LE PARNASSE DES POETES SATYRIQUES. AVIS DE DES BARREAUX A
THÉOPHILE. LA RIXE DE LA EOIRE DU LANDIT. — l'aRRÈT DU PAR- LEMENT DU II JUILLET 1628. LE SONGE DE DES BARREAUX. LA
FUITE DE THÉOPHILE. SA l'LAINTE A DES BARREAUX ET SON ARREST.VTIO.N AU CATELET.
Garassus et Voisin doutaient avec raison de la sincérité de la conversion de Théophile. La jugeant comme une simple mesure prise pour sa sûreté, ils ne le perdaient pas de vue, attendant patiemment l'occasion qu'il ne pouvait manquer de leur fournir. La piiljlication, dans les premiers jours d'avril 1623, d'une anthologie de pièces libres en deux parties : « Le Parnasse des Poètes Satyriques M.DC.XXII, s. n. de lil). » suivi de : « La Quintessence satyrique ou Seconde partie du Parnasse des Poètes Satyriques de nostre temps. Recherchez dans les Œuvres secrettes des auteurs les plus signalez de nostre siècle. A Paris, Chez Anthoine de Sommaville, au Palais, en la Gallerie des Libraires, près la Chancellerie. M.DC.XXII. » devait précipiter les événements, elle allait servir de plate-l'orme à leur campagne d'extermination du
68 Lv Mi; 1)1-: di:s hauukalx. i(j-.)3
libertinage. On se deiuaude qui a jm être le collecteur du « Parnasse satyrique » ? S'est-il a<4i d'une simple spéculation de lil)raire gretlee sur la disparition presque complète des e\em])laires des « Délices sat} riques ' » ? Non, il sufïisait de les réimprimer, le « Parnasse » cl la « Quintessence » reproduisant s(>ulenient la moitié des pièces de ce recueil (ijC) sur 'Àoo). Ou est plul(\l eu |)résenc(^. d'une inaehiualiou visant TliéopliiU"'. La première pièce (le sonnet sodouiilc) porte vn tète son nom (|ui pom'tant est omis au bas de deux poésies liherliues signées par le sieur Théophile dans le « Second li\ t'e des Délices de la poésie françoise » :
A un inanjiiis. Satyre : Cognois-ta ce Jasrhcnx qui conlre la fortune
Sonnet : Je soiKjeols que Philis des Enfers reeennë
Va il y a eu là une sup[)ression votoidaire, ceni \ iuui-se])l autres ])ièces du « Parnasse» étant l'euihu'sà dix-sept de leurs auteurs. Le collecteur proijablejnent n'a pas voulu (pi'ou puisse remonter jus(fu'au « Second livre des Délices » et aux recueils libres aulérieurs. La vérité — s'il est possil)le de l'eidrevoir — c'est (pie le « Paiwiasse satyl'ique )) a été une machine de gueri'e destinée à ameuter l'opinion, à l'orienter du côté de la répression, en choisissant comme cible Théoj)hile. La situation, à ce dernier point de vue, n'était ni meilleiu-e ni pire qu'en iGi5 au
(i; Noir ]). '\[\, les causes de celle (!is|).'iiili()ii.
{■2) \o]x (Idua [a Pvoccs de Tliéophile, f. I, p. 'ii>., la déposilion du libraire Uocolel, l'associé d'Kstoc sur la publicaliou du Panuisse salyru^ue et de la (Jainlessence saty ruine.
nionient où Monlrlirélien' dans son « Traiclé de Fœconomie politique. Dédié au lloy, et à la reync-mère du Roy Par Antoyne de Montchretien, sieur de Vateville » s. 1. n. d.. reproeliail aux niagislrals du l('uij)s leur liédeur vis-à-A is des offenses à Dieu : '
« Je ne parle point icv de la conscience envers Dieu, quoy
qu'en loulc République bien ordonnée, elle mérite le premier et principal soin, d'autant qu'elle est commise et réservée à ceux qui gouvernent les âmes : je dy seulement que la négligence en quoy depuis long temps on la laissée, comme un champ plein d'épines et de chardons, jaçoit que tant de gens semblent s'empescher et travailler à l'enlour. a tiré l'Athéisme hors de ses profondes cachettes, a fait qu'il ne murmure plus entre ses dents, ne parle
(i) Sur :Montchrélien,il faut lire l'étude de M. Gustave Lanson dans Hommes et Livres, études morales et littéraires, 1895.
