SA RENCONTRE AVEC MADEMOISELLE DESJARDINS. DES BARREAUX AVEC
CHAPELLE. MOLIÈRE, ETC , AU CABARET DE L\ CROIX DE LOPiRAINE.
CiGiS-iOr)^;
La Fronde approchait qui devait déchaîner l'anarchie dans toutes les classes de la société h*ançaise, les lil)ertins n'ayant rien à craindre du pouvoir allaient se livrer imj^unénientaux satiu'nales et aux mascarades. On vit un jour les amis du cardinal de Retz coadjuteur de Paris, Brissac, de Vitry. deMathra.de Fonlrailles, sortant de diner chez Goulon. chariier un convoi funèhre l'épée à la main, en criant au crucifix voilà l'ennemi ' ». Ils faisaient tout à leur aise montre de leur impiété, ne se souciant ni de Mazarin ni des Princes, ne pensant cpi'à jirendre leur
(i) Mémoires du cardinal de Rclz.
2o8 LV ME 1)K Oi;S BAHHK.VIX. l6'|S
rt'vaiiclK' (lu silciHM' rchililiiiio le soin de leur sécurilé leiu" avait iiiijiosé jiis(|ue-là. Nul doiili' (|iie si nu ujoiiverneinenl aussi rail)le qii(> eelui de Marie de Médicis avait suclé à la Fronde nous eussions vu lleurir. eouune au 1em))s le Tliéoj)lnie. les « Cabinet ». « Déliées » et « l^arnasse salyi-i(|ue ». HeureuscMïieul Ma/.arin devait reprendre d'une main l'ernic les rênes de TElal.
L'agitation populaire gênait Des Harreauv eu lui fermant momentanément les maisons amies et surtout les cliers cabarets, théâtres de ses liaucJies lij)pé(>s. Après la journée des barricades (9() août i()/|8) la pensée de crier famine, la vision de l'épuisement à pi'évoir en cas de siège des caves on sounneillaieut les uieillenrs cj'us de l'i'auce. la suhsiilidiou possihic de l'eau au vin pour la(|uelle il alleclail une sainte horreur, rapjx'lée par t'abbé Laur(^nt de LalTémas dans sa jnazariuade : IJ Enfer burlesque
Quelques-uns queslent dans la plaine Pour descouvrir quelque fontaine, J'entends ou fontaine ou ruisseau ; Car pourveû que ce soit de l'eau, Ils se la montrent tous par signe Comme estant un bonheur iiisignc.
Et lesmoignent par leurs clameurs Que Des Barreaux n'est pas des leurs, Luy, qui prend pour mauvaise augure Quand il l'cncontrc de l'eau pure,
(i) Paris, 16^9, in-V'. — ^'oir sur l'ablK' de Latri'inas iiolrc Hihliognipliie des recueils collectifs. T. II.
LA VIE DE DES BARREAUX, l648 20g
la perspective de se lever chaque matin et de se coucher chaque soir aulji-uil des uiousquetades, l'engagèrent à fuir inie ville inhospitalière, non sans avoir par avance lancé sa profession de foi ménageant les frondeurs et les mazarins :
Je ne crains point en cette guerre, Qu'on Jette mes chasteaux par terre, Qu'on mette mon bien à l'encan ; Je vay partout, comme un Apostrc, Et si je disne dans un camp, J'iray fort bien souper dans l'autre.
Je suis bon François pour la vie.
Qui m'enrolle en philosophie
Exempte de partialité,
Et cette belle indifférence.
Assure ma neutralité
Par tout le royaume de France.
Ouy, Je proteste indifférence, Et parcourray toute la France, Monté sur un petit bidet :
Aucun party ne m'est contraire.
Et soit l'aisné, soit le cadet, Je ne puis manquer d'un bon frère.
Le 7 novemljre il est en Champagne, au château de Tanlay, près de Tonnerre. S'étant endormi après l)oire, il laissa une chandelle allumée qui mit le feu à sa chamljre , heureusement il n'y eut de Ijrûlé qu'un fort beau lit et les chausses de M. d'Emery placées derrière le chevet'. On
(i) Journal des guerres civiles de Dubuissoii-Aubcnay, i648-i(353. i883. T. I, p. 84- Il s'agit de ParlicclU d'Eincry, surinlciidant des finances.
2IO LA VIE DE DES C.VRnEAlX. iG'lQ
mil ct'l accidcnl sur le romplcdc la loiidic. dil Didniis-soii- Aubeuav dans ses Mémoires.
Des Barreaux, n'ayant plus le i-essoil de la jeunesse, se fati^ifue de ces déplaeemculs iiieessauls: il soulïVe d'être séparé de sa famille et de ses intimes restés à Pai'is, il ne tai'de ])as à les rcjoindi'e.
