L.t faire de l'Asie une nouvelle France
Mais soit que le Temps seul fasse ces changemens,
Soit un peuple inconnu, soit les fiers Ottomans :
Il est toujours certain que d'épaisses ténèbres
Couvriront quelque jour les noms les plus célèbres;
Et qu'Homère et \ irgile, autrefois si fameux,
Mourront enlîn pour nous, comme ils sont morts pour eux.
Cessez-donc, ô Sapho, de vous en faire accroire.
Dans un monde nouveau ne cherchez plus la Gloire;
Et faites succéder au soin de l'acquérir
Le soin de la connoistre, et de vous en guérir.
^Pais quoy! faut-il purger d'une erreur si grossière,
Un esprit si perçant et si plein de lumière;'
Que seroit-ce pour vous, et de rare et de beau,
D'alTecter les grands noms jusques dans le tombeau:
De chercher de l'éclat dans les Royaumes sombres;
Et de vous entester de la gloire des Ombres?
iSon, ce vdin sentiment n'a pu vous infecter;
Et c'est vous -faire tort que de vous l'imputer.
Si vous avez besoin désire désabuzée,
C'est d'une erreur plus iine, et plus autorisée.
Le partage des morts se fait peu souhaitter.
^lais celuy des vivans a dequoy vous tenter.
Si la Gloire pour vous n'est rien après la vie.
Tandis que vous vivez elle vous fait envie.
Ce fantôme, formé de luizantes vapeurs,
Fait briller à vos yeux mille charmes trompeurs.
Ce superbe accident des choses excellentes,
Cet elfet éclatant de vertus éclatantes,
Ce grand épanchcmcnt des grandes qualitez.
Ce dangereux ardent, l'àme des vanitez,
Ce bien imngin.iire à qui les vrais biens cèdent,
Ce bien indépendant de ceux qui le possèdent,
Ce culte de louange et d'admirations,
Ce triomphe orgueilleux des grandes actions,
Ce prix de la vertu que la Fortune donne,
Ce spécieux appas d'une âme à demy-bonne.
Ce brillant des grandeurs, cet éclat flu sçavoir,
La Gloire enfin, a pris sur vous tant de pouvoir,
Qu'elle exige de vous un tyrannique hommage,
Et dérobe aux plaisirs le plus beau de vostre âge.
Cependant pourroit-elle exciter un désir,
Si l'on ne la croyoit elle-mesme un plaisir?
C'en est un (il est vray) pour quelques âmes vaines;
Mais hélas! cen est un qui donne mille peines.
Il en est, 6 Sapho, qui n'ont rien que de doux.
Si vous les connoissez, que ne les cherchez-vous?
S'ils vous sont inconnus, vous manque-t-il un Maistrc?
J^a Nature et l'Amour vous les feront connaître.
Ils vous rendront tous deux sçavante en moins d'un jour.
Ecoutez doue, Sapho, la Nature, et l'Amour.
Je vous viens de leur part révéler leur mystère;
Je n'en parle pas mal ; et je scais bien m'en taire.
Vous voyez, Sapho, qu'Apollon renonce h son intéresl pour vous apprendre en quoy consiste le vostre. Ne négligez pas ses avis. 11 a déjà contribué à vous rendre la lille du monde la plus aymable : Il veut contribuer encore à vous rendi-e la fille du monde la plus aymée. C'est pour cela qu'il Aous détrompe de la Cloire, et qu'il vous conseille de voua attacher au Plaisir. Il ne tiendra plus à sa sincérité que vous ne sçachiez que ce n'est pas lu}-, mais l'amour seulement, qui peut rendre les filles parfaitement heureuses. \'ous estes plus faite pour gagner des cœurs, que pour charmer des esprits; et vous n'aui-ez jamais de plaisirs plus louchans, que quand vous vous donnerez aux choses pour lesquelles vous estes faite. La Poésie doit estre vostre jeu; et l'amour doit estre A'ostre exercice. Je vous en ay dit assez pour vous v faii'e penser tout de bon; mais si ce que je vous ay dit. vous fait un jour envie de prendre un amant, n'oubliez pas, Sapho, qu'il me reste encore quelque chose à vous dire.