(2) MM. Lavisse et Rambaud dans leur Histoire générale du IV siècle à nos jours, t. V (Guerres de religion, logg-iG^S) ont mis en évidence l'intolérance des masses populaires et l'indulgence relative du pouvoir royal :
Richelieu. La Pacification religieuse Intolérance populaire. Les masses sont souvent plus intolérantes que les despotes ; elles ne se plaisent pas dans cet état moyen, aussi éloigné de la persécution que de l'indifTérence qui est l'apanage de quekiucs csi)iits élevés. Elles passent sans transition d'un extrême à l'autre et n'arrivent à la liberté de conscience que par le scepticisme, parce qu'elles ne supportent la contradiction que sur les sujets ciui les intéressent peu. A cette époque, la dévotion était générale, quoique peu éclairée ; en France, le peuple était passionnément catliolic£ue. C'est lui qui se montre intraitable sur la stricte observation des innombrables fêtes chômées, dont l'autorité ecclésiastique eût été disposée à restreindre le nombre ^
» Pour le blasphème, pour le sacrilège, les lois sont moins sévères que les mœurs ; le pouvoir est plus indulgent que la nation. Le Ïiers-Etat insiste, en i6ii, pour obtenir le renouvellement de l'ordonnance de S. Louis contre les blasphémateurs avec sa sanction : lèvres fendues, percement de la langue. Au contraire, le gouvernement se contentait d'une amende pour la première fois, de huit jours de prison pour la seconde. C'est le peuple qui, en bien des villes, outrage les huguenots, leur jette des pierres et insulte leurs convois funèbres, qui veut leur interdire de s'établir dans les villes catholiques.
» Les protestants étaient aussi intolérants que les catholiques. Ils appelaient la messe, une farce et une niomerie, le pape, Pantechrist. le capitaine des coupeurs de bourses, le saint-sacrement, un dieu de ])àle. l'Eglise romaine, une infâme paillarde. Tel reformé fait porter des immondices devant la porte du logis où se célèbre le service divin, tel s'en va arracher le calice dos mains du prêtre au milieu de la messe... »
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plus à roicilU' : mais ouvre sa boiiclu' haut cl clair cii blasphcuios c\écral)k'S conlrc Dieu, au mc''[)iis de loules loiv divines et hiiniaiues. à la lioiilc el eoiRlemiialion des Maf^islials qui le tollèrenl : la ni ils oui i)eu de /Me de la tîloiie de Dieu, pour riionut'ur du(piel |)riueipalleiuenl. ils soûl assis dans les throsnes de Jusliee ! lei Dieu vous lire l'oreille. Sire, et vous advertit dans le cœur, de piciidre sa ([uerelle en main, de le défendre comme son second, comme celuy. (jue pour luire visiblement entre les liommes. en un image vivant et sensible, il constitue en si liante et sublime dignité. Confondez ces lèvres qui crachent plus d'outrages contre son sainct et sacré nom, qu'elles ne profèrent de jiarolles. Percez ces langues, qui le prennent en vain à tous proj)()s. el sur Ions snbjeels. EstoufTez la semence maudite de l'irréligion. d'(^ii |)ullulenl une inlînilé d'assassinats, de parricides, d'enipoisonnemeiis. de soi'lilèges. de trahisons, d'incestes, et d'autres mcscbancelez énormes, (jue loutcsibis on estime petites et légères, pourveu qu'elles demeureid couvei'les des ténèbres, et closes sous le silence. Car nous sommes venus en un siècle, où l'on fait plus de cas de la renommée, que de la conscience, cncor que pour peu de cas, l'on face banqueroute à l'une et à l'autre, es })iinei[)aux poincts du devoir »
Le supplice de Vaiiiui à Toulouse, eu 1O19, celui de Foutauier à Paris, eu iGai, u'avaieul pas iniiiuidé les libeilins, Mersenue esliniait en iGaS leur uonil^re à oo.ooo ' ; les adhérents aux (Judlniins du Dcisle conliluiaient leur œuvre de prosélytisme et on sait que les uiissionnaires laiVjues ne sont ni les moins zélés ni les moins écoutés. Il faut avouer ([ue Théophile avait sa part de responsabilité dans cette dilïusion du liliertinajî^e, il n'était pas attaqué sans molifs j)ar Garassus.
