‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 55 sur 93 · E LA CONSOLATION A OLYMPE · texte numérisé non relu

E LA CONSOLATION A OLYMPE

J apprends Olympe que vous pleurez la moil d'.Mcimédon ; et je suis que vous ladevez pleurer. Alcimédon avoit un mérite extraordinaire; il vous aimoit tendrement : il vous avoit rendu de grands services. Que vous seriez dure, que vous seriez injuste, que vous seriez ingrate, si vous ne le pleuriez pas I Je suis si persuadé de la grandeur de la perte que vous avez faite, quejesuis mesme en peinesi vous en avez pu sauvertout vostre

bon sens. Je souhaite que vous en soyez quitte pour abandonner vo? yeux et vostre bouche à hi douleur. De quelque façon que vous vous échappiez, vous paraîtrez (où jours assez sage, si vous ne vous égarez pasK Que les autres versent des larmes par conte et qu'ils composent de leur tristesse avec leur raison, je n'en seray pas surpris. Mais il feroit beau voir que vous vous atlligeassiez dans les règles; vous à qui il est si honneste d'estre alïligée; vous qui ne sç:iuriez signaler vostre reconnoissance que par vostre alUiction. Peut-eslre vous représentera-t'on que vous devez pleurer avec beaucoup de retenue; et que vostre sexe, vostre âge, vostre estât, imposent une espèce de servitude à vostre douleur; mais croyezmoy, ne vous privez pas pour cela du plaisir de pleurer. Satisfaites à vostre aise aux justes devoivs d'une juste amitié. Pleurez sans contrainte, un homme dont vous estiez les chastes délices; et pleurez sans honte un homme qui ne devait estre que les délices des chastes'-. Alcimédon en mourant, a mis tous vos sentimens en liberté : et sa mort vous alFranchit des scrupules qui vous gênoicnt durant sa vie. Ce seroit en vain que la médisance voudroit mal interpréter vos plaintes. Les rapports qu'il y avoit entre Alcimédon et vous ne vous justifieu,t que trop. On voit bien qu'ils ne pouvoient establir qu'un commerce légitime. \'ous n'avez pu trouver chez luy, que de l'esprit, de l'honneur et de la sagesse. Ces qualitez ne font pas trop le compte des*sens; elles sont plus propres à faire naistre de l'amitié, que de l'amour; et à servir d'entretien aux vertus, qu'à fournir de matière aux pa>;sions : Vous n'avez pu estre tentée, ny par la jeunesse, ny par la beauté, ny par les richesses, ny par l'éclat. Il n'avait ny dequoy vous achepter, ny dequoy vous séduire; et la nature, et la fortune lui avoient également dénié, et ce qui peut engager une fille de vostre mérite à aimer, et ce qui peut l'engager à faillir'^ lié ! qui ne sçait que si vous aviez eu du panchant à l'un des deux, ou vostre amour aurait pu choisir des demy-Dieux pour ses objets, au vos fautes auraient pu trouver des Ihrésors pour leurs récompenses''. Laissez donc, laissez parler ceux qui ne se peuvent taire. L'innocence et la vertu ne sont pas d'assez fortes sauvegardes contre la calomnie. La sainteté

i. La pensée consislc que la Demoiselle doit s'échapper k pleurer, mais qu'elle ne doit pas s'égarer. Pour entendre cela il faut que je pense que M. de S. E. (lire Deliénaultau lieu de Snint-Evreniond) veut dire qu'elle doit s'abandonnei' aux larmes, l)uisqu'il Texhorte à pleurer sans mesure; et par s'égarer quelle ne doit pas j>Ieiu'er jus(iu"à perdre le sens: il pouvoit parler plus clairement : mais là s'échapper est dans le sens figuré aussi bien s'égarer et s'échapper pris figurémcnt sii;iiifie s'égarer et ainsi l'expression de M. de S. E. veut dire imc chose opposée à son intention. C'est dans ce sens figuré qu'on dit qu'un honmie s'est échappé à dire des injures à vm autre, à luy faire violence, à le mal-traiter, etc , et cela c'est s'égarer, car c'est aller contre le bon sens et la raison {Cololendi}.

2. Cette pointe et oe jeu de mots sont-ils dignes d'un homme qui a écrit tous les beaux endroits que j'ay rapportez (id.).

3. Jusque-là tout ce circuit de paroles ne signifie que la même cliose qu'il a voulu dire en plusieurs manières différentes : mais voicy la suite (id ).

4. Tout cela n'est-ce pas alVecter un tour, et des mots extraordinaires, pour dire" que si elle avoit voulu choisir un Amant, au lieu de s'attaclier à un homme âgé et sans biens, elle en auroit choisi un qui fût jeune, et dans une grande fortune (id.).

mesme, n'en a pas défendu les Mélanies et les Paules; el si les aniiliez canonisées ont esté suspectes, pourquoy la rostre (toute pure qu'elle est) ne scroil-eile pas soupçonnée? K Que vous serviroit-il d'ailleurs de vous contraindre? vous avez également à risquer, et par la dissimulation, et par l'éclat de rostre douleur. Si vous éclatez, vous éveillerez peut-estre la calomnie : mais si vous dissimulez, vous l'irriterez sans doute' et comme elle s'attache toujours plus aux actions voilées, qu'aux actions ouvertes, elle imputera vosfre modération à vosfre artifice, et la sérénité de vostre visage à la souplesse de rostre âme-. Mais je veux qu'elle s'en tienne aux apparences, et qu'elle prenne une honace superficielle pour une tranquillité profonde. Qu'avancerez-vous par cette conduite? si elle ne vous trouve pas trop tendre, elle vous trouvera trop ingrate. C'est à vous à juger .s'il vaut mieux estre accusé d'un vice que d'une passion ; et s'il est plus honteux de paraître susceptible d'amour, que de paraître capable d'ingratitude^.

M;iis pourquoy chercher des raisons pour encoura uer vostre douleur? seroit-il possible que vous craignissiez de hazarder vos larmes sur la mort de vos amis, et qu'il falut vous r'asseurer contre les attentats de la médisance, pour vous porter à rendre les derniers devoirs à l'amitié?

Cependant quel pent estre icy mon dessein, et qui m'ohliqe à vouloir que vostre douleur soit, et libre et violente, au lieu de la vouloir et contrainte et modérée? Je la veux libre, de crainte qu'elle ne soit dangereuse; je la veux violente, de crainte qu'elle ne soit longue. Elle entreprendroit sur vous, si vous la teniez captive; elle durerait, si vous l'entreteniez modérée. Je consens c[u' elle fasse paraître vostre tendresse; mais je prétends qu'elle laisse paraître vostre force. Vous satisferez au

^. Les Paules, les Mélanies, les amitlez canonisées, ces figures et ces expressions sont-elles du style d'un homme qui veut dans une lettre consoler son amie de l'amy qu'elle a perdu (Cotolendi).

2. Ce nombre de substantifs cntrelassez les uns dans les autres, qui demandent une forte attention pour en démêler la signification, ces actions voilées, ces actions ouvertes, éceiller, irriter la calomnie. L'esprit doit premièrement penser qu'on l)eut éveiller la calomnie sans Virriter, mais qu'on ne peut l'irriter sans l'éveiller. A ([uoy bon jelter dans des précisions incommodes un lecteur qui ne cherche qu'à se liiverlir dans une agréable lecture.

...Tant que ^I. de S. K. me dira que la calomnie s'attache toujours plus aux actions voilées cpi'aux actions ouvertes (le paragr. jirécédent), et qu'elle imputera la modération de la Demoiselle qu'il console ,■) son artifice, et la sérénité de son visage à la souplesse de son âme, les idées ditïérentes de tous ces noms jointes avec les actions voilées et les actions ouvertes m'embrouilleront infailliblement, quand je relrouveray les Paules. les Mélanies et les amiliez canonisées, je demanderay ce que c'est qu'une amilié canonisée et lorsqu'on m'aura dit que par la canonisation le Pape déclare les hommes au nombre des Saints et que les amiliez canonisées sont des amiliez pures et saintes, je loûeray sa capacité, mais j'aurois mieux aimé qu'il m'eût dit tout simplement des amitiez pures et saintes, que des amiliez canonisées (id.).

