A THÉOPHILE
Il semble que la honte Ait contraint tes amis De ne faire aucun compte De ce qu'ils t'ont promis.
Et que comme l'envie Te fait croire un pervers.
L'on ait blasmé la vie Pour effacer tes vers.
Mais ils ont l'assistance De tous les bons esprits Qui par leur résistance Augmenteront leur prix.
i)G lA vu: U1-: dls uauuealx. ib'jo
Si le sort l'est j)eiTide Tu ne peux l'en aigrir Bien moins qu'un Aristide • Oui le voulut soulïVir '...
Des lîaiTcaiix cl sa raniillc aiiraiciil voulu clïaror la (Ici'uiri'c li'acc (k's relations du niaili'ccl de l'élève. A cet instant ('ritiqii(\ raiilodalV' du i() aoùl de la « Première » ot de la (( Seconde » partie des u OEuvi'es de Théophile » |)iil à leurs veux une ini])orlanre considérable. C^cs deux parties formaient, en elle l. la base de l'accusation, elles allaient être ])assées au crible de Foi'tbodoxie j)ar le Procureur <iénéral. En lét(^ de la première partie, à côté d'un sonnet insi<^nifianl. se lisait, on l'a vu, la fameuse ode non siuiiée dans la(|uelle Des Barreaux ra])])elail sa visite à lîoussères % attestant de la sorle devant la postérité ses relations intimes a\ ce le |H'is(3niiie]' de la tour de ^lontiiommerv.
Notre épiciu'ien laisait })eau neu\e, il se sentait aussi catlioli(|ue (pie le |)a|)e. (loimnent se refaire une virginité sinon en sup})rimant la partie com])i'omet tante de cette ode qui, autrement, lui eut été un ét(>rnel re])roche de sa conduite passée? Tji làclie était difficile à remplir. Si r(''dilion oriLiinale de \{)9.\ était épuisée, il v avaitencorc quelques rares exemplaires des trois tiraji'es de la seconde
^i) Cotto j)ic'CO cl la ])i(''cr(leiilr! oui pniii dans la |)la(|iirllc suivante : Les soiisjnrs dWlexis sur la rclcniu- si IdiKjnc de son Aiiiy Thcojilnle. M.IXI.XXIIII ilOQy. Petit in-8 ^W i,') p. cliiir. d'-ihl." Ma/arinc XvjJu^).
(2) Voir p. 5a.
LA "Sir: DE DFS BAnUKAUX. lOsS
édilion de 1629. et do la li-oisième édiliou de ifîaS érliappés au bûcher du 19 aoul, leurs détenteurs les cachaient, il est vrai, avec soin. Rechercher ces exemplaires, en faire arracher l'ode en (juestion ou la partie compromettante, telle fut la solution à laquelle il s'arrêta. On doit savoir gré à Des Barreaux de n'avoir pas purement et simplement détruit lesdits exemplaires !
Ce fait paraît invraisemblable, mais il est :
Sur trois exemplaires de la seconde édilion Billainc ou Quesnel que nous avons collationnés :
Un (éd. Quesnel) a l'ode entière (20 strophes) (ex meis) ;
Un (id.) n'a plus de feuillets préliminaires ^ (ex meis) ;
Un (éd. Billaine) a l'ode mutilée de la fin (ex meis).
Sur deux exemplaires de la troisième édition :
Un (Billaine) n'a pas l'ode de Des Barreaux (Bibl. de Lyon);
Un (id.) est mutilé des deux derniers feuillets de l'ode contenant les strophes relatives au séjour des deux amis à Boussèrcs (Bibl. nat.).
L'édition de 1626 des « Œuvres de Théophile sur la copie imprimée à Paris n n'a pas de feuillets liminaires dans les deux seuls exemplaires que nous connaissions : celui de la Bibliothèque Nationale et celui de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Enfin la preuve décisive nous est apportée par les réimpressions de Paris et de Rouen de 1627, 1628, 1629, iGoi dans lesquelles l'ode de Des Barreaux est ramenée à 10 strophes au lieu de 20. Ces réimpressions ont été faites non sur des exemplaires mutilés à l'époque des éditions de 1(322 ou 162.3 puisqu'elles ne les copient pas-, mais en obéissant à un mot d'ordre ; s'il n'en était ainsi,
(i) Cette Seconde édilion Quosncl est dilîércnte de celle que nous avons décrite dans la partie Bibliograpliie du Procès de Théophile, T. II, p. 2O0, elle a 356 p. comme la seconde édition à l'adresse de Billaine, mais les en-lètes ne sont pas semblables. Il y a donc eu trois tirages diflcrenls de la seconde édition,
(2) Depuis l'impression de la <( Bibliographie » de Théophile, voir le Procès de Théophile, T. II, p. 207, nous avons découvert un exemplaire dans sa reliure du temps des Œuvres de Théophile, Rouen, Jean de La Mare, 1627 pour la
celle amputation serait iiicomj)réhensil)le. On peut se demander égfalement pounpioi Seudéry a supprimé les pièces liminaires de Boisioljert. de Saint-Amant et de Des Barreaux dans l'édition de i632? Seules les éditions de Grenoble, 1G2S, de Lyon, i63o (et leurs léimpiessions), leproduisent l'édition originale de 1621 ; est-ce parce que ces deux villes étaient trop éloignées de Paris pour permettre à Des Barreaux de s'en occuper?
Garassus était non moins décontenancé que Des Barreaux, sa « Doctrine curieuse » lui valait des critiques passionnées inspirées i)ar les deux (ils d'Estienne Pasquier : Nicolas, sieur de Minxe, et Guy, sieur de Bussy, (|ui avaient à cœur de venger la mémoire de leur père, ennemi implacable des Jésuites, diiramée, suivant eux, en 1622 par Garassus, dans un foi'midal)le in-8 de 12 fï. n. chilï, et 980 p. : « Les Reclierclies des Recherches et autres œuvres de M. Estienne Pasquier pour la deffensc de nos Roys contre les outrages, calomnies et autres impertinences de cet autheur. Paris, Sebastien (^happelet. » Sentant qu'il perdait du terrain, le fougueux Jésuite adresse à Mathieu Mole, procureur général, un curieux mémoire accompagné de la lettre suivante' :
/" p., 102G pour la II' et III' p. Cette édition reproduit les pièces liminaires des éditions de 1631, lOsa et 1628, soit les stances de Boisroborl, de Saint-Amant (sig. S. A.) et les deux pièces n. s. de Des Barreaux, mais l'ode de ce dernier n'a que 10 strophes au lieu de 20, sans aucune mutilation. La réclame porte « Traicté «pour le « Traicté de l'Immortalité de l'âme... » qui suit. Constatation des plus importantes l'édition de 1628 du même libraire ne reproduit pas, même pour la I" p., le texte de 1G27, elle diffère également de celle de 1639. En réalité, les éditions de Rouen 1G2G, 1627, 1C28 et 1629 sont diftérenles, elles présentent des omissions ou des adjonctions et on ne peut pas dire qu'on a là une même édition sous diverses dates.
Voici la collation exacte de l'excmpl. en question : Titre, 1627, 8ff., p. i à 335 pour la I" p., 2 ff. bl. ; IP p., 1G26, 179 p. ; HP p., 1626, 196 p.
(i) Nous n'avons connu cette lettre et le mémoire qui l'accompagne (daté du G novembre iGa3 (000 Colbert, vol. 484, f. SGy), qu'après l'impression du
LA VIE DE DES BAllUEAUX, iGaS QQ
Monsieur,
Je vous demande pardon, si jozc prcndi'C la hardiesse d'interrompre vos sérieuses occupations au préjudice du public, pour vous prier de jetter les yeux sur celte Apologie, que je vous adresse, espérant que vous Taures pour agréable. Je l'ay jugée nécessaire pour dissiper sous Taulhorité de vostre nom les calomnies qui se sont formées contre moy despuis la publication de mon livre. Je suis obligé de faire voir que les Maximes de mon livre ne sont pas de mon invention, et que Théophile est abandonné aux impiétés par la déposition de ses propres Escritz, quand vous n'auries d'autres preuves de ses atheismes et vilainies. Ceux qui me suscitent les accusations, que vous prendrés s'il vous plaist la pêne de voir sont les en fans de feu M. Pasquier, qui ont imprimé de moy choses horribles ^ Permettes moy s'il vous plaist, que je defande mon innocence sans les offanccr, et que me mettant à l'abry de vostre authorité, je fasse voir à tout le monde que je suis, Monsieur, vostre très humble serviteur.
De Poitiers, i4 novembre (1G23).
François Garassus.
La trahison de Des Barreaux n'était pas restée sans écho : sur le bruit que Théophile avait été interrogé le 18 novembre au sujet de ses relations suspectes avec son jeune disciple', un ami du Poète de Boussères, sous le pseudonyme de Damon, saisit ce prétexte pour relever l'attaque de Vallée, reprenant un à un ses prétendus
Procès de Théophile. Nous publierons à part le texle complet de ce mémoire avec les annotations qu'il comporte.
(i) Garassus fait allusion ici à une lettre (du X' livre) à lui adressée dans les Lettres de Nicolas Pasquier... Paris, 1G23, in-8, où il était dit qu'il appartenait à la famille de Ravaillac, etc., etc.