(i) Le Père Mersenne après avoir donné ce chiffre — au-dessous de la réalité — s'en est effrayé lui-même. Il a fait cartonner dans les exemplaires des Qnœstiones celeberriinse in Genesiin, 1623 d vol. in-folio), la page consacrée aux alliées el celle qui la précède, liien mieux, dans la Préface, il déclare que les inq)ies cxagèrenl leur nombre (voir l'exenipl. de la Bibl. nat.).
L,V VIE DE DES B.VKUE.VUX, ifhS
Théophile eut la prescience des risques que lui faisait courir la mise en vente du « Parnasse satyrique ». Nous passons sous silence ses démarches près d'Estoc l'imprimeur, ses poursuites contre Sommaville le libraire, l'instance qu'il engagea afin d'enqjèçlier la puJjlication de la (( Doctrine curieuse » du Père Garassus en cours d'impression, de cet énorme et vigoureux réquisitoire dénonçant le Hbertinage et le Poète de Boussères '. Pendant quelques mois, il change sa vie, affecte une ardeur de nouveau converti, est asssidû à la messe, se confesse, communie : malade il se refuse à manger de la viande malgré Fautorisation de son médecin de Lorme et du curé de sa paroisse, mais, cette part faite aux pratiques extérieures de la religion, il continue à fréquenter les cabarets et les lieux de plaisir. Des Barreaux, le rencontrant au jeu de Paume, lui dit que le Père Voisin le désignait à madame de Longueville « comme le plus méchant homme du monde » et qu'il avait écrit une lettre rapportant force calomnies à son sujet". En dépit de cet avis Théophile se rend en juin i()23, en compagnie de La Hillière* et de Des Barreaux, à la foire du Landit^ Ce
(i) Xoir Le Procès de Thcojjhile. I. I, cli. iii cl iv.
(2) Confrontation do Tliéopliilo et de Sanfoot ( n oclobro lOa'ti. voir Le Procès de Théophile, t. I, p. 46j.
(3) Voir Le Procès de Théophile, t. I, p. la'j cl note. Los Arcliires naiionales V^ 3i2, possèdoiit à la date du G août i(Ji8 un arr(^t du Grand (^onsoil concornant Joanno Catherine do Polaslron <!(> La Ililiière, veuve de Melcliior de Castolbaiarl, probablement une su-ur de (iabrioi do La Hillière, du régiment des gardes du l\oi.
(4) Interrogatoire de 'rhéo|)liile. le lô juin ifiy'i, voir Le Procès de Théophile. t. I, p. 4;">3 et '|53.
7'-> LA vu: DE DES BAUUEAlX. iG'iO
dernier in lerpclle sur la route de Sainl-Denis la femme et la fdle de Pierre Fizeau, ])rocureur au Chàtelet de Paris, en présence de leur mai'i el beau-père et d'un sieiu* Thibault, en les traitant de maquerelle et de putain. Fi7,eau s'étant fâché. Des Barreaux le soufflette et Tliéopliile lui enlcA^e son épée. Le procureur va trouver le Itnilli ([ui l'accompagne avec un sergent au cabaret de VEspéc roYdIc où buvaient les trois amis ; mais ceux-ci ameutent la poi)ulace et rossent le sergent. Encore une fois Des Barreaux compromettait son ex-mentor.
Des Barreaux ayant insuffisamment rempli sa mission de collecteur des pièces de la première partie des « OEuvres de Théophile » est dispensé par son ami d'en pul)lier la « Seconde partie ». Ee Poète de Boussères a nié avoir participé à cette « Seconde partie » ; on ne sait s'il a dit la vérité, ses affirmations n'étant pas paroles d'Evangile. En tout cas elle fut éditée clandestinement chez P. Billaine et chez J. Quesnel. Elle contient, en deliors des poésies, sous le titre de Première journée \ les fragments de son autohiographie, exposant ses idées libertines (chap. II), l'histoire de la possédée d'Agen (chap. III) et le voyage de Tours (chaj). V). Théophile constituait ainsi inconsciemment le dossier de son procès, perdant par sa faute le terrain gagné la veille, si bien rpi'au lieu d'éloigner la
(i; Nous avons déjà dit (|Uf' lc> titro do Fragments d'une histoire comique apparaît pour la proiniôro fois dans l'édition de iG3a des Œiwres de Théophile due aux soins de Scudéry.