3 Je demanderay à M. de S. E. qu'est-ce qu'une conduite qui nous trouve tendres'! el puisqu'il vaut mieux être accusé d'un vice ciue d'une passion. Comme dans le langage ordinaire le mot de passion se prend presque toujours en mau\aise part, on confond assez les vices avec les passions, et un homme sujet à ses passions avec un qui se laisse aller à ses inclinations mauvaises (id.).

devoir d'une bonne amie, en pleurant 'Alcimédon, vous salisferez au devoir d'une fille forte, en ne le pleurfinl pas trop longtemps. Faites donc en sorte, et que rostre douleur ne soit pas indigne de luy : et quelle soit diqne de vous. Pleurez-le si vous voulez comme un Héros ; mais pleurez-le en HéroïneK Je vous pennels mesme davantaf^e : abandonnezvous quelque leni})s h vostre affliction; mais dans ce temps-là, contentezla si bien, qu'elle n'ait plus rien à vous demander. Entretenez-la tant que vous voudrez de l'idée que vous avez de vostre illustre mort. Représentez-vous ce visage mâle, cet air sévère, ces rides vénérables, enfin cette teste de Sociale, qui marquoit si bien le soldat et le Philosophe. Passez en suitte aux qualitez de son esprit. Remarquez celte élévation naturelle, qui luy rendoit les plus grandes choses tout à l'ait fannlières : songez avec quelle clarté il pénétroit dans les matières les plus obscures, avec quelle subtilité il examinoit les plus délicates, avec quelle fécondité il trailtoit les plus stériles; et avec quelle solidité il f.iisoit le choix des plus importantes. Passez encore, si vous voulez, jusques aux qualitez de son âme. Considérez la souveraineté qu'il s'estoit acquise sur ses sens, et la modération avec laquelle il ta toit de tous les plaisirs. ]Mais après avoir considéré combien ses mœurs estoient réglées, considérez encore combien elles estoient faciles. Quelle indulgence n'avoit-il point pour tous les defTauts qui peuvent estre supportables dans la vie civille? Ne sembloit-il pas qu'il se crût tout seul obligé à eslre sage; et (tout au contraire du reste des hommes) ne souiî'roit-il pas les plus grandes foiblesses de ses amis, plus aisément que ses moindres imperfections-? Peut-on rien imaginer de plus vertueux? ouy sans doute. Olympe, la vertu d'Alcimédon alloit encore plus avant, puisqu'il ne se seroit pas fait moins de scrupule de découvrir les vices de ses ennemis, que de publier ses vertus. Vous sçavez qu'un des plus puissans hommes de l'Europe, estoit ennemy d'Alcimédon et s'estoit rendu l'instrument de sa riiirie; et vous sçavez qu'Alcimédon n'a jamais manqué de respect pour son rang, ny de discrétion pour ses dell'auts. Il faloit sans doute qu'il se fust bien acquis celle sagesse, de ne condamner personne, puisqu'il la conservoit mesme en faveur de ceux qui l'opprimoient. Combien d'autres, en sa place, auroient invectivé contre les temps, et contre les mœurs! Combien d'autres se seroient du moins vangez de l'injustice par la vérité! combien d'autres enfin auroient aiguisé leurs langues pour mettre leur ennemy en pièces; pour découvrir les vices de son esprit, et les maladies de son âme : la bassesse de ses desseins, et l'iniquité de ses actions : le mauvais usage de son autorité, et le mauvais employ de ses richesses : l'égarement de sa conduite, et l'indignité de sa personne.

Alcimédon avait l'âme ti'op belle, et trop forte, pour évaporer sa douleur en plaintes et en invectives. 11 sçavoit que rien ne décrie davantage la violence des méchans, que la modération des gens de bien. Il sçavoit que

1. Dans quelle contrainte ne sent-on jjoint l'esprit par une pareille lectnre. Je l'ay déjà dit, c'est ma faule de ne pas entrer dans ces vivacitez, et de ne pas m'accommoder de tant d'antitlièses... Il y a des personnes qui éblou'issent, et qui persuadent ceux mêmes qui ne les entendent pas, et une heureuse prévention qu'on a pour eux leur attire une soumission générale (Cotolendij.

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les persécuteurs ne deviennent jamais plus odienx, que par la sagesse de ceux qu'ils persécutent. Il s'est contenté que son silence et sa retenue- le déclarassent dii,^ne d'un meilleur siècle. Jl n'a pas voulu dire une parole qui put mériter sa disgrâce. Il n'a pas voulu faire une action qui en pût absoudre les aulheurs. Enfin il n'a voulu opposer à leur andjition, que sa modestie; à leur violence, que sa fermeté, à leur authorité, que sa prudence. Et sans doute, la conduite qu'il a g^ardée dans sa disgrâce, a esté un perpétuel exercice de ces vertus. Je suis persuade qu'il a exercé toutes les autres dans la prospérité; mais quoy que les âmes grandes soient toujours grandes, dans l'une et l'aulre fortune, je prends plus de soin de les observer dans la mauvaise, que dans la bonne. Je les regarde dans la bonne, comme dans une carrière d'exercices, et de jeux. Je les i-egarde dans la mauvaise, comme dans un cliamp de fatigues, et de combats. Les vertus de l'homme heureux sont agréables et faciles. Les vertus du mal-heureux sont didlciles et fâcheuses : Enfin Ihomme heureux n'a qu'à s'abandonner à ses vertus; et il faut que le malheureux se sacrifie aux siennes.

Je regarde donc Alcimédon par le plus bel endroit de sa vie, quand je le regarde par son adversité. Je vous laisse pourtant la liberté de r'appel- 1er les idées les plus^ agréables que vous ait jamais fourny sa fortune. Vous pouvez faire encore plus, et vous le ferez asseurément, vous r'appellerez toutes les marques d'amitié qu'il vous a données ; vous r'appellerez toutes ses tendresses, et tous ses services. La douleur est trop ingénieuse pour ne pas rechercher exactement toutes les choses qui luy peuvent estre utiles. Elle est accoutumée à vivre aux dépens de la mémoire, et tant qu'elle pourra tirer de la vostre dequoy se nourrir, je ne doute pas qu'elle ne foiiille dans tous ses recoins, et qu'elle ne remue toutes ses espèces.

Mais après tout, il faut prescrire un temps à cette passion; aussi bien le temps lui-mesme lui prescrira des limites.

Je sçay qu'il est des âmes opiniastres, qui font un serment de fidélité à leur douleur, et qui contractent avec elle pour toute la vie, mais quelle oiTense leur a fait la nature, pour les jetter dans le party de son ennemie? II est vray que sans les ménager, elle leur a ravy ce qu'elles aimoient : Mais quoy ! si elle nous fait mourir sans noslre consentement pouvonsnous trouver mauvais quelle fasse mourir les autres sans nostre permission ? les autres ne sont-ils pas moins à nous que nous-mesmes ? et puisqu'il faut que nous apprenions à mourir sans répugnance, ne fautil pas que nous apprenions à voir mourir nos amis sans désespoir? donnons. Olympe, et nostre mort, et la mort de nos amis, à l'ordre de r Univers. Considérons nos amis tandis qu'il vivent, comme des biens que nous devons perdre, considérons-les quand ils sont morts, comme des biens dont nous ne devions que joiiir. Ainsi nous joiiirons d'eux sans avoir trop d'iîiquiclude ; et nous les perdrons sans en ressentir trop de douleur.

