‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 129 sur 202 · ODE MORALE · texte numérisé non relu

ODE MORALE

Inédit.

Souvenir des plaisirs de mes jeunes années

Me suivras-tu toujours?

Cessons de murmurer contre les destinées

Qui les firent si courts.

Pourquoy de quelques jours perdre le peu qui reste

A quereller le sort?

Ou saisi de l'horreur de mon heure funeste,

Mourir avant ma mort?

Livreray-je aux erreurs d'une vaine espérance

Mon cœur et mon esprit?

Malheureux insensé, qui n'a la jouissance

Que de l'instant qui fuit !

Au pigeon amoureux, la tourterelle unie

Sçait le mettre à protit; Sensible aux tons plaintifs d'une tendre harmonie,

Philomèle en joiiit.

L'homme seul sçait se faire une triste habitude

De gémir, de pleurer; Et dans le choix des biens sa sotte inquiétude

Ne sert qu'à l'égarer!

C'est en vain que la mer, et la terre équitable,

D'accord avec les Gieux, Remplissent ses greniers, et fournissent sa table

De mets délicieux.

Si dédaignant les biens que sa bonne fortune

Fait trouver sous ses pas, Semblable au chien d'Esope, il court après la lune

Qu'il n'attrapera pas.

Tel un torrent fougueux, des paisibles rivages

Quitte les verds roseaux, Impatient d'aller dans les rochers sauvages

Précipiter ses eaux.

Ainsi le nautonnier, en dépit de l'orage,

Par l'espoir du butin, Va chercher follement les horreurs du naufrage

En un climat lointain.

Il préfère aux présens que luy fait la Nature

Les seuls qu'elle a cachez, Qui par quelque corsaire ou quelque ami parjure

Luy seront arrachez!

Il entre-ouvre le sein d'une terre étrangère

Pour y trouver de l'or; Et néglige le champ que labouroit son père

Où gist son vray trésor.

Dégoûté des plaisirs qu'il peut avoir sans peine,

tlnnuyé d'en jouir.

Il poursuit d'une ardeur insatiable et vaine

Ceux qui semblent le fuir.

Puisse avec mes beaux jours, de cette étrange vvresse

Finir l'illusion, Puissay-je exempt d'erreur, du moins, en ma vieillesse

Jouir de ma raison.

232 LA FARK, POÉSIES

RÉFLEXIONS D'UiN PHILOSOPHE SUR UNE BELLE CAMPAGNE»

ODE

Plus on observe ces Retraites, Plus l'aspect en est gracieux ; Est-ce pour l'esprit, pour les yeux, Ou pour le cœur qu'elles sont faites?

Je n'y vois rien de toutes parts, Qui ne m'arrête, et ne m'enchante; Tout y retient, tout y contente Mon fi^oût, mon choix et mes regards.

Quand je regarde ces praii'ies, Et ces bocages renaissans, J'y mêle aux plaisirs de mes sens.

Le charme de mes rêveries; J'y laisse couler mon esprit.

Gomme cette onde gazouillante, Qui suit le chemin de sa pente.

Qu'aucune loi ne lui prescrit.

Je vois sur des coteaux fertiles, Des troupeaux riches et nombreux, Ceux qui les gardent sont heureux.

Et ceux qui les ont sont tranquilles.

S'ils ont à redouter les loups. Et si l'hiver vient les contraindre; Ce sont là tous les maux à craindre; Il en est d'autres parmi nous.

Nous ne sçavons plus nous connoître.

Nous contenir encore moins.

Heureux, nous faisons par nos soins, Tout ce qu'il faut pour ne pas l'être. .Notre cœur soumet notre esprit Aux caprices de notre vie.

En vain la Raison se récrie, L'abus parle, tout y souscrit.

Ici je rêve à quoi nos Pères

Se bornoient dans les premiers temps :

Sages, modestes, et contens,

Ils se refusoient aux chimères.

1. Cette pièce a paru pour la première lois dans le .\ouv. choix de pièces de poésie, 171. S, II. p.

LIBERTINES ET PHILOSOPEIIQUES 233

Leurs besoins étoient leurs objets; Leur travail étoit leur ressource; Et le repos toujours la source De leurs soins et de leurs projets.

A l'abri de nos soins profanes, Ils élevoient, religieux, De superbes Temples aux Dieux, Et pour eux de simples cabanes.

Renfermés tous dans leur état, Et conteus de leur destinée.

Ils la croyoient plus fortunée.

Par le repos que par l'éclat.

Ils sçavoient à quoi la Nature

A condamné tous les humains.

Ils ne dévoient tous qu'à leurs mains

Leur vêtement, leur nourriture.

Ils ignoroient la volupté,

Et la fausse délicatesse.

Dont aujourd'hui notre mollesse

Se fait une félicité.

L'intérêt, ni la vaine gloire, Ne dérangeoientpas leur repos; II aimoient plus dans leurs Héros, Une vertu, qu'une victoire.

Ils ne connoissoient d'autre rang Que celui que la vertu donne; Le mérite de la personne Passoit devant les droits du sang.

Dès qu'ils songeoient à l'Hyménée, Leur penchant conduisoit leur choix, Et l'Amour soumettoit ses loix Aux devoirs de la foi donnée.

L'ardeur de leurs plus doux souhaits Se bornoit au bonheur de plaire; Leurs plaisirs ne leur coûtoient guère, Les saisons en faisoient les frais.

En amitié, quelle constance!

Quels soins! quelle fidélité!

Ils étoient en sincérité.

Ce qu'on est en fausse apparence'.

S'étoient-ils donnés, ou promis?

Leurs cœurs jaloux de leurs promesses.

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