(3) 11 n'y eut point d'interrogatoire de Théophile avant le aa mars iGai-
loo i.v \ii: ni: dks hauuivix. i(i2.'>
j>Tict's. (",(> Dainoii. si> dit le Iroisiùiuc vl le dernier clans leurinliinilr. (i'esl pcul-èlreDiicée ', personnage inconnu. Tlié()])liiK' dans ses lellres en laliii le IraiLe sur le pied de Vallée en employant à son égard la lormule trop alîectueusc « Theopliilus Diira'o suo ». La i'ij)osle' est d'un noble r(eiii- :
u Tii'cis lu sçais bien que le cher auiy riu'()j)liilc ne le prie pas de le juslificr ! Estime-lu qu'il aye si |)cu de jugement que de prendre pour juge de ses actions celuy qui aulrcsfois esloit amy, et maintenant cnraiié d'inimitié ne désire que sa perte et sa nnne? Pour([uoy feiiis-lu d'aymer le salut de son ame. et par ta feinte veux lu peisuader aux gens de bien ([u'il mérite et doit subir la peine des i)lus infâmes et damiiables de l'Univers ? C'est donc ainsi (Tircis) que l'envie que tu porte à sa vertu et bel esprit te pousse à le pi oindre en apparence et en eflcct à lascherde le faire mourir. Ne void-on pas la rage en ce que tu blasme ses vers au commencemeiil (le ta responce pleine deiwie et de jalousie, les appellans vers en plallc peinture, rithmes frivoles, et par mocquerie tu dis que ce n'est pas en vers qu'on Vaceuse, cl qu'en vers il ne se doit pas delTeiidi'C, et un peu (q)rès lu les qualifie s'i mal que de les appeller
(i; « Tliéopliik' à son Dikc'o : Je l'envoie une guitare, non (roù tu me Tavais demandée, mais d'ici enipnintée à mon phis proche voisin. Si elle ne te plaitpas une autre la remplacera. Il ne tiendra pas à moi que par toute espèce de moyens tu ne sois délivré des eimuis de les maladies et si ma présence peut l'apporter quelque soulagement de ce genre, j'en courrai le risque aujourd'hui même.
« Porte-toi hien et aime-moi » (lettre III en lalin).
Il est encore question de Ducée dans la lettre IV (en lalin) à Fr. Luillier : « Ducéc vient de quitter ma maison pour raison de santé, il vit seul et malade cl pour chasser les ennuis de son oisiveté il gralte obstinément une guitare que je lui ai envoyée. Si lu sais quelcfue chose qui puisse lui apporter un peu de soulagement, fais-le, je le prie, pour vm jeune homme ([ui nous est si cher à tous deux, du moins je le pense. Du reste il m'a dit (jue](|ues mots de la part sur ton retour tardif. Ces retaifls. à ne poiiil mentir, me donnent de l'inquiétude... » (Nouvelles Œuvres de J'en 'l'iiropldlr pul)Ii('Ts par .Mairet;.
(2') Réponse de Damon envoyée à Tirrh cl à Théophile sur le sujet de son interrogatoire du 18 novembre M.DC.XXJIl, in-.S de i3 p. chiff. (Bibl. nat., Ln^' 2o433).
LA VIE UK DES HARREAUX, 1628 lOl
bizarres poésies, plus outre, vers exécrables, plus hns noirs et vilains livres. Pour ceux que lu appelle folles poésies, il ne sen soucie aucunement, car ils ne sortirent jamais de sa plume comme plusieurs graves et religieux personnages peuvent tesmoigner ; tout le monde s'estonne que tu aye eu le front de faire voir au public et manifester à toute la France que l'envie te brusle bien plus vivement que le feu que tu nomme sainct-Erme ne sçauroit faire. Pense-tu que ces illustres et puissantes personnes, à qui tu le renvoyé pour se pleindre en ayent plus de cognoissance de son innocence que toy .* et qu'avec le temps, et la justice ils ne la facent plus briller que tu ne la sçaurois obscurcir ? Tu voudrois faire croire, ou que Dieu luy est incogneu, ou qu'il est Payen ou Idolâtre : Parlons par raison. Si cela est pour quoy confesse-t'il ses péchez auxprestres ? pourquoy reçoit-il la Sacrée Communion ? A quel propos frcquente-t'il les Sacremens et les Eglises.^ donne des aumosnes, et fait tant d'oeuvres chrestiennes.
» Ne sçais-tu pas si lu l'as fréquenté, qu'il n'y a jour quelconque qu'il n'aye faict et ne fasse ce que tu dis qu'Arion fit une fois seulement en sa vie, et ce encore se voyant près d'estre jette dans le gouffre de la mer? Serois-tu si lasche de courage de croire qu'il ne craigne la mort du corps. N'as- tu pas en cor appris par ceux qui le traitent que c'est la moindre de ses appréhensions? et qu'il ne redoute que la mort de l'Ame laquelle il semble que tu voudrois estre mortelle lors que tu taxe la version qu'il a faicle du discours de Socrate touchant l'immortalité de l'àme? Sçache (Tircis) que la plus grande faute que tu commette encor outre cela est le preschement que lu fais au cher ami Théophile par lequel tu l'exhorte à l'imitation des Saincts Martyrs, aux fiâmes et aux brasiers pour l'expiation de ses impiétez, lesquelles tu te repends avoir perpétré aussi bien que luy ? Ne considèrc-tu point que si lu as esté complice de ses meschancctcz, il faut aussi que tu sois compagnon de son supplice? Ah! Tircis quel crève-cœur me seroit-ce si je vous voyois tous deux en Grève dans un brasier ; puisque tu ne le peux accuser sans te condamner toy-mesme? Mais si ce n'est que l'envie qui te meut à le blasmer, qu'est-il de besoin qu'elle te porte tant de préjudice? si c'est le peu d'estat qu'il fait de ton amitié et fidélité, que ne luy fais-tu paroistre le contraire afin qu'il ne te soupçonne plus de crime. Si c'est le desdairi (pi'il le Icsmoigna à
I02 LA VIE DE DES BARREAUX, l623
nostre dernière entrcveuë, pourquoy ne rendiiro-tu aussi bien de luy comme par plusieurs fois il a patiemment souffert de loi ? Hé, Tircis, advoùe franchement le tort que tu as, non pas de faire à Théophile comme Amasis fit à Policrates, mais comme un envieux à une personne sçavante et vertueuse. Si tu as de la conscience autant que tu professe en la rcsponse avoir de Religion, tu luy demanderas publiquement pardon, car comme en public tu l'as offencé aussi en public tu luy dois satisfaire.
)) Je crains, Tircis, que l'honneur que tu m'as faict en me recevant le troisième et le dernier en vostre amitié ne m'accuse de ce que je te parle si franchement, tu me blasmcras peut estre d'outrecuidance de m'oser plcindre de ton inconstance, mais tu ne l'oserois faire et aussi ne le dois-jc pas craindre puisque la charge publique que tu exerce ^ requiert que tu te comporte avec équité aussi bien envers les amis, qu'indifférens ou ennemis, ainsi ce que je te dis ne doit point altérer ton courage, veu que pour te rendre redoutable aux meschans et criminels il faut que ceux qui sont constituez en telle dignité comme tu es, facent semblant de ne vouloir mesme espargner les innocens à fin que la vertu des uns faussement attaquée rende plus abominable le vice des autres qui sont juridiquement convaincus et justement condamnez, car d'autant plus que l'innocence est combattue, tant mieux est-elle entendue, plus attaquée, plus soustenuë, plus embrouillée, mieux esclaircie, c'est Tircis, ce qui t'a esmeu à ne dire mot au commencement pour la deffence du juste Théophile, au contraire, à faire semblant de le blasmer et renoncer à son amitié à fin que ses parties adverses ne redoutassent point ton pouvoir en produisant leurs calomnies, et ainsi les laissant esclorre ouvertement devant tout le monde elles en soient plus honteuses, et linnocence de l'accusé plus glorieuse.
» Il faut encore que je te descouvre le jugement que je faisois de toy au commencement des poursuites contre ledit accusé, c'est que je pensois que tu fusse des amis à la mode, qui durant le calme de la prospérité rient et font beau semblant : mais le vent
(i) Cellp phrase do Danion seiiiblciail in(li(iuer que Des Barreaux était déjà conseiller au Parleincut de Paris, cependanl, coniuie nous l'avons dit (voir p. 66, note i), il ne fui noninié que le 3i mai 1625 et il ne pouvait rètre avant cette date. Quelle fonction publique occupait-il donc ?
LA VIE DE DES BARREAUX, 1628 Io3
de l'adversité faisant souslever la tempestc, tournent le dos et ne recognoissent plus personne.
)) Quelquesfois aussi je disois en moy-mesme, Tircisiabandoiine, parce qu'il voit que la force de ses ennemis est si grande, que puis qu'elle violente mesme la Justice, elle rendroit aussi vain tout l'effort qu'il pourroit faire pour le retirer du naufrage de la mort, dans lequel ils le veulent précipiter. C'est pourquoy il veut qu'ils croyent que sa mort ou sa vie lui est indifférente, et pour cet effect qu'il met la main à la plume à fmde faire une response pleine d'indignation à sa pleinte. Mais pleut à Dieu que je me sois trompé moy-mesme, et que mon jugement soit faux, et que tout ce que tu en as faict, n'aye esté que pour attendre l'occasion de monstrer ton amitié, sçachant bien que le temps meurit toutes choses, et que ce Grand et Auguste Parlement qui ne faict rien qui ne soit bien auparavant pesé avec les balances du temps et de la Justice te donnera le moyen de poursuivre courageusement son eslargissementet liberté après avoir trempé si long temps dans les sombres et obscures prisons du Palais, où sa patience monstre bien qu'il n'est pas du nombre de ceux que lu exhorte par la tienne à se résoudre d'endurer patiemment et constamment la mort sur un brasier ardent pour subir le supplice de ses crimes et abominations exécrables. Voilà Tircis une légère mais bien dangereuse consolation.
« Adieu Tircis ».
Théophile avait tout lieu d'espérer avec des amis tels que Damon.