LA VIE DE DES BARREAUX. iCl^S '^3
cata.slr()j)liL' il en rapprochait rhacpio jour rùcliéaiice. Le 1 1 juillet 1623, sur la requête du i)rocureur j>énéral .Mole, le Parlement ordonnait son arrestation, celle de Frenicle, de GoUetet et de Berthelot et une information contre les lil)raircs Estoc et Sommaville.
Cet arrêt du Parlement du 1 1 juillet semble n'avoir que peu inquiété Théophile et Des Barreavix. Le premier se cache à Chantilly et ne tarde pas à aviser son ami (hi lieu de sa retraite, ^-allée accourt lui raconter un songe de mauvais augure ; le récit nous en a été conservé dans les odes IV, V et VI de la Maison de Sylvie ' :
Thyrsis, outré de mes douleurs.
Me redit ce songe effroyable, Qu'un long train de tant de malheurs Me rend doresn avant croyable.
D'un long souspir qui devança La première voix qu'il poussa Pour prédire mon advanlurc, Je sentis mon sang se geler Et comme autour de moy voler L'ombre de ma douleur future
Cher Thyrsis, lors que mon esprit D'une souvenance importune Repense au destin qui t'apprit Les secrets de mon infortune, Lors que je suis lo moins (rouble, Tout mon esprit est accablé
(i) Nous supprimons ici onzo slrophcs du rccîl dcTIu'opliilc ipio i:ous avon^^ données dans Le Procès de Thcophiie, t. l, p. i34.
74 l'A VIE DE DES UAUUE.Vl X, l623
])c la h^mpeslc inévitable Dont ine l)at le courroux divin, El voicy comment son devin A lendn la \()i\ véritable.
Ce songe, du fatal secret Où ma première m(jrl fnl peinte, Prédisoil le ciuel décret Dont ma liberté fut esleinte.
Ce garçon aux vcstemens noirs, Qui sembloit sortir des manoirs Qui ne s'ouvrent qu'à la magie.
Lorsqu'il j^arla démon tombeau, Prédisoit linfàme llambeau Qui consuma mon cffîgic.
Tliyrsis, encore à l'autre fois
Que ceste vision, suivie
Par mes regards et par ma voix,
T'asseura que j'estois en vie,
Se doit assez ressouvenir
Du soucv qui le fit venir
Où j'a vois commencé ma fuite.
Lors que sa voix moins que ses pleurs
Me dit ce songe de malheurs
Dont j'attens encore la suite.
Ce songe, avec autant de foy Luy fit voir l'espée et la porte.
Et le peuple à l'entour de moy Comme d'une personne morte.
Quand mes foibles bras alarmez A cinquante voleurs armez Voulurent ])résenter l'espée, Je cheus sous un portail ouvert.
Et fus saisi dans le couvert Où ma bonne foy fut trompée.
Soudain le sieui' de Commartin, Qui porte des habits funèbres.
LA VIE DE DES BARREAUX, lÔ'iS 76
Me fît serrer à Saiiit-Queiitin Entre les fers et les ténèbres, Depuis, tousjours tout cncliaisné, Soixante arcliers m'ont amené Par les bruits de la populace Dedans ces ténébreux manoirs Où ce sanfjf et les juges noirs ^l'avoicnt desjà marqué la place.
Ainsi prophétisa Thyrsis
Les malheurs que toute une année,
Par des accidens si précis,
A fait choir sur ma destinée.
La furie de mon destin
Luy parut au mesme matin
Qu'elle respandit sa bruine.
Car le décret du Parlement
Se donnoit au mesme moment
Que Thyrsis song-eoit ma ruine.
Mon innocence et ma raison.
Pour eschapper à leur colère Appellèrcnt de ma prison A l'autel d'un dieu tutélaire :
C'est où je trouvay mon support.
C'est où Thyrsis courut d'abord Prédire et consoler ma peine.
