‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 53 sur 93 · A SAPHO · texte numérisé non relu

A SAPHO

Tout le monde vous admire, jeune Sapho- : mais personne ne s'avise de vous plaindre. Pour moy je vous plains du moins autant que je vous admire. Les faveurs d'Apollon vous coûtent si cher, que je ne sçaurois croire qu'on soit sage quand on vous les envie. Jamais la Phébade ne fut plus tourmentée de ce Dieu que vous Testes. J'avoue que vous ne faites pas des vers avec autant de peine qu'elle rendoit des Oracles : Mais avouez aussi qu'elle ne rendoit pas des Oracles aussi souvent que vous faites des vers. Elle n'estoit travaillée qu'un quart-d'heure en plusieurs jours, et vous n'estes pas un quatt-d'heure le jour sans travailler. Elle ne répondoit qu'à des hommes illustres; et vous avez à répondre à une infinité de sots curieux, et de Poètes mi^^érables. Enfin, on la respectoit, lors mesme qu'elle parloit aussi confusément qu'un yvrogne; et on se mesle de vous censurer quand vous ne vous expliquez pas aussi nettement qu'un Notaire. Dites-moy (je vous prie) toute vostre jeunesse se passera-t'elle entre la rime et la raison? N'estes-vous point rebutée d'avoir si souvent la peine de les mettre bien ensemble; et faut-il que, pour les accorder, a'Ous vous brouilliez avec l'amour et le plaisir?

Dites-moy, Sapho la cadette, N'est-ce que pour rimer que le Ciel vous a faite? Que vous sert ce beau port, ce beau sein, ces beaux yeux?

Quoy! n'en ferez-vous rien de mieux?

Sapho vostre aînée, à vostre âge, Pouvoit se contenter des faveurs d'Apollon : Mais les caresses de Phaon La contentoient bien davantage!

La galante sçavoit sans peine Ménager entr'eux son amour, D'ApoUe à toute heure elle n'estoit pas pleine, Phgion avoit son tour.

Que ne l'imitez-vous, ma belle?

Pour estre Muze vierge a-t'on le chant plus doux? Sapho fit des vers comme vous , Faites l'amour comme elle.

1. Tum puer matri, Genitrixque gnato Iliiim c.-,l illic ubi luinus aile

Troja qua jaceat Regione monstrans Serpit in coelum, nebulacquc turpds,

Dicet, et longe digito notabit, Troes hoc signo Patriam vidcbunt.

2. AatoineUe Du Ligici* de La Garde qui épousa Guillaume de La Fon de Bois- Guérin, seigneur Des Houlières.

16 PIÈCES LliiERTINKS ET PHILOSOPHIQUES

Si je VOUS en veux croire je suis bien loin de mon compte. Il ne s'agit que d'avoir du plaisir dans la vie : et les Vers (me dites-vous) vous en donnent plus que l'Amour ne vous en sçauroit donner. Mais Sapho, n'estes-vous capable que d'un plaisir? Ceux-là sont bien bizares ou bien mal-heureux qui n'en peuvent prendre qu'un? On a dans le monde tant de différentes douleurs à souffrir, le moyen de s'y sauver si on n'avoit qu'un plaisir à prendre? Groyez-moy, il y a quelque justice que nous ayons autant de dédommagemens que nous recevons de dommages :

Que sçavez-vous si quelque jour Et la haine, et Fenvie, Ne troubleront point voslre vie ; A tout hazard, Sapho, munissez-vous d'amour.

Mais vous vous contentez peut-estre de faire une grande provision de gloire : et vous croyez que vous serez par là au comble de la félicité :

Le renom, ce fameux pipeur,

Vous fait pour un peu de vapeur Renoncer pour jamais au plaisir d'estre aimée ;

Ah! Sapho, consultez-vous.

L'Amour est un bien si doux,

]Moquez-vous de la Renommée, Un peu de feu vaut mieux que beaucoup de fumée.

Mais vous écoutez peu cet avis salutaire.

Près du grand Apollon l'Amour vous semble un nain; Et vous n'avez que du dédain Pour tous les biens qu'il vous peut faire.

Vous verrez quelque jour comme il vous en prendra.

Sapho vostre beauté dans le cabinet s'use.

Si malgré le plaisir la gloire vous amuse,

Le temps que vous perdez, luy-mesme vous perdra;

Et sur vostre retour l'Amour vous apprendra. Ce que c'est qu'une vieille Muze.

