‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 64 sur 93 · A IRIS · texte numérisé non relu

A IRIS

Vous souvient-il Iris que je suis le premier à qui vous avez donné vostre cœur? Vous souvient-il qu'en me le donnant vous me promistes un amour sans réserve, et une fidélité sans exemple? Vous souvient-il qu'après me l'avoir donné, vous en avez confirmé le don par les mouvemens les plus tendres, et par les caresses les plus passionnées? Si vous vous souvenez de tout cela avez- vous oublié avec quelle sincérité et avec quelle ardeur j'ay répondu à vossentimens? Avez-vous oublié le mépris que j'ay fait de toutes les autres choses pour m'atlacher et pour me conserver à vous? Avez-vous oublié les difTicultez que j'ay surmontées, les danjt;:ers que j'ay courus, les hostilitez que j'ay soutenues pour me rendre digrie de vostre fermeté et pour vous rendre seure de ma constance? Enfin avezvous oublié que vous me coûtez Uranie, mon repos, et ma fortune; et qu'il s'en est peu falu que vous ne m'ayez coûté la vie? Inj^rate, vous vous en souvenez malgré vous. Deux jurandes Provinces ont retenty du bruit des malheurs que vous m'avez attirez : et tant que vous vivx^ez dans l'une des deux, il ne vous sera pas permis de les oublier. Vos Amants vous en feront mille questions, et vostre conscience vous en fera mille reproches. Vostre inlidéiilé est un crime qui ne vous laissera jamais de repos, et pour peu qu'il vous reste de justice naturelle, je suis seur que je seroy vangé, mesme par delà mes souhaits. Mais pourquoy par delà mes souhaits? Ne vous devrois-je pas souhaiter pour le moins autant de mal que vous m'en faites :

Quand vous auriez mille dégousts

Et de l'amour, et de la vie.

Avec mille transports jaloux, Tantost contre Philis, tantost contre Silvie, Et que vous nouririez une éternelle envie

De me revoir auprès de vous :

Trouveriez- vous, Iris, la peine trop cruelle?

Hélas! ay-je un tourment plus doux?

Moi qui ne suis que trop fidelle.

Pleut à Dieu que ces derniers mois ne fussent pas si sincères; et qu'il fût vray (comme vous l'avez dit cent fois) que la Fortune m'eût rebuté de l'amour. Mais comment cela pourroit-il eslre, et à qui le persuaderezvous?

On sçait qu'.Vmant trop ferme, Amant trop téméraire, Jay pour vous tout perdu, j'ai pour vous tout lanté : Si je vous ay donc fait une infidélité, Mêlas ! j'ay trop payé le plaisir de la faire. Mais ne me faites point de crime imaginaire, Quand on peut s'aflirer un excez de misère

Par un excès de fermeté, On n'est pas trop suspect d'une légèreté. Vous sçavezbien, âme légère, Pourquoy je me suis rebutté.

Vous ne manquiez pas de beauté, Vous n'aviez que trop l'art de plaire, Et vous m'aviez assez coûté, "

Pour m'estre éternellement chère.

Il est si peu vray Iris, que j'aye esté capable de vous fuïr comme la cause de mes mal-heurs et de mes pertes, qu'il n'y a l'ien que je ne voulusse encore et soufTrir et perdre, pour rachepter vostre innocence. J'estois trop heureux quand je songeois à quel prix j'avois mis vostre amour, et à quelle épreuve mon amour m'avoit mis. J'aimois à me flater du titre de vostre martyr, et j'en goûtois bien mieux le nom de vostre Amant. Je n'avois garde d'appeler mauvaise une fortune qui sembloit m'asseurer le seul bien que je croyois digne de mes souhaits; mais si-tost que ce bien m'est échapé elle a repris son nom, je l'avoue, et je l'ay regardée avec horreur. Qui n'en auroit pas fait autant? Vous-mesme ne vous estes-vous pas plaint de la part que vous avez eue dans mes disgrâces? et n'avez-vous pas eu l'injustice de dire que le bruit de ma chùtle avait porté coup contre vostre réputation? Que vous n'auriez point dit si mon infidélité avoit appuyé vos plaintes? Si après vous eslre exposée pour moy aux plus grands déplaisirs, vous m'aviez veu faire mes maîtresses de vos persécutrices? Vous sçavez bien qui de nous deux a commis ce crime, poui'quoy vous plaignez-vous donc?

Si vous aimez, Iris, à vous plaindre de moy.

Que ne vous plaignez-vous au moins de bonne foy.

Ilélasîque n'avez-vous une juste colère? que ne vous ay-je fait une véritable offense? Je ne serois pas si désespéré que je le suis. Je me promettois de vous vanger à vostre gré. Je me punirois si cruellement que vostre rigueur ne pouvant aller plus loin, vous seriez forcée d'avoir un peu de pitié pour un criminel pour qui vous avez eu tant d'amour. Enfin je suis seur que vous me pardonneriez de tout vôtre cœur, et que vostre belle bouche m'asseureroit de mon pai'don par quelque chose de plus convainquant que des pai'oles : Car

Entre deux Amans raisonnables L'Amour est bientost las de la sévérité. A la trahison près, et l'infidélité.

