‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 13 sur 96 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

THEOPHILE A LODllES. DES BAUREALX FAIT IMl'llIMEH LES ŒUVRES

DE SON AMI, IL EN EXCLUT CERTAINES l'iÈCES TROI> LIBRES. RETOUR

DE THÉOPHILE A PARIS. LA CAMPAGNE DE GARASSUS CONTRE LE LIBER- TINAGE. LES AGISSEMENTS DL PERE VOISIN. CONVERSION DE THEO- PHILE. — MORT DU PÈRE DE DES BARREAUX.

(iGai-iGaa)

Pendanl le séjour de Théophile à Londres Des Barreaux indifférent ou négligent, ne s'était guère occupé de répondre au désir de son ami qui l'avait chargé de puhlier ses œuvres, il avfut cependant en mains une copie de son ode au duc de l^uckingham el la préface à mettre en tête de l'édition projetée. A l'encontre de Vallée, Théophile, déjà lassé du climat de la Grande-Bretagne et de ses habitants, déployait toute son actiA^té auprès des seig-neurs qui composaienl raml)assade extraordinaire^ de Louis XIII. arrivée dans les premiers jours de janvier i()im : il ciierchait aies intéresser à son sort. Il fut assez heureux jiour provoquer près du chef de la mission, le maréclial de Cadenet, frère de Luynes, l'intcrvenlion de (leojges Yilliers, premierminislre de .hieqncs I". (|ui plaida chaleureusement sa cause. Cette dém.'irche el les honnes dis|)o-

5o LA VIE DR DES BAUUEMX. lC)2I

sili(His (le lous ii'aiii'aiciil pas siilli à Icx cr les ()l)slarles qui s'o])posaient à son retour en Fran('(\ si 'riiéo])liile, l)ien conseillé, ne s'était engan:é à renonc(M' à la religion réformée. Sur cette assurance, le Favori lui écrivit et l'autorisa à retenir à Paris '.

En apprenant cette nouvelle, le zèle de Des Barreaux se réveille, il remet })èle-niéle an libraire Billaine les poésies de Théophile déjà inipriniées, celles inédites, le « Traité de l'iininorlalilé de l'ànie » et le conte en prose latine « I^arissa » (sauf deuv sonnets et un passage antichrétien de la « Seconde satyre' », insérés tians les recueils collectifs), le tout est accompagné d'une Epîtrc au Lecteur^ et de pièces laudalives : deux odes non signées, l'une de Le Metel Boisrohert ^ qui devait ahjui'er le protes-

( i) Inlcrrofraloiro du aa mars iGa';: (( A dil qu'il a ou un coniiuandoiucul du roy pour revonyr à la Coui- et que feu M. de Luynes luy cscripvil et lui matida de la part du Roy qu'il revint à la Cour (Le Procès de Tlu''oi)hUc, l. I, p. 371).

(2) Je soiuicois que Pliilis des Enfers reiwnue : le sonnet sur le supplice d'Esliennc Durand : C'est an supplice doux et que le ciel avoue; le passage antichrétien est compris dans 3G vers écartés qui commencent ainsi : Et qu'on ne marche point pour un honteux salaire.

(3) Cette épîlre n'est autre que le texte d'une lettre de Théophile «A son amy Tircis (Des Barreaux), lettre LX\ I. p. 3^49 de l'éd. des Nouvelles (euvres de feu Théophile. Paris. Anthoinede Sommavillc, i6'|i-

(\) François Le Melcl de Boisrobert d'une ancienne famille rouennaisc naciuit à Caen dans la paroisse de Froiderue en iSga. Son père Jérémie s'y était retiré à la suite des cours souveraines de la province ([ui avaient pris parti pour Henri IV contre la ligue. A son retour à llouen, il se fixa sur la paroisse Saint- Mcolas. Le 27 mai iGi3, on le nomma trésorier de celle église. Comme cette nomination n'eut pas d'ellet dil M. de Heaurepaire, à qui nous empruntons ces détails, l'idée m'est venue (pie .Térémie Le Melel aurait bien pu app;nlenir à la religion protestante. Ce ([ui est certain c'est que son fils cadel, François, abjura en l'Oratoire de l'aiis 1(> \ octobre iGax, et reçut la tonsure cléricale le 32 novembre 1G23. Il fut prieur de la Ferlé-sur \ube dès iGo',, abl)é de Chatillon en iG3S, chanoine de la catliédrale de Uouen et auniùnier du Roi, il mourut en 1GG2.

