‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 26 sur 96 · DES BARREAUX S ASSAGIT. SA GRANDE MALADIE EN 1666. SES · texte numérisé non relu

DES BARREAUX S ASSAGIT. SA GRANDE MALADIE EN 1666. SES

DERNIÈRES ANNEES A CHALONSUR-SAONE. SA MORT.

Des Barreaux sentant les atteintes de la vieillesse voit son incrédulité faiblir, sa belle assurance s'évanouit peu à peu, il est mûr pour la conversion à laquelle n'écliappe pour ainsi dire aucun liljertin de son époque ; il ne dépouille pas du premier coup le vieil homme, sa piété manque d'orthodoxie. Il demande à Dieu d'aider à son incrédulité :

Celay qui vit pour l'aulre vie, Est aise se voyant vieillir.

Car il est plus prest de cueillir Les douceurs dont elle est suivie.

Puisse je prendre telle envie :

Avant qu'avoir à défaillir, La mort venant lors m'assaillir, Ne sera point mon ennemie.

C'est là, Rédempteur des mortels.

Que j'implore au pied des autels.

Miséricorde pour ta gloire.

Dcroije à fa sévérilé.

Si Je ne puis vivemcul croire,

Ayde à mon inciu^dii/ilr.

et Cil vient à espérer rél(M'nilé :

Que c'est une chose arjréahle,

Que d'espérer l'éternité.

Qui console l'adversité,

Et rend le mal idns siij>[)orlaf>le.

Le Ciel seul nous est desindjle, Seul séjour de félicité, ley bas la prospérité N'est ny solide ny duraJde.

Quittons donc ces plaisirs mondains, Si contemptibles et si V(nns, Le Ciel soit toute nostre en rie.

C'est en D'ieu cpi'd faut s'éjoilir, Mvons, l'icons pour raulre vie.

Et puis mourons pour en Jouir.

Ce coiiiiiienceiiient de retour à la foi clurlienne était

encore ignoré du public; des vau(le\illes de rGGG s'oc-

cnpent de lui à |)ropos de (niénéoaud, trésorier de

l'épargne :

Je suis Guénégaud de Vilmouse Ou Vilmouse de Guénégaud, Bien que mon nom rime à nigaud Je suis tout seul plus fou que douze, Je parle comme Des Barreaux, Ou du moins comme Guénégaud ^

(i; Recueil de chansons-anecdotes satyriques el hisloriqucs depuis iG34 jus- (lu'en 1GG9, T. IKBibl. nal., fonds fr., liCG;).

et Boiloau le désigne clairement dans les derniers vers de sa joremière satire, il cite même une de ses plaisanteries habituelles sur la Sainte-Trinité qu'il lui avait entendu dire A la Croix de Lorraine ou dans un autre cabaret ' :

Ainsi parle un esprit qu'irrite la satire,

Qui contre ses défauts croit être en sûreté.

En raillant d'un censeur la triste austérité ;

Qui fait rhomme intrépide, et,, tremblant de foiblesse,

Attend pour croire en Dieu que la lièvre le presse ;

Et riant, hors de là, du sentiment commun,

Presche que Trois sont Trois, et ne font jamais Un-.

Car enfin, de penser qu'un Dieu tourne le monde.

Et règle les ressorts de la machine ronde,

Ou qu'il est une vie au delà du trépas,

C'est là ce qu'il faut croire, et ce qu'il ne croit pas 3.

(i) Voir sur les relations de Des Barreaux avec Boileau, p. i6.

(a) Ces deux vers dans les éditions postérieures à 1682 ont été remplacés. selon Brossette, sur l'avis du grand Arnauld qui les trouvait un peu libertins, par les suivants :

Et, toujours dans l'orage au Ciel levant les mains. Dès que l'air est calmé, rit des foibles humains.

qui font allusion au fameux dîner de l'omelette an lard.

(3j Les vers de Boileau cités ici (186 à 196 de la satire I) sont ceux de l'édition originale : Satires du sieur £>***. Paris, Claude Barbin, 16GG, petit in-13 de 6 p. pour l'avis au lecteur, 71 p. et i p. pour l'extrait du privilège délivré le (3 mars et enregistré le 6 août suivant.

L'édition monstrueuse (de i665 ou 1666) parue sous le titre : « Recueil contenant plusieurs discours libres et moraux (en vers) et un Jugement (en proseï sur les sciences où un bonnète homme peut s'occuper », in-i6 de 3op. outre le titre, s. 1.. 166G, ne contenait pas le passage visant personnellement Des Barreaux, mais des vers où Boileau flagellait les mœurs des libertins, particulièrement celles de Saint-Pavin, nous les donnons à la notice sur ce poète.