Tous les crimes sont pardonnables.

Mais Iris nous sommes bien loin de compte. Je n'ay point fait de ces crimes pardonnables, au rang desquels on peut mettre celui dont vous m'accusez, et vous avez fait ceux qu'on ne doit jamais pardonner. Je confesse que je vous ay disputée contre un Rival insolent, soutenu d'une faction puissante. Mais faloit-il vous céder lâchement? Vous me direz qu'il y avoit des milieux à prendre : mais quel milieu y a-il entre vous voir

et ne vous voir pas. Estre quelque année sans voir? Je vous entends, Iris, vous vouliez un entr'acte dans la pièce, je devois laisser à mon Rival le temps de se lasser de vos froideurs, et peut-eslre de vos caresses : après vous auriez rajusté les choses, j'aurois trouvé le champ libre, et nous aurions continué l'histoire. Mais quand j'aurois esté assez accommodant pour cela, n'aurois-je pas bien réussi à vous laisser sur vostre bonne foy? Quelle fidélité auriez- vous gardée à un Amant si lâche, vous qui n'avez pu estre trois mois fidelle au plus ferme de tous les Amans. Que n'auriez- vous point esté en droit de faire après ce honteux abandonnement; vous qui après m'avoir veu tout risquer pour deU'endre ma conqueste, avez esté capable de la i-emettre entre les mains d'un Rival dont vous aviez juré la perle. Je vous demande pardon, Iris, de n'avoir pu faire une lâcheté qui auroit eu de quoy vous plaire : Mais depuis quand m'avez-vous fait une faute de cette conduite, dont vous m'avez autrefois rendu grâces à genoux? Songez que ce n'est que depuis qu'en une seule action vous avez enchéry sur toutes les infidelles ; que depuis que vous avez confondu en une seule infidélité, la bassesse^ l'ingratitude, et la trahison; que depuis vous avez mis en ma place vostre tyran et mon ennemy; enfin que depuis que vous avez eu besoin d'un prétexte pour couvi'ir des crimes. Je pourrois vous confondre par les lettres que vous m'avez écrites plus de quatre mois après nostre séparation : Elles preuvent que vous ne vous estiez pas encore alors apperceuë que je fusse coupable, que vous ne vous plaigniez pas que je vous eusse exposée, si ce n'est à trop de reconnoissance, et à trop d'impuissance devons acquiter envers moy; que vous estiez persuadée que j'avois respecté vostre nom, et vos intérests dans nostre querelle, et que mon Rival les avoit prostituez; qu'enfin vous pensiez et me devoir une amour inaltérable, et luy devoir une haine immortelle. Mais quoy serois-je plus content quand je vous aurois confondue. Hélas! j'aymerois bien mieux vous avoir justifiée. J'aymerois bien mieux me pouvoir cacher les véritables raisons que j'ai eues de m'écarter de vous; et m'abuser jusqu'à croire que c'est [ilùtost ma mauvaise fortune que vostre infidélité, qui a rebuté mon amour.

Ouy ma fortune (Iris) estoit assez cruelle

Pour m'empescher d'estre amoureux.

Mais je n'ay pas osé me croire malheureux

Tant que je vous ay crû fidelle.

Ainsi mon amour n'a commencé à se rebuter, que du jour de vostre infidélité connue, et c'est de ce jour-là seulement, que vous m'avez fait horreur, et vous et ma Fortune; mais le croirez-vous, et seray-je assez foible pour le dire : Oûy, je veux bien pour vostre peine, que vous sçachiez que ma Fortune m'a fait beaucoup moins d'horreur que vous, et que vous m'en avez fait beaucoup moins que vous ne m'en deviez faire. j\lais ne vous flattez-pas de cet aveu, je me hays de ne vous hayr pas assez. J'abhorre ce qui reste de vous dans mon cœur, et il ne sert plus qu'à m'avertir de me combattre sans cesse, et de vous fuir éternellement. Je fais l'un et l'autre il y a plus de sept grandes années, et depuis ce temps-là

je puis dire qu'à celle lettre près (que je ferois sagement de ne vous envoyer pas) je n'ay par aucune foiblesse paru dig-ne du traittement que j'ay receu de vous :

N'y plainte jusqu'icy, ny retour de tendresse,

N'a sollicité vos remors,

Et qui jamais d'entre les morts, Laissa plus vivre en paix et Rival et Maistresse? Jouissez du repos que ma fierté vous laisse.

Je ne ferai jamais d'efforts

Pour rompre vos plus doux accords, Je suis sage, ou je sçais feindre de la sagesse.

Il est vray qu'il m'en coûte un peu,

Je fais sans rougir cet aveu.

Puisque sur mon amour j'ay pris quelque avantage; \'ous qui m'avez donné sans peine du dessous,

Vantez-vous, Iris, d'estre sage, Je serois bien fâché de l'estre comme vous.