Vous ine direz peut-estre que ces préceptes ne sont d'aucun usage, que la jouissance a toujours donné du plaisir, et que la privation donnera toujours de la douleur. Mais prenez garde, Olympe, si vous ne voustrom-

pez point en quelque façon sur la foy publique. La plus grande partie du monde croit que la privation d'un grand bien est un grand mal, la plus saine ne le croit pas : De grands honimss ont eslably cette erreur; de plus grands hommes l'ont détruitte. Je vous fais juge entre eux, Olympe. N'est-il pas vray qu'entre la joiiissance et la privation, il n'y a point de milieu ; et qu'entre le plaisir et la douleur, il y en a un, qui est l'indolence. Pourquoy veut-on donc que nous tombions du plaisir dans la douleur, comme nous tombons de la jouissance, dans la privation? Les Philosophes qui n'ont point receu de douleur par les privations, et les Saints qui ont mesme reçeu de la joye parles pertes, justilientassez que la privation n'est pas une cause naturelle de la douleur. Les aveugles, les mutilez, et les imbéciles, que la raison ny la sainteté )i'élèvent point au-dessus de la sensibilité, le justifient encore mieux. On les voit se réjouir comme les autres hommes, ils soulTrent pourtant les plus cruelles de toutes les privations : Mais Olympe, il ne faut pas s'en estonnei*. la nature leur enseigne à se dédommager des plaisirs qu'ils ont perdus, sur ceux qui leur restent; et il leur en reste toujours assez, pourveu que leur âme ne soit point distraite par la douleur. Remarquez, Olympe, que dans les privations, la douleur ne distrait point noslre Ame, qu'une main couppée ne nous empesche pas d'estre voluptueux, mais qu'une main goutteuse nous rend insensibles à tous les plaisirs. 11 n'en faut pas davantage pour prouver que la douleur doit ai'oir une cause réelle, et que par conséquent elle ne peut pas eslre un effet de la privation. t

,]e ne disconviens pas, Olympe, que la perte de ce qui nous a donné du plaisir, ne soit pour nous une occasion de douleur. L'expérience de tout le genre humain combattroit une opinion si bizarre. J'aurois contre nioy les larmes de toutes les veuves, les cris de tous les orphelins, le deuil de tous les parens, et la voix de tous les affligez. Mais il faut convenir aussi que la privation n'est pas une cause de douleur, autrement la douleur seroit éternelle comme la privation. A'ous sçavez. Olympe, qu'il n'est point de privation qui ne soit éternelle, et qu'il n'est point de douleur qui ne soit passagère. Tellement que si pour prouver que la privation est une cause de douleur, vous avez pour vous l'exemple de tous ceux qui s'affligent,- pour prouver que la privation n'est qu'une occasion de douleur, j'ay pour nioy l'exemple de tous ceux qui se consolent. N'est-il pas vray que ceux qui se consolent sont dans la privation aussi bien que ceux qui s'affligent? Il y a donc quelque apparence que la privation n'est pas précisément une cause de douleur, et qu'il en faut admettre quelque autre, qui soulfre des degrez et des ditrérences.

Il semble qu'il seroit à propos icy de vous découvrir cette cause; et de vous faire voir pourquoy elle n'agit point sur certains esprits; pourquoy elle agit sur d'autres; pourquoy elle cesse, ou ne cesse point d'agir; et pourquoy, enfin, elle agit ou plus fortement ou avec moins de force. Mais cette discussion m'engageroit trop avant: et elle demandei'oit de vous une application que vous n'estes pas en estât de luy donner. Je veux bien vous traiter comme une fille forte, et comme une fille sçavante; mais je ne veux pas vous entretenir comme une fille oysive, et comme une lîUe curieuse. Je veux bien laisser à vos amies le soin d'adoucir vostre douleur par des

larmes, et me réserver l'employ de la combattre par des raisons. .Mais je prétends me renfermer dans les choses utiles, et ne marresler que sur ce qui peut estre propre à vous guérir.

Il est seulement nécessaire, Olympe, de vous faire faire quelque réllcxion sur les causes de la douleur. Vous sçavez que toute douleur naist iminédialement d'une séparation, et qu'il est de deux sortes de séparations (Car on sépare les choses continues, et on sépare les choses unies). Mais il vous reste peut estre à sçavoir que la séparation des choses continues fait la douleur du corps, et que la séparation des choses unies fait la douleur de rame. Cependant il n'est pas encore d'une grande utilité de s'arrester à celte cause, parce qu'il n'est pas possible d'empescher que les séparations ne produisent de la douleur, et qu'il n'est pas mesme possible d'empescher les séparations. Il faut remonter plus haut, et imiter les Médecins, qui n'ont presque pas d égard à la cause prochaine; mais qui s'attachent toujours à la cause éloignée; parce que c'est elle qui fournit à l'entretien du mal, et au coui-s des humeurs, et que c'est conti'e elle principalement que les remèdes ont de la vertu.

La cause éloignée de la douleur de l'unie, est l'opinion. Mais qu'est-ce que l'opinion? Quelques-uns disent que c'est un jugement indéterminé. Pour moy je croy que c'est un mauvais choix de nostre jugement. Au moins je ne voy pas que l'indétermination convienne à ce qu'on nomme ordinairement l'opinion. Il n'y a rien de moins indéterminé quelle. Il n'y a rien mesme de plus mutin. N'est-ce pas pour tous les biens de l'opinion qu'on s'expose aux dangers, aux déplaisirs, et à la mort mesme? Court-on tant de risques pour les biens véritables? Quelle apparence donc que l'opinion nous engageast si avant, si elle n'estoit qu'un jugement indéterminé?

J'aurois encore icy de grandes découvertes à a^ous faire, si je me proposois plus de contenter voslre esprit que de calmer vostre âme. Je tàcherois de vous montrer comment se forme l'opinion, et de quelle- manière elle meut l'esprit et le corps. Mais quand vous aurez bien considéré que l'opinion est la cause éloignée de la douleur, vous aurez pi'esque toutes les connoissances qui sont nécessaires à vostre guérison.

Le plaisir et la douleur sont des senlimens que nostre âme a de ce qui nous est convenable, ou nuisible, Mais parce que rien ne peut sentir, s'il ne louche, ny estre scnty, s'il n'est touché, il faut de nécessité, que ce qui produit le plaisir et la douleur touche l'âme. Il est donc certain que tous les estres sensibles la touchent nécessairement; mais tous les estres ne sont pas nécessairement sensibles. Il n'y a que ceux qui nous conviennent, ou qui nous nuisent par eux-mesmes qui le soient. Et ce sont les biens ou les maux de la nature. Les autres qu'on appelle indllférens i^.e le sont, que quand ils perdent leur indilTérence; et ils ne la perdent, que quand l'opinion leur attache l'idée du bien, ou du mal; et alors ils deviennent des biens, ou des maux de l'opinion. Mais l'idée du bien, ou du mal, n'est pas plùtost attachée à un objet, que l'âme s'unit avec luy, ou s'en sépare. Cette union se fait par une espèce d'attouchement qui donne du plaisir à l'âme ^ et cette séparation se fait par un mouvement, qui luy donne de la douleur, et qui ne peut estre mieux exprimé que par ce mot de divulsion, que la Médecine a rendu de son usage. Vous voyez donc, Olympe, que la

séparation de l'àme d'avec ses objets est la cause prochaine de la douleur, et qu'il faut que l'opinion en soit In cause éloignée, puisqu'elle est la cause de cette séparation.

Par ce principe, il est aisé d'expliquer tous les degrez et toutes les différences de la douleur, sur le plus et le moins de violence que l'âme souffre en se détachant des objets où elle estoit attachée.

Mais il faut passer à une considération plus utile. 11 faut observer de quelle manière l'opinion travaille coiître nous pour connaître de quelle manière nous devons agir contre elle.

Je trouve. Olympe, que Vopinion nous fail (rois sortes d'impostures. Quelquefois elle nous donne une idée du bien et du mal toute fausse; souvent elle nous en donne une fausse en partie: et presque toujours elle attache mal leur véritable idée aux objets.

