VI AVANT-PROPOS
le Père Ciar.issus. Tous deux, sans concert préalable, en ayant Vuniqup souci de défendre les intérêts de l'Etat et de VEglise, s étaient rendu compte des dangers que le coryphée des libertins Théophile et la propagande sournoise menée avec les « Quatrains du Déiste^ » faisaient courir à la France. Notre curiosité, éveillée, se posait cette question: Comment un recueil libre : Le Parnasse satyrique. était-il à la base des poursuites ? Pour y répondre, il fallait établir l'importance de ce recueil et son rôle à Végard de ceux qui l'avaient précédé et suivi. Après avoir essayé d'établir la chronologie de ces florilèges de 1600 à 1700, nous arrivions à cette conclusion que la première condamnation de Théophile, en 1623, coïncidai! avec leur disparition presque complète. Il y avait eu là une relation de cause à effet. Uinitiative de Mole et de Garassus se justifiait.
Cette condamnation jjar contumace de Théophile était donc une date à retenir dans l'histoire du libertinage, ou, si on aime mieux, de la librepensée. La valeur morale de Des Barreaux et de Tliéophile contrastait singulièrement avec le prestige dont ces libertins avaient joui à leur époque; leurs vies reconstituées les montraient comme des esprits inconsistants, dominés par leurs passions, n ayant nulle conviction, mais aussi, disonsle à leur décharqe, sans le moindre désir de prosélytisme; en un mot ils apparaissaient de simples déséquilibrés. S'ils formaient deux des anneaux de la chaîne qui relie l'incrédulité du XVI" siècle à celle du XVIII^ où le libertinage triomphe définitivement, ces anneaux étaient de peu de poids! Cette constatation infirmait les conclusions des Libeilins en France au xvu^ siècle de Perrens.
En lisant ce livre, l'abondance des petits faits qui y sont relatés vous accable. On se trouve en présence, non d'une étude approfondie, mais d'une accumulation de citations, de phrases prises çà et là au hasard des lectures, relevant plutôt de boutades que de réflexions. Il semblerait, à en croire Perrens, que le Siècle de Louis XIV, sauf les points de comparaison qui manquent, a été le plus irréligieux de l'histoire de France! Cependant, en reqardani de près, on s'aperçoit que ses sources sont de peu d'auliiiilc. h'.rtrails de lettres, médisances de seconde main de Tallemant, quatre ou cinq vers pris entre des milliers, etc., etc., suffisent pour transformer un personnage quelconque en libertin accompli, (^uel est l'homme qui n'a pas eu dans sa vie des intempérances de langage motivées par le lieu, le moment ou l'occasion? Perrens a fait, à l'exemple du naturaliste Cuvier, de la paléontologie en histoire littéraire, avec cette différence que ses reconstitutions, sans base sérieuse, sont d'une absolue fantaisie La comparaison de nos monographies de Théophile, de Des Barreaux, et de Saint-Pavin'^, avec les notices qu'il leur a consacrées nous engageait à poursuivre l'étude des libertins les plus représentatifs du XVII" siècle : Claude de Chouvigny, baron de Blot, Claude Le Petit. Cyrano de Bergerac, etc., etc..
1. Nous .-ivoiis pithli'" ces ({ualrains dans h; T. Il dn Procès de TliéopfiHe, p. 9f.
i. Voir la vie de Théijphiic en UHc du l'rocès de Tfiéopfiile de Vimi, l'iiriK, 1909, T. I; Disciples el successeurs de Tliritphile de Vian, Des Harreaiix (1-^>99-i67'}l, Saint-Pavin (I59r,. 1670), Paris. 1911.
AVANT-PROPOS Vil
Le résultat a été celui qu'on pouvait prévoir : en complet désaccord avec V opinion de Perrens, et nos conclusions a l'opposé des siennes^. Est-ce a dire que nous apportons une solution définitive-' Telle n est pas notre pensée. Ce problème du libertinage si important reste entier, mais avec la documentation indispensable préparée par nous.
1 Voulons-nous dire que la moralité particulière a clé plus grande au xvii' siècle nu-au xviii* ou que dans les siècles précé.lents? Non, la seule différence, et elle est c-anitale, réside dans le fait que les débauchés du xxn' siècle ne se faisaient pas un litre de gloire de leur liberlinape. ils le dissimulaient. Et cette altitude prouve qu'ils acceptaient une certaine discipline, discipline dont le libertin fait litière.
LE TRIOMPHE DU LIBERTINAGE AU XVIir SIÈCLE
Au xvi^ siècle, la société française était fondée sur deux principes incontestés jusque là : lautorité et la tradition, représentés dans le domaine spirituel par l'Eglise catholique et dans le domaine temporel par la monarchie. Trois mots résumaient la devise nationale : Une foi, une loi, un roi. Calvin dénonçant l'Eglise catholique, vieille de quinze siècles, comme superstitieuse, blasphématoire et idolàlrique et répudiant la Papauté, ruinait le principe d'autorité. En appuyant la foi exclusivement sur la Bible et le Nouveau-Testament, en tenant pour nul et non avenu le travail des individus et des siècles qui avait constitue l'Eglise et fixé ses dogmes, le Réformateur ruinait également le principe de tradition. Celte substitution de l'individu à la collectivité transformait le christianisme, de religion universelle qu'il était, en religion individuelle ou individualisée. Enfin la négation du libre-arbitre de l'homme, le fait de lui prêter une conscience infaillible, et de l'enrégimenter par une simple adhésion à la doctrine calviniste (la prédestination) au nombre des élus de Dieu, dotait cet homme d'un orgueil incommensurable et le désolidarisait de ses frères.
Mais le travail de destruction du calvinisme devait aller plus loin que ne l'avait voulu son fondateur'.
Le soin laissé aux fidèles d'interpréter le texte de la Bible créait le libre-examen en matière de foi -, il le créait si bien que
4. Nous renvoyons sur cette question du calvinisme à Touvrag'e si remarquable de M' Albert Autin : L'échec de la Réforme en France au XVI* siècle. Contribution à l'histoire du sentiment religieux. Paris, I9IS. Nous ne mettons nullemeuL au compte de M' Autin notre appréciation de la Réforme Irançaise.
t. Calvin pensait si peu au libre-examen qu"il n'aurait jamais admis un seul instant l'étude des origines de la Bible. Quand nous parlons du libre-examen, il s'agit bien entendu, du libre-examen du christianisme, religion révélée et des bases de la Société.