COMTE DE SAINT-AIGISAN
Ceste coquette à blanche et douce peau
Que fil issir vostre noble cerveau
Comme Jupin fit madame Minerve,
Pour mon grand nez n'estoit pas sans réserve.
Puisqu'avanf d'esfre en ces lieux escartez
Tant a voulu trotter par les citez,
Là, dans les mains de gens qui ne sont grues
Plus d'une fois elle a couru les rues.
Si qu'à bon droit vos carmes harassez
Avez nommé des carmes deschausaez.
Puisqu'ils ont tant promené leurs savaltes
Qu'à la parfin on en eut veu les pattes,
Si par des mains de neige empacquetez
Au messager n eussent esté portez.
Ne pensez pas pourtant [homme adorable
Archi-divin, Rimeur incomparable)
Que cette fille aux discours enchanteurs.
Pour s'eslre acquis de tels adorateurs.
Pour avoir fait cent amants dans la ville,
Que dis-je cent, pour en avoir fait mille,
Et pour avoir porté de toutes parts
Tant de beauté jusque sur des remparts,
Dans mon esprit en soit plus diffamée,
Ny par les gens d'honneur moins estimée.
Je nestois pas assez gent damoiseau
Pour de tels mets engraisser mon museau.
Pour gousler seul chose si ravissante.
Ni pour cueillir chose si florissante;
Aussi dès lors qu'elle nous apparut
Si grande ardeur tous mes os parcourut.
Que sans juger trop commune ou tardive
Ton admirable et charmante missive.
J'en prisay tant et la cause et l'effet,
Que je m'en vis cent fois plus satisfait.
Que si jadis d'une botte subtile '
J'eusse battu La Frette et Bouleville,
Que si favois pris dix sangliers, vingt cerfs,
Fait six balets. entendu huicl concerts,
Dt^nné cent hais, veu trente Comédies,
Puis au piquet gaigné six vingt parties,
i. Le marquis de La Frelle, ami de Bouteville-Montmorency. Ayant reproché à celui-ci de ne pas lavoir pris pour second dans sa rencontre avec le comte de Thori^ny (162t)), ils se haltirenl en due! et La Frette fut blessé. L'année suivante Houteville et le comte Des Chapelles eurent la tète tranchée pour leur duel, sur la place Royale, avec le marquis de Beuvron, où Bussy d'Amboise, second de Beuvron. fut tué par Des Chapelles, et La Berthe, second de Bouteville. blessé grièvement j>ar Buquet, écuyer de Beuvron. Sur ces deux duels, le Mercure François, tomes XII et XIII, années 16î6 et lKi7. apporte de très intéressantes précisions.
328 CORRESPONDA^TS Dp; CL. DE CHAULNE
Pris Irenle-et-un contre Monsieur Tiiheuf^
Livré quarante'Un, fait quinze sur neuf.
Que si j'avois en secrette Musique
Pu de mes doigts toucher une Angélique^,
Bel instrument duquel viendrait à bout
Clef de nature et B mol point du tout;
Mais il est fait d'un bois incorruptible
A tout chacun par trop inaccessible.
On aurait beau pour venir à ce point
Cordes bander, il n accorderait point.
N'estant pas moins à monter difjicille
Que nastre Croix à mettre sur la pille,
Que d'un métal très pur Dieu façonna
Et qu'onc joueur sur le dos ne tourna,
Hors celuy seul à qui fortune exquise
Fit que ce tour permis fut par l'Eglise,
Ne soyez donc muet comme un Saumon
De pur dépit de n'ouïr mon sermon.
En tel parti, c'est à moy de me taire;
A beau prescher qui na soin de bien faire;
Si de sa part bien faire elle voulait.
Du caste nastre assez bien Von ferait,
Mais en laissant le faire et le non faire.
Puis qu'en tel cas ne gist point nostre affaire,
Si vous va faire un serment par Elio,
Par Ericine et son charmant Trio,
Qui nous fait veair bien sauvent en peinture
Face sans nez d'agréable structure;
Que vostre esprit et si grand et subtil
Au prix du mien tout bas et tout reptil,
Qui se montrant si fort inimitable.
N'estant point Dieu faut que vous soyez Diable ;
J'entends de ceux dont sans confusion
Chacun peut bien en avoir la raison.
Trois fais heureux qui verra dans sa vie
UOriginal dont j'ay receu copie :
Qui baisera ce front cmperruqué
Que rides n'ont pourtant point attaqué,
Ces yeux exemps de couleur de cerise.
Ces pieds, ces mains, cette barbe peu grise.
Ou, pour parler plus correct, ce barbon.
Ces lieux .secrets aussy noirs qu'un charbon
{Similitude en ce lieu moins esirange
Que le pruneau qu'en caresme l'on mange),
1. Le président Tiibeuf que Mazarin appelait M. Toubouf. Les Tubeuf passaient pour tirer leur origine de bouchers de Paris. i. Madame de Revel, voir plus loin sa notice.
COMTE DE SAINT-AIGiNAN 329
Enfin ce corps, et mesme cet endroit Que vous criez nestre ny long ny droit, Ce qui doit bien garder qu'on ne vous die Avec raison un chantre dWrcadie ; Car vostre voix a d'ailleurs tant d'appas Quil est certain qu'on ne le dira pas. Illustre amy, rare et charmant génie, Puisque le sort avec sa tirannie, Si loin de vous se plaist à me tenir Que toujours sois en vostre souvenir ; Comme je veux de bon cœur vous promettre D'avoir présent et le los^ et la lettre, Don de qui l'heur méritait estant joinct Manteau royal couvrant vostre pourpoint.
Si, de ma part, j'avois heur sans mérite Bien fort chez moy, bouilliroit la marmite: Je diroy plus, ma /oy, qui m'en croiroit, Manteau ducal mon pourpoint couvrirait ; Mais des manteaux nous pouvons faire trêve La canicule encor qu'elle s'achève.
D'un air si vain a le temps eschaudé Qu'il suffira d'un pourpoint tailladé, Le rattachant, pour sembler plus modeste. De ruban bleu, couleur toute céleste, Lequel puissiez, exempt de tout soucy, Veoir de bien près dans cinquante ans d'icy.
RESPONSE A UNE DES LETTRES DE M. DE SAINT-AIGNAiN
Comte adorable, et qui croies peut-être,
Que serf ne doit répliquer à son maistre,
Que répliquer quand il est corrigé
Luy fait donner châtiment ou congé.
Si vos bontés dans vos carmes tracées
Des miens chétifs ne se trouvent lassées,
Si vostre goût n'en est attédié,
Après avoir le secours mendié
De vostre Muse, afin qu'elle m'inspire,
Permettez-moi, cher Seigneur, de vous dire
Ou pour user de ce mot répliquer,
Qu'il n'en est point qui puissent expliquer
Les sentiments qu'en mon âme a peu mettre
^'osl^e obligeante et trop charmante lettre.
Après avoir sur ce cas ruminé
J'en dis confussatus est Domine.