LA Vie t>E DES baUreaux, iGî>r ôi

tantisme six mois plus lard (91 ocl()I)i-(' [Gai), l'autre de Sainl-Amanl, également de la religion, lïilur renégat, auxquelles il avail ajouté sa (juote-parl : un sonnet anonyme trahissant déjà ses préoecui)atioiis lial)iluelles,

A AIO>,SIEUR Tni':OPIllLE

Toy qui te sens loiier, qui reçois de la vie, Cette seule faveur qui vient après la mort, Théophile, Jouy librement de ce sort, Qui te met au-dessus du pair et de l'envie.

Quand ton âme sera de la Parque ravie, Dès qu'elle aurafranchy ee naturel ejjort. Un soucy plus divin la saisira d'abord, El tajoye en sera pleinement assouvie.

Tu fouleras aux pieds les feux et les destins. Tous les Dieux a l'envy te feront des festins. Mais si la .soif te prend, si ta tjouche s'idlume.

Quel breuvage assez doux fera rire tes yeux, Puis qu'estant icy bas tu fais boire à ta plume Ce qui se fjoit au Ciel de plus délicieux ^ ?

La Revue des Sociétés savantes des départements (année 1883, p. '189) a publié le texte latin de l'abjuration de Hoisrobert, et une curieuse censure du chapitre de Saint-Ouen de Rouen datée du 2 octobre i646 sur une de ses poésies qui fut lacérée et supprimée devant lui, mais qu'il a cependant reprodiiite dans les Epistres en vers et autres œuvres poétiques... IGôO, second livre, p. ôç) sous le titre : Requeste à Messieurs du Chapitre de Rouen en faveur de Mademoiselle de Toussy, étourdie par le voisinage des cloches de leur église.

De plus, les archives de la Revue des Sociétés savantes des départements possèdent le texte : i" de l'acte portant la tonsure cléricale de Boisrobcrt, 32 décembre 1628 ; 2° de l'acte constatant l'absolution qui lui a été donnée antérieurement à lOa^ par le P. Morin de l'Oratoire ; 3'^ du don que lui a fait le roi d'un otrice de maître de deux bateaux entre Rouen cl la Rouille, iGaô ; 4° de l'acte constatant l'absolution donnée à Roisrobert par le pénitencier du Saint-Père, 21 janvier i03i ; 5" de ses lettres de diaconat. 2 juillet iG34 ; 6" des lettres d'anoblissement du père de Roisrobert et de ses deux (ils, iG36, etc.

(i) Œuvres de Théophile, lC,2i.

/ et une loiii»iie odv t'ju'oiilaiil sa visilc à Boussùros en

(lécenil)re iGkj :

A TIIÉOPTIILE

Snr sa /)arap/i;Y;.S(' de la mort de S(M-rntr. on de rimnutrhdilr de l'àiiic.

Ode

Toy qui levant le aiHir mi.c deux, Jadis rciDcrcias les iJirii.r,

I y es l rc Womme. (Veslre Gvqc. cl Sage : PlaLou, grand démon de sçavoir,

Si ton ombre peut concevoir L'honneur qu'on te fait en nosirc aa<je,

II t'apprend (pie c'est ton decoir

De rendre an.r Dieii.r un (mire homniatjc.

Peu s'en fallait (jue le plus beau

De tesenpms. dans le tond)eau.

A'nccreust le rang des (Jndjres r(dnes :

Ta gloire alloit périr aussi,

Dont tous les Dieux en. grand soucy

T'ont consacré les doctes peines

D'un grand esprit qui est icy,

Ce que tu estais dans Athènes.

Tu. dois à tes dirins escrits L'hoiuu'ur d'avijyr rary le prix A tons les sages de ta ville, 1 parler comme un homme fait :

Mais ores si fa langue sçait Des Dieux le parler et le sfile, Il faid adroficr en ejfect (Jue tu le (fois () Tluophilo.