Bien que Théophile n'eut pas été interrogé le i8 novembre, l'instruction était menée activement : Dès le 4 octobre, six jours à peine après son incarcération, deux des conseillers au Parlement de Paris recevaient la déposition de Jacques Trousset, lieutenant criminel de rol)e courte de Saint-Quentin (pii avait ai'jèté le fugitif; le
lo4 IV VIE nE DES UAHUE.VLX. lG;>,4
II octol)re celle (le René Le Blanc. lienl(Miaiil du prévôt de la connétablie de la maréchaussée de France, une vieille connaissance de Théophile qui rapportait ses i:)ropos de iGi5 chez le comte de Caudale, le ai novembre, celle de Gal)riel Dange, ci-devant valet de cliambre de M. de Barillon, sieur de Morangis, conseiller au Parlement, et le *^3 novembre celle de Louis Forest Sagcot, Fennemi particulier du Poète. L'accusé se défendait de son mieux. Nous ne raconterons pas cette première })hase de la bataille engagée entre le prisonnier de la lour de Montgommery et le procureur général Mole. Les deux adversaires étaient d'égale force. Si Des Barreaux avait connu le plan de défense de Théophile il n'aurait éprouvé nulle inquiétude, ill'avait vu, dans maintes circonstances, courageux, loyal, généreux, il croyait que l'adversité le raljaisserait c\ sa taille et, en cela, il se trompait lourd (vinent. Abandonné de tous ceux auxquels il fait appel dans sa « Prière aux poètes de ce temps » : de Malherbe égoïste et rancunier, de Hardy, de Boisrobert, de Saint-Amant, de Gombauld, de Porchères, et trahi par May nard, le cynique auteur des Priapées — celui auquel il aurait pu restituer des pièces qui lui étaient attrilouées — qui va se ranger sous la bannière de Garassus', il adopte un système de
(i) Voici ce que dit Garassus dans sa Somme théolorjiqne du poète Maynard : « C'est cette vérité (que les esprits forts sont à la fin punis de leurs crimes) qui a esté reconnue par lo sieur Mcnard, aussi bon catholique que sage poète, par cet excellent dixain (sur Théophile) tiré de son cabinet, à la façon que j'ay dit cy-dovanl avoir esté pratiquée au cardinal Du Perron, car il est aussi l'honneur de ceux qui ne reçoivent pas du contentement de leurs œuvres et en donnent aux autres :
O que Jean est pcrnicieiix !
Il soustient avec impudence
LA VIE DE DES BARREAUX, 162/4 Io5
défense exclusif de toute complicité. Ce système consistait à donner le change sur ses véritables opinions, à nier ouvertement, délibérément, contre l'évidence ses propres poésies ; en se retranchant derrière sa conversion volontaire, à se montrer catholique convaincu et pratiquant, à s'abriter à l'ombre de l'Église romaine. Ses œuvres ayant été imprimées à son insu, il laissait à ses éditeurs la responsabilité des pièces compromettantes ; si ses préfaces disaient le conti-aire, il ne s'en embarrassait pas ! Les témoins, il les traitait, ce qui était exact j)our un certain nombre, de faux témoins et transformait les autres en accusés.
Des Barreaux suivait hévreusement les phases de l'instruction, il se 2:)rocurait au fur et à mesure de leur apparition les plaquettes composées par Théophile pour sa défense et celles dues à ses amis. Dans les premiers jours de mars 1624, il entend crier sur le Pont-Neuf « La Maison de Sylvie », cette série de dix odes commencée en
Qu'en vain on cherche dans les Cicux La Justice et la Providence.
Pour le monstrer ce meschant dit Que, depuis qu'il met en crédit L'impiété dessus la icrre.
Son bonheur n'a faule de rien Et que les grands se font la guerre A qui lui fera plus de bien.
« 11 void le contraire depuis deux ans. cl gouste s'il ne tient à luy dans ses afflictions bien heureuses, les effets de la justice et do la Pro\idence divine. »
Io6 LA VIE DE DES BAUUEAUX, 162^
août i()33 à (lliaiilillN cIkv, le duc de Montmorency et (|ne le j)ris()niiier venait de lei'niiner dans le cachot de Havaillac. Dans ces odes Théophile rappelait les jours heureux qu'il avait passés près de la helle et honne Maiie Félicc des Ursins et les malheurs dont ils avaient été suivis ; il justifiait dans Fode IV son amitié pour Vallée et la défendait contre les médisants, il mettait au point — et non sans ci'ànerie — les termes équivoques dont ils s'étaient servis tous deux dans leurs lettres en latin ' :
Pour avoir aymé ce garçon Encor après la sépulture, Ne crains ])as le mauvais soupçon Qui peut J)lasmer ton advanture :
Les courages des vertueux Peuvent d'un vœu respectueux, A y mer toutes beautez sans crime, Comme, donnant à tes amours Ce chaste et ce commun discours, Mon co'ur n'a point passé ma rime.
(i; L'accusation de sodomie a été portée contre TliéoptiiJc et Vallée, elle est résumée dans celte phrase du comte du Lude prononcée dans une débauche où Des Barreaux criaillait : « Oh ! pour la veuve de Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit » fllislorielles de Tnlleinaiit des licaax, T. IV, p. '|6). Cette phrase est-elle authentique !> C'est possible, mais môme authentique, elle ne serait pas décisive. Les libertins, comme Théophile, Des Barreaux, Blot, Saint-I'avin et leurs amis, cherchaient suitout à étonner leurs contemporains, à aller contre les idées reçues. Plus à leurs yeux l'opposition était violente, plus facilement ils obtenaient le résultat désiré. Il faut donc ne i)as prendre à la lettre des alléj^ations fantaisistes, on doit, au contraire, les tenir pour suspectes e( les accepter scuiemenl si les preuves abondent.
Les Roquenllns de la Cour (Bibl. nat., INls. fonds fr. la'iyi, p. i3>, déjà cités à propos de M""^ de La Chapelle et de M"'' de Mesliant, ne sont pas moins alïirn)atifs que le comte du Lude, le couplet auquel nous faisons allusion met égamenl en cause, pour le même motif, le poète Théophile.
Voir enfin aux Poésies libertines de Sainl-Pavin le sonnet : Je n'ay pas le cœur assez bas.
LA VIE DE DES BARREAUX, l624
Certains critiques curieux En trouvent les mœurs offensées ; Mais leurs soupçons injurieux Sont les crimes de leurs pensées :
Le dessein de la chasteté Prend une honneste liberté, Et franchit les sottes limites Que prescrivent les imposteurs Qui, sous des robes de docteurs, Ont des âmes de sodomites...
0 que le. désir aveuglé Où l'âme du brutal aspire Est loin du mouvement réglé Dont le cœur vertueux souspire !
Que ce feu que nature a mis Dans le camr de deux vrais amis A des ravissemens estranges !
Nature a fondé cest amour :
Ainsi les yeux aiment le jour, Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruits Et leur imposture cruelle, Thyrsis et moy goustons les fruits D'une amitié chaste et fidelle.
Rien ne sépare nos désirs, Ny nos ennuys ny nos plaisirs ; Nos influences enlassécs S'estreignent d'un mesme lien, Et mes sentiments ne sont rien Que le miroir de ses pensées.
Certains feux de divinité Qu'on nommoit austrefois génies D'une invisible affinité Tiennent nos fortunes unies :
Quelque visage différent.
Quelque divers sort apparent
lOS LA VIE DE DES BARUE.VUX, lOa/l
Qui se lise en mes advantures, Sa raison et son amitié Ihvunont aujourd'liuy la moitié Do ma honte et de mes injures...
Le Ciel nous donne la beauté, Pour une marque de sa j^râce :
C'est par où la divinité Marque tousjours un peu sa trace.
Tous les objects les mieux formez Doivent estre les mieux aimez.
Si ce n'est qu'une ame maline, Esclave d'un corps vicieux, Combatte les faveurs des Cieux l^]t démente son origine K..
En prenant rolTensive au sujet de l'accusation de sodomie qu'il sentait llotler dans l'air, Théophile montrait qu'il était loin de la craindre et, chose à retenir, elle n'a pas été forinulée directement, mais visée seulement dans des poésies qu'on lui attril)uait^ Est-ce à cause de Des l^arreaux? Est-c(> parce qu'il était impossible de l'étayer de preuves ? Nous ne savons. Quoi qu'il en soit, en présence de cette explication si catégorique de la nature de leurs relations. Des Barreaux sent se dissiper l'inquiétude qui persistait dans son esjirit, ellele force à faire un retour sur lui-même el, comme conséquence, le décide à participer de son mieux aux efforts tentés pour sauver son ami.
(i) Voir Odo IV de La Maison de Sylvie.
(■2) Le sonnol sodoniitc placé en tôle du Parnasse salyriqiie : Philis, je suis J..., etc.
LA VIE DE DES BARREAUX, 162/i IO9
MM. Pinon vl Vcrlliamont iiilorro^cnl Tliéoj)hile les 23, 2G, 27 mars 1G2A, reçoivciil le 2A avril les dépositions de Claude d'Anisy, avocat, et de Pierre Rocolel, libraire ; le 29 celle de Pierre Guibert. l)oucher ; le G mai celle du frère Pierre Guérin, minime ; le 1 1 mai celles d'Antoine Vitré, libraire, et de Martin Du Brueil, relieur de livres. Les interrogatoires recommencent le 3 juin et continuent les 7, i4 et i5 sans donner de résultats ap])récial)les '. Le Procureur général se voyait accusé de partialité par Théophile ; d'un autre côté, le Père Mersenne en lui dédiant son « Lnpiété des Déistes ' » lui montrait un autre aspect de la propagande Hbertine, et celle-là, nous l'avons dit, n'était pas la moins à craindre. Enfin un scandale inouï venait d'éclater, les sieurs Jean Bilault, Antoine Villon, dit le soldat philosophe, et Etienne de Claves, médecin chimiste, avaient osé faire afficher dans Paris des thèses contre la doctrine d'Aristote, ils devaient puljfiquement les disputer le i3 août. Le jour dit, plus de mille personnes s'étaient assemblées dans la salle du Palais de la feue reine Marguerite, Bitault devait défendre les thèses, Villon en être juge et modérateur, et de Claves, le président. M. de Verdun, premier président, ayant fait défense de tenir cette réunion, de Claves fut arrêté prisonnier et Villon s'échappa. Le 4 septembre 1G24, sur la re(pièle |)résenlée
(i) On trouvera lo loxlc in extenso de ces tléposilioiis el des irderrogaloirc.s dans Le Procès de Théophile, T. I (chapitres xiv à xvni). (2) La Seconde Partie, Tépîtrc dédicaloirc est datée du «(.iviillet lOu',.