Le voilà à nouveau avec ses compagnons de débauche, Blot, Saint-Pavin. etc., il s'emôle dans les gascons du chevalier Antoine de Roquelaure, le dessus des cyniques (le répocpie : le petit bossu Koidrailles. Fi-an(;ois d'Amboise coude d'Aubijoux, César-Auguste de Pardaillan marquis de Termes, le chevalier de Rivière, Coulon, Hotman, Henry d'Escars sieur de Saint-Hibal et Romainville '.
Jus(pi'ici tout eu ne se lassant |)as de j'ailler Dieu et la religion, d'aualliémaliseï' la raison. Des l^arreaux l'avait fait avec esprit sans tomber dans la grossièreté ; l'atmosphère dans laquelle il vit modifie sa manière de faire ; il improvise des couplets dans le gem-e de Blot, ils ont un tel air de famille (ju'il est bien diiïicile de distinguer ceux qui lui ap])artiennent en propre. En voici qui lui sont formellement attribués :
Nous sommes ici demi-douzaine Qui ne nous mêlions guères en peine Du Vieux ni Nouveau Teslamenl, El Je tiens qu'il est impossible De trouver sous le Firmament Des gens moins :rlcs pour la P>il>lr.
(\) Tons cos noms sont cilrs avec colui do Dos Harroaux comnio formant la Ironpe dos gascons de Roquelanre dans le chansonnier Polocki.
LA VIE DE DES BARREAUX, lG5o 211
La deiîîi-douzaino, c'est prol)al)lement avec lui, Blot, Saint-Pavin, Chapelle, Coulon el Holinan.
On nef... point dedans la gloire, On n'y peut ni manger ni boire.
Toujours admirer est d'un sot.
Enfin chanter toute sa vie Domine Deus Sahaoth, A la fin par Dieu, on s'ennuye.
Son inspiration n'est pas heureuse dans le couplet qu'il ajoute à la chanson de l'abbé Laurent de Laffémas sur l'aventure de la présidente Lescolapier :
Monsieur de Bernay y vint
En satin Tenant sa lardoire en main ; Jésus ! c'est nostre voisine Que l'on fourre (bis) aux Feuillantines '.
Lui, le sceptique, se refuse à croire à la fin prématurée de Descartes à Stockolni (ii février i65o), ce philosophe l'ayant assuré qu'il connaissait les moyens de prolonger sa vie autant qu'il voudrait. La mort l'efîraAait toujours, il explique celle de Descaries en disant qu'il croyait avoir trouvé un régime propre à le faire vivre longtemps mais qu'il ne l'observa pas ^
(i) Voir les Historiettes de Tallemant, T. V, p. 38. L'abbr de Beriiny-l-Vydcail était conseiller clerc au Parlement.
(2) Lantiniana (Bibl. nat., Ms. 3.3354). Nous n'avons trouvé aucune trace du voyage que Des Barreaux devait faire pour aller voir Descartes. (Lettre de Chapelain à Balzac du 11 août lO'io, p. 183)
LA ME DE DES B.VUUEALX, lC5o
Le *:!Juill('l I (),■")() (Ml |)l(Mii(> I'' ronde, son anricMiiie amie M.ii'ioii (le L'Oriiie (lis|)ai'aîl à son lonr. an moinenl JiuMne où Mazarin tK^liviail eonli-e ell(^ une Icllre de eaeliel '. Un (le ses familiers, indinju' (l(> la eonduile du C.ardinaL la venu'ea par un sonne! :
Tandis qu'un Cardinal, ])ar s(in Conseil damnablo, Précipite TEslat dans les diM-nicrs malheurs, Et que n(nis attendons, les yeux novez de pleurs, De la bont(^ du Ciel quelque coup favorable :
Pliilis. celte beaul('', dont la douceur aimable De nostre triste sort consoloit les rig'ueni-s, Mous produit par sa mort de nouvelles douleurs, Et ravist à nos yeux sa pr(!'sence adorable.
Grands Dieux, dont le pouvoir gouverne l'Univers,
Qui causez icy bas tant d'accidents divers.
Quel crime avons-nous fait ])(Hir soulTrir lant de [jcincs ?
D'un Ministre maudit vous prolongez les jours, Vous faites vivre heureux cet objet de nos haines, Et vous laissez mourir l'objet de nos amours.
Ce sonnet Des Barreaux aurait pu le signer ; devant un eereueil les raneunes s'oublient.
