LA VIE DE CLAUDE LE PETIT XX XI II
siciiis autres beaux esprits qui lui témoignèrent jusqu'à sa mort beaucoup de bienveillance (i). Il faut dire de suite à leur décharge cju'ils ignoraient les antécédents de Claude Le Petit et certaines relations (ju'il tenait dans l'ombre mais connues d'Kdouard Petit ([ui lui Icrma sa maison. Ces amitiés honorables ne lui apportaient pas le pain <[uotidicn, il ne se nourrissait ni avec l'air du temps ni ne s'habillait d'alexandrins, le régime de famine auquel il réduisait ses créanciers était insuffisamment atténué par l'oiîre qu'il leur faisait de transmettre leurs noms à la postérité, aussi n'a-t-il dû récolter que peu d'adhésions. Kn tout cas, son taillem , qui n'était ni son père ni son frère, lui refusa la sienne :
Dis-moy, maudit tailleur, as-tu le diable au corps, De m'offrir de sang froid cet horrible inéiiioire? En quel livre as-tu leu qu'un homme d'écritoire Ail payé la façon d'un meschant juste-au-corps ?
Ne pousse point à bout par de lasches efforts Un hoiiiuic qui le peut donner place en l'Histoire, Et qui, pour peu qu'il veuille avoir soin de ta gloire, T'immortalisera dans l'empire des morts.
Cher amy, rends toy donc un peu plus raisonnable. Si tu veux de l'argent, je m'avoue insolvable; Tasche à te contenter d'un petit mot d'escril.
On tire ce qu'on peut d'une meschante dette : J'auray plus tost trouvé cent vers dans mon esprit Que je nauray ti'ouvé cent sols dans ma pochette i -i).
Il fallait (Cependant vivre et Claude n'avait toujours (jue sa
laire interprèlo des l'étais géncriiux de Hollande de 1^89 à sa mort, dont la Société de l'histoire de protestantisme français a pnblié les Mémoires, 1 voli, 1857 ; un ciiapilre est, nous l'avons dit, consacré à Claude Le Petit.
Nous ne savons rien sur Joli de Lourdines.
Pierre Richelet, ne en iG5i, luort en 1G98, auteur d'un Traité rfe versification, 1671, et d'un Dictionnaire français dans lequel il a eu le soin de déverser sa bile conlre ses ennemis cluKjiie fois qu ii i-n ;t trouvé l'occasion.
Mathieu de Montreuil, né en i6'20, mort en i(h(7, secrétaire de Daniel de Cosnac, archevêque d'Aix, poète de ru. Ile. Ses vers ont été réunis eu 1666.
(i) Mémoires de Jean Rou, t. H. p. .iii.
(2) Ce sonnet est à la lin de l'adaptation faite par Claude Le Petit di- l'ouvrage espagnol d'Antoline/ de l'iedrabuena ; f.'Â'scole de Vlnlerrst et l Université d'amour. Voici le titre sous le(|uel il ligure à la table : Visite incomiuodc d'un tailleur chez l'Anllieiir.
XXXIV LA VIE DE CliAUDE LE PETIT
plume. Mettant à profit sa connaissance de l'espagnol, il traduisit, ou plutôt il adapta au goût français — avec force adjonctions de son cru — une galanterie morale (?) de Antolinez de Picdrabuena qui venait d'être réimprimée à Paris après avoir obtenu plusieurs éditions dans son pays d'origine (i). Ne trouva-t-il aucun seigneur ou financier disposé à accepter la dédicace de l'ouvrage ou craignitil que sa démarche près de ce Mécène désiré n'attirât l'attention sur sa personne en réveillant l'afTaire du « Fréi:ot » ? Nous ne savons, mais VEscoIe de fin/ercsf (9.) se présenta au public ayant en tête un « Sixain pour servir de dédicace ou de tout ce qu'il plaira au lecteur » :
On m'avoit conseillé de bâtir une Epître
A quelque Grand Seigneur de magnifique Titre;
Mais j'ay ry du Conseil, et je n'en ay fait rien.
Dieu m'a fait naislre libre, el je veux tousjours l'eslre,
Je considère plus ma liberté qu'un Maistre,
Juge, Sage Lecteur, si j'ay fait mal, ou bien.