IIO LA VIF. DE DES HAHREALX, 162/1
le 98 août \)i\v les dovon. SYiidios vi docteurs de la Faculté de Tliéolo«iie. le ParltMueut reiidil rari'èl suivant ([ui « faisoit dcffenses à toutes personnes à peine de vie, de tenir n'y enseigner aucunes maximes contre les anciens Autheurs et approuvez, ny faire aucunes disputes que celles qui seroienl approuvées par les Docteurs de la dite Faculté de Théologie » :
(( Veu par la Cour la Requeste présentée le 28 aoust 162/i par les Doyen. Syndics et Docteurs de la Faculté de Théologie en l'Université de Paris, tendant à ce que pour les causes y contenues fust ordonné, que les nommez Villon, Bitault, et de Claves comparois- Itoieiiten personne, pour recognoistrc, advoiier, ou desadvoûer les Thèses par eux publiées, et ouy leur déclaration estre procédé contr'eux ainsi que de raison : cependant permis faire saisir lesdiles Thèses, et dcffenses faites de les disputer : coppies imprimées desdites Thèses, pour estre agitées en public le 20 aoust : Arrest du 29 dudit mois, par lequel ladite Cour auroit ordonné que lesdiles Thèses seroicnt communiquées aux Docteurs de la l-'acidté de Théologie, pour donner advis sur icelles : l'advis de ladite Faculté du 2 Septembre contenant la censure des propositions contenues esdiles Thèses : le procez verbal de Cassault Huissier du 3 Septembre, contenant la perquisition faite dudit Villon, ledit de Claves ouy, conclusions du Procureur général du Roy, et tout considéré, La Cour après que ledit de Claves a été admonesté, ordonne que lesdites Thèses seront dcschirées en sa présence, et que commandement sera fait par l'un des Huissiers de ladite Cour auxdits de Claves, Villon et Bitault à leurs domiciles de sortir dans 2/( heures de ceslc ville de Paris, avec deflenses de se retirer dans les villes et lieux du ressort de ceste Cour, enseigner la Philosophie en aucune des Universitez d'iceluy, et à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'ils soient mettre en disputes lesdites propositions contenues esdites Thèses, les faire publier, vendre et débiter, à peine de punition corporelle, soit qu'elles soient imprimées en ce Royaume ou ailleurs. Faict dclïenses à toutes personnes, à peine de la vie, tenir ny enseigner aucunes
maximos contre les anciens Anlhenrs et approuvez, ijy faire aucunes disputes que celles qui seront approuvées par les Docteurs de ladite Faculté de Théologie. Ordonné que le présent Arrcst sera leu en l'Assemblée de ladite Faculté en Sorbonne, mis et transcrit en leurs registres et outre coppies collationnées d'iceluy baillées au Recteur de l'Université, pour estre distribuées par les Collèges, à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance. Fait en Parlement, et prononcé le /i jour de septembre 162^1. Ledit jour ledit de Claves mandé, lesdites Thèses ^ ont esté deschirées en sa présence. Signé : Gallard ».
Silc libertinage était plus que jamais menaçant, si la condamnation de Théophile paraissait probable, son principal adversaire se trouvait toujours en assez mauvaise posture. L'avocat au Parlement Antoine Remy ayant achevé l'exécution en règle de Garassus, qui lui avait été commandée par les enfants d'Estienne Pasquier, la publiait sous le tih-e modeste de « Defîence pour Eslienne Pasquier... contre les impostures et calomnies de François Garasse. Paris. Thomas de La Ruelle, 1624^ », in-8 de
(i) Ces thèses, dit le Mercure François, T. X, p. 5o6, furent depuis traduites en François par Jean-Baptiste Morin, docteur en philosopliie et médecine, qui les fit imprimer avec une ample réfutation ( le Mercure donne une longue analyse de l'ouvrage de Morin dont voici le litre : Réfutation des Thèses erronées (VAnthoine Villon dit le soldai philosophe, et Eslienne de Claves, médecin chimiste, par eux affichées [mbliquemenl à Paris, contre la Doctrine d'Aristote, le 23 aousl 1G2'4 à rencontre desquelles il y a eu censure de la Sorbonne et arrest de la Cour de Parlement. Ou sont... Par Jean-Baptiste Morin Beaujollois. docteur en philosophie et médecine. Dédiée à Monseigneur le Chancelier Cd'Ali<jreJ. A Paris, et se vendent chez l'Autheur, dans l'isle du Palais, en la place Dauphine, à l'Escu de France. M.DC.XXIV. Avec privilège du Roy, et Approbation des Docteurs. In-8 de aff. n. cil iff. dont i blanc et i pourlc titre. P. 3 à 8 pour l'cpître dédicatoirc datée, du 39 novembre i02'4- P. i à loG et 2 11. n. cliilî. (Bibl. Arsenal, 7281 S. A.).
(2) Des exempt, sont s. n. de libr. Les exempt, invendus ont été remis en circulation sous te titre dWnti-Garasse en 1G27 et i03o. La Dcffencc pour Eslienne Pasquier était divisée en cinq livres : le Bouffon, l'Imposteur, le Pédant, l'Injurieux et l'Impie, correspondant aux cinq livres de la Recherche des Recherches de Garassus : le Médisant, l'Inpertinant, l'Ignorant, le Libertin, le (itoricux.
Sur cette querelle des Pasquier et de Garassus consulter le curieux ouvrage de .M. Ch. Nisard : Les Gladiateurs de la République des lettres, Paris, / 860, 3 vol. in-8.
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[() il', n. c\\'\\X. c[ i)\() p. ()ii(>i(|ii(* l('sl\ l(MM] soil iiilÏM-ieur à colui (lu |)amj)lilrl (\c (larassiis : a La Reclicrclie des llocherclies... ». 0(Mlcvrnior ou fui livs aireclé, elle succédait au « Juiroment ot Censure de la Doclriue eiu'ieuse » de Fr. Ogiei' el à V « Apologie » de Théophile !
Aous négli^iicous les eouh'oulalioos d'Anisy, de Louis Forest Sageol, dW idoine Vitré, de J)u BrueiL de lloeolet du 2 1 oclohre, de Favocat Pierre Bonnet, de Jkrurges, du 92 noveniln-e, mais ce même jour un sieur Etienne Delanarde, égaiemeut de Boui\ii-es, pi'onoiu^e le nom de Des Baii'cauv. AOiei le j)roeès-\ei'bal delà dite eonfionlation :
Hocollé en sa déj)osilion Esliciiiie de la Garde, v'^ lesinohi de ladite information (\iiele par ledit licutenanl général de 13ourgcs, lequel, apiès le serment l'ail de dire la vérité et après luy avoir fait lecture de sa depposition, a dicl qu'elle contient vérité, y persiste sans y voulloir adjouster ny diminuer. Lecture faite dudit ix'collement, a persisté et signé.
Delagahdk.
Confronté audit Theolile ledit M" Estienne Delagarde lesmoin, après le serment fait de dire vérité et enquis s'ilz ont congnoissance l'un de l'autre, ne se sont rccongnus et depuis ledit tesmoin a dit n'avoir veu ung nommé Theofile qu'uTje fois qui estoit à cheval qu'il n'a congnoissance que ce soit l'accusé présent devant luy.
Adverly ledit Tlieofde, enquis s'il a des reproches à proposer à rencontre de luy, dauUant qu'après avoyi- ouy sa depposition il ne scroit plus reccvabic de les proposer el de l'ordonnance donnée à entendre.
T/if^ophllc. — Ledit Théophile a dit qu'il n'a aucun reproche à proposera lenconlre dudil tesmoin pour ne le congnoislre.
LA VIE DE DES lîAUHEAUX, rG*i/| Il3
Atant avons fait faire Icclnre de la depposilion ' el recollement dudit Icsmoin en la présence dudit Thcofille ou accusé, en laquelle ledit tesmoin a persisté et persiste.
Théophile. — Ledit ïheofilo a dit que ladite depposition est une calomnye qu'on a voullu persuader au tesmoiu et que la première congnoissancc qu'il a eue avec Desbarreaux ce a esté la première fois qu'il l'a veu en la rue Saint Honnoré y estant dans la boutique d'un parfumeur nommé Morice, M' Deslandes et le s' Doignon et Desbarreaux estant dans le carrosse dudit s' Deslandes, lequel carrosse estant arresté, un des lacquais dudit s"^ Deslandcs-Payen^, vint dire à luy accusé s'il voulloit aller se promener avec luy, luy accusé se mist dans ledist carrosse et fusrent aux petittes maisons du faulxbourg Saint-Germain, où il cogneut ledit Desbarreaux, et a esté depuis ledit temps sans conversation avec luy jusqucs à ce qu'estant un jour clicz la dame de la Tourlaville, parlant à elle dans son cabinet le s' Président Desbarreaulx y arriva et, s'estant joint à la conversation, le discours les amena à parler de son filz, lequel ledit s"" Desbarreaulx dist estre bien aise qu'il congnoissoit sondit filz et le pria d'admonester sondit filz de son debvoir, et que, pour ce qu'il a dit avoyr ouy dire qu'il estoit impie, il ne fault que lire le livre du Père Guarasse et ouyr prescher le Père Voisin qui sont ses ennemiz passionnez et que ce qui a esté débitlé par Bileyne et Quesnel ^ n'est pas du tout de son consentement non plus que de sa composition, et que mesmes il n'y a nulle sorte d'apparence qu'il ayt composé ou fait imprimer des choses si absurdes que dans une ode oii il a fait quelques quatrains pour la description du point du jour il y eut meslé la description de la nuit *. qui est un lesmoignage qu'ilz se sont j)rcci-
(i) Cette déposition n'est pas dans les pièces du procès de Tiiéophile conservées aux Archives nationales.
(3) Deslandes-Payen, conseiller à la Grand'Chanibre du Parlement de Paris, mort en i664, ne doit pas être confondu avec le doyen du Parlement en lOa'i. rapporteur du jirocès de Théophile, Deslandcs, vieillard de 90 ans, d'après Garassus.
(3) Les éditeurs de ses OEiivres, 1G91 : Hillaine qui avait obtenu le privilège l'avait parlaj^é avec Quesnel, voir T. II, Hiliiiographic, |). ■j^nj.