(i) (< Au mois do janvior iG.'xjlfi |)olili(|iic n'est plus aussi iiKliil^^mlo. Les Princes sont ain-lés et cnCerniésà Viiu-emies. El Maiioii de Loriiie, comiiie ses illiislrcs complices, esl l'objet d'une lettre de cachet signée \la/arin, (jui l'enfeiiuo non au Cliàlclet, connue (|nel(ju'un du conunim, mais à la Hasiille comme le» grands noms. Quand les mousquelaires porteurs de l'ordre arrivèrent cticz la courtisane, elle venait de mourir. » (Josc^'pliin P(3ladan : Ilisloire el h'ujende de Marion de Lormc)
LA VIK DE DES BARUEALX, l(jî)l-l6j^ 2l3
L'abbé Bourdelot, réj)oiidanl à l'appel de la reiiie Christine, avait empoi'té dans ses bagages une copie des poésies libertines de rillustre débauché, il les appréciait et sut les faire apprécier. De qui tenait-il cette copie? L'avaitil obtenue en représentant à Des Barreaux que ses sonnets seraient lus à une grande Reine ') On serait assez disposé à le croire, une telle audition flattant son amour-propre et lui olfrant toute sécurité du côté de leur divulgation. En France, Des Barreaux les retenait jalousement dans la crainte des ennuis cjue leur impression aurait pu lui causer ; à Stockholm ce danger cessait d'exister. Ils devaient d'ailleurs obtenir un succès inattendu : Christine les goûta si fort qu'elle prit pour sa maxime favorite uu vers du sonnet : Mortels, qui vous croyez quand vous venez à naistre,
Estiidions-nous plus à Jofiir qu'à connaistre
Si Bouj-delot avait écrit ce choix à Des Barreaux, on y verrait le désir de lui être agréable, le doute subsisterait, mais c'est Adrien de Valois qui en informe le savant Heinsius dans une lettre datée de i653.
L'adhésion de la souveraine du nord aux doctrines de Des Barreaux le consolait des railleries que lui attirait son attitude indifférente. On lui reprochait de cacher sous ce masque sa couardise ; agacé il y répond dans un sonnet sur le siège d'Etampes ' :
(i) Le sib^^e d'Estampes, une des .uiioiis les plus iiuMiilrièrcs de la Fioiido, coiuincncc dans les derniers jonrs d'avril idô.H. lui !e\é le 7 juin suivant. L'armée des Princes assiéf^éc était commandée par Tavannes, l'armée royale assiégeante par le maréclial de Tureniie.
2l4 LV VIE DE DES BAUREALX. l65l-lG5'l
Esldinpes, sijani(dsjc ihiLs sons tes tnarailles Si dedans ou dehors j y rerois aucun tort. Si j'attaque jamais deniy-lune ou lemùlles. Que je perde ()j<un(ds le litre d'esprit fort.
I\ 'est-ce rien (jue te Jer déchire nos entrailles ? Qu'une Jîèvre pourprée abbrège nostre sort. Ou qu'un coup de mousquet fusse nos Jiuiéra'dles ? Enfin, n'est-ce donc rien que d'(dler à la mort ?
Conservons (œee soin la douceur de nostre estre, Sauvons, sauvons nos jours du Jer et du salpestre ; O toy, qui vas cherchant la mort dans les combcds,
De quelque vain honneur dont elle soit suivie. Pour moy qui suis réel, je n'enj'ais pas grand cas, Mépriscmt fort celui qui méprise la vie.
Après la Fronde, Des Barreaux redevient un nionieni le spirituel épicurien de jadis, le ])eau diseur de riens ; Marcassus nous le dépeint dans les vers qui terminent les « Amours de Pyraemon et de la belle Vénérille » :
Aucun triste accident n'esloune ton courage, Du tonnerre grondant tu méprises la rage, Content de ton destin, tu goustes les plaisirs Que le temps dévorant dérobe à nos désirs ; De mets délicieux ta table est toujours pleine, Les vins délicieu.v sont l'objet de ta peine. Le Dieu qui les produit l'appelle à ses repas, Tu présides par tout à ses plus doux ébats, Et couronné de panipie, assis à sa main gauche Tu i)arois, après luy, le Roy de la débauche ; Ou par des entretiens, aux grands esprits permis. Tu fais voir la nature à tes meilleurs amis. Découvre des secrets connus à peu de monde ;
LA VIE DE DES BAHUEALX, l655 2l5
Et pénétrant les airs, le feu, la terre et l'onde,
Tu ne rencontres rien dans ce vaste Univers,
Dont tu ne fasses voir les miracles divers,
Ou quillaiit ces discours, ton humeur peu sévère.
Au milieu de la joye et de la bonne chère.
Te porte à nous chanter, pour plaire à nos souhaits,
D'un ton doux et hardy les beaux vers que tu faits ;
Et sans te tourmenter des changemens du monde,
Tu permets que le jour se couche au sein de l'onde,
Sans que l'obscurité qui le presse et le suit
S'oppose au doux repos que lu prends dans la nuit.
