ÉLÉGIE
Echapé des périls d'une ardente jeunesse, Et parvenu dans l'âge où règ-ne U sagesse, Je m'étois résolu d'écouler la Raison, Et d'être sage au moins dans l'arrière-saison.
Je conlemplois déjà les misères humaines,
Et j'en accusois plus nos plaisirs que nos peines;
J'en accusois sur tout les plaisirs amoureux,
Gomme les plus légers et les plus dangereux.
Je voiois qu'à la fin tous les cœurs s'en dégoûtent,
Ou par les maux qu'ils font, ou par les biens qu'il's coûtent.
Et me ressouvenant de ce qu'ils m'ont coûté,
Je m'en croiois aussi pour jamais dégoûté,
Mais j'osai voir Olympe, et la trouvai si belle,
Qu'aussi-tôt la Raison me la parut moins qu'elle.
J'oubliai loiTt d'un coup mes plus sages projets.
Et sans examiner à quoi je m'engageois,
Je n'eus d'yeux que pour voir cette beauté parfaite,
La Raison elle-même interdite, et muette.
Abandonna le soin qu'elle prenoit de moi.
Ou du moins trop long-temps négligea son emploi.
Olympe cependant s'empara de mon âme;
Et moi qui dédaignois l'empire d'une femme
Je mis toute ma gloire à vivre sous le sien,
Et je crus que lui plaire étoit Tunique bien;
De ses moindres douleurs je me fis des supplices;
De ses moindres plaisirs je me fis des délices :
Enfin aimer, haïr, être guay, m'attrister,
Tout cela ne fut plus chez moi que l'imiter;
Qu'à tous ses mouvemens avoir l'âme flexible.
Et que n'être qu'en elle et vivant et sensible.
Voi, disoit ma Raison, ces deux llateurs des sens,
Ils sont mes ennemis, s'ils ne sont innocens.
Mais si je ne les règle, ils ne le sauroient être,
Le plus doux est cruel, le plus flateur est traître;
Et pas un d'eux ne quitte un misérable cœur
Sans exercer sur lui la dernière rigueur.
L un l'abandonne aux maux qui marchent à sa suite,
Et l'autre le déchire au moment qu'il le quitte,
nvnl'? ?f ""■''. "^^ Saint-Evremond. T. IV, éd. de 1692, Cotolendi, sous lepseudo- ^l^ t ,' '" ' '"/.""' '""^"" ^'''' ''''''' ^"'il ^ i^^-^'-ée clans sa Disserta-
n./v """"'^' "'"'''' '^^ ''^- Saint-Evremond, Paris, Me. Le Clerc iG98
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qui correspondent au texte imprimé en italique. yioienai,
Mais quand par mes eiïorls heureusement domptez
Tu les verras par tout me suivre à pas comptez,
Faire tout avec choix, faire tout par mesure.
Et servir aux desseins de la sage Nature,
Croi qu'ils sont innocens, et qu'ils sont mes amis,
Et qu'alors les mortels dans leur sein endormis,
Quittes des passions qui ravagent le monde.
Jouissent d'une paix et constante et profonde.
Alors Damon, alors il sont de vrais plaisirs.
Et le Sage à leur gré laisse aller ses désirs;
Il les cherche partout, il les suit en tout âge,
Et jamais sans les suivre il ne peut être sage.
Car enfin loin de moi ces doctes orgueilleux,
Qui loin de ces plaisirs se vantent d'être heureux.
Et conlens de montrer une science vaine,
Se font une sagesse au-dessus de Thumaine.
Abandonne à leur sens ces doctes égarés.
Et prens tous les plaisirs, mais prens-les modérés.
Tout modérés pourtant que tu les puisse prendre,
S'ils te sont deifendus, songe à te les deffendre :
En quelque lieu qu'on vive on vit sous quelque loi;
El la loi la plus douce exige plus que moi :
La souveraineté souvent me fait injure;
Souvent même elle attente aux droits de la Nature.
Mais quand de mon aveu tu la pourois haïr,
Elle a le glaive en main, il lui faut obéir;
De ses ordres du moins dépendre en apparence,
Et jouir en effel^ de son indépendance :
Son pouvoir et le mien en ta faveur unis,
Ecarteront de toi des malheurs- infinis;
De ta tranquilité t'établiront le maître.
Et le rendront heureux si mortel le peut être.
Mais veux-tu l'épargner le plus grand c/es^ malheurs.
Fuis le fantôme vain qui porte mes couleurs,
La folle opinion, reine des fantastiques*
Source de tant de biens, et de maux chimériques.
C'est elle qui de l'homme augmentant les besoins.
Multiplie avec eux ses travaux et ses soins;
Qui lui faisant haïr le repos et la joie,
Aux avares soucis donne son àme en proie ;
Qui lui fait de la gloire ensanglanter l'autel,
Et courir à la mort pour se rendre immortel.
J. Manuscrit (ex meis), var. : secret.