Cette prédiction doit estre terrible pour vous. Prenez-y garde Sapho, et ne préférez plus la gloire à l'Amour: aussi bien la gloire est une maîtresse tyrannique, qui nous coûte plus qu'elle ne nous donne, et l'Amour est un maistre bienfaisant, qui nous récompense par de-là nos peines. Songez-y bien, Sapho. Depuis que la gloire vous occupe, à qui n'avez-vous point à répondre? Combien recevez-vous tous les jours de visites incommodes? combien souffrez-vous de conversations ennuyeuses? Quel temps pouvez-vous garantir à vos amis franc et quitte de l'importunité des bons et des mauvais Poètes, de l'accablement des beaux esprits au poil et à la plume, de la curiosité des femmes folles et sçavantes? Jamais on n'a tant incidente dans le Palais que dans vostre maison. Un habile homme n'a pas plûtost commencé à vous conter sa chance qu'un sot luy vient couvrir

PIÈCES LIBERTINES El PHILOSOPHIQUES 17

le moniou'. Vous-mesme vous n'esles presque pas libre dans vos fonctions naturelles. Vous ne sçauriez dormir en repos si vous ne dormez à la faveur des verroux comme les prisonniers, et vous ne sçauriez tenir table une beure sans être interrompue si vous ne g-ardez le silence comme les Moines. La gloire, Sapho, vous plaist-elle au prix de celte servitude? Je vous avoue qu'elle ne me plairoit pas. Je ne acux point reposer en cacbette, comme si mon l'epos estoit fatal à la tranquillité publique. Je ne veux point estre réduit à me dérober, pour manger, comme si j'avois dérobé ce que je mange. Je veux voir les gens qui me plaisent, et non pas ceux à qui je plais. En un mot, je prélens jouir de ma liberté, disposer de mes plaisirs, et ne dépendre que de mon Prince, et de ma Maîtresse. Apprenez à vivre à mon exemple, Sapho, si vous voulez vivre heureuse. Renoncez aux Vers, et à la gloire qu'ils vous ont acquise, puis qu'après que les Vers vous ont donné bien de la peine, la Gloire vous en donne encore davantage. Mais j'ay bien peur de ne vous pouvoir persuader sans le secours d'Apollon. Ecoutez-donc ce que je vais arracher à sa bonne fov :

On ne peut craindre trop d'estre trop estimée. Rien ne nous asservit comme la lienommée. On perd bien du repos pour faire un peu de bruit; Et ce bruit ne vaut pas la peine qui le suit. Pour moy je ne suis point la duppe de la Gloire Je vous quitte ma place au Temple de Mémoire, Et je ne conçoy point que la loy du trépas Doive épargner mon nom, et ne m'épargner pas! Je me mets au dessus de cette erreur commune. On meurt, et sans ressource, et sans reserve aucune. S'il est après ma mort quelque reste de moy, Ce reste un peu plus tard suivra la mesme loy. Fera place à son tour à de nouvelles choses. Et se replongera dans le sein de ses causes ; Mais que contre les ans il fasse un long elTort, Et qu'un mérite exquis le dispute à la mort, Qui jouira pour moy de ces honneurs postumes, Qua-nd je ne seray plus qu'un amas de volumes? Ce qui reste des morts reste pour les vivans, Et va mourir comme eux dans les âges suivans. Ainsi du grand Homère, ainsi du grand Virgile, L'éloquence et la gloire eurent un sort fragile. L'une et l'autre nous touche, et ne les touche plus. Les grands titres pour eux sont titres superflus. Tandis qu'on les admire, et tandis qu'on les loue. L'impitoyable Temps de leurs œuvres se joiie. Nous regrettons déjà ceux qu'il nous a ravis :

Et des autres un jour ceux-là seront suivis.

1. « Argent que les masques jouent aux dez et sans revanche durant le Carnaval lors ([u'ils vont le soir chez les particuliers de leur connaissance » (Kichelcl).

Un siècle d'iynorans, un siècle de barbares.

Peut-estre élouffera des Ouvra>;es si rares.

Une inondation de peuples l'urieux

Triomphera des soins des sçavans Curieux:

De tous les temps passez confondra les merveilles,

Et des Illustres morts fera périr les veilles.

Le brutal Ottoman, Tennemy du sçavoir,

Ne peut-il pas du Temps prévenir le pouvoir;

Enterrer au Sérail les Filles de Pennesse :

Joindre Paris et Home aux conquestes de Grèce:

El répandant par tout son insolent destin,

Supprimer tout d'un coup Grec, Fi^ançois et Latin?

D'aussi grands changemens ne manquent pas d'exemples;

Daigne le ciel propice en préserver nos Temples,

Et remplissant bien-tost le destin de nos Roys,

Vanger sur le Croissant le mépris de la Croix ;

Aux armes de Louys abandonner Byzance;

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