Avec rage ses amis cominencent à disparaître, Blot s'éteint à Blois en mars i655 ; le sonnet dans lequel il le pleure est plein d'une résignation philosophique :
Ce Sarazin est mort, il est mort ce Voiture, Et Blot ' qui me fut cher de toute ancienneté, Hélas ! ils sont tous trois dedcms la sépulture, Qui pourroit l'éviter ? dure nécessité.
Je loue le Seigneur, moy pauvre créature, Say plus reçu de luy que je nay mérité, Car je jouis encor des plaisirs de nature, Avec indépendance et pleine liberté.
J'ay toujours assez eu le goust des bonnes choses, J'aime à voir le Soleil et r incarnat des roses, J'ay bien de ta douleur qu'U me faille périr.
(i) Voiture, mort à Paris le aâ mai i0^8, Sarasin, à Pézenas le i5 décembre i654, Blot, à Blois en mars iG55.
Sarasin était un épicurien. Il a laissé sous le titre de Discours de morale une apologie des idées épicuriennes. Ce Discours de morale a paru pour la première fois dans la première partie des Nouvelles leuvres de Monsieur Sarasin. Paris, Claude Darbin, I67'i, édition fort rare qui n'a pas été réimprimée, sauf en partie (les poésies seulement) par M. Octave Uzanne dans son édition des Poésies de Sarasin. On trouve dans les (Hùivros de Sainl-Evrcniond dV' p.) le Discours de morale sous le litre : Hcjlexions sur lu duclrlnc d'Epicure, ce doit être une attribution erronée.
2l6 LA VIE DE DES BARREAUX, 1 656-1657
Mais quoy ? ma mort estant il" indolence suivie. Je suisjovt naturel, je ne veux point mourir, Mais je compte pour rien d'avoir perdu la vie.
TV
Une vie loiilo de plaisir (levait à la longue épuiser le corps le plus robuste, Tallemant cependant exagère encore en représentant Des Rai-roaux comme im gâteux :
Il y a plus de douze ans qu'il esl si descheû, que la pluspart du temps, il ne dit plus que du galimatias ; il criaille, mais c'est tout, et c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il yvroignc, mange si salement qu'on l'a veu cracher dans un plat, afin qu'on luy laissast manger tout seul ce qu'il y avoit ; se fait vomir j)our rcmanger tout de nouveau et esl plus libertin que jamais ^ »
On en jugera par un extrait du récit du repas donné chez Scarron en 1607 j)our manger les gelinottes envoyées du Mans à Pincliesne par Costar :
Là Scaron estant en personne Tenoit une garbe assez bonne.
Et ne sceut toutesfois en Maistre du troupeau Pour manger sobiement. se tenir en sa peau.
Là l'original dvs Mesnages Seul y fait mieux que les sept sages,
Jadis en Grèce tant vantez Quand d'amis esloient banquetez.
(i) Tallemant. T. IV, p. 5o. M. Paulin Paris place les douze ans en question de i6'|5 à 1667. il y a là une erreur. D'ailleurs après, Tallemant parle de la maladie de Des Barreaux et de la mort de sa mère ; ce qui nous reporterait à i64o et iG^i. La vérité, nous l'avons déjà écrit, c'est que Tallemant ne présente nullement les faits dans leur ordre chronologique.
LA VIE DE DES BAUllEAUX, iGDy 21"]
Mesme il y beut comme un autre homme, Mais pourquoi ne boiroit-il pas ?
Ainsy faict le pape de Rome, Dit-on quand il est en repas.
Là le brave et docte iVElbcne, Cet amy de l'eau d'Hypocrène Plus que de celle du bufl'ect, N'en beui pas beaucoup en efï'ect, Mais on remarqua qu'en eschangc, En preschant dessus la vendange, Luy seul il mit à plus liault prix De Cosfdr la poularde, ainsy que les Escrils.
Là fit rage La Mesnardière De ses quatre pieds de derrière, Et jamais le cheval divin, Des siens sur la jumelle croupe Ne fit jaillir tant d'eau qu'il fit jaillir de vin De la bouteille dans sa coupe.
Là, le célèbre Des Barreaux,
Y joua des mieux des mâchoires.
Aussi bien comme des coustcaux :
Y conta sornettes, histoires,
Et galant y dit mots nouveaux ^..
Les autres convives — ils ont aussi leur couplet — étaient, Du Molin neveu de Costar, Aiil^erl al)bé de Yilleserain, Charles Rosleau et Pinchesne ; au dessert, ce dernier porta une santé qui a dû faire rougir le chanoine du Mans ! Ce même Alexandre d'Elbène, avec qui il avait mangé la
(i) l'octcs et goinfres du xvii" siècle. La chronique des chapons et des gelinottes du Mans d'Etienne Martin de Pinchesne, publiée sur le manuscrit original. Paris, 1907 (p. S'i). Il y a en tète une notice sur tous les convives.