Elle nous donne une idée du bien et du mal toute fausse, quand elle nous les fait passer pour ce qu'ils ne sont pas. Elle nous en donne une fausse en partie, quand elle nous les fait passer pour plus petits, ou pour plus qrands qu'ils ne sont. Elle attache mal leur véritable idée aux objets, quand elle l'attache ou à un objet à qui elle ne convient pas, ou à. un. objet à qui elle convient moins qu'à un autre, ou à un objet à qui elle ne convient que comme à tous les objets semblables. Ainsi bien que l'estre, et le néant, la vie, et la mort, ne soient ny des biens ny des maux, l'opinion lésa pourtant fait passer pour les plus grands biens, et pour les plus grands maux du monde. Bien que la santé soit le plus précieux présent de la nature, les avares luy préfèrent les dons de la Fortune; et craignent moins de devenir mal sains, que de devenir pauvres. Enlin bien qu".\marante soit aussi aimable qu'Olympe, on ne laisse pas d'avoir de l'indifférence pour Amarante^ et de l'amour pour Olympe.

Après que l'opinion nous a donné ces idées ou tout à fait fausses, ou fausses à demy, ou mal attachées aux objets, elle applique l'âme toute entière à posséder le bien ou à fuir le mal quelle luy présente; elle la préoccupe si fort, qu'elle l'empesche de se porter à la contemplation et à la jouissance des autres biens; et qu'elle ne luy laisse pas le loisir de prendre garde aux autres maux et de les fu'ir; en sorte qu'il semble que l'âme ne connoisse plus qu'un seul bien, et qu'un seul mal; ou du moins, quelle ne connoisse plus qu'un grand bien, et qu'un grand mal. Cet estât de préoccupation est une espèce de divorce que l'âme fait avec tous les autres biens, pour s'unir plus étroitement an bien qu'elle épouse. Ce bien de son choix luy parait uniquement fait pour elle, et il la réduit à la nécessité de ne pouvoir plus estre heureuse que par sa possession. C'est pour cela que les Amants trop passionnez ne peuvent goûter d'autres plaisirs que ceux qu'ils reçoivent de leur amour. Cependant ce bien de l'opinion, ce bien du choix de l'âme, n'est pas plus solide ny plus durable que les autres; et dès qu'il vient à manquer, l'âme qui ne connoissoit que luy, pour l'objet de sa félicité, ne sçait plus où se prendre. Elle ne voit rien qui puisse remplacer ce qu'elle a perdu : et jusqu'à ce qu'elle se soit faite une autre idée aussi forte, et aussi agréable, elle demeure fixe dans la contemplation du changement qu'elle trouve dans son objet, où elle s'agite dans la recherche des autres objets. Quand elle demeure lixe, sa douleur

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est stupide et niiieKe : Quand elle s'ngile, sa douleur est inquietle et plaintive.

Pour nous cfarautir de l'opinion, el par conséf/uentde ladoulcur f/u'elle nous cause, il faut faire contre elle le contraire de ce quelle fait contre nous. Il faut nous former une idée véritable du bien et du mal, ou corriger ce qu'il y a de faux dans l'idée que nous en avons; ou si nous en avons une Juste, il faut la bien attacher aux objets.

On na, pour se former une véritable idée du bien, et du mal, qu'à consulter la nature. Ile quelle fuît est véritablement mal ; ce quelle cherche est véritablement hien^. Mais il faut prendre garde qu'il y a des choses quelle fuît, ou quelle cherche pour clles-mesmes, et qu'il y en a, qu'elle fuît ou qu'elle cherche pour en éviter, ou pour en obtenir d'autres. Les premières sont la douleur, et le plaisir. Les secondes sont celles qui peuvent donner du plaisir, et de la douleur. Il faut prendre garde encore que les choses que la nature cherche pour elles-mesmes, sont celles qu'on peut nommer bonnes par elles-mesmes, et que toutes les autres n'ont qu'une bonté empruntée. Examine:-, tant qu'il vous plaira, tous les biens du monde : vous trouverez toujours à désirer au delà, jusqiies à ce que vous soyez dans le plaisir; examinez pareillement tous les maux, vous trouverez toujours quelque chose à craindre au delà, jusques à ce que vous soyez dans la douleur"^.

Vous pouvez Ine demander pourquoy la vertu combat le plaisir, si le plaisir est le seul bien de la nature; et vous pouvez adjoûter mesme, que la vertu ne doit pas estre appellée bien, si elle est contraire à l'essence du bien. Mais Olympe si vous regardez la vertu de près, vous verrez que ce n'est pas le plaisir qu'elle combat, mais seulement l'espèce et l'excez du plaisir. Vous verrez encore que quand elle en combat ou l'espèce ou l'excez, ce n'est mesme qu'en sa faveur, et pour le rendre, ou plus grand ou plus seur. Toutes les vertus moi-ales ne sont que des moyens de conserver, et le plaisir dans la nature et la nature dans le plaisir. Pour peu qu'il me fust icy libre de prendre l'écart, je vous ferois connaître. Olympe, que les vertus les plus sévères ne sont que d'honnêtes médiatrices entre la douleur, et la volupté. Mais que dirion-s-nous des vertus chrétiennes, qui n'ont point d'autre objet, ou du moins qui n'ont point d'autre attrait que le plaisir; et qui ne nous conduisent à Dieu que

i. Cela étant y al -il un Ijicn au monde que la nature cherche avec plus d"ardeur que la vie et un mal qu'elle t'uye tant que la mort.

On trouve tant de choses qui soulagent plus que les raisonnemcns spéculatifs. Il me souvient d'avoir lu autrefois dans Senèque au livre de la Consoialion qu'il écrit à Helvidiœ, si je ne me trompe : « Que celles-là pleurent, luy dil-il, qu'une longue prospérité a rendues lâches et elTéminées. Mais pour vous qui avez toujours vécu dans les maux, aprenez enfin à les supporter avec constance ». I.a pensée que la vie n'est qu'une suite d'adversitez, que les plus heureux n'en sont pas excmts, et que, malgré nos cris, les mau.\ vont toujours leur cours ordinaire, sans qu'ils soient arrêtez, ny diminuez par nos larmes. Cette pensée, dis-je, me consoleroit, ce me semble plus que toute la subtilité imaginable, elle me persuaderoit que tout le monde étant dans les peines, je serois injuste si je voulois exiger de Dieu une prosp-^rité fixe pour nioy seul, et pour les choses qui me regardent (Cotolcndi;.

2. Je doute fort de l'affliction de cette femme si elle se possède assez pour entrer dans toutes les divisions et subdivisions de cette morale (id.).

comme à la source des voluplez clcrnelles'?K Que dirions-nous de ces façons de parler des Prophètes, qui disent que Dieu nous abbreuvera d'un torrent de volupté? Que ne dirions-nous pas enlin de l'opinion des plus grands Docteurs, et des plus p^rands Saints, qui ont crû que la jove de voir Dieu, feroit l'essence de nostre félicité surnaturelle. Tous ces avantages nous serviroient merveilleusement à establir le plaisir pour le seul bien de la nature. Mais tenons-nous aux raisons les plus simples, et les plus évidentes, et convenons, que puisqu'il n'y a rien de bon que ce qui donne du plaisir, et rien de mauvais que ce qui donne de la douleur, il est certain que le plaisir, et la douleur, font véritablement le bien, et le mal de la nature.

Tout cela bien entendu. Croiriez-vous, Olympe, qu'un prétendu Prince des Philosophes (Aristote) ait dit que le néant estoit le plus grand de tous les maux; et que I;t mort en estoit le plus terrible'! Ne soutiendriez-vous pas contre luy qu'ils ne sont point des maux, puisqu'ils n'enferment 'aucune idée de douleur? Le néant peut-il faire mal à ce qui n'est point; et la. mort peut-elle faire tnal à ce qui n'est plusl Le néant exclut le sujet de la douleur : La mort le détruit, et ny l'un ny Vautre

\. Si M' de S. E. entend qu'un chrétien a ptaisir d'obéir à Dieu en pratiquant les vertus chrétiennes, à la bonne heure: mais ce plaisir est la fin grénérale et dernière de toutes les vertus; mais s'il veut dire que le seul rJtniit, et la fin prochaine des Vertus chrétiennes, soit le plaisir qu'il sent de les avoir suivies, il se trompe. La iin de la Justice, par exemple, c'est de mettre l'éf^alité sans rapport à l'attrait de la Justice, ny an jilaisir que le Juge a de la rendre.

