XL LA VIE DK CLAUDE LE PETIT
celle (le deux iuilres docteurs de la Faculté de Paris : F. -S. Le Gros, auguslln, et F. -G. Simian, augustin, datées du () octobre 1661 (i), sans pour cela être mises sous la presse. Pourquoi cette négligence ;' Claude l'avoue franchement dans la préface ((u'il laissa avec le manuscrit original à la garde de Du PelletiiM- :
« Comme les Curieux sont rareiiieiii Dévots, un Livre de Dévotion n'est pas souvent un Livre fort curieux. J'ay peur que cehiy-cy ne soit trop vieux pour estre à la mode ; et nous sommes dans un Siècle si irialhcurcux, que le bonheur que S. Augustin a dans l'autre Monde, n'est pas une raison assez forte pour me persuader que ses Ouvrages en aj-ent en celuy-cy,.. »
(Jiose a noter, mitre libertin ne semble pas avoir invoqué Les plus belles pensées de saint Augustin en se défendant devant ses juges de l'accusation d'impiété, c'eut été cependant tout indiqué, r/évèque d'IIipponc n'ayant pas mis un sol, et pour cause, dans sa pochette, Claude Le Petit, afin de la remplir, composa en deux jours et demi une nouvelle auto-biographique : L'Heure du lierger, deniy-vonian comique ou roman dcnnj-comirjue, racontant spirituellement sous l'anagramme Pilctte une aventure amoureuse dont il avait été récemment le héros, chez une certaine Magdeleine Boctois. Il cède cette nouvelle au libraire Gilles Robinot en échange de quelques pistoles et de trois douzaines d'exemplaires. Comme Y Escale de Vlnterest, V Heure du Berger n'eut pas de Mécène, on y lit en tête une épîtro dédicatoiic burlesque à Messire Zorobabel Pirodeski..., Polonais de fantaisie, dans huiuelle il déplore « la peine d'avoir travaillé pour le Turc, outre la douleur d'avoir vu mourir son Mécène à la veille de son immortalité », suivie de la contribution des louanges obligées des amis : Du Pelletier, le c. du T. (chevalier du Tronchet),M. T., M. A. Mariani Acad. Tranquillato, e Peregrino; une place vide est réservée \\ Fr. Colletet en vue de la seconde édition (9.;. Gilles Uobinot témoigne plus d empiessement que Guignard : le privilège du 18 novembre est suivi de l'achevé d'imprimer du 9.4, soit seulement six jours
(i) Le privilège donii»'- à Jean Baptiste Loyson pour neuf années est daté du a8 octobre i6(J2 (il n'y a pas erreur d'inipressionl, CLSt-à-dire un peu moins de deux mois après le supplice de Claude Le Petit ; l'ouvrapc d'ailleurs ne devait être achevé d'imprimer que le 27 février 1666.
(^) L'Heure du Berger h eu une seconde édition au lendemain du bûcher de C:iaude sans que François Colletet ait tenu la promesse faite à son ami.
d'intervalle, alors que pour V Escolc de rintetest il t-tait de pris de deux mois et six jours.
Nous entrons dans la période critique de la vie de Claude, est-ce une manifestation de cynisme, est-ce simplement un dernier adieu à un intime que son sonnet sur le supplice d'un sodomite : Jacques Chausson, dit des Estangs ?
Amis, on a brûlé le malheureux Chausson, Ce coquin si fameux, à la tète frisée; Sa vertu par sa mort s'est immortalisée : Jamais on n'expira de plus noble façon.
Il chanta d'un air gai la lugubre chanson Kt vêtit sans pâlir la chemise empesée, Et du bûcher ardent de la pile embrasée, 11 regarda la mort sans crainte et sans frisson.
En vain son confesseur lui préchoit dans la flamme. Le crucifix en main, de songer à son âme : Couché sous le poteau, quand le feu l'eut vaincu,
L'infâme vers le Ciel tourna sa croupe immonde ; Et, pour mourir enfin comme il avoit vécu. Il montra, le vilain, son cul à tout le monde.