Oyaid le par Ici- ib's mortels, Joincl () eeluy des inunortels Dedtnts ces caliicrs : if me sendde (Ju'à l)on itroid cet esprit facile

De voir à tort son nom lâché Comme dans un Concile assemble.

Pour estre absous de ce péché, Les hommes cl les Dieux ensemble.

Ces discours si bien agencez,

Sont tout autant de traits lancez

Dans le cœur de la calomnie.

C'est un prodige de bonheur,

Qu'en mesme temps ce grand sonneur

Donne à Pkdon nouvelle vie :

El fait triompher son honneur

De la malice et de l'envie.

Lors que ta vertu sans t'ayder, Se veid contrainte de céder A tes mauvaises destinées :

Apollon dans ses pleurs bcdgné, Si tost cju'il te veid esloigné, Te suivit jusqu'aux Pyrénées, Où tu te veis accompagné Des Muses quil avoit menées.

Les rochers mesmes se fendoient, Les neiges mesmes se Jondoient, Lorsque tu formais ta complcdnte.

Aux premiers accens de ta voix.

L'horreur des antres et des bois.

Fut de compassion atteinte :

Et tousjours depuis ceste fois La douceur y demeure emprainée.

Quelle cruauté ne gémit, Quelle constance ne frémit, Qucmd tu descris ce lieu funeste ?

Meus avec ces belles couleurs.

Voyant esclcdter tes douleurs, Pardo/ine-moy si je proteste.

Qu'ainsi l'obligeant aux malheurs Encore tu leur dois de reste.

5'| LA VIK Di: DliS BAIUIKAUX. iG'il

Enfin hiiss(uil ces (isprcs inonl.s ICI CCS roc/ici's. (le ([ui les fronts Servent de buttes au.r fo/incrres :

Jjiiss(U)t les sdinjUet-s, et les loups. Et les corbeaux, cl les hihon.r, ifostes (le ces stériles terres :

Tes nuises sous un (jet plus dou.r, Se ruulrent lofjcr à Bousscri'cs.

Là se roit un petit chasteau, Joi'jiKuit le pied d'un (jrund eosteau, Où Exu-chus séant en son throsne, Haut eslevâ sur un arceau, Es tend ses bras au bord de l'eau.

Le long des rives de Garone :

Qui glorieux de Ion berceau, Mesprise la Seine et le Bhosne.

Lu Theopliilo avec plaisir Nous considérions à loisir La force et le poids des mystères.

Que ces vieux sages ont tracez ; Puis nos esprits s'estans lassez A rêvasser sur ces bons Pères ; Nous noyons nos ennuys passez, Dedans le nectar de Bousserres.

Je ne sçay si noslre Apollon, M'inspiroit dedans ce vallon :

Ou bien ce Dieu, qui nous anime Par la force de sa liqueur :

Malgré l'Iiyver, et sa rigueur.

Ma plume enfantoll de la rime, Sentant la force, et la vigueur De quelque veine bien sublime.

Non, ce n'est rien que pur abus, Tout ce (pi' on d'il de ce Phœbiis :

(y es toit l'rfjeet de ta présence.

La vertu qu'on ne peut nommer.

LA VIE DR DES BAKUE.VLX. 1G2I

de Jeu, qui le f (lit re nommer Le grand Poèlc de la France, Est assez Jorl pour nïenjlammer Du moindre rayon (juii es lance.

Quand C loris lenolt la raison Aux délices de su prison.

El quand lu chanlois ses Iroplu'es L'exlré/ne douceur de la voix Remplissanl loul ce pelii bois, Fil dire aux Faunes et aux Fées Que lu surpassois mille f oh Les Amphions cl les Orphées.

(U's lieux aux siècles à venir Conserveront le .souvenir De ses beaulez, cl Ion martyre, Jamais ses rivages Jleuris Dcms les saules qu'ils ont nourris N'orront murmurer le Zephire, Que le beau nom de la Cloris Qu'ils l'ont veu si souvent escrire.

Ta veine ainsi sans faire ejjort, Peut forcer les loix de la mort, Faiscml qu'une beauté mortelle Puisse immorlellemenl Jlorir ; El tout ensemble sans tarir, Dedans l'invention nouvelle D'un livre qui ne peut mourir, Nous J aire voir l'âme immortelle.