Cl) Thcoplnle plaisante, le texte de son ode Le Matin : L'Aiimre. sur le fruiil du jour de l'édition originale des OEuvres, lOai, des éditions « seconde » lOaa, et « troisième » 1638, est identique à celui de l'édition de Scudéry de iGSa.
1 l 'j I.V VIF DE DES nARUEVLX, l6:>5
pitez on ccslo c'dilioM cl ([iiils n'oiil |)as alliMulu la mmiu'iIc l'au- Iheur et ont pris les Icncbres pour la luniiric.
« Persisté par ledit lesnioin en ce qu'il a dil. Lccliire faite de ladite confrontalion oui ])crcislé (s/cj et ont si^né. Lors 'rii('oi)liilo a dit que ses ennemvs luy onl donné ceste répulalion (|ii(', (piand (in \()it |)asser un nieselianl honinie, ils diseid (pie c'est luy accusé cl onl si^né.
'rin':()i'ini,E Dei-vcap-de '>
Ce procès-vorl)al ne dit jias (juelles étaient les allégations de Delagarde sur les relations de Des Barreaux avec Théophile, ce deinier esquive la réponse ou])liant de nous renseiuner à (^'l éuai'd.
YTTT
Les attaques de Garassus, les menées louches du Père Voisin, les lettres indiuiK^s rie Ralzac, etc., etc., de sepliMnbre iG^î^à novend)re \C)->/\, la confrontation du docteur en iiK'docino Ledaron d'Amiens du ')(| U()veud)re, celle de Pierre (iuil)eii, l)()ucher. du iS jauvier lO'^o. les tleu.v nouvelles éditions du « Parniisso sal> ri(|ue » avec celte fois sur le titre le nom de Théophile n'avaient pas réussi à faire éclater la eul|)al)ililé du prisoiunrr ; au contraire les alta(|uos de ses advei'saires S(^ l)risaieul devant ses déné;^alions, il ne consentait à discuter aucune des charnfcs relevées COI dre lui. Ileconnaissons que les deux: connnissaires du Paileuienl, dout un M. Pinon était dévoué auv Jésuites, se inoulraieiil pluhM hieriNciliauts, ils se eontentaient d'eiu'eiiislrei'ses i'é])onsessaus chercher à le jnetlre en contradiction avec lui-même, la chose
LA Vie di: dfs uaurkalx, iG^o ii5
cependant ont été facile '. ()n()i(|iril en soil. Dos narr<'an.\ après la rétractation de Sageot, à laquelle il n'avait peutêtre pas été étrangei". ju^ea le moment venu d'intervenir d'une façon décisive en faveur de Théophile. Depuis lonutenips il savait (jue ses lellr(\s latines étaient en lieu sûr, que le prisonnier ne l'avait chargé en aucune circonstance, aussi l'avait-on vu cliez les conseillers qui h'é(pientaient son père, chez M. de Montmorency, chez M. de Jiancourt et autres grands seigneurs, plaider chaleureusement la cause de son ami. (^omme couronnement à ces démarches, il porte au Père Voisin, l'instigateur des témoins à charge, le coup de grâce ; en déclarant que son ancien professeur l'avait autrefois solhcité de son honneur, il l'accuse ainsi du vice ([ue les témoins soudoyés par le hon Père avaient entendu céléhrer par Tliéophile. Cette grave imputation répétée au lioi lui fait dire que le Père Voisin était « le plus méchant honnne de son royaume' ». Un pareil propos, venant de si haut, décidait i)res(iue de l'issue du procès. Le Père Voisin lajirécipite encore en perdant complètement la tète. Exaspéré de se voir mis sur la sellette, il a eut triom})hei'à lout i)riv,
(i) Ce qui frappe dans los procès-vorbaux des iiilorrogatoiros. cVsl la modcralion des commissaires de Parlement, ils ne clierclienl pas à embarrasser Tliéophile, ils n'insistent jamais sur les questions dangereuses, ils acceptent sans sourciller ses dénégations, en un mot ils font montre d'une si grande impartialité qu'elle confine à l'indifférence.
(2) Mémoires de Garasse, p. 80. Cette accusation seule aurait sulli trente ans plus tôt à mener le coupable au dernier supplice» : le i" léNrier iô80 Nicolas Dadon, maistre es arts, jjremicr régent au (iollége du cardinal Le Moine, natif de iNeuillj-Sainl-Frout, était pendu et étranglé à une polenc(> et son corps réduit en cendn-s pour crime de sodomie ])ar arrêt du même jour. (Collection bupuy, vol. i37,Hibi. nationale)
Il6 LA VIE DE DES BAHUEALX. iG'iÔ
(( ii ()si> oiiV(\V(M* à (HM'Iaiiis jii'^os des éci'ils otdes iiKMiioiiH's j);ir l('s(|ii('ls il riMiioiilrail <[ii'il \ allait (\v la cause de Dirii cl ([ludamoii do l'accusé serait un sacrifice 1res agréable à Dieu". )) Un des juges, indigné, lut ces écrits en pleine ('hanil)re. deux Présidents s'alarmèrent fort et déclarèrent que le Père Voisin. méritait uiieiix la mort que Tliéoplule'. La lé le. du prisonnier de la tour de Montgonnnery était sau\ é(>. Malgré les elïorts désespérés du parti ultra-religieux v[ les mananivres de la dernière heure ', le Pai'lemenl le i" si'pliMiihre li)').^) condamnait Théophile au bannissement. Par une juste conqxMisalio.n \c (IhanceliiM-. sur Tordre du Roi, taisait tenir au l\'>re(lol()n une lettre lui ordonnant de renvoyer le Père Voisin, sans délais et sans ré])h(jne. hors de France''.
Des Bari'eaiiv ne se désintéi-essa j)as de Texil du Père Voisin à H()me^ ii alla l'attendre avec Valloi el Saint- Remy dans un logis sur le chemin de Dijon ])ai- le([uel il devait nécessairement passer. Le Pèi'e \()isin éîanl arrivé
(i) Mémoires de Gnrruae fp. 73) ol Apoloyic au hoy. p. [\?..
(a) Mémoires de Garasse (p. 72).
(3) Los audilions el confronlalioiis dv l'iciic (iallicr de Sainl-AnViiiuc le 18 août iGr?'), do Jean Ravon.cau, avocal, le ■>.() août, de Jean Millot, cliinir- ^'ion. If 22 r.oùl, le leiulcinaiîi du jour où avait coimncncé la délibéralioa du Parloinonl pour jugor Tliéophilo, Faudilion devant la Cour de Parlement elle même du prisonnier Jean Sepaus el sa confroiilation avec Tliéophilc le 29 août. Théophile, de son côlé, ne s'élail ])as endormi, vers le ifi ou 17 août il faisait rcnielli-e au Parlement un éner^i([ue facluni dans le(piel il e\('enlail tous ses adversaires. Tous ces |)roeès-verbaux et raeluni ont éli- publii's Icxluellenient dans Le. Proccs de Théophile, T. I, cliap. \x et \xi.
{(i) Mémoires de Garasse, p. y.'!.
(ô) Le l'ère NOisin ne voulut pas obéir aux ordres de ses supérieurs, à sou arrivée à Korne ; il quiUa la (:oni|)agiii(> de .lésus el mourut en mais ou avril ifiaG quelques mois avant Théophile.
« ils lui firent mille caresses d'aijord et dos proloslations élraiiges d'une amilié sincère, el sur leur départ, lui persuadèrent parleurs cajoleries d'entrer dans leur carrosse, donnant son cheval et celui de M. Machaud, son compagnon, à deux laquais pour les mener doucement, auxquels néanmoins ils avaient donné le mot de courir devant à toute bride. Quand ils tinrent le Pèr(^ dans le carrosse, ils Ini firent mille indignités, jusques à le souffleter et lui tirer la jjarlje, et lui donnèrent des coups d'éperons dans le ventre : ce qu'il endura patiemment, sans leur répondre une seule parole. M. Machaud, néanmoins, leur donna une verte réprimande, et levant la portière, s'élança du carrosse, et fit si bien qu'il tira le Père de leurs mains, parce que le carrossier même était honteux des indignités que l'on commettait en sa personne. 4près tous ces outrages, ils furent contraints de courir à pied i)lus d'une lieue, pour avoir leurs chevaux et leurs bardes'. »
Le Père Voisin eut mérité un châtiment plus sévère.
(i) Mémoires de Garasse.
CiiAi>rniK VI
couuKsi'OM).v.\(:i: m: dks bauueaux et dk Théophile. — uetouu de
DES UAUIII:aI \ A 1'AUI:^, SES FR01!?SEME.\TS AVEC THEOPHILE. l'eXIL
DE THÉOPUni:. I.lNCiDEXT DE BOLRf.ES. THEOPHILE A CHANTILLY.
SA MOllI
Des Barreaux NONa^cail (|iiaii(l l'iil l'ondii l'arrèl du Pai'lcuicul : lo [\o sopleinl)i'o il écrit (\c Uioiii à Thcopiiilc :
« Ce n'est pas pour me rappeler a Ion souvenir, mon cher Théophile, que je (ccris {qui, ene£et, s'est Jamais oublié lui-même) mais c'est pour que tu me répondes. Je ne veux rien de toi qui ne vienne de toi. Je brûle de savoir où t'appelleid enfui tes deslins et si notre France voudra le posséder sans risque pour toi ou si quelque terre ])lus heureuse verra Théophile exilé, mais florissant. Quoi qu'il arrive nous aurons tous deux un seul et même exil, un seul et même repos. Je désire que tu m'écrives le plus promptement possible de peur que ta lettre ne néarrive quà mon retour. Pour ce qui est de moi, Je vais assez bien, aussi bien (pi' il est possible .sans toi. En ejfel, tm milieu de sommets qui étendent laryement leurs horreurs, au milieu de montagnes condanmées à un J'roid éternel, Je l'ire de la ne'uje de nouvelles ardeurs.
