‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 59 sur 93 · Id. : Ils ne feignoient en luy nul · texte numérisé non relu

Id. : Ils ne feignoient en luy nul

Pièces libertines et philosophiques 41

Donnez-lui votre cœur sans vouloir de retour,

Et que l'amour chez vous ne soit jamais qu'amour;

Sur tout prenez bien soin de choisir cette amante :

Celle qu'on prend sans choix est rarement constante.

Emploiez donc ici tout votre jugement.

Et ne choisissez pas avec des yeux d'amant.

Quiconque est prévenu n'a plus de choix à faire;

Vous-même prévenez tout ce qui peut trop plaire.

Faites d'abord sur vous un effort généreux,

Pour fuir d'une Beauté les apas dangereux :

Et durant tout le tems de cette sage fuite.

Examinez à fond ce qu'elle a de mérite.

Ne considérez point, ni l'éclat de son rang,

Ni tous ces Demi-Dieux dont elle tient son sang,

Ni l'or qu'à pleines mains vous lui voiez répandre,

Ni cet esprit brillant qui n'est bon qu'à surprendre.

Un grand orgueil fondé sur des titres si vains,

A'ous prépare souvent mille secrets dédains :

Il vous donne une Reine au lieu d'une Maîtresse,

Et vous faft trop paier l'honneur d'une caresse.

Des trésors du bon sens un esprit enrichi,

Et des fines erreurs pleinement alfranchi,

Une âme grande et ferme, un cœur tendre et sincère,

Une humeur sérieuse, et qui n'ait rien d'austère,

Sont les biens précieux qu'un Amant doit chercher,

Et ce sont les seuls biens qui doivent l'attacher.

Si telle est la Beauté dont vous fuyez les charmes,

Vous avez assez fui, venez rendre les armes;

Elle n'est pointa craindre avec ces qualitez;

Elle vous aimera si vous le méritez;

Si vous le méritez elle sera fidelle,

Et vous n'aurez que vous à veiller auprès d'elle.

Contemple bien, Damon, ce portrait racourci.

Connois-tu ton Olympe? est-elle faite ainsi?

Si ce sont là ses traits, aime, je t'y convie.

Dans quel plus doux emploi peux-tu passer ta vie?

Mais ne crains-tu point l'air qu'Olympe a respiré?

Les plus grands de nos Dieux pour elle ont soupiré.

Peut-être quelqu'un d'eux pour elle encor soupire ;

Et tu veux dans ton cœur resserrer son empire?

Garde plutôt Berger ta chère liberté;

Pour en accepter loifre elle a trop de fierté.

Des Princes ses Amans une éternelle idée

Lui viendroit reprocher quelle s'est dégradée;

Et qu'avec tant d'esprit, et qu'avec tant d'apas.

Elle a monté trop haut pour descendre si bas.

Tu te flattes en vain d'avoir l'âme assez grande

Pour en faire à coup seur une agréable offrande;

Qu'on ne voit rien en toi qu'on doive dédaigner,

Et qu'avec quelque gloire on peut sur toi régner.

Qui t'a dit que tu sois tout ce que tu crois être?

Et quand tu le serois le peut-elle connoître?

Quand on est occupé des erreurs de la Cour,

Va-t-on foiiiller un cœur, pour sonder son amour?

On s'en tient au dehors, la grandeur seule entête;

Au mérite tout nud jamais on ne s'arrête ;

L'honnête malheureux n'émeut que la pitié,

Ou n'émeut tout au plus qu'une foible amitié.

Voilà ce que d'Olympe il t'est permis d'attendre ;

Jamais son cœur pour toi n'aura rien de plus tendre.

Transporte donc ailleurs ton amour et ta foi,

Ou plutôt n'aime l'ien, ou n'aime plus que moi.

Aimer d'autre qu'Olympe! ô raison ti'op sévère,

M'écriai-je aussi-tôt : eh, le pourrois-je faire!

Hélas! suis-je en état de suivre tes avis?

Quel Amant si charmé les a déjà suivis?

Tu m'as laissé trop voir la Beauté qui me charme,

Et c'est trop tard enfin que tu sonnes l'alarme.

Quand mes yeux étonnez contemploient tant d'apas,

Pourquoi, sage Raison, ne me parlois-tu pas?