Ceux qui t'osent calomnier, Pourront-ils dcsornuds nier, Que malgré leur malice noire.

Tu ayes par tout l'inivers, ImmorlaUzé dans tes vers Ton innocence, avec ta gloire :

5(5 LA VIE DE DES BAUUE.VUX, 1621

Et fait mourir de ces pervers L'honneur avecques la mémoire ?

Grand esprit (juc tes vers force:

Soyefd d('sorm(ns à Dieu sacre:.

Dans la douceur d'un grave stile, l)y ses un racles inoiiis :

I\e tiens ces talents enfouis ; Le monde attend que ThQO\Aù\Q, À chanter l'honneur de Louys, Dod ravir l'honneur à Virgile.

Cet argunu'id qu'on peut traiter.

Et s(uis mentir et siu^s Jhdter.

Est digne d'exercer tes veilles :

Je sçay bien que pour le loiier

Ta langue se peut desnoiler

Avec des grâces nompureiles :

Toulesfo'is il faut advoiier

Que cest trop peu pour ses merveilles.

Ta Muse ayant Ja surmonté Ce que les François ont chanté, Et rendu leurs bouches muettes ; Fait voir au monde à ceste fois Que du destin des justes loix A y eut pour des raisons secreiles Gardé pour le plus grand des Roys Le prenner Prince des Poêles.

Après celle ode, se lil rcxtrait du Privilégiée et l'avis suivant ou plutôl l'aveu suivant :

« En l'absence de l'Autlieur, nous avons inipriiné C(; (pie nous avons pu recueillir de ses Oiùivres, vous ne scaurie/ y liouver de l'ordre jusques à la seconde Edition, où nous espérons qu'il prendra la peine de les renger (sic) et de les corriger. »

LA VIE DE DES BARREAUX. iG'il Ù"]

L'exacliliult' do cet avis était relative. Reconnaissons à la décharge de Des Barreaux qu'il avait conservé par devers lui nonil)re de poésies où l'impiété de Tliéoj)hile s'étalait sans voiles. En se montrant très libéral dans son choix, trop libéral, il avait eu le tact d'écarter des stances ' du f^enre de celles-ci :

L'un meurt icy dans un biazicr,

Et l'autre est englouty de l'onde,

Tel aujourd'liuy sort de ce monde

Qui n'estoit pas malade hier.

C'est la bonté, c'est la malice,

La Providence ou le caprice

Ou de la Nature ou des Dieux,

Qui nous voyant tels que nous sommes

Deviennent bientôt envieux

De la lelicité des hommes.

Il est vray que nous sommes mis Tost ou tard dans la sépulture, Mais c'est un repos de nature Qui ne leur fust jamais permis !

En tout temps le plus misérable Trouve son sort si favorable Que luy mesme il se peut guérir, Les Dieux esclaves de leur vie Ne sçauroient se faire mourir Quand mcsmc ils en auroicnt envie !

Nous avons des yeux et des mains Les Dieux ne sont que des nuages,

(i) Caprice de Thêopldle (Hibl. nat., 208G2, f. kjo). Los quatre slniplies qui sont ici font partie dos dix stroplios de l'ode Philandre sur la maladie de Tyrcis: Les Dieux qui frappent aujourd'huy qui a paru pour la proniit^-ro lois dans l'édition des OEuvres dn sieur Théophile... Grenoble, Marniolles, UJ'^s (\oiv Le Procès de Théophile, T. II, p. sOm). Cotte pièce, conlraironicnt à notre proniièro opi nion, est donc à ajouter aux poésies inédites de Théophile.

58 LA vu: DE DES BAUIVEALX. 162I

Et quand ils veulenl des \isages, Ils en empriinlcnl des humains !

Dans leur Palais mélancolique Ils n'ont ny danses ny musique, Ils n'ont ny repas ny sommeil ; Leur plus glorieux avantage C'est la conduite du Scdeil Qui ne luit que pour uoslre usage.

Nostre destin est assez doux

Et pour n'estre pas immortelle

Nostre nature est assez belle

Si nous sçavons jouïr de nous,

Rien que nous mcsme ne nous blesse,

iSostre mal c'est nostre faiblesse.

Le sot glisse sur les plaisirs.

Mais le Sage y demeure ferme

En attendant que ses désirs

Ou ses jours finissent leur terme.