(( Dieux t)ons ! Quelle candeur de v'isaqe et d'âme dans une tendre vier/jc, mais arrêtons nous. Pour loi lu me diras si tu désires quelque chose de moi, Je m'arrêterai deux Jours pour attendre la réponse.
LA VIE DE DES IJAUUE.VLX, l6:>5 IIQ
Cependant porte-lui l)k'n. mon cher Théophile, et chéris toujours Vallée, le plus aimant (le tes amis ^. »
(^elle letlre est leiiiisc à Théopliilc (|ii('I(|li('S jours aprùs son (lopnrl do rii()lol de Lianroiiii. La jn-oi-oiratioii de quinze jours qu'il avait sollicitée et ()l)leiiiie du Parlement de Paris", e\j)irée depuis six jours, rohli^^cait à se cacher, couchant tour à tour chez Fr. Luillier, Ducée et Duret. Le ton de sa réponse à Vallée (vers le 5 octohre) marque la vivacité de son afrection pour le « l)eau » lil)ertin :
Cl Théophile à sou ^ allc-c.
(( Je m'ennuie, mon Vallée, non point de toi, mais de tes retards. Que me fait à moi ta tendre jeune fdle et la candeur, comme lu dis, de son visage et de son âme!» Tu n'agis pas avec candeur à mon égard; tu as abandonné l'exilé, et aux rigueurs de ma mauvaise fortune tu as ajouté encore ton absence. Tu ne souffres pas seulement mon malheur, mais tu l'augmentes grandement, ce n'est pas ainsi qu'agissent nombre de mes amis qui ne se détournent point de mon infortune. Les instances pressantes de mon maître de I.iancourt se font sentir auprès du roi et de mes juges et dans de fréquents festins notre ami Luillier nous donne les consolations que loi lu devrais nous donner-. Par quelle action, je te prie, nous as-tu présenté une preuve ou de tes bons offices ou de ton affection!' Tu m'aimes, il est vrai, cela est absolument certain, mais tu sais plus sûrement encore que tu es trop aimé et tu ne veux pas revenir •').
(i) Xonvelles (cuvres de J'en Tlirophilc, coiiijjosécs d'cirellcnles IcUrcs frariçoin's et latines, mises en ordre el corri<jces [tar M. Mayret. P(u-is, KJ'tl, h\-\:'.. V" Ictlre on latin.
(2) Nous avons piihliô dans Le Procès de TlicojiUile le Icxlc (li'(i«ll(> |)rorogrr.iion, T. I, p. 5-iJ, ('( la It'lln- adiossc'r par le l)ai:i;i an pivsi(I<Mit do liolliôvro, T. I, p. 525.
(3; Nouvelles auvre^ de 'I héophile. Colto pln-aso ost en français.
I20 LA VIE DE DES BAIIUDAUX. iGaS
)) Mais m.'i plainlc iic vient pas avant son jour. Si ma lettre ne le rencontre pas déjà en loute pour revenir, tes lettres ne m'arriveront qu'après mon déj)art. le lieu de mon exil est fixé depuis lon<itemps et le délai accordé pour fiùre mes préparatifs de départ est dépassé de six jours entiers, aussi suis-je forcé de me cacher. Je suis un oiseau de nuit, aujourd'hui chez Luillicr j'attends la nuit qui me conduira chez un autre (de mes amis). Tu ne pourras pas toujours jouir de ton ami Théophile quoiqu'il soit hien à toi et de son plein gré, mais pardonne à un infortuné même quand il s'indigne. Si tu m'aimes, je me porte bien. De nouveau adieu, salue de ma part tes compagnons autant qu'il te ])laira ^ »
Sa présence lui iJiaïKjiiail, il en |)arle à Fr. Luillicr :
(( Consacré loul entier pendant trois longs jours à quelques amis, je suis à peine rentré en possession de moi-même. Mais voici enfin revenue ma libre liberté qui me donne toute facilité de t'écrire cette page. Il m'est doux et agréable de te consacrer mes loisirs. Si tes allaircs te laissaient le temps de me lire je te rendrais compte de mes alTaires et de toutes mes pensées dans une lettre pleine d'cfînsion, mais j'aimerais hien mieux faire la même chose de vive voix. Je commence à éprouver grandement le regret de ton absence et quoique, grâce à ton souvenir, mes jours se passent sans iiuiuiétude (ton absence, en effet, m'affecte au plus haut point), je ne veux pas cependant laisser s'écouler un seul moment sans quelque image qui me représente de temps en temps les joies de notre vie commune. Toutes les fois que je pense à Vallée, je pense aussi à toi et je pense à vous deux avec la même estime, je bénis les destins d'avoir distingué par la même note le souffle divin de nos esprits de celui des autres mortels. Je regarde cela comme un souverain bienfait.
» Et ces choses n'arrivent point sans la volonté des Dieuv. Du reste de plus en plus s'accroit en moi l'amoui- de la religion catholique : humilier mon âme et fléchir chaque jour les genoux an l)ied des autels est devenu pour moi une vraie volupté. En un mot je suis Théophile (ami de Dieu).
(i) Nouvelles œuvres de Théophile. W loltro on latin, à François Luillicr.
LA VIE DE DES BARKE.VLX, l6'i5 121
» Si, pendant que je t'écris celte lettre, un messager n'était venu m'annonccr tout à coup que des convives m'arrivaient, je volais auprès de toi pour scruter de mes yeux impatients ce que médirait ton visage de ta santé et de la mienne. Ce projet me sourit beaucoup, et il me sera accordé, je l'espère, d'aller te voir le plus tôt possible. Accueille avec bienveillance Théophile qui ne désire rien tant que toi. Ecrit le 3 des ides d'octobre iGaj, de l'enfantement de la Vierge mère de Dicu^. »
et à M. de La Pigeoiuiière :
« Ta lettre à notre ami Vallée m'a montre avec quelle correction, avec quelle pureté tu écris, quel sentiment pieux tu conserves pour tes amis, quelle haute idée tu as de Théophile même exilé et elle m'a rempli l'âme d'une joie inaccoutumée. Tu lui demandes de te développer tout renchaînement des actes de ma vie ; tu m'as connu jeune homme, efféminé et négligent, dépensant à ses plaisirs tous les instants de sa vie. Je m'étonne de trouver dans un esprit si futile une telle connaissance de la langue latine. Malgré son ignorance des sciences et du droit, il est très instruit en philosophie et en littérature (car la nature l'a fait érudit) ; pour moi si le génie qui a présidé à ma naissance m"a donné quelque talent, l'opiniâtreté envieuse de ma mauvaise fortune me l'a arraché ou éteint. Si dans l'avenir je puis utiliser mes loisirs à me plaindre de mes malheurs, tu auras dans un grand volume toute l'histoire de ma vie mise au grand jour. Cependant une nouvelle infortune vient de temps en temps m'empecher de gémir sur mes misères passées et même d'y songer. Mais heureux ou malheureux, je suis toujours tien, heureux vraiment si je suis tien. Porte-toi bien et aime-moi ^. »
Théophile se repentait des quelques reproches coulenus dans sa dernière lettre à Des Barreaux ; heureusement elle avait été interceptée. Le 21 oclohre il s'en
(1) Nouvelles œuvres de Théophile. \' lettre en latin.
(2) Id. YÏIP lettre en latin.
122 LA ME DE DES liAKUKALX, iG^S
l'xciisc el \v ïvUcilv (le vt'illcr au cliçve'l de sou ouclc Fi-aïK-ois \ allée, sieur de C.heiiailles. eu dangei'de luorl :
(( V son 1res ai nu' Vallée.
(( Je l'avais écrit une lellie un peu Irop irritée, pour m'avoir al)andonné dans mon exil et eela au delà du lemj)s |)romis, je te faisais de Ion absence des reproches li{)|) \ ifs, mais par bonheur cette lettre, qui devail, si lu m'aimes (el tu m'aimes assurément) le faire (h- la peine, a élé inleiceplée, Dl) (i)ucécet Durct ^) sont venus nu> voir aujourd'hui et en me parlant de ta bonne santé et de Ion retour, ils ne m'ont pas fait un médiocre plaisir. Il m'est j)énible cependant de te savoir retenu si loin de moi, je supporterais dilTicilement mon Vallée à plus de trente lieues de distance et je l'accuserais si je ne savais la cause de ton absence. Je ne me plains pas de te voir auprès de Ion oncle en danger de mort, mais je m'en lélicite, car bien que tes relards me tiennent toujours dans l'inquiétude, je loue néanmoins ton humanité et si mes prières ont quelque intluence sur toi, je le conjure de ne pas abandoiuier ton oncle avant ([u'il soit rétabli. Si j'étais médecin, je volerais l'aidei'd;'s secours de mon arl, ncn doute pas. Mais ce n'est pas une jcliîc ad'aire de me soigner moi-même. Porte-toi bien. \ \ en a,L:il avec moi le mieux du monde el il se montre de toute façon mon meilleur ami et le tien. Nous échangeons fréquemment des dînci-s cl des lettres, mais jamais sans te regretter, Encore une fois {)()rle-loi bien cl aime-moi -. »
Vallée est de rcdour à Paris, il n'a pas cliangé, c'est toujours le lil)( rlin prêt à se moquer de la Religion, à étaler conij)laisauuuenl ses hagaleUes philosophiques, à renier ses dieux de la veille; il a froissé son ami, il s'est moqué dv. sa réserv(\ Théophile n'est plus, en elïct, le
(i) Nouv. (cuvrcs de Théophile. La WV'lcltre en franr. csl adrosséeà M. Durct. (2; Id. Lellrc \ II eu laliii.
LA VIE DE DES BARREAUX, lG:25 123
raisonneur do jadis. Deux années de détention l'ont rendu circonspect ; il aime autant la bonne chère (;t les caijarets, mais il n'entend ni discuter ni railler la foi, il sait ce que sa réputation d'atliéiste lui a coûté. H s'étend l(jii<^uenient dans une lettre à François Luiltier sur l'attitude de Des Barreaux ' :
u A Monsieur I^uillier.