Nous estions lors tous deux couvers De ces arbres pour qui mes vcis Ouvrent si justement ma veine ^
Ce songe impressionne Théophile, il écrit à Mathieu Mole pour se défendre d'être l'homme de ses accusateurs'.
(i) La Maison de Sylv'w par Tlu-opliile. M.UC.XXUII. (HJa'i). polit in-8 de 55 p. (a) Voir Le Procès de Théophile, t. I, p. \'i[). Nous avons pul)lié le lexte de cette lettre.
yO ^ L.V VIK DE DES BARREAUX, lÔaS
De SOU (mMo ]c i5a()ùll(' (IikmIo MoiilinofiMiCN airirinc au Pi'ocui'ciir iirnrral rinnorcncc (\o sou prolénv '. (l(^s deux lettres u'eureut aueuu sueeès. L(^ 18 aoùl la C.our de Parleuieut rendait un arrèl. eoutiruié le leudeiuain. condauuiaut Tlié()j)hile et Hc^rlludol à l'aire auieude honorable devaut ^()lre-l)alue. Théophile à èli'e l)rùlé Anf avec ses livres par ligure id re|)i'éseulaliou, Herllicdot peudu et étranglé en un tableau allaelié à une potence, leui's biens confisqués et Colletet bjuuii pour neuf ans du royaume. A l'égard de Frenicle, il devait être informé plus aiu})lcment '.
L'arrêt recul innnéchatemcnt son exécution.
Ce jour même, la a Doctrine curieuse des l)eaux esprits de ce temps» du Père Garassus était achevée d'imprimer. l^e lerril)le j)amphlet sonnait le glas du libertinage ; il dut fra2)j)er l'esprit du pusillanime Des Barreaux, déjà prévenu des mauvaises dispositions des juges. Cette explication est la seule (jui permette de compi'endre son revirement sul)it à la suite de sa visite à Chantilly. 11 se sépare de Théo})lule au lendemain de ses protestations de dévouement. Est-ce ])arce cpie la « Doctrine curieuse » rappelait, cependant sans \o nommer \ le sii])plice de son grand-oncle Geolïroy Vallée, bi'ùlé en 157/1 comme athéiste ?
(i) Voir Le Procès de Théophile, I. I, p. i^o. Nous avons piiblié le lexle de cette lettre.
(2) Id., t. I, p. l'io et i4i- INoiis avons publié le texte de cet arrêt. Pour les détails, voir Le Procès de Théophile, t. I, p. i44 et suivantes.
(.i) Garassus, en ne nommant pas (ieofTroy Vallée, niéiiaf;oait, nous l'avons dit, une famille riche et considérée.
LA VIK DE DES BARREAUX. lG:?3 77
Dès le aO aoùl. Tliropliilc. la jjorlie ^ai-iiic de pisloles et de doul)lons (rEs])a<iiie dus à la niaiiiiilieeiK-e de M. de Montmorency, quille Cliantillv ; il avail j)lusieurs jours d'avance sur ses ennemis et pouvait avec quelque diligence fjjagncr facilement l'Angle terre. Le a septembre il atteint le Catelet,- se cache dans une ferme des environs, et là, tranquillement il achève « La Plainte de Théophile à un sien amy pendant son absence » commencée à Chantilly'. Cette pièce est une lamentation sur l'attitude de Des Barreaux qui, il le savait par le duc de Montmorency, l'avait lâchement renié ' sans même attendre l'arrêt du 18 août. Dès l'instant que Théophile courait le risque d'être brûlé. Des Barreaux ne se souciait pas de monter avec lui sur le bûcher !
Plainte de Théophile à nu sien amy pendant son absence -
ïircis, tu co^iiois Ijion dans le mal qui me presse, Qu'un peu dingralilude est jointe à ta paresse ; Tout conire mon brasier je te vois sommeiller, Et sa llamme et son bruit te dcbvcroit esveillcr.
(1) Théophile pondant son procès ne fut pas seulement abandonné par Des Barreaux, Balzac avec ([ui il avail fait un voyage on Hollande (lOiô) le renia etrinsulla à son tour. \()ir /.c /^ro<<\sw/c 77«'o/^/a7c', t. II. p. i-i, lial:ac et Théophile.
(2) Nous avons conservé le Icxte cl l'orlho-i aphc. sauf les correclions indispensables, de rédilion ori-inale de i(ii.S. de ÙS]^. cliilV. v coni|)ris le litre cl I IT. bl.