Heureusomeiit qiio le Père Garassus n'a ])as eu le loisir de discuter celte pièce dans sa « Doctrine curieuse » !

Des Barreaux ne reçut-il aucune aide de l'auteur pour l'impression des a Œuvres de Tliéoi)hile » qui commençait chez Rillaine et chez Quesnel ? Le Poète de Boussères a répondu négativement à cette question ', il est possible que d'autres nécessités plus immédiates l'aient détourné de cette surveillance. 11 avait à noyer dans les vins généreux de France, en com])agnie de Vallée, le spleen qu'il

(i) Dans son inlorrofraloiro du mardi iC mars 1624 Théophile dit que l'édition de lOai de ses Œuvres a été imprimée pendant qu'il était en voyage à la suite du Roi (voir l.e Procès de Théophile, T. 1, p. SgS).

LA VIE DE DES BAKREALX. lQ'2l OQ

rapportait de la brumeuse Angleterre et à recoïKiuérir... sa Galiste. En tout cas il oublia, nionientanénient tout au moins, dans l'atmosphère parisienne sa ])romesse de conversion. Le répit d'ailleurs fut de courte durée. La guerre engagée contre les protestants rol)ligea à entrer à nouveau au service du Roi ; il ne dut regretter qu'à moitié ce contre-temps, il lui répugnait d'iniliger à son vieux père le spectacle de son apostasie surtout à l'heure où ses coreligionnaires allaient tomber sous le canon de Louis XIIL Ce scrupule que son confrère Saint-Amant a partagé plus tard ' est tout à son honneur. Au fond, il se souciait aussi peu d'être catholique que [)rotestant. le pavillon qui le garantissait des conséquences de ses impiétés lui importait seul ; en cela il se rencontrait avec Des BarreauY, mais il n'eut pas, comme ce dernier, sacrifié ses amis à sa propre sécurité.

Les hostilités ouvertes, après avoir inutilement essayé de déterminer Vallée à le suivre, Théophile accompagne Louis XIII à l'armée. A Saint-Jean d'Angely il est chargé d'aller négocier la reddition de Clairac, sa ville natale '. Pendant son absence ses « Œuvres » sont mises en veide dans la Galerie des Prisonniers ; les dcuv tirages de I3illaine et de Ouesnel se trouvent promptement épuisés.

(i) Saint-Amant s'est également converti au catiiolicisme apiès la mort do son père (i8 novembre 1G24), il abjura entre les mains de IMiilippcs Cospéau ou Cospéan, évêque de Nantes, voir son ode Le Contemplai car ((Euvres, iGag».

(2) Voici un reçu découvert par M. Gh. Urbain (Ballelindn liihliui)hile, iS[}o. p. 462) à la Bibl. Nationale (Ms. fonds fr. 26201 ) :

« Je Théophile de Viau, professeur es langues, confesse avoir eu et reçu comptant de M. Raymond IMielypeaux sieur de Herbault, conseiller du Uoi en son Conseil d'Kstal cl trésorier de son Kspargne, la somme de tioo livres à moy

Go L\ ME UE DES B.VUUE.VUX, l(J2J

L'hiver iiilernimpl la canipaLiiic dans \r midi de la France. !^es adversaires <lii lil)erliiiage — un ])eu ceux de Des J^arreaux et tout à l'ail ceux: de Théo])liile — (jui avaient déjà donné signe dévie à l'occasion d(\s Délices sa lyriques c\ du Second livre des Délices, se décident à s'oriifaniscr et à ])i"en(h'e l'oUensive sur rinitiative du Père (jarassus. Le seul tort de ce fou«iiieux jésuite fut d'accepter la collaboration de son confrère le Père Voisin. Garassus avait pour seul mobile la défense de la foi, Voisin s'inspirait de motifs personnels, il nourrissait une haine féroce à l'égard du Poète de Boussères qui s'était laissé aller à le traiter de sodomite devant un nommé Sageot'. Ayant surpris ce drôle à Saumur, en iGii. en posture é(piivoque Théophile l'avait I)afoué et même battu à plusieurs reprises. Sageot, entré comme domestique au collège de La Flèche vers i6i3, quand Des Barreaux y était élève et le Père Voisin, professeur, sympathisait avec ce bon Père qui reçut ses confidences et l'amena à se convertir. En 1631 il vint frapper à la porte du logis de Théophile, rue des Deux-Portes, près