{( iNotrc Vallée (qui jadis fut le mien) prend i)Uis de licence qu'il ne lui est permis (d'en prendre) et se laisse aller, si je ne m'abuse, à un oigueil intempestif. 11 sait de quelle alîeclion respectueuse j'ai jusqu'à présent loué sa Jîcaulé de corps et d'esprit. Je me suis conduit avec lui de telle sorle qu'excepté une obséquiosité aveugle ou une excessive faiblesse à le louer, il n'est rien dans ma manière d'agir qui ait pu le blesser ou dont je me doive repentir. Lui cependant, comme si j'étais un mallionnôle homme qu'on put haïr ou un importun qu'on put dédaigner, s'élève contre mes paroles et contre moi avec tant d'impudence qu'il faut ou qu'il avoue cette impudence ou qu'il se déclare nettement mon ennemi. Je ne sais si hier tu as remarqué avec quel orgueil il a défendu contre moi ces bagatelles philosophiques ; jeune
(i) Déjà dans une de ses Icltrcs précédentes à Luillier, Théophile lui avait recommandé de choisir avec soin les jocrsonnes qu'il invitait aux « festins »
auxquels il le conviait : « Toi, porle-toi bien et ainic-moi et désormais
n'amène plus à nos festins des hôtes qu'on puisse incriminer. Je les prends pour des espions de mes mœurs et moi qui ne me regarde pas comme moins prisonnier en présence des magistrats que dans les fers, j'alTirnie cependant qu'en agissant bien et en parlant avec réserve je n'ai à prendre garde à. rien et je n'ai rien à craindre quand j'aurais pour juge Caton lui-même. Mais devant des témoins de cette espèce qui rappellent le fantôme des juges s'ils n'en jouent pas le rôle, se souvenant du ])éril à ])eine surmonté et du bûcher a peine éteint, mon esprit n'ose plus se laisser aller en liberté au\ jeux de mois et aux plaisanteries et montrer pleinement un front exenqjt de soucis. Ouoi d'étonnant donc si mon âme repousse ou du moins sui)porle avec impatience même au milieii des baruiuets ce qui augniente l'amertume de ma captivité passée et diminue le charme de ma liberté actuelle. Supi)orle, je le prie, ces ennuyeuses plaintes et n'en aime pas moins Théophile qui le cliérit au plus haut point » (Lettre 1\ en latin), et (piand Luillier, à sou tour, devait être son hôte, il n'oublie pas certaines recommandations :
Ili'l LA VIE DE DES BAUIŒ.VLX, l625
lioiuiue iiiiprnileiiL à |)r()j)Os d'iiisanilcs do celle i's[)èc(>. il accuse (riyiioiaiicc la li'anqnillc liberlc cl'cspril diin homièle hoinmc et il regarde comme œuvre de sciouce lout ce qui lui ])iait de i^a/ouillei-. H adiuire et magnifie ce libelle masf|iié ^ ([iriin nouvel auleur a dérobe comme un ccnlon dans le portefeuille des anciens philosophes. ()ne m*im[)()iie ce <iuc cet aidcnr ou Ions les anciens ont rêvé sur lorigine du monde, puis([u'il est certain |)leincmenl qu'ils n'y ont absolument rien compris. Go sont exercices d'écoliers et mensonges jiayés de pédagogues. Je ne croirai jamais que des homnies insirnils i)ar ces moyens puissent devenir ou plus forts ou meilleurs et je pense qu'il y a ])eu de diflerence cidre le bavardage d'hommes ivres et les aiguties de ces sophistes. Quand il m'arrive de lire un ou deux volumes, je rougis de ne tomber presque sur aucun livre qui ne me paraisse une répétition de mon auleur. .le crois, d'après ce que la nature nous a |)ermis d'apercevoii' des cieux, que ceux auxquels nous (U'vons accoidei' la plus grande conliajice sont ceux qui ont borné leur étude aux mouvements des cieux et à l'examen des astres. Mais les autres comme ils s'embrouillent, de ([uelles erreurs ils se font pour eux-mC'mes et pour les autres un faux semblant de vérité, de quelles prédictions incertaines ils nourrissenl et trompent la curiosité des hommes, cela est facile à voir; c'est ce que j'ai l'ait jusqu'ici. Aussi, je t'en conjure, avertis et avertis encore noire Vallée cpii fut auticlois le mien, de se dégager tout entier des tilets de cette fausse science. Qu'il ne songe plus qu'à ce qui tend au repos. Qu'il soigne assidûment son corj)s et son esprit, qu'il veille sur lui-même, qu'il ne dise plus de mal de moi, les oreilles m'en tintent encore; ses conversations d'hier, quoique murmurées à voix basse, m'ont brisé le cœur, il use
« L'heure suprôme de rallenlc s'csl écoulée et seul tu es appelé par les vœux de tous pour coinplélcr la joie de nos banquets. Viens donc ou plutôt vole vers nous, sinon envoie-nous à la place le vin d'Espagne que tu nous as promis, pour ne pas rendre tout à fait vain ton double engagement. Si tu ne liens pas tes promesses, il ne sera pas étonnant que tu penses loi-môme devoir être compté au nombre des amis vulgaires, mais il sera étonnant tout de même que lu le sois montré jusqu'à ce jour le meilleur des amis. Je n'attendais pas d'autres convives que loi : or le prétexte que tu invoques à propos du respect de l'anliquilé est vain et futile, s'il empêche notre réunion el m'enlève la vie. Adieu.» (Lettre \l en latin;.
(i) Nous n'avons pu découvrir quel était cejlibclle.
pour lui et pour moi de trop de cruauté et de même que mon amitié ne saurait supporter plus longtemps sa haine et sa colère, de même ma vertu ne saurait les excuser. Tant que je l'aimerai s'il ne m'aime, nous serons, crois-le bien, malheureux l'un et l'autre. Toi, continue comme tu as commencé dans cette suavité de vie commujie, et mets au milieu de nos dill'érends celte bienveillance qui, tu l'as promis, nous unira avec ton frère jusqu'à la fin. Porte-loi bien ^ »
J^'aUraclion ([Lie Vallée everrait sRir Tiîé(){)liih'. était trop forte pour qu'ils restassent longtemps éloignés l'an de l'autre ; le ton de leur correspondance redevient tout îi fait auiical. D'ailleurs Théophile avait raison de se sentir pins rassuré, sa tragédie de « Pyranic et Thisbé » était représentée à la Cour. Cet hommage rendu à un homme condamné au bannissement, presque en rupture de ban, apparaît assez suggestif, il met en évidence les sympathies qu'il avait conservées dans l'entourage de Louis XIII.
« A son très cher Vallée.
« Envoie-moi, je le piic, notre ^lélibée et rappelle-toi, si tu peux, ce passage de Sénèque qui m'a fait soupçonner par vous de plagiat; je crois qu'il est presque impossible que deux esprits à ce point diflcrents puissent avoir la même idée, et si je ne l'avais vu de mes yeux, je ne le croirais pas. Après le repas d'hier je rentrais à la maison fort étourdi de votre bavardage, quand une bonne nouvelle de notre ami Pyrame - est venue me réjouir le
(i) Nouvelles œuvres de Théophile. Lollrc I\ on latin.
(3) Il est qaeslion de cet ami l^yrame dans une antre loi Ire do l'IuMipIiilc à Lnillicr: « Pour (jne tu ne prennes ])as pour jjrétexte de ton ahsonci" la l'ait)losse de Ion esloniae, je rinvile senlcnionl à la coniédio, joie dos oreilles ol non de la bouche. (J'élait hier chez moi les lèles de I5aecluis et la scène ([uo devail. jouer noire ami I\yrame a élé remise à aujourd'hui. Il convoque pour la seconde fois en mon logis quelques conqiagnons de i'ostins. S'ils étaienl de la première réjouissance, ils recommenceront. Tu n'auras pas à le ropcidir d'accommoder à leur gaieté l'air de la figure. Pour moi ([ui ne fai pas vu depuis
126 lA ME YiE Di:S BAIUIEAUX, iGaS
cœur, c\sl lie l\\iaiin' (|ui ii c\c reçu aux applaiulisscmciils unanimes (U> la Cluui'. \ oici le (Icinici- i('j)r()c'he qu'on me lait, c'est que rame em|)t)tli'i' par I Cxccssiv c xiolence des vers, les speclaleuis se plaiuiieiil d aller moins souvent à la comédie qu'à l'en- Icrremeiil. Le lloi t'.^l bien disposé à mon ég-ard. mais c'est tout. Le Dne me soitîtje dans ma eaplivilé. mais il sollicite ma libellé avec lro|) de ])aresse.
)) 11 i\'doide. à mon a\is. cpie je naie pins recours à lui quand je pourrai m'en passer, et il aime mieux m'avoir malbenreux que pas du lonl. S'il connaissait bien mon caractère, il |)rendrait soin par le plus jjromp! des bienfails de m'encliaîner dans les liens de la servitude la |)1ms durabhv ('-ond)ien peu je suis mécbant, ([uel piètre prolil on a en ai^is^anl de ruse avec moi. In le sais et tu le sauras loujoiirs. Vdien -. »
Des Bai'j'oaiix est Icmi |);ii' Tlioophile au romani dos moiiidros iiicidcnls de sa xic :
« \ mon ami \ allée choisi enire tons.
(( Nous a\(tiis pass(' a^scz luMnensemenl, aniaiil du moins que cela se pon\ail sans loi. la soirée d'hier. Apiès le {lincr- (pii lut gai, comme joules K-s choses improvisées, et (pii l'ai soigné comme toujours chez lîi'ossand. je suis allé voir, hôte très désiré, deux l^elles cl honnèles dames, (jiii l'une ei l'auti-e m'ont ouvci't leur cœur dans une eonv ersalion loul à fait confidentielle. La plus jeune snrioni a louguemeni déploré les misères de son triste mariage el elle paraissail iellemenl abhorrer son mari qu'elle me donnai! esj;oir de me l'aire aimer d'elU;. Mais ayant
si lonylcnips, jpcrois que tu me négliges ou que lu me dédaignes. Porlc-loi bien el aime-moi, comme je me porte el connue je rnime. » (Lcllre XIV en latin)
(i; La lrag('-die de Pyranie el Tliishr a paru pour la proiiiicTC fois dans la Seconde partie des OEuvrcs de Théojjliile, i(ju3. Elle a eu i)liisipin's éditions, voir Le Procès de Tliéoijlnlc, T. il, l'.iblio^raphie, p. 278. La date de la i)icinière icprésentaiion tix(''ci);:r les (VcTes Parlait à 1O17 n'a aucun fondement, voii' la note i, page ô.'ÎQ du T. I, du Procès de Théophile.