2l8 LA VIE Di: DES BAUUEALX, 1657-1GG0
fauu'usc ce oiiu'lcllc au lard ' », disait un jour à Des Barreaux en lui présentant un bon morceau que ce morceau lui ferait mal à Testomac : u Bon. bon. lui rei)artit notre épicurien, ètes-vous de ces lais (jui s'amusent à di«>érer'? » Des Bai'reaux céléhiait Bacchus. sans négli^J'er Apoll(Ui. (Hiand tous ceux qui se pi(piaienl de savoir écrire, pour suivre la mode donnée par Mademoiselle de Monlpensier, se uiirenl à composer leur portrait en vers ou en prose française, il ne fut pas le dernier à tracer le sien en vers... latins \ J.e trait final de cette pièce, le seul qui nous soit l)arvenu. résume ses opinions lil)ertines :
Tarlara non nielucns, non asscctaliis 01\m])uni *^ (Sans crainte de l'Enfer et sans souci du Ciel)
La brutale l'rancbise de ce portrait a enqjéché de l'imprimer.
L'Illusti'c dél)aucbé passait souvent les grandes chaleurs à (Ihàlon-sur-Saône ; il i)artait de Paris au bureau
(i) Voir p. 195.
(a) Hhlorielles de Tallemaid des Réaux : Suite des naïvetés et bons mots.
(3) <( Kn ce temps là (lOGo) ce fut une mode que ceux qui se piquoient de savoir écrire, fissent leur portrait en vers ou en prose. Vous connaissez le Recueil des portraits de S. A. Mademoiselle de Montpensier. J'entends que vous me «lites : Maudit bavard, viens donc au fait. J'y viens : Des Barreaux avoit fait son portrait en vers latins, dont voici le dernier :
Tarlara non nieluens, non assectatus Olympuni.
fKxlrait dune Icllre de l'abbé d'Olivet à Voltaire du i5 janvier 1708). — On trouvera celle lettre reproduite intégralement à VApi>endice, voir VoUaire et le sonnet du Pénitent.
ik) Voltaire dans sa réponse à l'abbé d'Olivet datée de l'eriicy, ag janvier 17G8, dit de ce vers « admirable » qu'il le prend pour devise. Voir à \' Appendice : Voltaire et le sonnet du Pénitent.
LA VIE DE DES BARREAUX, l66o-lG64 219
des Coches, rue de la Vannerie, à la B(irhc Bhuu'Jie. le mercredi ou le samedi. Le trajet se faisait ^généralement par eau de Paris à Au\erre, et d'Auxerre à Chalon-sur- Saône en carrosse. Le })i'i\ élail moins élevé si on pi'enait le coche au lieu du carrosse entre Au verre et (Uiàlon '. 11 poussait de temps à autre jusqu'à Dijon visiter ses amis les conseillers Lantin, Legouz et Pierre Du May chez lequel il rencontrait le jeune La Monnoye. Ces derniers ont rappelé à l'ahlié d'Olivet un détail que nous a rapporté également Chorier, c'est que Des Barreaux buvait à petits coups — du Bourgogne, bien entendu — presque à chaque morceau, il appelait cela se paillarder la langue ou l'esprit '.
L'hiver, il descendait vers la Provence. Une année qu'il
(i) Nous prenons ces détails dans la Liste générale des courriers, postes, messagers, coches, carrosses, voitures et roulliers de France, tant par eauë que par terre avec leurs logemens, les jours qu ils partent de cette ville et qu'ils y arrivent. Dressée par ordre alphat>étique pour la commodité du public. A Paris chez Jean Promé, en sa boutique sur le quay des Augustins, à l'image du Bon Pasteur. M.DC.LW riiMbJ. In-^o de aS p. (Bibl. Maz. 1882^ Zi. Le courrier ordinaire des postes pour Lyon passant par Chalon-sur-Saône parlait le vendredi par Seinur, Avallon. Bcaune, Chalon-sur-Saône, Tournus et Màcon. Le voyage de Paris à Lyon, par bateau de Paris à Auxerrc, par carrosse d' Vuxerre à Chalon-sur- Saône et par eau de Chàlon à Lyon, coûtait 82 livres ; par coche, au lieu de carrosse, d'Auxerre à Chalon, aS livres.
(2) Dans une lettre à \ oltairc dont nous ne connaissons pas la date, l'abbé d'Olivel écrit : « Le bonhomme La Monnoie qui. dans son enfance, avait vu Des Barreaux, nous contoit que ce fameux épicurien buvoit à Ires petits coups, mais fréquents, et qu'en savourant son vin goutte à goutte, il appcloit cela se paillarder l'esprit. » ( N° 117, vente du 1 4 décembre i()<)8, NoélChara\ay).