ordonnée par Sa M;ijeslc pour lo voiagc qu'elle m'a commande faire en dilligencc et sur chevaux de posle de Nyorl à (Jlérac pour affaires imporlans son service et pour mon retour vers elle en pareille dilligence. De laquelle somme de Coo livres je me Ucîms pour coulent et bien païé... 29 mai 1621. Signé: Théophile. » Nous avons donné le fac-similé de ce reçu dans Le Procès de Théophile, l. I, p. 84.

(i) Sur les agissements et les dépositions de Sageot, voir Le Procès de Théophile, t. I. Garassus a parlé de Sageot sans le lîommer (Mémoires, p. 78 et suivantes).

LA VIE DE DES BARREAUX, l62 2 6l

l'Hôtel de Boiir2:oi>iie. Ce dernier eut la naïveté de lui déclarer qu'il le considérait comme l'espion des Jésuites et de lui reprocher son clianf>ement de relij^ion à l'insUnit où tout le monde connaissait sa ])ro|)i'e promesse d'emhrasser le catholicisme. Le Père Voisin saisit de suite le parti à tirer du manque de sincérité de Théopliile, aussi dépècha-t-il Sag'eot à Garassus qui mena ce misérable chez le cardinal de La Rochefoucauld où on lui fit sij^ner sa déposition " ; c'était le premier enf>agement de la guerre déclarée au libertinage. Ajoutons (|ue les événements se chargeaient de la justifier. On était à la veille d'une tentative de déchrislianisation de la France sur laquelle on ne saurait trop insister.

La dissolution des mœurs, les propos athéistes d'un Théophile et d'un Des Barreaux n'étaient rien à côté d'une propagauf le infiniment dangereuse dont les conséquences eussent été incalculables si elle avait réussi à atteindre ses fins. Un maître de philosophie, probablement Bélurget% avait rédigé à l'usage du populaire loG quatrains % faciles à retenir, sur le modèle de ceux de

(i) Mémoires de Cnrttsisc. p. 76. Le Procès de Théophile, T. I, p. 89.

(a) Ce Bc'lurgot ('lail réuni ( do rlu'loricpio an rollègc de Xa\arro. Son ancien élève, le scepticpie Xaïul',', \c piisail (( snpra niodnni n si on en croil (iuy Patin (Lettre fxôi. s. d., t. H, i). '17S). Toujours d'après (iuy l'alin, ce maître bourguignon se uioquail ouverleinent des Saintes l-xritures, du purgatoire, de Moïse, des prophètes, des miracles, des visions, de la révélation, disant que les plus sots livres du monde étaient la Gcvu'se et la Vie des saints, etc., etc. (Lctt. 35i ctSiG).

(3) On les trouvera dans I(> P/'ucrVs- f/(' T/twv>/H7f, I. II. p. lo.".. Le l'ère Afersenne s'était clia rg»'- de les reluler, mais sans les reproduii(! lexlnellemenl. 11 en a donné une traduction exacte en prose dans le premier \olnme de 17//Jpirlé des Drish^s. Nous l'avons également reproduile

62 I.V VIE riE DES lîVimEAlX, 1G22

Pibrac cl do Malliicii. (\ur ses adcplcs |)r()|)a,u('aieiil sous le manloau. C/élail le calécliisnie du panlliéisme démontrant les niaiseries ])résnniées on Finiposlnrc des vérités chrétiennes, llépandn eliez les artisans el les paysans, il aurait, en détiiiisanl le ])rinei[)e d'auloi-ité et la tradition, avancé de cent cincpiante ansla chute de la Roy^iuté ella crise rehgieuse. On ju.iiera de la tendance de ces quatrains' par les suivants :

l^iiscjuo l'EsIro ('loniol osl ('Ici-iicllcmont très lienroux, cl parfait en loiile suirisaiice, qu'il est la boulé mcsmc, cl sage infiiiiincnt sur loul (0 fiuV'U conçoit l'humaine inlelli;L;cnce,

Le Superstitieux est-il |)as insensé dose le fij;urcr conslanl. el ^a^iable.

embrazé de vangcance. el d'nn rien oirensé, ennemy des tyrans, el j)lns (ju^eux redonlable ?