Gotin dans La Satyre des Salyres reprocbo à Boileau de parler de Des Barreaux dans le seul but de blasphémer, mais, à tort, il met en cause Théophile:

Quelquefois emporté des vapeurs de sa bile. Sans respecter les Cieux, sans croire à l'Evangile, Afin de débiter des blasphèmes nouveaux. De son profond sonuneil il tire Des Barreaux

u3o LA VIE DE DES BARREAUX, lC)66

CoiTinic il n'était |)as iioiniiu' en loiilcs lotti-es. Des Barreaux méprisa ratla([ue (jiii n'élail d'ailleurs ni loyale ni courtoise.

La maladie seul(^ jxmvait arraeher brusquement Des 15aj*reaux au lihertinaj^e, elle arrive en avril iGGG assez grave pour faire eourir k' bruit de sa morl. Guy Patin en parle dans sa lelli'e du 'iS mai :

« On vient de me dire que le débauché M. Des Barreaux est mort, belle âme devant Dieu s'il y croyoit ! au moins il parloit bien comme un homme qui n'avoit guère de foy pour les affaires de l'autre monde ; mais il a bien infecté de pauvres jeunes gens de son libertinage ; sa conversation étoit bien dangereuse et fort peslilenio au public. On dit qu'il en avoit quelque grain avant (pi'il fût en Italie, mais à son retour, il éloit achevé. Dn rieur disoit <|ue la trop grande conversation des moines l'avoit gâlé,

Qui fait do riiitn'pido el, Iremhhml de Jolhlesse,

Altend, pour ci'oire en Dieu, (jiie la fièvre le presse ;

Et, rianl hors de là du sentiment commun,

Presche que Trois sont Trois et ne font jamais Un.

Quel estât peut soulTiir une telle insolence?

Sous un roy si chrestien. qu'en peut dire la France ?

Théophile jamais n'a dit ce méchant mot,

Et s'il paya ses vers de deux ans de cachot.

Voilà ce I)espréaux : luy, (juc l'enfer estonne

Ne croit jamais en Dieu, si ce n'est quand il toime...

Enfin le Législateur du Parnasse n'avait pas encore en 1692 oublié Des Barreaux :

Et que seroit-ce donc, si, Censeur phis tragiciue,

•l'allois t'y faire voir r.Vthéisme établi.

Et, non moins que l'iionncur, le Ciel mis en oubli ;

Si j'allois t'y montrer plus d'une Capanée

Pour souveraine loi mettant la Destinée.

Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreaux.

Et nous parlant de Dieu du ton de Des Barreaux P....

{Satire X)

non pas de ces anachorètes de la Tliébaïde, ou de nos bonnes gens qui s'emploient à la dévolion ou à l'étude, mais de ceux qui sont en si grand nombre dans les villes d'Italie, qui ne songent à rien moins quà Dieu, d

Au milieu des souffrances, se croyant au seuil de l'éternité, l'Illustre débauché se rappelle les enseignements de sa jeunesse, il sent qu'il existe une puissance supérieure à laquelle il aura à rendre compte de sa vie ; sa foi réveillée se traduit par un acte d'espérance d'une envolée superbe, c'est le magnifi<pie sonnet qui nous a conservé son nom ' :

(1) Des Yvcleaux a fait aussi un sonnet (recueilli par M. Julien Travers) dans lequel il renie son passé d'épicurien, il n'a pas l'envolée de celui de Des Barreaux :

Des Yveteaux repentant.

Enfin je ne suis plus des habitans du monde ! Mon àmc est eschappée et ne lient plus de lieu ; Elle a quitté mes sens : le seul amour de Dieu Me fait voir tout en ange et sans cause seconde.

Que je suis au-dessus de la terre et de l'onde !

Que j'en suis séparé par un heureux adieu !

Que mes travaux sont doux, quand je suis au milieu !

IMus je suis agité, plus ma paix est profonde!

Quoy pensez-vous que j'aime, ô mortels, que les cieux ? Qui m'inspire en mourant ces pensers glorieux, IMus clairs que le soleil et plus nets que l'aurore ?

C'est le bruslant amour du Maistre que je sers, Qui m'a paru si vif aux maux que j'ay soufferts, Qu'^m lieu d'en estre las, je veux souffrir encore.

Au sujet du célèbre sonnet de Des Barreaux, le Mercure d'octobre 1708 a publié une lettre, un sonnet de M"" R. B. cl un jugement de Marmontel dont le parli-pris de dénigrement est évident; un philosophe du xvni'" siècle ne i)ouvait ni admettre ni comprendre un sonnet clirélieu. Voltaire nalurfllcment a été de l'avis de Marmontel, voir à ['Appendice : Voltaire et le sonnet du Pénitent.