(3) Nouvelles (rnvres de Théophile. XII' lettre en latin.
la conscience de nn valeur. j(; n'ai j):is voulu am!)ilioiini'r celle bonne fortune.
)) Poi'Ie-toi bien '. »
Dans les premiers jours de iiovciiil )!•('. il lui a])i)i'('ii(l que le lieu de son e\il est une des îles des bords de l'Océan :
A Yull
ee
moi
Je n'ai nulle raison dr ('('crire el je l'écris ; de Ion cùlr aimcsans nulle raison de ni'ainier. Mon absence sera un ])eu plus longue cl un peu |)lus trisle qneje ne croyais. Ou m'assigne, en elîel, une demeure erranle et périlleuse sur les bords de l'Océan, loul y est rocbers, gués, vents et vagues. Nulle société si ce n'est celle de rudes mai'ins, et qneje dorme ou cpie je \('ilk', que je sois ivre ou sobre, il rue faudra et tituber et vomir. Toi, dors en paix, soigne ta saule, jouis do loi même et de Paris tout entier. Poite-Ioi bien -. '■>
A peine arrivé Théophile raconte à Vallée Fiucidenl (( ridicule » de I^ournes. Parti de Paris avec M. de Montmorency qui allait reprendre le commandement de l'armée navale à l'île de Ré, il se voit interdire l'enlrée de cette ville i)ar le prince de Coudé, ^rand ami des Jésuites, dont le Père Colon élait Thole. Le (\uc de Montmorency réplique à cette injonction du Prince en se refusant à se rencontrer avec le Provincial de la Compagnie.
« Il m'est survenu eu cours de roule un é\ènement ridicule dont je ne rougis pas de le faire part, comme de tout ce qui m'arrive. Voici que pendaid... nous a[)procbons et nous allons presque passer les portes de la ville quand accourt au devant de
(i) Nouvelles œuvrer de Tlicoithilc. Lollro \\I on latin. (2) Ici. Lettre \VI en latin.
nous un nicssaucr ({ui, au nom du Prince, prie inslamment mon niaîlie de no pas m'inlroduire dans la ville avec lui. Et il donne comme cause de celle défense qu'il regarde comme un sacrilège de recevoir sous son loit hospilalier les ennemis de ** auquel Tunissail auparavant un pacte si étroit d'aflection. Et moi, s écria alors mon Duc (le due de Montmorency) je le prie inslamment d'éloigner aussi un tel allié de ma présence, et ce mot dit, nous entrâmes. Il fit arrêter le carrosse au seuil même du palais du Prince (le prince de Coudé), il pénétra seul dans le palais et n'amenant à cause de moi aucun compagnon, il nous envoya tous à la plus prochaine hôtellerie. BientcM pour affîrmer ouvertement en quelle atVeclion il me tenait, il ordonna à haute voix de m'apprèter le meilleur repas possible, Il menlonre, en eflcl, de tant de soins, il me rend tant et de si vj-ais services qu'il est bien évident que son aireelion est sincère et véritable, sans aucun mélang-e de courtisanerie. El moi tout heureux de sa bienveillance je jouis délicieusement des plaisirs de la table et du repos. » Le Prince répélait de temps en temps que c'était malgré lui qu'il se privait de ma jirésence et qu'il achèterait fort cher. si! le pouvaii. le |)Iaisir de causer avec moi en ami. Le lendemain, comme je cherchais dans l'ennui de celle ville désagréable cl déserte une retraite pour mon esprit, mon maîlre a fait plus encore, il m'a permis de partir non sans une garde d'honneur, mieux encore, il m'a fait suivre par un cuisinier qui par la variété des sauces et des plats devait adoucir les ennuis de son absence, tandis qu'il consacre deux jours près de son Prince à d'assez graves loisirs, mais je passe volontiers deux jours dans ma campagne déserte à honorer le souvenir de ma belle Calisle'. Je songe au lare mérite de celle qui fut mienne, à
( 1} KsI-cc cotio (;olislc qui lui fui cnlovée par le comte de Glermont-Lodèvc (loiil parle In lettre X^ Il eu français des A^o/(ue//es œuvres, on une autre maîtresse de Théophile .'' «Monsieur, vous avez une maislrcsso qui m'a voulu autrefois du bien, si vous aviez besoin du crédit que mes services ont mérité auprès d'elle, je l'emjjloierois en vostrc faveur : mais elle a trop de jugement I)(»ur m'avoir laissé ce moyen de vous obliger, et voslre gentillesse fait que je trouve son ingratitude de bonne grâce ; je me console toulesfois de ce que son hiMiieur ne change ])0ur moy qu'avec son visage, et croy qu'elle m'a plustosL quitté par respect fpie par mcspris ; cette vanité me persuade (jue je la dois aymer. el lesmoigne cjue je l'avme encore. Le temps ne ruinera jamais tant
LA VIE DE DES BAUHEAUX. l625 I29
la beauté de son visage et de son cœur que nul morlcl (du moins je me l'imagine) n'a pu embrasser tout cnlièrc et des yeux et du cœur. Je brûle plus à son souvenir que toat autre à la vue de son corps tout entier. Loin d'elle j'ai toujours très présente l'image de ma félicité passée, et ni le temps, ni l'espace ne peuvent diminuer ou grandir le souvenir de ce bonheur. Elle me menaçait dernièrement et me disait que sa vingt-cinquième année allait finir, grave erreur à coup sûr! car tant que je vivrai elle ne vieillira pas.
» Toi qui la connais comme tu me connais, supplie-la en mon nom de penser à moi de temps en temps, et quand tu m'auras certiÇé le fait, dis-lui bien qu'elle a mérité plus de reconnaissance que si de l'exilé ton esclave elle avait fait un empereur. Mais assez parlé de Caliste ; un mot de toi maintenant et de... Si quelqu'un s'efforçait de détacher de nous ceux qui nous sont unis par la volonté toute-puissante des Dieux qu'il soit accusé du crime de lèse-nature. Aime le reste de la bande des amis autant que tu mérites d'être aimé. Tu as naturellement toutes les vertus de l'homme et nul, même celui qui t'a rendu le plus de services, ne t'accusera jamais d'ingratitude. Je crains toujours que tu ne m'aimes moins, toi qui es tant aimé. Dangereux sont les rapports avec les femmes, ne t'y engage qu'avec précaution et quelque facile que l'accès s'en présente à tes désirs, remarque, je te prie, qu'à d'hcurr;ux commencements le sort réserve souvent des fins funestes^. »
La dernière lettre de Théophile à Des Barreaux est du i3 noveinhre ; elle prouve que Vallée était venu le retrouver à File de Ré :
(Du i3 novembre 1625, i'" jour des ides).
« Nous sommes attendus pour dîner chez ce vieux militaire sur le compte duquel tu as entendu dire autrefois de si belles choses.
d'ainour sans y laisser les fondcmcns d'un peu d'amilic. Je vous quille l'un el me donne l'autre. Après avoir esté son esclave, je veux estre son alTiaiicliy el. Monsieur, vostre... »
(i) Nouvelles œuvres de Théophile. Lellro WII on lalin.
l3o LA VIE DR DES BAUIIEAIX. iG^fj-lO^G
Donc ahaiulomu' Ion andieiice cl viens suivi sciilcineiit de Ion compagnon de chambrée. Je vous attends ici vous ou votre voiture qui me cojiduira jhcs de vous. Hier le préfet maritime m'alfirmait que nous ne serions absents (pie trois jouis. Me voilà tiié du feu pour aller à l'eau ; mais Dieu sera mou soutien. Et il sera toujours Dieu pour moi'. »
^ ors février i()9() Tlu''()|)bil(' (^sl à Cdianlilly cIhv, M. de ArojilmorencN . Des lîarreaiiv lui .ippreiitl (]ii'a\ani alleiidii le i ."> mars avec quelques (unis Garassus à l'issue (l'une [)ié(lieali()ii à IY\i^lise Sainl-Etienne-du-Mont, ils lui avaieid l'ail inillo indiyiiiU's ((sans lui |)orler néanmoins aucun coup (| ni pnl l'incomniodcr aucunement'. »
Des Barreauv re\il plusieurs fois son ami avant le départ de celui-ci pour le château de Selles en Berry, maj^nirupie résidence du coiule de lîélluuie, n\\ il passa Tété, llenlré à Paris, à rilcMid de iMonlinoiency, dans les premiers jours de septembre, Théophile \ est pris d'un accès de fièvre tierce, Des Barreaux accourt h son chevet, les drogues d'un eliailalan détei'ininenl un Iransjx)!-! au cerveau et le pauvre Poète deBoussères e\i)ire le ao septembre i()2(), à 5 heures du soir, entre les bras de Des Barreaux, de Mairet et de Boissat'. Le duc de MontmorencN lui lit l'aire le lendemain des obsècjues solennelles à l'église Saint-i\icolas-des-Cbam])s \
(i) Nouvelles œuvres de Tlu'(i[t}iUe. \\\V loUio en lalin.
(2) Mémoires de Garasse, p. ■>.<>').
fSj Théophile pst-i! inorl clin-liiMiiifincut. (îar.issiis flil non, le l'rro Duil- IcIj.'ukI oui, voir Le Prorès de Tlir();i!nU;, '!". I, p. 577.
(\) La correspondant de lllcliolicu publiée par la Sncu'h- de l'Ilisloire de France ronferinc une très curieuse Ictlre liborline adressée à lîaiiliii l'aîné où il est fait allusion aux nobles personnages (pii ont accompagnés la dépouille de Théophile. (T. VIII, 1877, P- 3'j et 35)