‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 8 sur 202 · AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE XIII · texte numérisé non relu

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE XIII

Cet affaiblissement de la moralité générale s'est manifesté par une littérature si perverse — de Grébillon fils à Restif de la Bretonne — qu'elle n'a pas même été égalée au xix*^ siècle. La philosophie est devenue ouvertement matérialiste avec d'Holbach, La Mettrie. etc., l'art lui-même n'a pas échappé ù l'ambiance. Un genevois, Rousseau, a attaqué la propriété, base de l'ordre social, et imaginé une religion intérieure qui n'est plus le résultat d'une adhésion consciente à la révélation, mais la conséquence d'une hypertrophie de la sensibilité.

Le résultat de cette transformation intellectuelle, c'est l'éclipsé de notre génie national et la main-mise progressive de l'Allemagne sur la pensée française. L'esprit germanique, en évinçant ce que nous tenions de notre formation grecque et latine, nous a complètement désaxés.

De 1789 à 1870 les Français acceptent et renversent sept gouvernements. Ils ne savent plus sur quels principes s'appuyer. La haine et l'envie, grâce à la liberté illimitée accordée aux mauvais bergers', se déchaînent sous toutes les formes, les pouvoirs publics perdent complètement le sens des réalités-. L'anarchie n'est évitée jusqu'ici que grâce à l'atavisme qui maintient encore un peu de bon sens dans un grand nombre d'esprits, La civilisation est menacée dune régression qui nous ramènerait au collectivisme des peuplades sauvages des premiers âges de l'humanité. Seule l'Eglise catholique reste debout attendant patiemment la restauration des deux principes d'autorité et de tradition sans lesquels aucune société ne peut subsister.

1 . Celte liberté absolue de parole et de propagande qui maintient une nation en état de guerre civile permanente est le fait du libre-examen poussé jusqu'à l'absurde. Les gouvernements essayent de lutter contre les maladie du corps humain telles que la tuberculose, la syphilis, le cancer, etc., mais ils restent absolument indifférents aux épidémies qui frappent I esprit, à l'intoxication des cerveaux par des doctrines nocives bien plus dangereuses pour l'humanité que la syphilis, le cancer et la tuberculose.

2. En voici quelques exemples récents: la politique africaine de M' Hanotaux qui aboutit à une menace de guerre de l'Angleterre, mais ce jour-là la France n'a pas de marine; la politique de M' Delcassé qui aboutit à une menace de guerre de TAUemagne, mais la France n'a pas d'armée: le traité de paix de 1918 qui permet à l'Allemagne d'organiser sa banqueroute et laisse subsister, au centre de l'Europe, une nation prolifique de plus de soixante millions d'habitants, avec pour voisine une France de trente-neuf millions d'habitants. M' Poincaré dont l'admirable politique extérieure est paralysée et linalement annihilée par sa politique intérieure, etc., etc.

XIV LE TRIOMPHK 1)L LlHKKlhNAGL

Nous venons de dire que le xvm' siècle a vu l'éclipsé de l'esprit français d'origine gréco-laline, c'est-à-dire, de notre génie national auquel s"est substitué le génie allemand qui se rattache intimement à la Héforme. Notre exposé serait incomplet si nous n'expliquions clairement ce qui diflerencie ces deux génies.

Le génie français est l'antipode de la mentalité libertine. En voici la délinition daprès M"" L. Reynaud ' :

« Le génie franç;iis a exprimé une conceplion de l'homme et de la sociélé seiisiblemenl analof^ue sous des divergences extérieures. L'iiumnie, tel (juil aime à le représenter est Tèlre pleinement développé, dans lequel dominent la raison et la volonté conscientes, l'homme maître de lui, qui impose silence à ses instincts nialéi'iels et égoïstes, pour se plier à une règle supérieure d'ordre et d'harmonie : la « courtoisie » là-bas, 1' « honnêtelé » ici. Dans la société, de même, il s'etForce d'établir le règne de la grâce et de la délicatesse, de la « retenue », des conventions altruistes, sur la fougue individuelle. l''l, ces besoins, il les transpoite du mieux qu'il peut dans son art et sa littérature. Le gothique est aussi bien que l'architecture de Versailles le triomphe de la logique, de l'idée abstraite sur la matière. Dans la statuaire de Reims, comme dans les belles divinités qui ornent le jardin du (irand Roi, c'est la noblesse des sentiments, l'idéale tenue de l'âme que le sculpteur vise à traduire, plutôt que la réalité mouvante et variée avec ses singularités. A leur tour, le roman de chevalerie entre les mains d'un Chrétien de ïroyes, la tragédie, telle que la comprennent un Corneille et un Racine, ont pour loi suprême le « style », la généralisation des cas particuliers ramenés à leur signification humaine, l'élude de l'âme dans ses traits universels et immuables, soustraits au caprice des temps et des lieux, élevée par l'éducation aristocratique jusqu'à ce niveau où chacun de ses mouvements s'accompagne de mesure et de distinction. Qu'une pareille conception de l'homme et de la société, de la littérature et de l'art, suppose une croyance profonde à la dignité cminente de l'esprit et delà raison, à une organisation de l'Univers fondée sur le rôle primordial de l'intellij^ence et de la volonté, on pourrait l'aduiellrc a priori, même si Ion ne savait déjà combien la France du temps de saint Louis et de Louis XIV a été ardemment spiritualiste.

» Incontestablement le génie français a mis sur cette conception sa marque inelFaçable, quelque chose de lin et d'élégant comme la grâce de ses ogives, et l'a ainsi faite sienne à tout jamais. Cependant ce n'est pas lui qui l'a introduite pour la première fois dans le monde. Il l'a reçue

I. L Influence allemnndc en France au XVlll' vl nu XIX' siècle. Paris, Hachette, l'JiS. Ce livre d'un inlorût capital, est peut-être le plus important et le plus remarquable qui ail clé publié en France depuis la dernière jjuerrc.

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