Il est bon que je le sois à mes dépens. J'en auray plus de soin de conserver ma sagesse. La vostre vous coiile si peu que vous courez risque den faire souvent bon marché. Vous cessez d'aymeravec une facilité que je ne vous envie point: mais ne m'enviez point l'avantage de cesser difficilement; ne m'accusez plus d'avoir l'âme légère, et pour tout dire, ne m'accusez plus destre fait comme vous. Contentez-vous que je ne dise point que vous n'estes pas faite comme moy; car on est si persuadé que je sçais comment vous estes faite, que je ne le diray jamais sans me faire croire. J'ay gardé jusqu'à présent une modération qui vous doit servir d'exemple. Quoy! l'injustice que vous m'avez faite n'est-elle pas assez grande pour estre la dernière? Ne sçauriez-\''ous consentir à me la laisser digérer tranquillement? \'ous resteroil-il quelque dépit que j'y fusse insensible? Hé bien! Iris, je ne le suis pas. Jouissez tant qu'il vous plaira de ma sensibilité, mais je vous conjure du moins de ne l'exercer plus par des injustices nouvelles. Soulfrez qu'on se persuade que je m'entends assez en beauté pour n'en avoir jamais pii préférer aucune à la vostre, si vous m'aviez jugé digne d'en estre l'unique adorateur. Qu'y a-t-il en cela qui vous blesse? Craignez-vous de passer pour inconstante? L'inconstance n'est qu'une peccadille pour vous, et ce seroit un grand crime pour mo}'. Craignez-vous de passer pour aveugle dans vostre second choix? On sçait que personne ne vous peut mériter et que vostre amour sera toujours ce que vos amans aurontde plus recommandable. Craignez-vous enfin qu'on vous reproche la lâcheté d'avoir sacrifié un mal-heureux amant à un heureux rival, et vostre martyr à son persécuteur? Allez, Iris, je feray tout mon possible pour vous justifier; je m'occuperay à chercher toutes les raisons qui vous pourront absoudre. Je n'en manque pas quelquefois dans les causes les plus déplorées; si je n'en trouve pas pour vous deffendre, j'en laisseray du moins devinera vos accusateurs; et s'ils en trouvent, je

les confirmeray par mon silence; mais encore une fois, je vous supplie de n'en point alléguer qui clioc|uent mon honneur et ma fidélité :

Je perds en vostre amour un bien d'un si grand prix,

Qu'il vous coûteroit trop, Iris,

De m'en rendre la jouissance; Mais laissez-moi du moins jouir de ma constance.

Hélas si c'est un bien,

Il ne vous coûte rien.

Je ne sçais ce que je vous dirois si je vous en disois davantage, et je pense mesme que je ne sçay pas trop bien ce que je vous dis. Adieu. Un homme accouslumé à vous dire les choses du monde les plus tendres et les plus soumises, ne sçauroit assez se deffîer du plaisir qu'il prend à vous dire les plus dures et les plus fières',

AUTRE (lettre)

Je sçavois bien. Iris, que vous aviez un grand talent pour plaisanter; mais je n'aurois jamais pensé que vous eussiez assez de hardiesse pour adjoûter la plaisanterie à l'outrage. Vous n'avez jamais aymé que moy (dites-vous), vous m'aymez encore, et vous ne prétendez pas m'avoir perdu. Mais de grâce, est-ce bien à moi que vous parlez? Songez un peu que vous ne m'avez jamais veu duppe en amour, et que je ne suis pas d'humeur à croire que sur bons gages. Quelle apparence donc que je sois assez simple pour vous croire sur vostre parole? Je suis en peine si vous avez concerté avec vostre amant la lettre que vous m'avez écrite, et s'il a exigé que vous luy donnassiez le plaisir de connoistre que vous estes maistresse de mes retours. Si cela est, asseurez-!e s'il vous plaist de ma part, qu'il se divertira mieux avec vous qu'avec moy et que ce n'est pas mesme un coup seur pour luy que de m'avoir pour tiers dans vos divertissemens. Je connois vos endroits foibles ; je ne sçache pas qu'il en ait de forts, et il n'a pas besoin que je taste ny son cœur ny le vostre. \'eut-il que nous fassions assaut de bel esprit, oslez-luy ce dessein; car entre nous ce ne seroit pas un assaut de réputation pour luy. Qu'il se contente de vous tenir lieu d'un habile homme, et qu'il ne s'expose point à prouver que vous n'aymez pas toujours en habile fille. Je le connois pour un Cavalier insultant; mais je sçais aussi qu'il lui faut bien de l'ayde pour se résoudre à faire une insulte, et qu'il y réussit assez mal. Ne vous meslez point de layder, Iris, jouissez sans orgueil d'une conqueste qui ne vous acquiert pas de gloire, et traittez sans mépris un amant qui ne vous a pas fait de honte. Aussi bien vous ne me faites pas grand dépit par votre jeu de contre-véritez. Que je vous sois cher à faux; que mon successeur vous soit indifférent de mesme, que m'importe?

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