L'cst-il pas de reclicf de se l'imaginer de loul cet Univers la guide souveraine, et croire cnsemblemcnt qu'il se laisse mener selon les passions, cl la nature humaine ?

Dieu peut-il condamner ceux lesquels il conduit en tous leurs mouvemens sans accuser luy-mesmc ? sçauroil-on imposer quelque justice en luy sans en luy concevoir une malice cxtieme !*

Pourroil-il de nos maux sa justice exaller et de nostre misère enrichir son essence ? sçauroil-on faire pis rpic de luy adapter l'oHice de bourieau pour venger nos otïenscs :*

(i) Ces (|nalr,'iiiis oui pour litre: ].\\iili-fiiii()l ou le faner drvolicnx, nous les avons découverts dans un jnanuscrit de la Bil^liotlièquc nationale, fonds latin, >' 10829 (^^- 279.) où personne n'aurait pu supposer leur existence.

Il n'est pas moins mauvais de nier simi)lemcnt

une Divinité, ([iic de la croire telle

fin'elle tire clo llienr et du contentement

à nous faire sonlïrir une peine immortelle

Quanta ceux que l'on voit se battre et tourmenter afin de se punir des défauts de leur vie, où trouvent-ils que Dieu se puisse délecter en l'agitation d'une telle folie?

Si par devant mi juge un voleur ne sçauroit se purger de son crime en punissant soy-mesme, pourquoy veut le lîigot que Dieu en cet endroit donne ce jirivilège à l;i sottise humaine !*

S'il nous faut espérer qu'au delà du trespas des délices du Ciel nous aurons jouissance, pourquoy ne prendrons-nous de celles icy-bas attendant celles-là, l'usage et connoissance ;'

Si pour conclusion Dieu nous permet d'user des sensibles effets de sa bénéfîcence, pourquoy les voulons-nous de sa main refuser et luy en desnier nostre recognoissance !'

De tout ce que dessus on peut sommairement distinguer le Bigot d'avec le Déiste, pour fuir du premier l'impie enseignement et de l'autre imiter la bienheureuse piste

Ainsi l'Athée seul nie la Divinité; le Bigot, pirement, meilleur que Dieu s'estime : le Déiste entre tous l'adore en vérité, attendant qu'il parvienne où son but se termine.

Cette doctrine était allrayante, elle lihérail de loiile contrainte morale et laissait le ehain[) libre aux ])assi()ns. Nul doute qu'elle n'eut été end)rassée avec ardeur !

LA vu: DE DES B.MIHEALX. lG2'i

lY

Dos Barroaiix lonail son ami au courant des menées lénéhreusj's du Vcrc \'oisin. Déeoncerlé par ces nouvelles inquiélanles cl par la dispai-ition de deux de ses protecteurs : le marquis de Thémines tué au siège de Montauban et son frère Lozières qui s'était éteint à Bordeaux le ^4 déceml)re lU'^i, trois jours après ie c()nnélal)!e de Luynes, des suites des blessures reçues au siège de Monbeurt, Théopbile se décide à commencer les démarcbes préliminaires à sa conversion. Toujours désireux de ménager son vieux ]ièr«\ il prolonge tout l'été les conférences avec le Père Atbanase, franciscain, le Père Ai'iioux. jésuite, et le Père de Séguiran, confesseur du I\oi. Jeanus de Viau étant nioi't (fin juin i i)9.').), Tliéopliile abjure en septembre cnho les mains (bi Père de Ségiiii-an. Dès le lendemain, se croyant bors d(^ l'atteinte de Voisin et de Garassus, il re})rend sa place tians l'armée des libei'tins, appelée plaisaimnent la « Conb'érie des Bouteilles ». Il est en compagnie de Saint-Amant, de Du Vivier, de P)oisi'o])ei-l. etc., rmi des convives de la saturnale du 22 décemljre i6î?9, célébrée dans une |)etite cbapelle située à l'extrémité du Pont de Bois (île Saint-Louis'). Des Barreaux n'assistait pas à cette orgie, il venait, moins d'un mois auparavant% de perdre, bii aussi, son père. Sa douleur lui \alut cette belle lettre de son ex-mentoi- :

(i) Garassus : La D'jclrinc curieuse.

