ajouta, chez quelques-uns, à l'incomplet du talent et contribua au chétif emploi qu'ils en tirent; c'est du moins une excuse.