Il étoit tems alors de rompre le silence.

Ne prens-tu donc plaisir qu'à faii-e violence?

Ne veux-tu secourir que quand on n'en peut plus?

Et que quand tes secours sont presque superflus?

Je vois trop de hazard à tenter ton remède.

Je crains qu'un plus grand mal à mon mal ne succède ;

Tout dangereux qu'il est, je puis n'en pas mourir;

Et je mourrois sans doute en cherchant à guérir.

^lon âme a pour Olympe une attache si belle.

Que je n'ose penser à la séparer d'elle.

Ne m'en parle donc plus, et si tu veux m'aider,

Olympe aime à t'oûir, va la persuader.

Dis-lui que je vis plus eu elle qu'en moi-même ;

Et qu'elle ne sauroit s'aimer tant que je l'aime.

Que malgré tes conseils je me tiens sous sa loi.

Et qu'elle m'a paru plus aimable que toi.

Si tu n'en obtiens rien, tout espoir m'abandonne ;

L'Amour en ma faveur ne touche plus personne ;

La Fortune par tout m'expose à sa rigueur,

Et rien que la Raison ne peut m'ouvrir le cœur.

Neuf lustres tous entiers marquez sur mon visage,

Ont presqu'anéanti les grâces du bel âge.

Et l'on ne voit en moi qu'un assez beau débris

Pour excuser les feux d'Amarante et d'Iris.

Mais pour toucher Olympe, hélas! que puis-je faire?

Si mon âme à mon corps ne prêle de quoi plaire,

PIÈCES LlBIiRTlNES ET PHILOSOPHIQUES 43

Ou si de beaux yeux ne peuvent assez voir

Tout le beau que d'une âme un corps peut recevoir.

Non, la divine 01yai[)e est toute intelligence,

A son esprit perçant tout est en évidence :

Elle entre dans les cœurs, elle en meut les ressorts.

Et voit dans leurs effets et dedans et dehors.

Toi qui viens de m'en faire un portrait infidelle,

Raison, ne sçais-tu pas ce que tu peux sur elle?

Par tes sages conseils son esprit s'est formé ;

De l'amour des vertus on le voit enflammé,

Et si d'un autre amour il se laisse sui^prendre.

C'est que tu ne sçaurois toi-même l'en défendre.

Tu consens que l'on aime un mérite éprouvé.

Plus d'une fois peut-être Olympe l'a trouvé.

Et si plus d'une fois elle aima le mérite,

C'est toi qui l'as charmée, c'est toi qui l'as séduite.

On peut en te suivant s'égarer avec toi;

Et l'amour de tout tems se rangea sous la loi.

Mais aiant tant de part au choix qu'elle a pu faire.

Pourquoi la traites-tu de vaine et de légère?

Si dans l'air de la Cour, tout corrompu qu'il est,

Elle n'aima jamais par un lâche intérest;

Si d'un simple mortel Amante autant qu'aimée.

Elle charma les Dieux sans en être charmée.

Pourquoi veux-tu m'ôter l'espoir de l'attendrir?

Ne sçais-je pas aimer? ne sçais-je pas souifrir?

Si du premier abord j'ai gagné son estime,

Espérer son amour seroit-ce un si grand crime?

Si j'ai même obtenu déjà son amitié?

Que faut-il pour le reste? un moment de pitié;

Et combien ont langui dans l'amoureuse envie,

A qui ce doux espoir a redonné la vie.

Les amours sont sujets à d'étranges retours,

Et les plus malheureux ne le sont pas"toûjours,

Voi sans t'en offenser un rayon d'espérance;

Ou pour le moins attend qu'Olympe s'en olï'ence.

Elle n'a pas daigné jusqu'ici m'assurer.

Mais elle sçait que j'aime, et me laisse espérer :

Et quand à mon amour le désespoir s'oppose,

On diroit, à la voir, qu'elle craint quelque chose.

Si je me trompe, hélas! laisse-moi dans l'erreur,

Raison, la vérité me feroit trop d'horreur.

Je sçais que je n'avois qu'à rentrer en moi-môme.

Qu'à voir ce que je suis auprès de ce que j'aime.

