‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 4)Chapitre 12 sur 169 · LA VIE UE CLAUDE LE PETIT XVII · texte numérisé non relu

LA VIE UE CLAUDE LE PETIT XVII

cliaquc maître ne devait pas dépasser six, tous étaient nourris « à ses gages, pain, pot, lit et maison ». Les aspirants à la maîtrise — dix maîtres par an au maximum après 1660 — subissaient l'épreuve du dief-d'wuvre^ les (ils de maître ne devaient que Y expérience^ épreuve beaucoup plus l'aeile.

C'est dans ce milieu que Claude Le Petit eut vécu sans la perte prématurée de sa mère et la seconde union de son père. Sa bellemère, Elisabeth Billon, par un égoïsme assez fréquent, l'a tenu à l'écart de la maison et de l'atelier paternels pour réserver à son propre enfant Sebastien la place que Claude devait légitimement occuper.

Knvoyé dans le pays de Bray chez une de ses tantes une Bournisien?) au lendemain delà mort d'Anne Cherbault ou seulement lorsque Elisabeth Billon fut venue s'installer rue du Chantre, Claude a passé à Bcuvreuil sa toute petite enfance; il n'a quitté ce hameau que pour aller à Gournay compléter les premiers rudiments que lui avait inculqués le brave curé de l'endroit. Sa vive intelligence, ses heureuses dispositions pour l'étude, ses succès scolaires il Gournay, engagèrent sa tante à insister près de son père pour qu'il vint achever ses humanités h Paris. Fldouard Petit y consentit et notre Claude entra au collège de Clermont diii^-é par les Jésuites.

Privé de la sollicitude maternelle et de la surveillance de son père, Claude, d'un caractère plutôt frondeur et dun tempérament voluptueux, ne connaissait guère de limite à sa fantaisie, lîebelle ii la discipline sévère des bons Pères, il quitta soudainement le collège de Clermont, dit Jean Rou (i), « à cause dune correction un peu forte qui ne lui avait été que trop justement inlligée ». Le témoignage de cet austère huguenot, hostile naturellement à la Société de Jésus, prouve qu'il n'ignorait pas le motif de la punition, mais il en a gardé sciemment le secret. En sortant du collège, Claude ne rentra pas au foyer paternel oîi il n'avait fait, pour ainsi dire, que passer, il se logea aux environs du Pont-Neuf et commença ses

(i) Jtaii lioti : Méinoiics inédits cl opuscules publics par lu Société de l'Histoire du protestantisme français, 1<'^Ô7, 1 vol. iii-8 . Li- chapilrc sur Claude Le Petit est au tome 11, p. Jiu.C^e cliapitre est très intéicssianl et nu-uic capital pour la vie de Claude Le Petit; malheureusemeut Jean Rou est brouille avec la chronologie, il place la mort de Claude en 1664. sa sortie du collège à ai ans en i658, le supplice deChausson en lôGj, toutes dates fausses à plusieurs années près.

XVIfl l.A VIE DL CLAUDE LE PETIT

études de droit; il enteudait déjà vivre la bonne vie naturelle, c'est-à-dire se procurer tous les plaisirs compatibles avec les nécessités du moment. Parmi les libertins, plutôt vieux que jeunes, qu'il iréquentait de préférence, il y en avait plusieurs dont la nature d'esprit sympathisait avec la sienne, la plus dévergondée du monde. L'un d'eux, Michel Millot, dit l'aisné : i !, payeur ou contrôleur des Suisses, s'était amusé à composer ou plutôt îi imiter de l'italien deux dialogues obscènes qu'il intitula LEscolc des filles ou la philosophie des dames (a), il les communiqua à Jean L'Ange, ^gentilhomme servant du roi, ami de Tristan L'IIermite (3), à Claude Le Petit et à François Chauveau. L'Ange s'olFrit à en supporter les Irais d'impression dans la proportion d'un quart, tout en surveillant et corrigeant les épreuves, (Maude ii célébrer leur auteur dans une pièce préliminaire, non sansavoir vraisemblablement collahoi-é au texte avec Millot, Chauveau à en composer et graver le frontispice. Le manuscrit était enrichi d'un onzain digne du sujet, de Claude Le Petit, non signé bien entendu, placé en tète :

Madrigal

Autheur foutu d'un foiilu livre,

Ëscrivain foutu de Cypris,

Qui dans tous tes foutus escrits

Fais voir que bien foutre est bien vivre, Cent argumens foutus dont tu fais tes leçons

Pour faire foutre en cent faisons,

N'éterniseront pas ta plume.

IN'on, ce qui te rendra pour jamais glorieux,

C'est que dans ton foutu volume.

Par une nouvelle coutume.

Ta prose nous fout par les yeux (4).

Ce manuscrit et la planche de Chauxeau hncnt montrés par

(t) Le Carpentcrinna l'appelle à tort lltjlol ri en fail !<■ fils rl'un lieutenant des Cent-Suisscs, ce qui est cgjilemeiit incxarl.

(a) Voir la Bibliographie de Claude Le l'etit à la suite de ses Œuvres.

Ci) Tristan L Ilermite lui a adressé un élogieu.x sonnet qui se lit dans le y>ouvcau recueil des plus belles poésies contenant... et autres pièces curieuses. Paris, Jean-Baptiste Loyson, lOS^i, in-ii. Ce sonnet : Un Ange qui m'assiste à combattre mon sort est à la page 167.

(4) Ces onze vers figuraient dans le Bordel des Muses, dont nous possédons la table, ils sont donc incontestablement de Claude Le Petit.