« Il (Du Mayj vivoit encore, plus ([u'octogénaire. et aveugle, lorsque j'arrivai en 1703 a Dijon... Ce bon vieillard avait beaucoup connu Dos Barreaux qui. comme vous le savez, alloit volontiers passer le temps des grandes chaleurs à Ghàlon-sur-Saône... Le bon Du May qui mangeoit souvent avec lui, disoit de sa manière de boire, c'étoit presque à chaque morceau, mais à très petits coups, et cela il l'appeloit se paillarder la langue. » (Lettre de l'abbé d'Olivet à Voltaire du i5 janvier ,1768;. — Voir pour Chorier, p. i85.
•220 LA VIE DE DES HAUUEALX, lG()0-lG6/|
était parti troj) loi. la IciiipcTalui'c \v l'orra à l'ciiioiiLcr vors le nord. 11 se décida à aller achevei' les vendantes chez un de ses amis qui habitait proche ('Jiàlon-sur-!Saône. En coche à partir de L^on, il fui le voisin de Mademoiselle Desjardins' : elle le reconnul el ne larda pas à en«ia^er la con\ ersalion. en ayaiil le soin de noter ses impressions :
((... J'avois fori entendu ])arU'r de cet homme et je moiirois d "envie de le connoistre : je me plaeay auprès de luy et je lis ce qui me fut possible pour le mettre en humeur de parlei-. Cela n'estoit pas dilTicile, et pour })eu qu'on luy donnoit d'audience, il n'estoil pas avare des histoires qu'il savoit.
)» Il en fil quelques-unes, où il me send)loil qu'il ne gardoit guère de mesure avec tes personnes de la plus grande qualité et d'une avanluie passant à une autre il vini, je ne sçay comment, à tomber sur la mienne... Il se souvenoit de ses intrigues passées et il y Irouvoit mille raisons de croire les femmes plus perfides encore que les hommes. Je n'en voulois point demeurer d'accord, et nous avions quelquesfois des disputes qui ressembloient à de grosses querelles : car cet liommc ne disputoil pas comme les autres gens ; il soustenoit ses opinions avec autant de chaleur que s'il y eust eu bien de l'intérest et, quand on s'opiniaslroit à le contredire, il s'emportoit contre les gens qui le contredisoienl et cet empoi-temeul lui faisoil faire bien du chemin... - »
Au pjijdemps el pendant la première partie dv l'été à Paris, le Cabaret de la Croix de Lorraine, situé près du cimetière Saint-Jean dans un terrain vague coupé de fossés et rempli de tbndrièj-es, avait toutes ses préférences. Entre
(i) Sur Horlcnsc Desjardiiis, Mndftine de ] illedicu, voir l'ouvrage de M. Emile Magne, Paris, Mercure de France, adinirableiueiil documenté et dont l'éloge n'est plus à faire.
(2) Mémoires de la vie de HenrieUe-Sylvie de Molière. Paris, liarbin, 1672, V-^ p. Ces mémoires de Madame de Villedicu sont en partie auto-biographiques.
LA VIE DE DES BARREAUX, lGGo-l66.^ 221
deux bouchées ou entre deux veiTes d'un vin délicieuv, il énonçait souvent sous une forme oi'i «finale des pensées hardies, elles n'étaient pas de nature à effrayer le fds naturel de son aini François Luillier, le célèbre Chapelle, Molière, le eomle de Lii>non, du Toc, etc., etc. Chapelle, dans une lettre au marquis de Jonzac', nous a conservé le souvenir d'une de ces agapes :
Ce fut à la Croix de Lorraine, Lieu propre à se rompre le cou Tant la montée en est vilaine, Surtout quand, entre cliien et loup, On eu sort, chantant Mirdondaiiie.
Or là nous élionsbien Ncuvaine De gens, valans tous peu ou prou, J'entens, pour expliquer mon ou.
Moi valant peu ; car la liuitaine Vatoit assurément beaucoup.
Mais aurois-tu pour agréable.
Toi qui sais ce que nous valons, Que je t'apprisse aussi les noms, Et les rangs que teuoient à lablc Ces neuf modernes Epulons ?
(i) Léon de Sainle-Maure, coinic do Jonzac, baron puis marquis d'Ozillac, seigneur de Mornac et de Fléac, il avait épousé le 3o janvier 1623 Mario d'Esparbès de Lussan, fille du maréchal de l'rancc, qui mourut à Cognac le U juillet 1654. Maistre do camp d'infanterie en 1637, capitaine de cent hommes d'armes, gouvornonr de la ville et du château do Cognac on iG33, la même année, il fut fait lioulonant gét)érai dos armées du roi, chovalior du Saint- Esprit le 3 novembre lOGi, il mourut dix ans après, le aajuin 1G71. (Extrait d'une note de ^I. Louis Vudiat, parue dans le MoUériste, n" 82, janvier iSStî;. ^I. Audiat a donné dos détails plus amples sur ce personnage dans un article Un gouverneur de Cognac, ami de Molière du Ballelin de la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l'Annis et dans les Annales de la Rochelle, 18S6.