\.\ Mi: DK DES tî.VUHEAl \. l()i:>.'>
Tu s(^-ais bien (m'il osl vray (jiie nidii proccz s'achève, Qu'on va bien losl l)iusler mon porlraictà la Grève, Que dcsjà mes aniNs ont travaillé sans fruict A prévenir rhoneiir do ccst infùmc bruict.
Que le Hoy me délaisse, et ([u'cn ccste adventure Une juste douleur (loil)t forcer ma nature : Que le plus résolu ne peul, sans souspirer. Entendre les ennu\s o{i tu me vois durer.
Sache aussy que mon ame est presque toute uzée. Que Cloton lient mes jours au bout de sa fusée I Qu'il faut (pie mon espoir s(^ rende à mes malheurs, Et que mon jn^emenl me conseille les pleurs.
Que si mon mauvais sort a finy la durée De la saincle amitié que lu m'avois jurée, Comment suivant le cours du naturel humain. Tu me vois Iresbuchcr sans me donner la main.
Pour le moins fais semblant d'avoir un peu de peine, Voyant le précipice où le destin me traisne, Afin qu'un bruit faschcux ne vienne à me blasmer, D'avoir si mal cognu qui je debvois aymcr.
Damon (pii nuicl et jour pour esviler ce blasme S'obstine à travailler et du corps el de l'àme, M'asseure pour le moins, en son petit secours. Que sa fidélité me durera lousjours.
Il ne tient pas à luy que linjustc licence De mes ])erséculeurs, ne cède à l'innocence : Il faicl tout ce qu'il peut pour cscarter de moy Les péiils qui me font examiner ta foy.
Sans eux je n'aurois veu jamais ton ame ouverte ; Tousjours ta lascheté m'avoit esté couverte : L'cxcez de mon malheur n'est cruel qu'en ce point Qui me dil, mal^-ré moy, que lu ne m'aymes point.
LA VIE DE DES BARRE.VLX, l623 -g
Si le moindre rayon de la vertu t'csclaire, Souviens-loy c[n on t'a vcn dans le soin de me plaire, Et qu'avant la disgrâce on lu me vois sonbmis Tu faisois vanité d'estre de mes amis.
Regarde que ton cœur se lasche et m'abandonne Dès le premier essay que mon malheur le donne : Et lu sçais que mon sort n'est aujourd'huy battu Que par des trahisons qu'on fait à ma vertu.
Toy-mcsme qui me vois au fond de ma pensée, Qui sçay comme ma vie c'est cy-devant passée. Et que, dans le secret d'un véritable amour. Mon esprit innocent s'est peint cent fois le jour.
Tu sçay que d'aucun tort ton cœur ne me soupçonne, Que je n'ay ny trompé, ny faitjort à personne, Que depuis m'estre instruict en la Romaine Loy, Mon âme dignement a senty de la Foy.
Et que l'unique espoir de mon salut se fonde En la Croix de celuy qui rachcpta le monde : Mon cœur se porte là d'un mouvement tout droit, Et croit asseurément ce que l'Eglise croit.
Bien que des imposteurs, dont l'aveugle ignorance S'oppose absolument aux libériez de France, Fassent courir des bruits que mon sens libertin Confond l'Autheur du monde avecques le Destin.
Et leur impertinence a faict croire à des femmes Que j'estois un Prescheur à suborner les âmes : On dit pis de ma vie, on parle plus de moy. Que si j'avois traicté d'exterminer la Loy.
On fait voir en mon nom des odieuses rithmes. Pour perdre un Innocent, et professer des crimes, Ils ont fait sous mes pas des lacs de toutes parts. Ont eu des espions à guetter mes regards.
8o l-A VIE DE DES lîAUUEAl X, \Cy>.'^
Ont desloiiiné de nioy ceux dont les bons génies Tcnoicnl avecquc moy leur volonlez unies, Ils ont avec Satan contre moy pactisé i A force de mesdirc ils m"ont débaptisé.
Sans autre fondement quunc envieuse rage, Contre des passe-temps où m'a porté mon âge : Un plaisir naturel, où mes esprits enclins, Ne laissent point de place à des désirs malins.
