HUGUES DE LIONNE
Hugues de Lionne, fils d'Arlus de Lionne et d'I^abeau de Servien, naquit à Grenoble le 14 octobre 1(5H et mourut à Paris le i"" septembre i671, Il fit ses premières armes diplomatiques auprès de son oncle Abel de Servien. Au lendemain de la disgrâce de ce dernier, il entreprit un voyage à Kome où il rencontra Mazarin qui, séduit par ses brillantes qualités, l'emmena en 1641 à Munster en qualité de secrétaire d'ambassade. Devenu premier ministre, le Cardinal le chargea en 1642 d'aller en Italie pacifier le différend entre le pape L'rbain VllI et le duc de Parme. Ayant réussi dans cette mission, il fut nommé conseiller d'Etat le 15 août 1643. Secrétaire des Commandements de la Reine en 1()46, membre du Conseil de conscience en 1651, prévôt et grand maître des Ordres du roi en 1653, il assista en 1()54, en qualité d'ambassadeur de France, au conclave qui élut à Rome le pape Alexandre VII, et en 1656, il négocia avec l'Espagne. Envoyé en 1657 à la Diète de Francl'ort, il contribua puissamment à la Cormation de la Ligue du Rhin qui divisait l'Allemagne en deux parts et empêchait lAutriche de porter secours aux Espagnols dans les Flandres. En récompense de ses services, le roi le nomma le 23 juin 1659, ministre d'Etat, etc., etc.
Cette simple énumération des services rendus à la France par ce bon serviteur de la monarchie jusqu'au moment où se termine ce que nous connaissons de sa correspondance rimée avec Claude de Chaulne, donne un certain piquant à sa verve parfois plus que gauloise'.
Le Ms. de Claude de Chaulne contient une lettre de Lionne et trois lettres de Claude :
Rép. de Lionne à la lettre de Claude de Chaulne qui répondait à la lettre de Madame de Hevel, (Je ne cuiduis...) : ** Grand Président h leste rase (cette lettre paraît formée de quatre lettres) : ** Jugez donc du Parnasse, illustre Conneslahle ; Vous mandez au comte ou Marquis; Possible, direz-vous, par arguments suhlimes,
Rép. à la lettre de M. de Lionne : ** De tels ragoûts et de si friands mets.
A M'' de Lionne rencontré i)rès de Taîn en revenant de Grenoble. ** Depuis Sidon jusqu'aux portes de Tyr.
A M'' de Lionne sur la grossesse de madame sa femme : * Par Saint-Victor, voire par Saint-Marceau.
1. Voir en dehors des lettres qui suivent, une longue citation (p. 271) d'une lettre de Hugues de Lionne que nous n'avons pas reproduite.
HUGUES DE LIUNNL 303
iNP DE LIONNE, SECRÉTAIRE D'ESÏAT
A Claude de Chaulne'
Grand Président à teste raze Du choix d'Apollon digne vaze; Et Sun premier Gonfalonnier Maistre de chambre et Aumosnier, Bien que par humble périphrase, Vous vouliez vous calomnier Vous qualifiant de Pégase Le très humble pal/renier, Et du Parnasse le dernier.
Vous en estes pourtant la haze El l'inépuisable grenier — A vous dont le sçavoir tout plein de feu l'embrase, A vous, de qui la Muse jase Avec tant de force et d'emphase, Que personne ne peut nier Si ce nesf quelque Lanternier, Que ne puissiez en selle raze Dompter le farouche destrier Avec un simple mors de gaze. Et quand vous le voulez manier Ravit tout le peuple en extase.
Pourquoi doncque, 6 casanier, Ici est joueur de tour incase.
Les bras croisés ensafranier Vous reposer comme unviédase-?
A MONSIEUR DE LIONNE SUR LA GROSSESSE DE MADAME SA FEMxME^
Par Saint- Victor, voire par Saint-Marceau, One Appelles de son fameux pinceau
1. Réponse de M. de Lionne, secrétaire d'Etat, à celte lettre (celle de Claude de Chaulne adressée à madame de Revel : Je ne citidois qii'onc eusl esté possible) et à deux ou trois autres dontj'ay perdu la minute.
t. Viédase, imbécile. — Nous avons arrêté ici notre citation de cette lettre qui est très longue et dont le texte est souvent peu intelligible, par la maladresse du copiste.