LA viK nn DKs lîvuHKAix, i6Go-i6G4
l/illiisirc (',li(>\ali('r i\n' Imixtrlc.
VAo\{ vis à vis (le la porte.
J()i»>naiil le (Uunic de IJyiioii. Ilomnio à ne jamais dire non, Qiiel(|ue lou^e bord qu'on lui i)orte.
Après lui, V Abbé du ni'Oiissin.
Eu chemise inoutrant sou sein.
Remplissoil dij^uemenl sa place, Et i)reuoit soin d'uu seau de glace Qui ralVaieliissoil notre vin.
Modcrc, ([ue bien connoissés, Et qui nous a si bien l'areés Messieurs les Coquets et Coquètes, Le suivoit ; et buvoit assés Pour, vers le soir, être eu goguètes.
\u])rès de ee grand Persouage, Lin heureux hazartl avoit mis Du Toc, d'entre nous le plus sage, Ravi de voir les Beaux-Esprits Quitter Marais et Marécage, Pour venir dans son voisinage Boiie à l'aulie bout de Paris.
Quanta noire illustre et grand Maître Le très philosophe Ikirrcddx, En ce moment il lit paroître Que les anciens ni les nouveaux TN'onl encore jamais vu naître Homme, qui sut si bien connoître La nature des bons morceaux.
Le petit Monsieur de La Molhe Non celui qui toujours a botte Et d'un grand Prince est Précepteur, Mais son frère, qui toujours trotte.
Et qui, comme il est grand troteur
LA VIK DE DES BARUEAIX, l6Go-l66^| 223
En mille ciulioils |)ar jour IhivoIIc De ce bon vin : el de In ^rotle Etoit le célèbre invenlenr.
Aussi faisoit ille neuvième Avec({ue moi, qui bien fort l'aime Et suis son liumlile serviteur '...
Des Barreaux envoie, en janvier i6«)^, à son ami Marcassus, le cli.'nitre de ses amours avec Marion de L'Onne, un sonnet sur sa « « Libre version des odes et des épodes d'Horace ^ » :
Vieillard, mon cher amy, Vieillard incomparable Qui fais voir ton Avril en l'Hyver de les ans, Rendre Horace François el le rendre admirable, Hé, qiiaurois-tii donc/ail en Ion jeune Printemps ?
Dans deux mois, et j'en suis lesmoin irréprochable, Sans que rien ait tenu ton travail en suspens Je te l'ay veu finir d'une adresse incroyable, Et je le donne h J aire à tous les Jeunes gens.
Encore que tu sois à la fin de ton âge.
Tu ne manques pourtant d'ardeur ny de courage.
Ton ouvrage est hardy, son mérite est bien grand,
(i) Œuvres de Chapelle et de Bachanmonl, La Ilayo. i75.>, p. 191.
(2) Libre version des odes et des épodes d'Horace, commencée a l'âge de LXXX ans, el finie en deux mois. ParP.de Marcassus, Particulier et Principal llistoriotjraphe du Roy, rayé de V Estai. A Paris, Imprimé aux despens de l'Aultieur. Et se distribue chez luy à la rnë de la Perle au Marais du Temple. M.DC.LXIV avec privilège du Roy. Los pièces liminaires sont si<::nées de M. Mongcrou. ^L Le IL De La Pigeoniiière, M. de C. M., M. iJe fsicj Harreanx. I). H. (Tallemant Des Reaux). \L le B. (ILaron) de La Pigeoniiière était colonel au régiment de Poitou, c'était probablement le fils du poète, lieutenant général de lîlois, l'ami de Théophile (voir p. 21 el p. 121).
224 LA VIE DE DES B.VRREAUX. lG6o-l664
Mais il sera connu de fort peu de personnes,
C'est peu traduire Iforaee et pour qui te comprend.
Tune le fruduis point : tu le perfectionnes.