Bien plus un Chrétien qui ne voudroit être attiré aux Vertus chrétiennes que par le seul nlirail, et qui, en les exerçant n'auroit point d'autre objet que le plaisir, feroit très-mal, parce qu'il rcgarderoit le plaisir comme la dernière lin de sa vertu. Je dois, par exemple, aimer Dieu pour luy seul sans le moindre rapport à Vattrait que peut avoir la charité, ny au plaisir que j'en ressentiray. lît là dessus il me souvient d'un passage de Saint-Prosper, nu Irailé qu'il a fail des Vertus et des Vices, livre III, cliap. SU, où après avoir parlé de l'amour légitime que nous avons pour nos enfans, pour nos parens et pour nos amis, il ajoute : « Que l'amour que nous avons pour Dieu est incomparablement plus parfait, parce que nous l'aimons pour luy seul, comme notre ami, et sans aucun rapport à nous: « car, continue-t-il, « qui aime son amy par rapport à soy-mème, est censé aimer bien moins son amy, que sa propre commodité. »

De plus l'expérience nous fait voir que, très souvent, bien loin que les vertus ayent pour nous le moindre attrait, nous les suivons, au contraire, avec beaucoup de répugnance : combien fait-on de méditations avec un cœur sec, et combien de pécheurs convertis qui croycnt ne sentir aucune douleur de leur vie passée, et qui semblent n'avoir pas le moindi'e plaisir de leur conversion.

Bien davantage! les Vertus chrétiennes ont si peu d'altraiLs pour nous, et nous donnent souvent si peu de plaisir, qu'elles nous privent des plus légitimes. Un riche qui useroit de ses biens pour se donner toutes les commoditez de la vie pécheroit par un esprit de mollesse, bien opposé à celuy de l'Evangile.

De plus quand les Saints pendant leurs méditations scntoient des consolations spirituelles, ils en étoient affligez, et craignoient que Dieu ne les l'écompensast par ces joyes sensibles: tant il est vray que le plaisir ne les attiroit pas à l'exercice de la vertu.

Que si. comme dit M. de S. E., les Vertus chrétiennes nous conduisent à Dieu, comme à la source des voluptez éternelles, ce n'est point par le plaisir que nous avons de les pratiquer, mais par notre seule fidélité à Dieu et par nos soufFi-ances : Ceux, dit l'Evangile, qui sèment dans les larmes recueilleront dans la joye et Jésus- Clirist même n'est entré dans sa propre gloire que par les trihulalions (Cotolendi).

PIECES LliiKKllNES ET PlllLOSoPlllgLES 29

n'en peiil eslre le princijie pinsiju'ih ne sont rien tous ileux, et (luil laul estre pour produire^. \'ous voyez donc qu'en vous faisant une juste et naturelle idée du mal, vous exterminez d"abord les deux plus formidables monstres que l'opinion ait jamais enfantez.

Cependant il est une infinité de choses qu'on appelle des maux. Démentirons-nous le genre humain, ou le forcerons-nous de changer de langage? Non, Olympe, je sçay bien que la voix publique est en droit d'imposer des noms; mais ne sommes-nous pas aussi en droit d'interpréter les noms qu'elle impose?

Nous pouvons donc dire que ce nom de mal, qui upparlienl proprement à la douleur, a esté transporté à toutes les choses qui la peuvent produire. On les a divisées en maux de la nature, de l'opinion, el de la fortune.

Les maux de la fortune et de l'opinion ne diffèrent, queii ce que tous les maux de la fortune sont des maux de l'opinion, et que tous les maux de l'opinion ne sont pas des maux de la fortune. C'est pourquoi/ on peut réduire tous les maux à ceux de l'opinion, et de la nature.

Sous ce terme de maux de la nature, on entend toutes les espèces de douleurs et de maladies, et toutes les incommodilez naturelles. On les comprend en trois estais de la vie, dans lesquels il est comme impossible d'eslre sans douleur. Et ce sont l'indisposition du corps, la servitude et la pauvreté. Mais ces trois estais nous laissent quelquefois tant d'indolence, et de tranquillité, qu'on les peut moins nommer des maux de la nature, que des maux de l'opinion.

Ce n'est pas assez, Olympe, de nous estre fait une juste idée du mal en général; il nous en faut faire encore une juste en particulier; et après avoir connu que tous les maux sont des douleurs, il faut connaître ce que font ces douleurs qu'on nomme des maux de la nature; et ce que font celles qu'on nomme des maux de l'opinion.

Il sera mesme d'une grande utilité, d'apprendre à mettre de l'ordre entre-elles : afin que non seulement on ne courre pas risque de prendre les maux pour ce qu'ils ne sont pas; mais qu'on soit encore hors du danger de les prendre pour plus grands qu'ils ne sont.

i. « Quelque sçavante que soit Olympe, elle est bien véritablement allli-ée, la douleur agite trop son esprit et sou cœur pour luy laisser le tems de se coasolei- par les raisonnemens des Stoïques. Ou a beau luy dire que lu mort iiestjnis un mal, cette morale la désespère, et comme elle est toute pénétrée du contraire, et quelle ne croit pas qu'il y en ait un pareil au monde, elle s'emporte contre un Jinumie qui veut persuader que la morl est une chose indiférenle, et que ce n'est que son opinion qui est cause de sa douleur. Cependant M. de S.-E. (Deliéuault) ne console pas s(jn aflligée d'une autre manière, il luy veut prouver que la mort de sou Amant ne peut luy causer son affliction parce que la inorl est une pricalion el un rien el que le rien ne peut produire la moindre douleur.

« Ces raisounemens subtils sont merveilleux dans les Ecoles parmy de jeunes gens pleins de vivacité qui veulent l'aire parade de leur esprit : ou parmy les hommes sains et d'un tempérament vigoureux, qui en disant que la mort n'est pas un mal, aft'ectt;nt de paroiti-e intrépides. Pareils discours sont encore bons à amuser l'amourpropre, mais ils sont ridicules parmy les hommes seusez, qui regardent les choses comme elles sont en elles-mêmes. La mort, à la prendre spéculalivement est une privation et un rien, mais à la prendre humainement, c'est, dit .Vrislote, le plus terrible de tous les maux (Cotolcndij.

Les maux de hi nature sont ceux, qui (sans que nous pensions à eux) excitent chez nous le sentiment de la douleur; les maux de Topinion. sont ceux qui ne Texcilent que quand nous y pensons. Nous pouvons dire encore que les maux de la nature sont ceux qui non seulement se font sentir sans que nous pensions à eux; mais qui nous font mesme penser à eux parcfe que nous les sentons. Et que les maux de l'opinion, sont ceux que nous ne sentons, et que quand nous pensons à eux, et que parce que nous y pensons. Sur cette règle on jug^era que la faim et'la soif sont des maux de la nature, et que la mort d'un père ou d'un mary sont des maux de l'opinion. Vous pouvez tirer de là quatre conséquences, qui vous serviront à mettre de la différence, et de Tordre entre tous les maux; à juger sainement de leur grandeur; et à régler enfin voslre sensibilité.

La première est, que les maux de la nafure ne sont que les maux du corps; et que les maux de l'opinion, ne sont que les maux de l'esprit. Car il n'y a que les maux du corps, qui ne dépendent point de nos pensées, et il n'y a que les maux de l'esprit qui en dépendent.

La seconde est, que les maux de la nature sont en quelque façon les maistres de noslre esprit, puisqu'ils le forcent à eslre présens à leur action et qu'ils agissent sur nous comme de plein droit. Mais que nostre esprit est le maistre des maux de l'opinion, puisqu'il n'a qu'à s'écarter d'eux, pour les écarter de luy, et qu'ils ne sçauroient agir sur nous que par un droit emprunté.