(■>.) Jacques Vallée, seigneur des Ba non ux, niailu! des rc(|ii(Mcs, niorl le

Vi'x novembre i^ii. enterré à Sainl-.lcliaii (Ollicicis du l'arlc ni de Paris.

liibl. nat., Ms. fonds fran(;ais, '^•>.i'\o).

LA VIE DK DES BARREAUX. lG?.a 65

« Depuis que vostre père est mort, on ne sait lequel est le plus enscvely de vous deux : car on ne vous voit non plus l'un que l'autre. Je vous approuve bien de regretter sa vie, mais non pas de haïr la vostre. Lors que les douleurs sont justes, c'est une tyrannie que de les destourner, et une résolution soudaine en des accidens outrageux est une constance qui tient beaucoup de l'insensibilité de la bcste et fort peu de la nature de l'homme. Je ne veux point résister à vostre afTliction,j'aymerois mieux luy aydcr afin de l'achever plus tost. Ce mal s'accroît par la résistance et ne peut mourir que de son aliment : Les hommes cherchent en vain des consolations où la nature n'a sceu trouver de remède. Puis que vous devez vostre naissance à l'amour de vostre père, vostre amour doit des larmes à sa mort. Vous estes trop généreux pour manquer à ce devoir, et, dans une tristesse si légitime, il faudroit estre bien adroit pour aous divertir et bien ignorant pour vous reprendre : La raison même sans se trahir ne sçauroit vaincre un sentiment si naturel, et les considérations de quelque advantage que vostre jeunesse semble lircr de ce malheur, sont des aparences d'un faux plaisir qui ne sçauroit vous donner une consolation sans un crime. Les grands biens quïl vous a laissez, la commodité d'une charge, la licence d'une vie moins contrainte, ne sont que des moyens oii les âmes lasches cherchent ingratcment dequoy repousser les mouvements de la piété : mais tous ces objets ne sont à vostre bon naturel que de plus vives images de vostre mal, et des obligations à mieux plaindre ccluy que vous avez perdu, puis que tout le gain que vous en faites vous représente mieux son amitié, et vous en fait mieux ressentir la perte. La plus infaillible marque d'un vray fils paroist en cette vertu secrettc du sang, qui ne peut démentir sa joye en la compagnie de son père, ny trahir sa douleur en sa séparation. Ces tesmoignages d'une âme bien née paroissent assez en vous dans les véritables passions et du plaisir et de la peine que la vie et la mort de vostre père vous ont données. Mais puis que toute vostre affliction est à cause de luy, souvenez-vous qu'il n'aima jamais rien tant que vostre repos, et que pour estre à son gré vous y devez consentir. Rendez cette complaisance au souvenir de son amitié, aussi bien le temps accompliroit sa volonté et vostre devoir; ne vous laissez point estourdir à la tristesse. Si vous voulez plaire à^uel-

66 LA VIE DE DES BARREAUX, l6i2

({u'iin. tascliez de luy ressembler, iinile/ ("{'liiy (|U(* v(mis })kûf,niez, et faites parestre en sa mort la coiistaiicc (luil a monstrée en tous les accidens de sa vie. C'est le conseil que vous donne. Monsieur, voslre*, etc.. »

Théophile avait égalemeiil porda un ami, presque un (Hsciple dans le Président au (xi-aud Conseil.

(i) Nouvelles œiwres de Thé(>j)hile, p. ii. facile lotlro porle connue suscription « A Monsieur Des lîaneaux, conseiUer au Parlcmenl ». Celle suscription est inexacle. D'après le Ms. de Vllistoire des Conseillers du Parlement de Paris depuis 1000 jusqu'à ICôl {lh\ 82788, Ms. Bibl. nat.), Des Barreaux aurait été nonuué conseiller le 3i mai iCaô, soit deux ans cl demi plus lard, et il venait seulement h celle dernière date d'arriver à l'âge de 35 ans qu'exigeait l'ordonnance dite de Rlois rendue par Henri III au mois de mai 1679 pour les conseillers au Parlement ; voir également l'extrait des registres du Parlement, p. i3i.

Page 1