'6. Paule Payen, née en 1630, de Paul Payen et de Marguerite de Rives, épousa en 1645 Hugues de Lionne. Elle était jolie mais fort petite. Sa conduite, dans la seconde moitié de sa vie. fut scandaleuse; ses amours avec le comte de Fiesqueet les amours de sa fille ont fait le sujet du premier chapitre des Vieilles amoureuses dans La France galante : Les Amours de madame de Lionne. Elle mourut en 1704.
Madame de Lionne devait être grcjsse de Madeleine de Lionne qui se maria le
304 CORRESPOiNDAMS DE CE. bE CHAULNE
Ne peut ouvrer fors qu'en plate peinture,
Mais vous, Monsieur, travaille/, en sculpture.
Homme jamais en bonne l'oy pust-il
Se louanfïer d'avoir un tel outil?
Fama volât qu'en avez mis en bosse
Une beauté qui, de vostre fait grosse.
Nous doit bientost donner un Lionceau,
l^ttout cela par un coup de pinceau
Qui aux pinceaux d'Appellcs fait la nique.
V'rayment on doit escrire sa chronique :
Comme il est g-rand, plus que n'est pied de Roy.
Car pied petit, le Roy, comme je croy,
A maintenant chose mal entendue;
Car lonf^ues mains et de lonjjjue estendue.
Princes et Rois, à ce que l'on dit, ont.
l^n bonne foy, je ne sçay comme ils font,
Mais ne voudrois au bon jour des l'istreines
Leur fournir gants encore moins que Mitaines,
Kl si leurs pieds estoienl tels et si grands
Ne leur voudrois fournir sabots ni g'ants :
Sabots ne sont pour gens de telle sorte.
Disons souliers de peau de beste morte.
Mais revenons à ce fameux pinceau
Qui tant parut sain, vigoureux et beau,
Que, par amour, dans la rue Dauphine
Fut mitonné par fillette peu fine.
Dans un endroit que je n'ose nommer.
Endroit salé comme l'eau de la mer;
Bref endroit tel que chacun le convoite
Pour au pinceau sien en faire une boiste;
Fors vieilles gens qui ont beau convoiter
Et qui pinceau ne peuvent emboîter.
De telles gens lassée est la nature,
Et leurs pinceaux sont pour plate peinture
Bons seulement, en sorte qu'on peut les
Comparer à ceux du bon Appelles.
Enfin l'on doit pour sa célèbre histoire
Ne laisser goutte d'encre en l'escritoire.
C'est ce pinceau qui vous a fait papa,
Et lors. Monsieur, que ceste aimalûle Pa-
Role issira de l'enfantine bouche.
Si ce plaisir sensible ne vous touche,
Je veux estre embroché comme un gigot.
Et plus cornu que n'est un Escargot;
10 février 1670 à François Annibal III, marquis de Cœuvres, fils aîné de François Annibal, deuxième du nom, duc d'Esirées. Madeleine de Lionne ne fut jamais duchesse d'Eslrécs, car elle mourut en 1684, et son beau-père vécut jusqu'en 1687. Sa réputation a été aussi mauvaise que celle de sa mère.
HUGUES DE LIOiNNE 305
Car Escar<,^ots tirent de leurs coquilles
(irands cornillons et petites cornilles,
(Juand les enfants jurent leur faire veoir
Soubs le portail de l'infernal Manoir
De leurs parents la Généalogie,
l-lt tout cela. Dieu f:;-ràces, sans magie.
Lors (ju'Abraham chargea dun grand bissac
Plein de cotrets, Monsieur son lîls Isac,
On luy promit, pour ioute récompense,
Qu'avant sa mort il verroit sa semence
Multiplier comme Arenas Maris,
delà, s'accorde encor aux bons maris.
\"ous commencez, Monsieur, de si bonne heure,
Que bon mary estes ou que je meure,
Et tout de bon si n'estiez bon mary
Nous vous ferions un tel charivary
Qu'on l'entendroit de Rome à Pampelune
Où chiens, dit-on, abboienl à la Lune,
Qui ne s'esmeut non plus de leurs abois
Que vous de veoir lettre de Dauphinois.
J'en puis parler par certaine science,
Car de tels cas j'ay fait l'expérience,
Et n'en serois aucunement honteux
Quand la ferois encor trois fois ou deux.
Il me suffit que me fassiez la grâce
De recevoir mes lettres sans grimace.
Que mon escrit vous soit moins importun
Qu'à nos matous la fumée de petun'.
D'escrits pareils jamais chaires percées
Ne furent onc et ne seront lassées,
Et je ne tiens à mespris et rebut
Que celuy-cy leur serve de tribut.
