ODE MORALE
Inédit.
Souvenir des plaisirs de mes jeunes années
Me suivras-tu toujours?
Cessons de murmurer contre les destinées
Qui les firent si courts.
Pourquoy de quelques jours perdre le peu qui reste
A quereller le sort?
Ou saisi de l'horreur de mon heure funeste,
Mourir avant ma mort?
Livreray-je aux erreurs d'une vaine espérance
Mon cœur et mon esprit?
Malheureux insensé, qui n'a la jouissance
Que de l'instant qui fuit !
Au pigeon amoureux, la tourterelle unie
Sçait le mettre à protit; Sensible aux tons plaintifs d'une tendre harmonie,
Philomèle en joiiit.
L'homme seul sçait se faire une triste habitude
De gémir, de pleurer; Et dans le choix des biens sa sotte inquiétude
Ne sert qu'à l'égarer!
C'est en vain que la mer, et la terre équitable,
D'accord avec les Gieux, Remplissent ses greniers, et fournissent sa table
De mets délicieux.
Si dédaignant les biens que sa bonne fortune
Fait trouver sous ses pas, Semblable au chien d'Esope, il court après la lune
Qu'il n'attrapera pas.
Tel un torrent fougueux, des paisibles rivages
Quitte les verds roseaux, Impatient d'aller dans les rochers sauvages
Précipiter ses eaux.
Ainsi le nautonnier, en dépit de l'orage,
Par l'espoir du butin, Va chercher follement les horreurs du naufrage
En un climat lointain.
Il préfère aux présens que luy fait la Nature
Les seuls qu'elle a cachez, Qui par quelque corsaire ou quelque ami parjure
Luy seront arrachez!
Il entre-ouvre le sein d'une terre étrangère
Pour y trouver de l'or; Et néglige le champ que labouroit son père
Où gist son vray trésor.
Dégoûté des plaisirs qu'il peut avoir sans peine,
tlnnuyé d'en jouir.
Il poursuit d'une ardeur insatiable et vaine
Ceux qui semblent le fuir.
Puisse avec mes beaux jours, de cette étrange vvresse
Finir l'illusion, Puissay-je exempt d'erreur, du moins, en ma vieillesse
Jouir de ma raison.
232 LA FARK, POÉSIES
RÉFLEXIONS D'UiN PHILOSOPHE SUR UNE BELLE CAMPAGNE»
ODE
Plus on observe ces Retraites, Plus l'aspect en est gracieux ; Est-ce pour l'esprit, pour les yeux, Ou pour le cœur qu'elles sont faites?
Je n'y vois rien de toutes parts, Qui ne m'arrête, et ne m'enchante; Tout y retient, tout y contente Mon fi^oût, mon choix et mes regards.
Quand je regarde ces praii'ies, Et ces bocages renaissans, J'y mêle aux plaisirs de mes sens.
Le charme de mes rêveries; J'y laisse couler mon esprit.
Gomme cette onde gazouillante, Qui suit le chemin de sa pente.
Qu'aucune loi ne lui prescrit.
Je vois sur des coteaux fertiles, Des troupeaux riches et nombreux, Ceux qui les gardent sont heureux.
Et ceux qui les ont sont tranquilles.
S'ils ont à redouter les loups. Et si l'hiver vient les contraindre; Ce sont là tous les maux à craindre; Il en est d'autres parmi nous.
Nous ne sçavons plus nous connoître.
Nous contenir encore moins.
Heureux, nous faisons par nos soins, Tout ce qu'il faut pour ne pas l'être. .Notre cœur soumet notre esprit Aux caprices de notre vie.
En vain la Raison se récrie, L'abus parle, tout y souscrit.
Ici je rêve à quoi nos Pères
Se bornoient dans les premiers temps :
Sages, modestes, et contens,
Ils se refusoient aux chimères.
1. Cette pièce a paru pour la première lois dans le .\ouv. choix de pièces de poésie, 171. S, II. p.
LIBERTINES ET PHILOSOPEIIQUES 233
Leurs besoins étoient leurs objets; Leur travail étoit leur ressource; Et le repos toujours la source De leurs soins et de leurs projets.
A l'abri de nos soins profanes, Ils élevoient, religieux, De superbes Temples aux Dieux, Et pour eux de simples cabanes.
Renfermés tous dans leur état, Et conteus de leur destinée.
Ils la croyoient plus fortunée.
Par le repos que par l'éclat.
Ils sçavoient à quoi la Nature
A condamné tous les humains.
Ils ne dévoient tous qu'à leurs mains
Leur vêtement, leur nourriture.
Ils ignoroient la volupté,
Et la fausse délicatesse.
Dont aujourd'hui notre mollesse
Se fait une félicité.
L'intérêt, ni la vaine gloire, Ne dérangeoientpas leur repos; II aimoient plus dans leurs Héros, Une vertu, qu'une victoire.
Ils ne connoissoient d'autre rang Que celui que la vertu donne; Le mérite de la personne Passoit devant les droits du sang.
Dès qu'ils songeoient à l'Hyménée, Leur penchant conduisoit leur choix, Et l'Amour soumettoit ses loix Aux devoirs de la foi donnée.
L'ardeur de leurs plus doux souhaits Se bornoit au bonheur de plaire; Leurs plaisirs ne leur coûtoient guère, Les saisons en faisoient les frais.
En amitié, quelle constance!
Quels soins! quelle fidélité!
Ils étoient en sincérité.
Ce qu'on est en fausse apparence'.
S'étoient-ils donnés, ou promis?
Leurs cœurs jaloux de leurs promesses.