DISCOURS A M. L'ABBÉ DE LA CHAMBRE
Oui, La Chambre, il est vrai, j'aime l'obscurité : J'en chéris les douceurs et la tranquillité; J'aime l'état p'aisible où le Ciel m'a fait naître, El c'est assez pour moi si je puis me connoître. Aussi, pourquoi forcer les destins et mon sort? Pourquoi courir les mers, si je suis dans le port? Pourquoi, me voyant libre, avouer pour maîtresse L'aveugle, l'inconstante et l'injuste Déesse? Pourquoi rompre le joug où je semble attaché, Pour en subir un autre où je sois moins caché? Qu'importe que nos jours, quand ils coulent sans peine, Soient des Parques' là-bas lilés d'or ou de laine! Leur repos dépend peu d'un vain et faux honneur, Et le brillant qu'ils ont n'en l'ail pas le bonheur. Le bon et mauvais sort sont en nostre puissance, / Mais, hélas ! le seul Sage en a la connoissance ;
Tout le reste en aveugle embrasse avec chaleur Ce que d'aboi'd son sens a jugé le meilleur : ]aù seul sait distinguer le masque du visage; Et le bien des beautés qui n'en ont que l'image;
1. Le i\'oui'eau Mercure galant conleiianl les noui\?lles dn inni.-; de inay IG7 t. III, 1677, p. 97, anonyme. Cette pièce nous paraît appartenir à DehénauU.
PIÈCES LlliEKTLNES* ET PiilLOSOPIlIQUES 47
Les passions en foule ont beau l'environner :
Tout ce qui le combat sert à le couronner.
Parmi ce que Ton craint et ce que l'on souhaite,
Toujours ég^alenient gardant son assiette :
Que la terre s'entr'ouvre, il le voit sans changer,
Et juge sainement au plus fort du danger.
Au milieu des plaisirs son âme est toute pure ;
Tout ce qu'on voit en lui surpasse la Nature;
Il n'est point de ressorts qui puissent l'émouvoir :
C'est ce que le vulgaire a peine à concevoir;
Comme cet insensé croit que tout lui ressemble,
Il veut, quand il a peur, qu'on frémisse et qu'on tremble;
Que chacun soit sensible aux divers mouvements,
Dont la crainte ou l'espoir l'agite à tous moments.
Le Ciel est cependant moins distant de la Terre,
Thersite est plus semblable au Démon de la guerre.
Que ces esprits légers à la solidité
Qui rend le Sage égal à la Divinité.
Que peu sont parvenus à ce degré sublime !
Si vers lui l'on élève ou les yeux ou l'estime,
Le joug des passions, l'esclavage des sens,
Ne nous laissent former que des vœux impuissans.
La beauté du sommet nous rit et nous invile,
Mais dès les premiers pas l'amour-propre s'irrite.
Par le pénible abord d'un sentier peu battu,
L'on ne monte qu'à peine où conduit la vertu :
Le travail nous dégoûte et la peur nous rebute:
Tout semble menacer d'une prochaine chute ;
Cent monstres, plus alTreux que ceux qui sans repos
Gardoient les pommes d'or ou veilloient dans Colchos.
Bordent l'étroit passage; et qui reste intrépide
Est un plus grand héros que Jason et qu'.\icide
Mais de tant de dangers et d'objets de terreur,
On ne doit point, La Chambre, envis^ager l'horreur;
Sans détourner les yeux, sans regarder derrière,
Il faut et commencer et finir la carrière;
Pour peu qu'on les écarte en ces tristes déserts,
Moins qu'Eurydice à plaindre, on retombe au.x Enfers.
Aussi, qui peut franchir le vaste et creux abîme.
De qui toute l'horreur se découvre à la cime?
Après mille combats, mille ennemis défaits,
1) goûte la douceur d'une profonde paix :
Que les flots en courroux s'élèvent vers leur source,
Qu'ils noyent les éclairs et s'approchent de l'Ourse;
Que la foudre et les vents, dans les taux engloutis,
Portent le feu des airs jusqu'au sein de Thétis :
Il n'entend qu'un bruit sourd de tonnerre qui gronde,
El ne voit que de loin les tumultes de l'onde,
48 PIÈCES LlDERTINF.S ET PHILOSOPHIQUES
D'aucune passion les excès dangereux
Ne suivent point le Saj^e à ce sommet heureux;
Ce qu'elles ont d'impur s'échappe et se desserre,
Retombe vers son centre et se rend ii la terre,
Et jusques au coupeau ne peuvent parvenir,
Que libres du grand poids qui les peut retenir.
La Raison dans ce lieu prend le litre de reine,
Et, d'esclave des sens, devient leur souveraine;
Par mille heureux succès ces rebelles soumis
La servent eu sujets ou l'aident en amis.
Que l'on vante Saturne et son plus doux empire,
Son l'ègne n'eut jamais le calme qu'elle inspire ;
Nulle insulte ne trouble un bien si précieux,
Et pour craindre la Terre, on est trop près des Cieux.
C'est du bonheur du Sage une légère idée.
Dont notre âme en tout temps doit-être possédée :
Ce bonheur seul, étant le but de nos travaux,
Sans nous rendre ennemis, doit nous rendre rivaux.
Le vain enivrement d'acquérir quelque gloire,
De consacrer son nom au Temple de Mémoire,
N'est qu'un charme trompeur, qu'un faux jour qui nous luit,
Dont l'esprit le plus fort est le plus tôt séduit.
Idole des grands cœurs, ilatteuse Renommée,
Récompense peu sûre et toujours trop aimée.
Long et tardif espoir, vain iris qui n'est rien,
Jouet de tous les vents, fausse image du bien ;
Oui, quiconque te suit ne t'a jamais connue,
Et ses embrassements n'étreignent que la nue :
Le Sage estime peu ta gloire et ton appui ;
Sans chercher au dehors, il trouve tout en lui ;
D'un bruit toujours douteux son bien ne peut dépendre;
Lui seul connoîtson prix, lui seul peut le comprendre;
Pour jouir des douceurs de mille voluptés.
Il n'a qu"à réfléchir sur ses propres beautés.
Ces plaisirs sont le bien que cherchoit Epicure.
Mais la vertu le donne, et non pas la Nature*.
SONNET
Que la mort dans son sein offre un port favorable, A qui n'a plus ny biens, ny crédit, ny support! Qu'il est doux de pouvoir se sauver dans ce port! Et que l'on meurt heureux quand on vit misérable!
1. Titre de départ. S. 1. ii. d., iu-i de 4 pp. (N. Y. 3S74).
Mais quand on est privé, par un sort déplorable, Et du bien de la vie, et du bien de la mort. Qu'il est beau de se mettre nu dessus de ce sort, Et de voir d'un œil sec le Ciel inexorable!
Toutefois, loin d'icy trop humaine vertu : De ces extrémitez quand on estcombatu, La constance devient d'un difficile usage.
11 faut chercher ailleurs dequoy s'en garantir.
Mon âme, un mal si grand de Dieu seul peut partir :
Et Dieu pour l'endurer donne seul du courage' !