Ce Chausson, autrefois commis à l'Hôtel des Fermes du roi, avait été incarcéré le ai août i66j pour tentative de viol sur un jeune garçon ; Taffaire se compliquant d'autres viols, le a5 août on arrêta également un de ses anciens collègues, Jacques Panlmier, dit Fabry. Tous deux furent condamnés le aS novembre à avoir la langue coupée et leurs corps brûlés. La sentence était conlirmée par le Parlement le îac) décembre 1661 (i) et l'arrêt exécuté inunédiatement sans qu'ils aient été préalablement étranglés au poteau.
(i) Nous donnons à V Appendice qui suit la reproduction de ses œu\res libertines le texte de la sentence du Chatelet, leurs interrogatoires devant le l'arlement de Paris et l'arrêt du Parlement du ui( décembre 1661. Ce dernier était impi'imé par Louis lîarbote et mis en vente dès le 3i décembre.
Une partie des pièctîs de ceprocès est reproduite lians le .Ms. Fr. 10969 de la Bibl. nat. Ces documents établissent sans contestation possible que les deux condamnés non seulement pratiquaient la sodomie, mais qu'ils fournissaient des sujets à de nobles personnages : le baron de Bellefore et le marquis du Bellay. Us ont fait des aveux, puis ils ont nié. Chausson arrêté le ai août 1661, âgé de 43 ans et demi, qui demeurait rue Saint-Antoine prociie la rue Vieille-du-Temple, vivait de ce métier depuis deii.\ ans et di iiii, il avait autrefois été commis à l'Hôtel des Fermes du loi. Jacijncs Panlmier, dit
On s'explique mal le silence de Claude Le Petit à Tégard de Jacques Paulmier, Chausson seulement était-il de ses compagnons de dt'bauche ? On serait malheureusement assez enclin h le croire (i). Chausson a déclaré dans son interrogatoire du ai août devant le Lieutenant criminel « que depuis deux ans et demi il n'avoit plus tlemploi et étoit obligé de vivre d'écritures et de copies qu'il faisoit pour les uns et les autres » ; en avait-il obtenu par l'entremise de Claude qui, pour ce motif, aurait fait sa connaissance ?
L'indépendance que notre libertin avait affirmée dans les six vers de ÏEsco/e de Vlnterest destinés à remplacer l'épître dédicatoire traditionnelle, était bonne tout au plus à en imposer à ses lecteurs, elle ne changeait rien à la réalité des choses, aux embarras pécuniaires incessants au milieu desquels Claude se débattait, aussi en vint-il à oflVir de nouveau ses louanges, non aux grands seigneurs, mais aux auteurs qui estimaient les flatteries h plus haut prix que les pistoles. Par l'intermédiaire de Du Pelletier et de François CoUetet, poètes crottés, si bien peints par lui :
Quand vous verrez un homme avecque gi-avité, En chapeau de clabaud promener la savate, Et le col étranglé d'une sale cravate, Marcher arrogamment dessus la chrétienté ;
Barbu comme un sauvage, et jusqu'au cul crotté, D'un haut-de-chausse noir, sans ceinture et sans patte, Et de quelques lambeaux d'une vieille buratte En tout temps constamment couvrir sa nudité ;
Fabry, arrêté le 27 août, était commis aux I'ciiiuîs j^éuérales de Sa Majesté et ancien collègue de Chaussan, il avait 3G aus.
Les interrogatoires de Chausson et de Fabry du ay décembre i66x devant le Parlement ne rappellent aucune des accusations relatées dans la sentence du Chatelet, ils doivent porter sur des faits nouveaux, mais, chose étrange, les accusés ont changé d'âge : Chausson a ifj ans au lieu de /\'j aus et demi et Fabry uS ans au lieu de 'Î6 ans !
(i) Sur l'exemplaire de la Bibl. nat. de l'édition de iGGi, de l Universitad de Aiiiûr, y esctilas de linteres de Piedrabuena, qui a été accommodée au goût français par Claude Le Petit, on lit la note suivante d'une écriture du temps sur un des feuillets de garde de la fin : « Ce livre a été traduit par Claude Le Petit, avocat, qui fut brûlé avec Chausson à Paris l'an i66u. C'était un jeune homme de très grand esprit. Il l'a augmentée en sa traduction parue chez i^épingué, eu la grande salle du Palais, au Soleil d'or, i66i. » On remarquera que si cette note dit à tort que le sodomite Chausson et Claude Le Petit ont subi en même temps le supplice du feu, elle prouve néanmoins que la réputation de (Claude était restée très suspecte au point de vue des mœurs.