Un divertissement ([u'on doit permettre à riiomme. Et que sa Saincteté ne pernwl pas à Rome ' : Car la nécessité, que la Police suit.
Permettant ce ])éché ne fait jias peu de IVuict.
Ce n'est pas une tache à sc^n divin Em])ire, Car tousjours de deux maux faut éviter le piie ; Kncor ai-je un défaut contre qui leur abboy Esclale hautement : c'est, Tircis, que je boy.
Ils pensent que le vin soit le feu qui m'inspire Cestc facilité dont tu me vois escrire : VA qu'on ne me sçauroit ouïr parler Latin. Si ce n'est que je sois à la Pomme de Pin.
Ils croyentciue le vin m'ayant gasté l'haleine Ma plus fait de bourgeons, qu'on en peint à Silène, Je croy que ma desbauche, en ses plus grands eU'orls. Ne mempescba jamais ny l'esprit, ny le corps.
(\) Var. des éd. des Œuvres :
Un divertissement f/ij'o/i doit penueilre à l'homme. Et que Sa Sainteté ne punit yxt.s à Rome.
O mot jicrmel a fail l'objet d'une dialiilje de (lorassiis dans sa propre Apologie, voir Le Procès de Tliéophile, t. I, p. 438 et suivantes. En résumé Tliéo- ])hilc dans son Tlieopliilns in c.arcere et dans son Apologie, iGa^, avait porté à tort contre flarassus la grave accusation d'avoir dénaturé son texte. Le prisonnier était-il sincère ? c'est douteux, (larassus a\ail sous les } eux l'édition originale, la seule d'ailleurs qu'il put se procurer.
LV VIE DE DES BAllREAUX. lGa3 8l
Mes plus sobres repas uiéiitent des censures, Par tout ma lil)crté ne sent que des morsures : Il est vray que mon sort en cecy est mauvais. C'est que beaucoup de gens sçavent ce que je fais.
Quelques lieux si cachez, où mon péché se niche. Aussi-tost mon péché au carrefour s'affiche :' Par tout où on me void je suis lousjours à nu, Tout le crime que j'ay, c'est d'est re trop cognu.
Que, malgré ma bonté, ceste gloire légère D'avoir un peu de bruit m'a causé de misère! Que mon sort cstoit doux s'il eust coulé mes ans, Où les bords de Garonne ont les flots si plaisans î
Tenant mes jours cachez dans ce lieu solitaire, Nul que moy ne m'eut fait ny parler, ny me taire. A ma commodité j'aurois eu le sommeil.
A mon gré j"aurois pris et Tombre et le soleil.
])ans ces valons obscurs où la mère Nature A pourveu nos troupeaux d'éternelle pasture, J'aurois eu le plaisir de boire à petits traicts, D'un vin clair, pétillant, et délicat, et frais.
Qu'un tei-rouër assez maigre et tout cou]3pé de roches Produit heureusement sur les montagnes proches. Là, mes frères et moy, pouvions innocemment. Sans seigneur ni vassal, vivre assez doucement.
Là tous ces médisans à qui je suis en proie. N'eussent point envié ni censuré ma joyc. J'aurois suivi par tout l'object de mes désirs, J'aurois peu consacrer ma plume à mes plaisirs.
Là dune passion ni feiivie ni légère.
J'avnois donné mon feu aux yeux d'une lîergère Dont le cœur innocent eust contenté mes vomix D'un braccllct de chanvre avecqucs ses cheveux.
82 LA VIE DE DES BAUUEAUX. l()23
J'aurois dans ce })laisir si l)i('n llall('' ma vie Que Torgueil de Caliste en eust ercNe d'envie, J'aurois peincl la douceur de noz einhrazeniens Par tous les lieux lesuioiu^s de nos einbrassemens.
Et, comme ce climat est le plus beau du monde, Ma veine en cusl esté mille fois i)lus féconde : L'aislc d'uu papillon m'eust plus fourny de vers Qu'aujourd'liuy ne feroit le bruict de l'Univers.
Et s'il faut malgré moi que mon esprit se picquc De l'orgueilleux dessein d'un poème béroïque, Il faut bien que je eberchc un plus libre séjour Que celuy de Paris ou celuy de la Cour.
Si ma condition peut devenir meilleure, Que le Roy me permette une retraicte seurc, Que je puisse trouver en France un petit coing, Où mes persécuteurs me treuvent assez loing.