Quand me convient empaumer l'escritoire,
Jà ne prétends de moy laisser mémoire,
El peu me chaut de la postérité;
Mais vostre oubly, Monsieur, en vérité,
A supporter me seroit chose dure:
Ce coup mettroit mon âme à la torture,
Et le destin d'un plus cuisant revers
Ne peut bouter ma constance à l'envers!
Cela n'est pas dont je vous remercie
VA suis plus lier que l'.Asne du Messie,
Car fier il fut quand son Seigneur porta
Et qxi'Hosanna Hierusalem chanta;
1. Ancien nom du tabac que Jean Nicot avait le premier importé en F'rance. L'impôt sur cette plante remonte au 17 novembre 1(djJ9.
306 CORRESPONDAMS DK CL. DF, CHAULNK
Si qu'à son prix chevaux de beaux carrosses Et p^rands coursiers eussent passé pour rosses. Depuis ce temps quand on nomme un baudet Tout bon chrestien met la main au bonnet, Et certain Roy rechiguoit à merveille De ne se veoir baudet que par l'oreille. Mais à propos il avoit nom Midas.
S'il l'eust esté soubs la ceinture en bas, S'il eust eu du baudet sous la ceinture. On l'auroit cru le Roy de la Nature!
Ains là toujours en puissiez-vous avoir, Moy quelques jours l'honneur de vous reveoir, Ce désir seul fait mon impatience El je n'en ai que bien peu d'esj)érance; Pour mon malheur le destin m'a craché Dans ce pays où je suis attaché; Mais attaché est eslrainte si forte Que pour sortir je ne vois point de porte, Porte qu'on peut autrement nommer huis.
Adieu, Monsieur : Le tout voslre, je suis. Bref je vous suis tout ce qui peut se mettre Au dessoubs dune lettre.
Tallemant a consacré une historiette à Pierre de Niert :
« De Niert, car c'est ainsy qu'il se nomme, quoyque tout le monde die Denière ou Deiùele, est de Rayonne : il dit que son grand-père estant maire, du temps de la Saint-Barthélémy, empescha qu'on ne fîst le massacre dans Bayonne. Il s'adonna dez sa jeunesse à la musique ; M. de Créquy le prit en (jualité de suivant. Il a tousjours chanté, de façon qu'on ne pouvoit pas dire qu'il fist le chanteur '.M. de Créquy le traittoit fort bien et ne luy disoit jamais : « chantez », ny lemenoit en aucun lieu en luy disant que c'esloitpour chanter; mais de Niert luy disoit : « Monsieur, porteray-je mon théorbe-"? — Ce que tu voudras », répondoit M. de Créquy.
» Je croy que de Niert fut amoureux autrefois de Mme Aubry^, qui chantoit fort bien, mais, malgré tout cela, parce qu'elle avoit fait venir l'ambassadeur de Venise à un souper où il avoit promis de chanter devant le marquis Pompeo Frangipani, il n'y voulut jamais aller et elle eut bien de la peine à faire la paix.
» Quand M. de Créquy fut à Rome pour l'ambassade de 1 obédience du feu Roy (1633), de Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur manière de chanter, et le meslant avec ce que nostre manière avoit aussy de Ijou, il fit cette nouvelle méthode de chanter que Lambert* pratique aujourd'huy, et à laquelle peut-estre il a adjousté quelque cliose. Avant eux on ne sçavoit guères ce que c'estoit que de prononcer bien les paroles. Au retour, le feu Roy le voulut avoir; M. de Créquy ne laissa pas de luy continuer les mesmes appointemens : le feu Roy luy donna une charge de premier valet de garderobe, à la charge de donner douze mille livres de récompense'. Il n'avoit pas un sou, mais comme il estoit de bonne réputation et qu'on voyoit bien que le Roy l'affectionnoit, il trouva cent mille escus avant que de sortir de la chambre de Sa Majesté ; de là il alla dans la chambre de la Reyne, où il dit le don que le Roy luy venoit de faire : « Mais », adjousta-t-il « je suis bien empesché, car il me faut trouver quatre mille escus». Une jeune veuve, femme de chambre de la Reyne, luy offrit de la meilleure grâce du monde de les luy prester ; cela le charma, et dans ce moment il en devint amoureux. C'estoit la Ulle d'un ministre de Languedoc que l'on avoit convertie; je croy
\. C'est-à-dire qu'il était chanteur par goût, non par métier.