La troisième, que plus les maux de la nature peuvent estre les maistres de nostre esprit, plus ils sont grands, et que plus noslre esprit peut eslre le maistre des maux de l'opinion, plus ils sont légers.

La quatrième, que les maux de la nature sont quelquefois si petits qu'ils ne sçauroient maistriser nostre esprit, et qu'alors, ils ne tiennent lieu que de maux de l'opinion, mais que les maux de l'opinion sont quelquefois si grands que nostre esprit n'en peut })as estre tout à fait le maistre, et qu'alors ils tiennent lieu de maux de la nature. C'est pourquoy on dit qu'il est naturel de pleurer son père; et quand quelqu'un s'occupe trop à penser à un petit mal, on luy reproche qu'il est malade de fantaisie.

Après avilir eslahl^j un ordre entre /e.s' maux de la nature : pnurroit-on en eslahlir un, entre les maux de ropfnion? Mais qui peut ordonner, ce qui part d'une cause si désordonnée? N'est-ce point trop entreprendre que de vouloir donner des limites au caprice des hommes, et que de vouloir marquer jusques où doivent aller les douleurs, quand elles vont audelà des niaux de la nature? Non, sans doute, Olympe, et puisque nostre esprit ne peut estre le maistre que des maux de l'opinion, ce n'est que contre eux c/u'il n'est pas inutile de fournir des préceptes. Con^menl est-ce, Oltjm])e. qu'on console les afJUcjez? Ne diniinuë-l-on pas l'idée de leurs maux, pour diminiicr leur douleur? cela se peut-il faire dans les maux de la nature ? peut-on tromper le sentiment d'un homme travaillé de la colique? peut on luij faire accroire que ses tranchées ne sont que des illusions? peut-on mesme se promettre de le rendre attentif aux discours ?el s'il pouvoil estre capable d'écouler, qu'opèreroit-on par les re-

PIECES LIBERTINES El PlllLUSOl'lligUES ^1

monlrance.s? sinon d'adjoùler fa colère à la douleur, el une (/rande passion à une grande maladie. Tout ce qu'on peut faire de mieux dans les maux de la nature, est de sécrici- sui- la grandeur du mal, et sur la patience du malade, et c'est justement le contraire de ce qu'on fait dans les maux de l'opinion. IleslTvray que nous voyons des consolateurs qui commencent par Texafj'ération des maux, mais ce n'est que pour se faiie une entrée libre dans res])rit des affligez, et pour surprendre leur croyance. On combat ainsi arlificieusenient la douleur des âmes foibles, mais on combat ouvertement et de bonne foy la douleur des Ames fortes. On considère quel est le principe de leur affliction, et on l'attaque d'abord. Mais de quelque façon que l'on px'ocède, soit avec les forts, soit avec les foibles. ou on ne eonjole point, ou on ne console qu'en diminuant l'idée des maux. C'est ce qui n'est possible que dans les maux de l'opinion. Nous ne sommes donc pas trop téméraires, Olympe, de vouloir establir quelque ordre, entre des maux contre lesquels on peut donner des préceptes.

L'ordre des maux de l'opinion n'est pas plus difficile à trouver que l'ordre des maux de la nature. Car si les plus grands maux de la nature sont ceux qui nous exposent le plus à la douleur, les plus grands maux de l'opinion doivent estre ceux qui nous exposent le plus aux maux de la nature. ^ ,

Je ne voy que deux sortes de maux de l'opinion qui nous exposent aux maux de la nature, /.'une est la perte des personnes chères, l'autre est la perte des biens. {,/' entends sous ces tnots de personnes chères, celles et que nous chérissons el qui nous chérissent. Car la perte de celles que nous chérissons el qui ne nous chérissent pas, n'est pas un mal quiait de grandes suites, et aussi ne prend-on guères le soin de nous en consoler). Dans la première de ces pertes, nous comprenons la niorl des parens, des amans et des amis. Dans la seconde, nous comprenons la pjrte des proccz, les gresles, les slérilitcz, les incendies, les pillages, et toutes choses qui apportent quelque diminution à nostre fortune. Le dernier de ces maux nous expose à la pauvreté; mais le premier nous expose à ions les maux de la nature. C'est pourquoi/ nous luy pouvons donner le premier rang entre les maux de l'opinion. Si nous devenons malades, par qui sommes-nous secourus^ que par des personnes chères? quels sont les soins de nos Médecins et de nos Chirurgiens? ces soins mercenc.ires qui n'aboutissent souvent qu'à un quart d'heure de présence inutile, ou d'opération hazardeuse, de conseil aveugle ou d'entretien frivole? de^quelle considération, de quelle utilité peuvent estre ces soins? auprès des offices charitables, des assiduitez continuelles, et des inquiétudes salutaires de nos amis, de nos parent, et de nos femmes. Combien de fois sommes-nous délivrez par leur zèle infatigable des griffes de la douleur dans lesquelles nous laisse souvent l'insensibilité, ou la négligence des Médecins ? Si nous devenons esclaves, par qui sommes-nous rachetez, que par les personnes chères? Les amis communs ouvrent-ils leur bourse pour nostre rançon i entreprennent-ils de grand.i voyages pour nostre délivrance? Si nous devenons pauvres, qui partage avec nous sa fortune que les personnes chères? Les autres, on nous laissent dans la misère, (m ne nous assistent que foihlement. ou ne nous font du bien (jue par vanité,

32 PIÈCES Lll5b:Rl'liNb:S El' PHÎLOSOPIHQLES-

ci quelque bien qu'ils nous fas.scnl, il nous coûte loûjours et de la répu- (/iiance à le demander, et de la honte à le recevoir. Un nrny vcrilahlc, un amant passionné, courent au devant de nos besoins. Ils ne sçauroienl souffrir que nous nous appercevions que nous son^mes misérables. Ils cmployenl toute leur addresse à détourner nostre misère, toute leur force à la combattre, tout leur pouvoir à la soulager, toute leur discrétion à la couvrir. Qu'avons-nous donc qui nous deffende mieux des maux de la nature, que les personnes chères? et qu'avons -nous par conséquent qui puisse passer pour un plus grand mal dans l'ordre des maux de l'opinion que la mort des personnes chères ?

Mais, Olympe, comme l'indisposition du corps (quoy qu'elle soit le premier mal de la nalui'e), n'est pas un <^rand mal, si elle ne nous expose pas beaucoup à la douleur, la mort des personnes chères (quoy qu'elle soit le premier mal de l'opinion) n'est pas un grand mal, si elle ne nous expose pas beaucoup aux maux de la nature. Examinons quelles suittes la mort d'Alcimédon traîne après elle, si elle vous ahandonne à l'indisposition du corps, si elle vous livre à la servitude, si elle vous réduit à la pauvreté. Je croy que nous reconnaîtrons d'abord qu'elle ne vous attire aucun des maux de la nature.

Comment vous abandonneroil-elle à l'indisposition du corps? Alciinédon estoit vieux et vous estes jeune. Il n aurait pu se passer de vos soins, et vous n'auriez pas eu besoin de ses assistances. Il eut atteint le bout de sa carrière, avant que vous fussiez arrivée au milieu de vostre vie, et le temps de sa mort eut devancé celuy de vos infirmitez. Il est vray qu'il n'estoit pas impossible que vous eussiez une jeunesse infirme. Mais, Olympe, tous les maux possibles ne sont pas des maux redoutables. La prudence humaine n'envisage point les objets trop vagues et trop éloignez. On ne doit pas craindre les maux qui ne menacent pas, et on ne doit pas mesme beaucoup craindre ceux qui menacent de loin.

