LVI HISTOIRE POSTHUME
« Je ne pouvois jamais trouver commodité meilleure que celle de M. l'Ambassadeur de Suède qui passe par ces quartiers pour aller aux vostres pour vous envoyei- le livre que je vous ai promis en manuscrit dès le premier voyage que vous listes en France avec le fils de Monsieur le général de Ka-nismarck et quej'ay fait imprimer depuis peu en .', parties à mes dépens : pour satisfaire à la parole que j'en doniiay au malheureux Théophile jeune qui m'en conjura instamment quchpies heures avant de rendre son âme à celuy qui la luy avoit preslée ; j'en ay fait charger une centaine d'exemplaires sur le chariot de son excellence mondit Seigneur l'Ambassadeur qui passeront à la barbe de l'inquisition françoise, et «lui vous mettront à couvert de toutes suites de poursuites outre que d'ailleurs n'estant point sujet du Prince vous n'êtes point sujet aux loix d'un pays où vous ne faites que passer incognito. Je ne pouvois pas me servir d'une occasion plus favorable poul* vous tesmoigncr la passion que j'ay de vous servir... ».
Retenons aussi en passant son opinion sur Claude Le Petit :
«Vous en avez connu l'auteur aussi bien que moy, et j'auray tout le reste de ma vie le regret de sa mort aussi bien que vous. Vous savez qu'il escrivoit plus par boutade que par malice cl qu'il faisoit moins des vers profanes et satyriques par impiété et profanation (jue par caprice et fantaisie. 11 vaut mieux bien faire du mal que de mal faire du bien, et il est excusable en cela, parce qu'il estoit né si fatalement pour la satyre et pour les femmes qu'il lui estoit aussi impossible de ne point escrire que de ne point chevaucher ; mais s'il a esté si malheureux dans celuy-cy, il a réussi si heureusement dans l'autre qu'il ne porte pas à faux titre le nom de Théophile le jeune que tout le monde luy donnoit dès son vivant et luy confirme encore authcnliqucment après sa mort ».
Le baron de SchiUlcbek, tout bon Allcniand qu'il était, avait gagné en la compagnie de Claude Le Petit, une telle souplesse d'esprit et une telle libefté de jugement, si rares chez ses compatriotes, qu'on pourrait douter de sa nationalité.
En i()64, le détenteur d'un manuscrit de VHeure du Berger public une troisième édition de ce demy-roman avec quelques corrections et additions et en supprimant toutes les pièces préliminaires. Aucun indice ne nous met sur la trace de cet admirateur de Claude.
Après le baron de Schildebek, le plus fidèle et le plus constant défenseur de la mémoire de (Claude Le Petit, c'est le bonhomme Du Pellelicj : au liordel des Muses, il oppose sa contre-partie, l'ouvrage de sou ami : Les plus belles pensées de saint Augustin, le
faisant précéder d'iino épître à M. l'abbé ilo La S. dans laquelle il essaie de prouver que Tlu'ophile le jeune était plus libertin de lête que de cœur, ce en qut»i il se rencontre, sans s'en douter, avec Schildebek.
En i6()8 est imprimée à Amsterdam, sous la rubrique Cologne, par Pierre de La Place, La Chronu^uc scandaleuse^ ou Paris ridicule de C. Le Pelit^ on en ignore le véritable éditeur; deux contrefaçons bruxelloises portent la même date.
Le temps avait passé ell'açant petit à petit dans l'esprit de Jean Rou le souvenir de Claude Le Petit, à ce point qu'il ose publier comme sienne à Paris, nous l'avons déjà dit, cette même année 1668, une adaptation, plutôt qu'une traduction, du Prince clirestien el politique de l'espagnol don Diego Saavedra Faxardo, oubliant qu'elle appartenait h la malheureuse victime du bûcher du !"■ septembre 1662, et dont il avait reçu de sa main le manuscrit. Il est certain que notre bon huguenot s'est félicité, ce jour-là, d'appartenir à la religion réformée, il n'a pas été obligé de « confesser » son larcin (i).
En 1671, une impression clandestine du Paris ridicule inscrit au titre le nom de Bussy-Rabutin, est-ce une sotte vengeance contre l'auteur àeV Histoire amoureuse des Gaules? Est-ce simplement une spéculation de libraire voulant allécher le public en
(i) Les protestants, gens d'humeur fort susceptible et qui n'ont pas encore oublié la Saint-Barthélémy et les dragonnades, nous reprocheront notre sévérité à l'égard de Jean Rou ; nous aurions été heureux de blanchir ce rcligionnaire, malheureusement les coïncidences que nous avons relevées n'y prêtent guère. Confessons d'ailleurs que, malgré toute notre bonne volonté et malgré que lUniversilé, sous la troisième République, ait porté tous les écrivains réformés au pinacle, Calvin en même temps que d'Aubigné, nous n'éprouvons aucune sympathie pour leurs personnes et leurs doctrines. Les Français de race dont la « Kuliur » n'a pas déformé l'esprit en sont toujours à ce qu'a si bien et si justement dit llippolyle Babou : « 11 nous est très diflicili' en France d admirer les grands hommes protestants; il nous est presque impossible de les aimer. Quelles sont les raisons de cette hostilité qui dure encore, malgré les progrès de l'esprit philosophique i* Elles sont toutes instinctives, elles sont toutes nationales. Nous sommes des gentils devenus chrétiens, tandis que les protestants semblent des juifs convertis. Comment notre caractère et notre génie d'expansion s'accorderaient-ils avec le caractère concentré, avec le génie tendu (le la Réforme? Gaulois el F'rancs, renuiés de Grecs et de Romains, aventureux el classiques tout à la fois, païens baptisés ilans nos sources pleines de naïades et hantées parles fées, nous avons dû longtemps haïr et combattre ces terribles fils de la Bible, ces nouveaux circoncis qui se disaient régénérés par l'eau du Jourdain. Libres de munirs, que nous importe la liberté dogmatique et théologique? Enfants gAlés de l'imagination antique et de la légende dorée.