Cette profession de foi, dictée par les circonstances, sentait son libertin d'une lieue, elle était suivie d'une « Préface au lecteur curieux et commode, par l'auleiir espagnol », d'un « Advisdu tra-
(i) L'édition originale serait de i635, la seconde on deux parties avait pai-u à Saragosse en 1642, la troisième en i64j, la quatrième imprimée à Paris — celle dont Claude Le Petit a dû se servir — ne comprend que la première partie, elle est datée de 1661 : Univeisitad de Amor, y escuelas del inteies suenno vcrdadero 0 verdades sonnadas al pedir de la mugeres. Van annadidas très FalnUas Burlcscas. El todo dirigido ad Excellentissimo Senor Duqiic de Burnonvila, Par de Francia, Escudero Mayor de la lieyna Ckristiariissima, y Governador de Paris. La que me Pide me despide. En Paris, En Casa de Miguel Vaugon, Mercader de f.ibros,y se veiiden en su tienda, al poço cierto dchaxo del Relox delPalacio. Anno 1661, in-iade 96 pp. chiffr. (N., Y^ 11119). L'épitre dédicaloire en e.spagnol au duc de Bournonville, datée de Paris, 3 février 1661, est signée des initiales K. P.
L' Université d'Amour finit à la p. 56, elle est suivie de trois poésies. La seconde partie, qui n'est pas dans l'édition de Paris, est signée du bachelier Gaston Daliso de Orosco.
(2) L'édition originale dont le privilège est du 18 août iGGi, porte, comme achevé d'imprimer pour la première fois, le 2 J octobre iGfji. I>e privilège est suivi de la mention : Rcgislrc sur le Livre de lu Communauté des Imprimeurs et Marchands Libraires de cette ville de Paris. Cette allégation était prématurée : L'enregistrement sur le livre de privilèges de la communauté des libraires n'a été fait qu'à la date du 10 janvier 1662, le sieur Du Bray étant syndic.
ducteur au lecteur », de deux dixains de Richclet et d'Ybcrt (i), d'un sonnet de Du Pelletier (y.) et d'un quatrain du c. du T. (chevalier du Tronchet ?) (3). Quel prix Le Petit a-t-il vendu VEscole de rintereslini libraire Jean Guignard? Nous croyons l'évaluer sans exagération à vingt-cinq ou trente écus. C'était assez pour végéter trois ou quatre semaines. Dans l'intervalle du i8 août 1661, date du privilège de VEscole de rinierest, au 24 octobre, date de son achevé d'imprimer, Claude avait terminé une autre traduction, également de l'espagnol, « commencée dès Madrid, continuée dans ses voyages d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne et de Hollande », d'un traité de morale, agrémenté d'historiettes, dont la renommée était européenne : Vidée d'un Prince chrestien et politique représentée en cent emblèmes^ par don Diego Saavedra Faxardo (4). Trouver un graveur disposé à exécuter ces cent emblèmes sans le versement préalable d'une somme assez importante était chose malaisée, force fut donc au pauvre Le Petit d'en remettre l'impression il des temps meilleurs, se privant ainsi, bien malgré lui, du profit légitime et immédiat qu'il devait attendre de ce travail. Il eut été très surpris, si on lui avait dit que Jean Rou, celui-là qu'il considérait comme « son Mentor », se parerait plus tard (1668) des plumes du paon, en publiant le manuscrit de notre libertin du Prince chrestien et politique non sous le nom de Claude Le Petit, mais sous son propre nom, se bornant, à part quelques modifications de style, à remplacer les vers par ceux d'autres auteurs afin de masquer la fraude. IjC Prince chrestien ajourné, un autre pro-
(i) Nous n'avons renconlic qu'un Pierre Ybert, bourgeois de Paris, demeurant rue Saint-Avoie, paroisse Saint-Merry, marié à Marguerite Legros, veuve de Nicolas Lanson, marchand bourgeois de Paris, suivant contrat du 18 septembre i658 (Arch. nat., Ins. du Chatelet, Y 196, f. 129').
(a) Ce sonnet de Du Pelletier a valu à Claude Le Petit, l'épigramme suivante dans laquelle son nom est associé à celui de Boursault (Lycidas) :
Tu me contes que Le Petit Mais quoy, sa sottise te plnist.
Est un poète plein d'esprit Pelletier, si les jjens à cervelles mal faites
Ne sçais-tu pas qu'on le balote ? Passent aussi cheztoy pourd'excellensPoëtes, C'est un sot à porter marotte. Sur mon àme, Lycidas l'est.
(Les Plaisirs de la poésie galante, gaillarde et amoureuse, s. l. n. d.). Paul Lacroix a attribué cette épigramme à La Fontaine. Pourquoi ? (3) Le chevalier Du Tronohcl, si l'initiale C. du T. le désigne, fut tué eu Juillet iGGl au siège de (iigei-y, en Afrique ; c'était un intime de lîocssot de Villedicu, capitaine au régiment du Dauphin, 1 ainaiil de la célèbre mademoiselle Des Jardins.
( i) L'Advis du Traducteur au Lecteur de i/Jsculc de r/ntcrcst donne à cet égard les indications les plus précises.