Comment vous livreroil-elle à la servitude? Grâces à nostre religion, à nos loix, à nos mœurs, nous sommes libres; et si nous exceptons ceux que le service de Dieu et de l'Estal engage à courir les mers, il n'y a presque plus que les vagabonds qui puissent devenir esclaves. Mais quand par la vicissitude des choses humaines, la servitude viendroil vous chercher d'un bout du monde à l'autre, ou vous rencontreroit sur ses terres, n'auriez-vous pas de quoy vous consoler sur toutes vos grandes qualitez. Ne vous attireriez-vous pas aisément le respect de vos maistres, et vos maistres ne réduiroient-ils pas tout leur pouvoir, à vous empescher de leur ravir vostre présence? Oiiy, Olympe, vous pourriez toujours vous rendre vostre condition supportable. Mais quand elle vous paraï- Iroil dure, Alcimédon ne seroit pas en estai de la changer. Vostre rançon excèderoil sa puissance. Vostre mérite feroit obstacle à vostre liberté et, si on exigeait ce que vous valez, on vous mettrait hors d'estat d'avoir des libérateurs.

Enfin comment vous réduirait-elle à la pauvreté? Alcimédon n'estoit pas riche; et il est difficile que vous soyez pauvre. Les grâces, les vertus, les sciences et les arts que vous possédez, ne sont jjas des partages de misérable: et le monde n'est pas encore devenu assez insensible au mérite

pour vous donner lieu de craindre des exlrémitez, qui déshonoreraient voslre siècle.

N'appréhendez donc point, Olympe, des suittes fâcheuses deja mort d'Alcimédon. Rien ne vous manquera dans la vie : non pas mesme des Alcimédons. Il en naîtra de la cendre de celuy que vous pleurez; et nul homme n'aura autant d'honneur,- et autant d'esprit qu'Alcimédon, qui comme luy ne vous aime, et qui comme luy ne se consacre à vostre service. Mais, vous estes peut-estre en peine s'il est encore des Alcimédons? n'en doutez pas. Olympe, La vertu ne perd rien : non plus que la nature. Les semences du bien circulent éternellement; et passent sans cesse d'un sujet dans un autre; et les principes qui contribuent à la production des sages, ne s'anéantissent pas plus, que ceux qui concourent à la génération des hommes. Alcimédon, a fait place à des Eugènes et k des Aristippes etdne tiendra qu'à vous de luy choisir un successeur dans la plus nombreuse cour qui ait jamais sacrifié aux Grâces. Vous verrez que le Ciel vous rendra bien autant qu'il vous a pris. Que sçavez-vous niesme, s'il ne vous rendra pas davantage? Vous trouverez dans les Eugènes et dans les Aristippes, tout ce qui esfoit dans Alcimédon, et possible quelque chose de plus ; possible plus de jeunesse, et plus de bonne mine; possible une vertu moins chagrine, et une amitié plus enjoûéeK De quelque prix que soient les choses que nous perdons, nous ne sommes pas trop à plaindre, quand nous ne perdons que ce que nous pouvons recouvrer. Vous n'avez qu'à vous delFendre de cette erreur populaire, qui nous fait craindre dans les secondes amitiez, ou la jalousie des morts, ou la censure des vivans. Les morts ne s'offensent de rien; et les vivans se scandalisent de tout. Mais les vivans sont de bien méchante humeur, quand ils veulent

1. Pour faire donc passer Olympe de la douleur au plaisir, redisons encore cecy : il luy dit que les ^'ertus chrétiennes n'ont pas d'autre o/jje^, ou du moins point d'autre allruil que \e plaisir; de sorte qu'elle doit avoir le plaisir d aimer un nouvel Amant, parce qu il va du plaisir à aimer Dieu, et parce que les Saints j)endant leur vie pensent dans lexercice des vertus au plaisir éternel de la récompense: ainsi, à l'exemple des Saints, elle doit penser au plaisir de cette vie par le choix d'un noiioel Amy, jeune, de bonne mine el d'une i^ertu peu chaçfrine. La parité est peu proportionnée et certainement qu'un Théologien un peu plus scrupule*ix auroit trouvé une autre raison pour consoler la Demoiselle afîli^^éc.

.... Quand on s'est guindé si long-temps dans des raisonnemens si sublimes, ne se deshonnore-t-on point de fondre tout à coup sur les fragilitez de la nature. Si suivant M. de S. E., la mort n'est pas un mal pourquoi donne-t-il un jeune liomme à son amie pour la consoler d'un rien, que ne fait-il toujours le Sto'icien avec elle, en la convaincant que la mort n'étant qu'une privation, el rien de réel c'est la seule foiblesse de son esprit qui est la cause de sa douleur.

Mais encore, est-il bien judicieux de consoler une personne véritablement aifligée, quelque savante ([u'elle soit, avec tant de science, tant de divisions, tant de subdivisions : et ne peut on pas croire que M. de S. E. a voulu paroître sçavant de gaité de cœur dans sa lettre, ou du moins qu'il l'a écrite dans un temps où il se trouvoit regorgeant de morale, qu'il a été obligé de pousser au dehors de peur d'étrangler, comme fait quelquefois Arlequin Docteur, quand il se sent suffoqué par les sentences d'Aristote....

Un Directeur feroit-il un discours bien consolant à une femme qui auroit perdu un mary véritablement aimé que de l'entretenir des principes de la morale et de la distinction entre les maux de la nature, et les maux de l'opinion, et le reste. Je crois que tous ceux qui liront cet écrit sentiront le ridicule de cette idée... (Cotolendi).

qu'on se sacrifie aux morts. Si les morts aimoient les sacrifice? ; ils prendroient la peine de nous les demander. Il faut qu'ils ayent perdu le goût des choses de ce monde, puisqu'ils n'entretiennent aucune correspondance avec nous; et s'ils se passent si bien de nous, pourquoy veut-on nous réduire à ne vivre que peureux. Asseurez-vous, Olympe, que leur estât, est un estât d'insensibilité, ou un estât de repos, et que nous ne scaurions rien faire, qui les rende ny heureux, ny misérables. Qui est-ce à votre avis, qui nous a fait un devoir de gai'der la fidélité aux morts, si ce n'est la foiblesse, et la tyrannie des vivans? Chacun veut se flatter de la pensée qu'on sera encore attaché à luy, quand il ne sera plus attaché à personne. Nostre vanité est si •,M'ande qu'elle exige de la révérence pour nos cendres : et qu'elle tâche à faire triompher nos ombres de nos Rivaux. Il n'est pas juste, Olympe, d'avoir égard à cette manie. Du moment que nous sommes ensevelis, on est quitte de tout envers nous. Les devoirs de la sépulture, sont appeliez les derniers devoirs; et au delà des funérailles, tout ce qu'on donne aux morts, on le dérobe aux vivans. Les douleurs trop longues ne blessent pas seulement la nature ; elles blessent encore la société. Elles nous rendent incapables des offices de la vie civile. Et on peut dire que pour ne nous pas faire manquer aux amis que nous avons perdus, elles nous font manquer aux amis qui nous restent. Voyez tous ces gens qui se piquent d'estre affligez, et qui cherchent de la renommée par la douleur. N"est-il pas vray que leur affliction semble suspendre leur amitié; ou que du moins elle les dispense d'agir en faveur de leurs amis? On diroit mesme qu'il y ait de l'incivilité à leur faire une prière et à leur demander un service. Tant la douleur les dévoiie aux morts, et les rend inutiles aux vivans.

Mais quov ! ne faut-il point avoir de douleur de la mort de ses amis? Non, Olympe, il n'en faudroit point avoir s'il estoit possible. Cette passion est purement ruineuse : et si elle estoit bonne à quelque chose, ce ne seroit qu'à faire connaître que nous sçavons aimer. Mais si les larmes esloient des marques certaines de l'amour, les plus grandes pleureuses seroient les plus fermes Amantes. Nous sçavons le contraire. Olympe, les femmes foibles pleurent plus que les femmes fortes ; et les femmes fortes aiment plus que les femmes foibles. Je ne m'étonne pas si les larmes ont paru précieuses aux Poètes et méprisables aux Philosophes. La Poésie emprunte ce qu'elle a de plus beau des passions, et de la foiblesse de la nature; et la Philosophie tient ce qu'elle a de plus noble, des vertus, et de la force de l'âme. Un Poëte nous représente une Niobé qui fond en larmes pour la mort de ses enfans : Un Philosophe nous représente une Cornélie, qui voit d'un œil sec la mort de toute sa famille. L'une est bien tendre; l'autre est bien courageuse; toutes les deux sont bien mères. Pour laqutlle tenez-vous? sans doute vous avez de l'admiration pour Cornélie, et de la compassion pour Niobé; vous plaignez Niobé, et vous louez Cornélie. Vous avez raison, Olympe, Niobé cède à la douleur : la douleur cède à Cornélie. Il faut plaindre ceux cpie la douleur surmonte ; il faut louer ceux qui surmontent la douleur.