Dans le doux souvenir d'estre sorly de peine. De quelles gaielez nourriray-je ma veine ! Lors tu seras lionteux qu'en mon adversité Je t'aie tant de fois en vain sollicilé
D'avoir abandonné le train d'une fortune Qu'il te falloit avoir avecqucs moy commune : Recherche en tes désirs ores si refroidis, Si tu m'es aujourd'buy coque lu fus jadis.
.le t'eusse fait jadis ])asser les Pirennécs, J'eusse attaché les jouis avecqucs mes années. Et conduit tes desseins au cours de mon destin Des bords de l'Occidant jusqu'au Ilot du matin.
Et je n'ai rien commis, mesmes dans mon courage, Qui te ])uisse obliger à me tourner visage, Depuis je n'ai rien fait, et j'en jure les Dieux. Que l'aimer, ô Tircis ! tous les jours un peu mieux.
LA VIE DE DES BAUFtEAUX, 1628 83
Hélas ! si mon malheur avoit un peu de crime,
Ma raison treuveroit ta froideur légitime,
Je me consolerois de ne treuver dequoi
Je me peusse en mon mal me venger que de moy.
Un reste d'amitié fait qu'aujourd'hui j'enrage De sentir que celui que je chéris m'outrage : Tu voi bien que le sort sans yeux, ne jugement. Tourne tes volontez avec son changement.
Depuis mon accidant tu m'as treuvé funeste, Tu croi que mon abord te doit donner la peste : Tu m'accuse par tout où tu me voi blasmer. Et tu me bai autant que tu me dois aimer.
Au moins assure-toi, quoy que le temps y face. Qu'un si perfide orgueil n'aura jamais de grâce : Je voi bien que mes maux achèveront leurs cours, Qu'un Soleil plus heureux achèvera mes jours.
Que ma bonne fortune escrazera l'envie.
Malgré les cruautez qui font gémir ma vie : Au bout du désespoir parroistra mon bon-heur, Toute cette infamie accroistra mon honneur.
Ce n'est pas aux enfans d'une commune race. Quelque si grand pouvoir dont le corps me menace, Quelque trespas honteux dont le cruel desseing S'agitte contre moi dans leur perfide seing.
Et comme malgré moi tu t'es rendu perfide, Comme malgré l'honneur tu t'es monstre timide. Parmi tous mes travaux, sache que malgré toy Je garderai tousjours mon courage et ma foy.
Et l'obstination de la malice noire
Avec ma patience augmentera ma gloire ^
(i) L'édition originale de cette pièce se termine par les lignrs suivantes : Le sienr Thcopiiilo sur son adversité avoit mis la main à la plume, et fait
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Le Père Voisin oulrelenait des espions aux environs de Clianlilly et renseignait le cardinal de La Rocliefoucaud, chef du parti ultra-relig-ieu\, sur la direction prise par Théophile. Le Cardinal en avisa M. de Caumarlin, président des Enquêtes du Palais, qui prévint Jacques Trousset, lieutenant criminel de robe courte de Saint- Quentin '. Le 17 septembre Théophile et son valet La Pause sont arrêtés dans la forteresse du Catelet où ils venaient d'entrer, par le sieur Le Blanc, lieutenant en la maréchaussée et connétablie de France, malgré la mauvaise volonté évidente du gouverneur, M. de Mesvilliers, ami de M. de Montmorency. Transférés dans la prison de Saint-Quentin, ils la quittent le 22 septembre et sont incarcérés le 28 septembre 1628 à 5 heures du soir dans la tour de Montgommery.
les vers cy-dessus de son infortune, désirant trouver asseurance pour venir faire cognoistre son innocence, et estoit retiré dans le Chasteau du Castellet en Picardie, où il continuoil les susdits vers et fut interrompu, sur ce qu'il fut pris prisonnier, n'ayant encores fait que ce qui est cy-dessus, en sorte que ceux esqueis il s'asseuroit le livrèrent es mains d'un Prévost, qui l'a amené en la Conciergerie du Palais à Paris, le vingt-huiotiesme Septembre mil six cent vingt-trois. »
(i) \oir l'Apologie au Roy de Théopliile, Paris, iGaS, p. 17 et 45.