XXXVl I.A VI K DE CliAUDK LK PETIT
jet le sédui^il, oJ cclui-lii n'était qu'un exercice de versification, un véritable jeu pour lui : Consacrer cent dixains aux meilleurs prosateurs de son siècle sous le titre de Milliade oratoire^ et cent autrcsdixainsaux meilleurs poètes sous le litre An Milliade poétique, parmi lesquels il faisait figurer ses amis (i).Nous avons les dixains de Jean Rou, de C'.ombauld et du Père Carncau, célestin :
Sur Jean Rou.
On verra de ta pluiuo illustre Quantité d'ouvrages galants, Si tu cultive les talents Dans ton art rehausse le lustre; Ton style est fin et délitât, Tu ne sens point ton avocat.
Et sans flatter ton écriture.
En faveur de notre amitié Si tu n'es tout à fait Voiture, Rou^ du moins tu l'es à moitié.
Sur Gombauld.
Tes inimitables sonnets, l"'iers d'une belle renonnnée, N'ont à la cour, vont à l'aiMiiée, Vont aux cercles, aux cabinets ; Lalojiange que l'on leur donne Dans la bouche de chactiii sonne, Kt de tous côtés retentit :
Gombauld, ta muse sans seconde Peut bien en avoir de Petit Puisqu'elle en a de tout le monde.
Sur le Péi'c (hameau, célesliii.
Tes œuvres font parler de toy Kl mettent en crédit ton Ordre; Qui sur l'un des deux trouve à mordre >i'a pfiint d'esprit, ou point de foy.
Ta Muse Clircstiennc et Morale Aux yeux des bons esprits étale
(i) Ces d«''tails sur \.y Milliade /xirlitfiie cl oratoire sont pris clans les Mémoires de Jean lion, II, [>. '}i8.
hX VIK nK f'LArDE LE PKTIT XXXVII
Souvent des ouvrages divers.
ïu surpasses bien des poètes ; Mais qui ne feroit de beaux vers Quand l'àme et la veine sont nettes (i).
Les autres dixains sont perdus si toutefois les 1970 vers qu'ils alignaient ne sont pas restés au bout de sa plume. Nous serions fort embarrassé de reconstituer la liste des cent orateurs et des cent poètes de quelque notoriété vivant de iG4o à 1660 auxquels Claude Le Petit désirait manifester son admiration. A côté de cette rimaille académique et inoH'ensive, il en était une autre qui avait ses secrètes préférences et qu'il cultivait avec amour. Il prenait toujours plaisir à exercer sur des sujets erotiques un génie poétique qui aurait permis de le comparer h Ovide, Il osait maintenant s'attaquer à la sainte Vierge (:*), protectrice de la France depuis Louis XIII, objet d'un respect universel, et aux saints. Claude Le Petit n'ignorait rien des risques qu'il courait en blasphémant de la sorte. Léger et inconséquent, il eut l'imprudence de montrer les vers en question à .ïean Rou. Pensait-il que la qualité de protestant de ce dernier lui ferait excuser de pareilles infamies? F'n cela il se trompait, Jean Rou nous l'apprend :
'( ... Je m'attachai ù Petit, ou pour parler plus juste, il s'attacha à moi, car quoique j'eusse le premier commencé notre liaison, il s en fit
(i) Ce dixain a élc placé par Carncau en tôle d vinc édition projetée, en|i667, de ses œuvres dont le nianuscril autographe est à la Bibl. Mazarine (^93-2) : Recueil des œuvres poétiques du Père Carncau, cclestin. Ce Ms. comprend :
Le sanctuaire des Muscs, ou les poésies chrcsticnncs et morale» du cavallicr converti, par L. P. Carneau, c. 262 p.
Le psautier du cavallier converti, ensemble quelques poésies dévotes, par F. E. Carneau, célestin (prose et vers mélés|, 7» p., dont les dernière;» imprimées.
L'héroïne du nord, tragi-comédie de Pictro délia Vallo. gentilhomme romain, surnommé l'illustre voyageur, traduite de l'italien, par le P«ro Carneau. célestin, 8/, p.
Fragment de quelques poésies italiennes de Pietro délia Valle. le voyageur, traduites par C. C. — A la suite quelques poésies diverses du Père Carncau, a38 p.
Une petite partie des poésies réunies ici avait été imprimée au xvn' siècle.
(2) I);!ns le liordrl des Muses, il y a une chanson sur la vierge de T. Cliosc curieuse, Claude Le Polit en racontant dans le n' 22 de la Muse de Ut Cour dn I" septembre iG'); lairestaliuu de deux voleurs pris dans l'église de Notre- Dame de Paris, au moment où :
Ils vouloienl nslcr à la Vierge El les «m iiemcns piecieux
Sa couronne comme son rierge Dont on parc ces sacrez Houx.