• LA VIE DE CLAUDE LE l'ETlT XIX

L'Ange et Millot, à Louis Piot qui accepta d'imprimer clandestinement cet ouvrage sous la lubrique A Leyden. Trois cents exemplaires, dont cin([uantc sur papier fort, ayant été tirés, L'Ange en reçut soixanle-([uinze et Millot le solde. Sur ces soixante-quinze, L'Ange en fit relier devant lui vingt-deux dans l'atelier de Framery pour les distribuer de suite aux amis : Chauveau «;n eut deux et Scarron huit dont celui destiné à Fouquet (i). L'imprimeur Piot, voyant l'édition sortie entièrement de ses mains prit peur, il alla trouver le syndic des libraires, Robert Ballard, auquel il demanda de le sortir de ce mauvais pas, alléguant que L'Ange et Millot s'étaient portés fort d'obtenir le privilège ! Ballard lui répondit que si V Esc oie des filles ne contenait rien contre Dieu, il promettait qu'il ne serait pas inquiété, sous la condition d'avertir sans retard le Procureur du roi et de s^engager à dénoncer les coupables. Piot acquiesça. Ballard ayant reçu l'assurance écrite que l'imprimeur serait mis hors de cause, Louis Piot, convoqué chez le Syndic des libraires en même temps que le Bailli du Palais, non seulement nomma Millot et L'Ange, mais encore ofi'rit ses services dans le but de faciliter leur arrestation et la destruction des exemplaires de VEscole des filles. Sur ses indications le Procureur du roi ordonna à Claude Hourlier, bailli du Palais, de se rendre, assisté du Syndic des libraires et de ses adjoints, dans la boutique du libraire Nicolas de la Vigne, sous l'escalier de la Cour des Aides, pour y arrêter, entre sept et huit heures du soir, le ir? juin i655, un inconnu porteur de 5o exemplaires de VEscole des filles, et, après, perquisitionner chez L'Ange et Millot. V inconnu — c'était L'Ange — appréhendé à la sortie du Palais de Justice n'avait sur lui aucun exemplaire de VEscole des filles, mais on en saisit à son domicile, chez la veuve Faret, rue des Rosiers, douze exemplaires, quelques épreuves du frontispice de Chauveau, et le manuscrit autographe; chez Millot on découvrit des exemplai)'es en feuilles en si grande quantité ([u'ils auraient constitué « la charge d'un crocheteur ». Le lieutenant civil et criminel, en présence de l'attitude hostile des voisins, n'ayant pas avec lui de forces snlfisanh^s. n'osa apprr-

l'i) D après les Causeries d un Curieux, de Feuillet do Conchef it. II. p. 544), un exemplaire de VEscole des filles avait été saisi dans la table du cabinet secret d'une maison que Fouquet avait fait meubler pour sa maîtresse ;i\cc entréi; mystérieuse. Les inventaires légaux disent : un seul petit livre, L'Escole des filles, imprimé à Leyde (Paris) si sale si impudent et si infâme que nous avons cru devoir le faire brûler.

hender au corps Millol. Intirrogé aussitôt sou incarcération à la Conciergerie,L'Ange attribua d'abord V Escole des filles an comte de Solan (pour d'Etelan) ou au comte de Cramail, puis finit par avouer ([u'ellc était de Millol l'aisné. Convoqué, Chauveau se contenta de nier ses relations avec Millot ajoutant que L'Ange, qu'il appelle à dessein Saint-Ange, lui avait commandé le frontispice sans préciser le volume auquel on le destinait. 11 ne semble pas que Mourlier, lieutenant civil et criminel, se soit inquiété de l'auteur du « Madrigal « : notre Claude. Le 7 août il rendait son jugement : Millot, contumax, comme auteur de \ Escole des filles était condamné à être pendu et étranglé, ii voir ses biens confisqués et à payer quatre cents livres parisis d'amende; L'Ange devait comparaître en la Chambre, et là, à genoux et nu-tête, déclarer que témérairement, malicieusement et comme mal udvisé, il avait lait imprimer le dit livre qu'il sçavaitétre contre les bonnes mœurs et discipline chrétienne dont il demandait pardon à Dieu, au roi et à justice, de plus, sans compter 200 livres parisis d'amende, il était banni pour trois ans de la prévôté et vicomte de Paris avec obligation de garder son ban sous peine de vie, enfin l'imprimeur (et dénonciateur) Piot devait être pris au corps (i).

Claude Le Petit pouvait s'estimer heureux de n'avoir pas été inquiété. L'éloge de l'auteur d'un livre — du premier livre délibérément obscène écrit en langue française — brûlé par la main du bourreau était cependant un mauvais début pour un adolescent tel que lui et il aurait pu y voir un fâcheux présage, surtout s'il a assisté, comme c'est probable, le 9 août, à l'exécution de la sentence qui eut lieu à la pointe de l'isle du Palais : on fit un fantôme d'osier, ii peu prés vêtu comme était ordinairement Millot, qu'on pendit il une potence, avec un tableau sur lc<[uel étaient écrites les causes de la condamnation; le feu fut mis ensuite à la dite potence nu pied de l;u|uelle on avait groupé les a63 exemplaires environ — — quelques-uns reliés • — de Y Kscole des plies confisqués dans les dilï'érentes perquisitions.

Dans le dernier trimestre de 1655 et le prt-mier sejuestre de 1656 Claude Le Petit subit avec succès ses premiers examens de droit, grâce toujours aux subsides de son père, mais ces subsides cessèrent vers le milieu de 165^, avant (ju'il eût été reçu avocat au

(i) N0U8 publierons toutes los pièces de ce curieux piocè? doiil nous avons retrouvé les originaux.

Page 1