Pour ne plus espérer au bonheur que j'altens :

Mais il y va de trop pour ne pas gagner tems,

Qui m'a dit après tout qu'Olympe est affranchie

Du délicat amour qui surprit Hyparchie?

44 PIÈCES LlBERTliNES ET PHILOSOPHIQUES

Cratès un Philosophe et laid et malheureux,

Lui plut sans être jeune, et sans êli'e amoureux :

Cléarque, un riche Amant, le plus beau de la Grèce,

Disputa vainement cette illustre maîtresse;

Hyparchie à ses yeux ne s'en raporta pas,

Et la belle à Cratès livra tous ses apas. .

Voilà de tes elFels, Raison, mais ils sont rares;

Ceux que j'attens de toi paroîtront moins bizarres.

Si Cratès l'emporta sur de puissans rivaux,

J'imite ses vertus, et n'ai pas ses défauts;

La Nature pour moi fut assez obligeante.

Je me plains seulement qu'elle est un peu changeante:

Mais il me reste encor, malgré son changement.

Assez pour soutenir la qualité d'Amant.

J'ai donc, plus que Cratès, cet heureux avantage;

Et s'il eût plus que moi de sagesse en partage,

Il n'est pas à mon choix de l'avoir comme lui.

Et le peu qu'on m'en trouve est beaucoup aujourd'hui.

On ne voit point de mœurs plus simples que les miennes,

Et qui se règlent plus sur les mœurs anciennes.

Contre l'opinion je combats tous les jours,

Et je la hais par tout jusques dans les amoui's.

Une Nimphe à mes yeux n'efface une Bergère

Qu'autant qu'elle est plus belle, et qu'elle est moins légère.

Ce qu'Olympe a d'apas, ce qu'Olympe a d'attraits,

'Sle plairoit sous le chaume autant que sous le dais;

Et me plairoit encor peut-être davantage

Par la naïveté qu'on rencontre au village.

On sçait que dans mon âme aucune passion

Ne tient de l'avarice, ou de l'ambition ;

L'honnête pauvreté ne me fait point de honte;

Je ne vois rien de grand qu'un cœur que rien ne domte ;

Qu'un cœur que la vertu peut faire tout souffrir;

Et qui méprise plus qu'on ne lui peut offrir.

J'ai beau trouver partout la Fortune cruelle,

C'est toujours en riant que je lutte contre elle.

Je vois depuis vingt ans tout ce qu'elle a d'ailVeux;

Et laisse à deviner si je suis malheureux.

A la sagesse enfin j'aurois lieu de prétendre.

Si je n'avois le cœur peut-être un peu trop tendre;

Mais je ne l'ai pas fait ce cœur, né pour aimer.

Et je ne sçais pas trop comment le réformer.

Quand on sent à l'Amour une pente trop forte.

Et qu'on voit que l'Amant sur le Sage l'emporte,

Il faut accommoder le Sage avec l'Amant;

Et donner quelque chose à son tempérament.

Qui ne peut jamais vaincre, et veut toujours combattre,

N'est pas sage sans doute, il est opiniâtre.

La Sagesse avec nous ne se brouille jamais,

Et ne sert à rien tant qu'à nous y mettre en paix ;

C'est assez que l'Amour, sans la prendre pour Reine,

La souffre pour compagne, et la souffre sans peine,

Qu'elle marche avec lui par tout du même pied.

Et qu'avec lui par tout elle soit de moitié.

Je sçais qu'on ne peut guère être amoureux et sage,

Et qu'à peine les Dieux ont eu cet avantage.

Oui les Dieux, comme nous, peuvent être amoureux.

Et nous ne pouvons pas être sages comme eux.

Mais c'est toujours beaucoup pour l'humaine foiblesse

De se savoir aider d'une ombre de sagesse.

Qui lors que l'amour va plus loin qu'il ne faudroit,

I/empêche au moins d'aller aussi loin qu'il voudroit.

Cette ombre de sagesse est tout ce qui nous guide.

Notre Raison n'est rien, ou n'est rien de solide.

Etre sage est un bien que nul ne s'est donné,

Et ce n'est proprement qu'être heureusement né.

Quelque soit l'homme enfin, il est ce qu'il doit être,

Et la nature en lui ne s'est point fait un maître*.

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