Vid tour (le t'orco po(3ii(|ue de 8000 a ors avait été (^xécuté en deux mois par un vieillard de qualre-vinf^ts ans. à (jui Louis XIV venait d'enlever sa charge d'historiograplie qui lui raj)portait avec celle de secrétaire interprète des langues la somme annuelle de trois mille six cents livres \ probablement toutes ses ressources. En composant et en lui dédiant cette « Libi'e version » Marcassus espérait décider le Monarque à réparer l'injustice dont il était victime ; il estimait, non sans raison, qu'il avait des droits à fig^urer sur l'état des pensions que le roi avait libéralement accordées en 1 ()()*:? à nombre d'écrivains, sur le rapport rédigé pai- Chapelain à la demande de Colb(>rl. L'épitre dédicatoire est très explicite à cet égard :
(( ... Vos libcralilcz mcsme et vostrc Magnificoncc, à ce que j'ay ouy (hre, et comme le Ijruit en a couru de toutes parts, se sout estenduës jusqu'aux Gens de lettres, parmy lesquels j'ay l'avantage de n'avoir personne au dessus de moy, de mesmc que celuy d'en voir beaucoup au dessous. Avec tout cela, quoy que j'eusse sujet de me plaindre, je me suis tenu dans le respect et dans le silence. Dans mon mal mesme je me suis rcsjouy dubiend'autruy àcause de sa source : et quoy que très rigoureusement traitté d'ailleurs au grand estonnement de tout le monde, je n'ay pas laissé de m'estimer heureux de ce que le temps ny mon accablement ne m'ont rien oslc des richesses de l'esprit que le Ciel m'a départies... »
Chaque ode et é])ode est adi'cssée à im j)ersonnage de marcjiie. toute la cour de Louis XIV y passe. Des Bar-
(i) ôoo Colbcrt, vol. loO. Elal de la maison du roi vers iGGo.
LA VIE DE DES BARREAUX, l664 22i
reaux n'y est jias oul^lic, l'ode Tyrrhcnn rcfjiim prorjenies
lui est dédiée :
Rejeton des Roys d'Etrurie
Mœcene mon plus grand support,
Des tempestes du monde évite la furie
Et viens joiiir chez moy des délices du port.
Un nectar le plus délectable
Que la terre ait jamais produit
Y fera le plaisir et l'honneur de la table
Où l'on brusle le jour aux flambeaux de la nuit.
Les parfums et la douce escence
Que l'art extrait des belles fleurs
Serviront d'aiguillon à la réjouissance
Que la modeste chère inspire aux nobles cœurs.
Là loin du venin de l'Envie
Tu gousteras tout à loisir
Les charmantes douceurs que l'esclat de ta vie
Sans faste et sans excez demande à ton désir.
Laisse là le séjour humide
Des champs d'Esule et de Tibur.
Tusculum est l'ouvrage encor d'un parricide,
La demeure en est laide et l'air en est impur.
Que rien en ces lieux ne t'arreste :
Renonce à tout retardement,
Et viens sans différer où mon devoir s'apreste
A te combler de joye et de ravissement.
La Sagesse immense et profonde
Du Dieu qui régit l'Univers
Sous l'horreur d'une nuict en ténèbres féconde
Cache de l'avenir les accidens divers,
Il se rit de la crainte humaine
Qui passe au delà du devoir :
Et se moque de ceux dont l'inutile peine
S'obstine à découvrir ce quon ne peut prévoir.
(i) Ode XXrX du Liv. III.
220 LA VIE DE DES BARREAUX, iGG^l
Sois adroit, sois habile, et sage
A bien user du temps présent .
Sers loy de ion destin et prudcininoiil incuage
Tous les biens dont le Ciel te fait un doux présent,
Tout le reste Cuit et s'écoule.
Ou comme un fleuve gracieux :
Ou comme un gros torrent de qui la vague roule
Tout ce (pii se présente à son cours furieux.
Celuy là seul est son vray maistre
Et vit exempt de tout soucy,
Qui sans se déguiser, et sans se meconnoistre,
Peut dire en soùiiant j'ay vescu jusqu'icy,
Que le Ciel propice ou contraire
Monstre ou cache son beau séjour.
Son pouvoir infiny ne sçauroit jamais faire.
Que ce qui s'est passé n'aist esté mis au jour.
La fortune dont l'injustice
Se ino(|ue et lit des pins grands maux,
DispensanI les honiieuLs au gré de son caprice.
Donne ou ravit le prix «pi'on doit à nos travaux,
Elle est insolente et \olage.
Et change à tous momens de lieu.
A ne point s'égarer aucun sort ne l'engage.
Souvent à son abord elle nous dil adieu.
Tantost son humeur favorable Me comble de l'elicilez, Et tantost à qnelqu'autrc encor plus secourable Elle fait voir la fin de ses adversitez. Je prens tout ce qu'elle me donne Content d'en estre revestu, Mais lors que son caprice au mal-heur m'abandonne, Je le rends, et me plonge au sein de ma vertu...
La mort r|)ar^ni.i à Mnrcassus la poine d'atlendrc la répon.se de Louis \l\ . Il <'\|)ij'a cji (l^'cciuhrc iG()''i, dix mois a|)i'«'js riiujuession de son ouvrage.