Mais s'il ne nous est pas possible de n'avoir point de douleur, nous estil possible d'en avoir autant, et si long-temps que nous voulons? Vous me

faites une f;Tancle question, Olympe; mais pour me dispenser de la résoudre à fond, je vous répondray, que si nous ne pouvons pas nous delFaire quand il nous plaist de nostre douleur, nous pouvons du moins ne la pas retenir. Elle s'éloij^ne d'elle-mesme quand on ne la retient pas. Je puis vous dire encore davantag"e; nous pouvons nous éloig^ner d'elle, puisque nous pouvons transporter nos pensées des objets lâchcux aux objets agréables; et que toutes nos douleurs dépendent de l'application de nos pensées.

Mais enfin est-il honneste de ne plus penser à ses amis dès qu'ils sont enterrez? je pourrois vous dire qu'il est indifférent d'y penser, ou de n'y penser pas. Toutefois pour ne pas trop heurter le sentiment de tout le monde, je vous diray qu'il n'est du moins, pas honneste d'entretenir sa foiblesse par ses pensées. On se souvient honneslement des morts, quand on s'en souvient sagement: et on s'en souvient sagement, quand on en conserve un souvenir agréable et tranquille. Tout ce qui trouble la tranquillité n'est point sage, et tout ce qui n'est point sage n'est point honneste. Jusqu'à ce qu'on se soit donc accoustumé à se souvenir tranquillement de la mort de ses amis, il est bon d'en détourner son esprit, et de l'amuser ailleurs. Aussi bien ce n'est pas une conséquence, que parce qu'il y a de l'honnesleté à aimer, il y en ait à bien pleurer ce qu'on a aimé; puisque l'amitié est une vertu qui ne peutestre qu'honneste, et que la douleur est une passion, qui (tout au plus) ne peut estre qu'excusable.

Pourquoy donc (direz-vous) se figure-t'on qu'il soit honneste d'estre affligé; et pourquoy les Romains avoient-ils prescrit un temps aux femmes pour pleurer? écoutez. Olympe, un de vos bons amis de l'antiquité : Nos anceslres (dit-il) ont donné une année aux femmes pour pleurer ; non pas afin qu'elles pleurassent tout ce temps-là, mais afin qu'elles ne pleurassent pas plus long-temps. 11 adjoûte : qu'on n'avoit marqué aucun temps pour pleurer aux hommes, parce ([li ils ne peuvent jamais pleurer honnestement. Ainsi vous voyez que les Sages et les Législateurs, n ont pas jugé les larmes trop honuestes; qu'ils les ont en quelque façon interdites aux hommes, et qu'ils ne les ont permises aux femmes, que par une espèce de précaution contre leur opiniâtreté, et que par une espèce d'indulgence pour leiw foiblesse. Je vous laisse à penser si celte différence fait honneur aux femmes, et si une femme forte se doit servir d'un privilège, qui n'est que honteux à sou sexe. Une femme forte s'alllige comme un honneste homme. Il luy échappe des soupirs plûtost qu'elle n'en pousse. Elle laisse aller des larmes, plûtost qu'elle n'en verse. Elle donne quelque chose à la nature sans rien oster à la raison. Enfin elle employé les premiers jours d'après la mort de ses amis, à faire connaître qu'elle est femme; mais elle employé tout le reste de sa vie. à faire connaître qu'elle est forte.

Voilà, Olympe, comme une fille de voslre sorte doit estre affligée. Il n'est pas possible, que vous ne sentiez pas la mort d'Alcimédon; mais il est possible que vous ne la sentiez pas trop long-temps. Vous devez sçavoir que vous ne feriez rien ny pour vous, ny pour luy. quand vous jiasseriez tous vos jours il le pleurer. Il est dépouillé de sa sensibililé, et il ne s'apperçoit plus de la vostre. Malgré toutes les expressions Uoinanesques, et toutes

les fictions Poétiques, on n'aime point après la mort; et on ne conserve point son feu sous ses cendres Olympe, Alcimédon n'est plus: ou du moins il n'est plus vostre amy. Que vous serviroit-il donc de vous mutiner sur une douleur, dont il ne vous sçait point de g^ré? Que vous serviroit-il de perdre de beaux jours dont il ne vous tiendra jamais compte? voulezvous imiter les femmes médiocres, qui ne pouvant se faire valoir par de grandes vertus veulent se signaler par de grandes passions. Laissez-les faire des pièges' à leurs Amans du tombeau de leurs maris : laissez-les pleurer les morts, pour attendrir les vivans : laissez-les lenler de leur amilié^ ceux qu'elles convainquent de leur douleur. Une fille aimable comme vous est au dessus de ces artifices. Elle ne pleure point pour obtenir de l'amour. Elle ne veut pas devoir à la réputation de sa tendresse, ce qu'elle peut emporter par la force de son mérite.

Il vous est donc inutile. Olympe, d'estre affligée; mais il ne vous est pas aisé de ne l'estre pas. La douleur est entrée chez vous à main forte : la reconnoissance, et l'amitié l'ont introduite dans vostre cœur. Vous n'avez pu vous dispenser de l'y recevoir. Hé bien ! faites vostre personnage, Olympe, donnez à la douleur tout ce que la reconnoissance et l'amitié veulent que vous luy donniez; mais faites en sorte que la laison règle ce que la reconnoissance et l'amitié doivent vouloir. Prenez garde. Olympe, qu'elles sont souvent indiscrètes; et elles le seront si elles font trop séjourner la douleur dans vostre âme. C'est assez qu'elles ayent eu le crédit de la faire entrer. II faut qu'elles vous laissent celiiy de la faire sortir. Elles ont montré jusques à présent ce qu'elles peuvent; montrez à vostre tour ce que vous pouvez. Il y a près d'un mois qu'Alcimédon est mort, et il y a près d'un mois que vous estes mourante. Que veulent de vous la reconnoissance et Tamitié? veulent-elles que vous suiviez Alcimédon? la raison, Olympe, ne le veut pas. Ne voyez-vous pas que le Ciel n'a pas eu dessein d'unir vos destinés ? il s'en est assez déclaré par l'intervalle qu'il a mis entre vos naissances. Il vous a donné Alcimédon déjà vieux, pour vous enseigner à vivre, et non pas pour vous engager à mourir, et il a voulu vous faire joiiir quelque temps de la conversation d'Alcimédon, pour nous faire jouir long-temps de vostre sagesse. Dispo?ez-vou8 donc à suivre les décrets du Ciel. Mettez-vous en estât de faire valoir les instructions que vous avez receues. Faites honneur à Alcimédon de vostre constance, après luy avoir fait hommage de vostre douleur. Imaginez-vous que vous avez à le pleurer en sa présence, et ne le forcez point à désavouer vos larmes. Jusqu'icy elles ont été honnestes; mais bien-tost elles ne le seront plus. Vostre douleur commence à paraître un peu longue. La terre qui couvre les cendres d'Alcimédon est presque raffermie. Songez à r'appeler vostre fermeté. La raison et la bien-séance s'opposent maintenant à vostre douleur. Alcimédon s'y oppose luy-mesme. Et si vous a'ous servez de ses préceptes, il ne vous sera plus libi-e doresnavant, que de vanter son mérite, que de considérer ses parens, que de chérir ses amis, et que d'honorer sa mémoire-.

\. Expression extraordinaire, figurée et peu naturelle (Cotolendi).

2. Œuvres diverses, 1670. — Cette pièce, nous l'avons dit, a été comprise, à tori,

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