Grand Dieu ! tcsjugeine/is sont remplis d'équité : Toujours tu prends plaisir à nous estre propice ; Mais j'ay fait tant de mal, que jamais ta bonté IS'C peut me pardonner sa/ts rluxiuer la justice.

Ouy. mon Dieu, la grandeur de mon impiété i\e laisse à ton pouvoir que le choix du supplice : Ton intérest s'oppose à ma félicité.

Et ta clémence mes me attend que je périsse.

Contente ton désir puisqu'il t'est glorieux:

Offense-toy des pleurs qui coulent de mes yeux ;

Tonne, frappe, 'û est temps : rends-moy guerre pour guerre.

J'adore en périssant la raison qui t'aigrit, Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, Qui ne soit tout couvert du sang de Jésas-Christ ?

Il le coniplèle vn iiiiploiaiil la iniséricorclo de Dieu :

I\e regarde point mes JbrJ'aits, .Je scay que du pardon, ils me rendent indigne.

Regarde ta bonté qui ne tarit jamais : Plus les péchez sorU grands, plus la grâce est insigne. Pour l'amour de toy seul, ou pour mon repentir

Fais m'en les effets ressentir.

Rassuré, il dicte lui-même la réponse de la Divinité :

Pécheur, mes jugemens sont remplis d'équité, Toujours je prends plaisir à t' estre en tout propice. Jamais il n'est de mal plus grand que ma bonté. Et souvent ma clémence arrête ma justice.

Console-toi, monfds, de ton iniquité :

Oui, j'ôie à mon courroux le droit de ton supplice.

Je fais mon intérest de ta félicité :

Ma volonté n'est pas que ton âme périsse.

Contente mon désir puisqu'il t'est glorieux, Lave-toi dans les pleurs gui coulent de tes yeux; Je te donne la Paix pour change de la Guerre.

J'accepte en te sauvant la douleur qui l'aigrit: Je nefrapperay point des coups de mon tonnerre Celuy que fay couvert du sang de Jésus-Christ.

Des Barreau \ guéri, dans la première quinzaine de juin 1G6G, part achever sa convalescence à Chalon-sur- Saône. Guy Patin mentionne son absence de Paris dans une lettre du i8 juin :

(( On ne dit plus rien de M. Des Barreaux ; je ne sais où il est à présent. Il a vécu de la secte de Crémonin. Point de soin de leur âme et guères de leur corps, si ce n'est trois pieds en terre. Il n'a pas laissé de corrompre beaucoup de jeunes gens qui se sont laissé infecter par ce libertin K »

Toujours est-il que sa belle ardeur libertine d'autan s'était évanouie. Sa conversion fut-elle définitive.^ Ne retomba-t-il plus dans ses accès d'impiété ") Ce serait exagérer de répondre affirmativement. Irrité de ce qu'on lui rappelait à tout propos son sonnet chrétien du Des Barreaux pénitent, il fit de dépit une pièce pour le renier \ Cette petite palinodie ne trompa personne. En réahté, il n'était plus l'Illustre débauché, mais un pauvre hère ballotté souvent entre des sentiments contraires et qui faisait

(i) Lettres de Guy Patin.

(2) Note de Brossctte. éd. des Œiwres de Boileau, 17 IG, in4°, T. I. p. Gette pièce parait perdue. (Voir p. G, note 2.)

l)lus (le pitié (|iu' (Tcun ic. Houisaiill ne le méiinge pas dans uiio Icltro dv lOluS cpii a ru pour prétexte la mort d'une coneubine de Des Jiarreaiiv u ()j)pr()l)re de son sexe, laissant des enfants liéritiers de son ini'aniie » :

A Monsieur Des Barreaux,

(( Vous m'avez, Monsieur, témoif:!né de si bonne heure toute la tendresse et toute la bonté d'un i^èie, que j'embrasse avec avidité la première occasion qui se présente de vous marquer toute la reconnoissance et tout le respect d'un Fils. J'ay appris avec autant de joye que je prens d'intérêt dans ce qui vous regarde la mort d'une malheureuse femme qui étoit l'opprobre de son sexe et qui laisse des en fans (jui sont les héritiers de son infamie. Dieu a fait ce que vous n'auriez pu vous résoudre de faire. Il ne peut souffrir que vous le fuyiez plus longtemps : il vous cherche le premici-, pour vous obliger à le chercher à votre tour ; et de peur que vous n'ayiez trop de peine à le trouver, il brise les obstacles qui vous empêchoient de vous approcher de luy. Quel malheur au roi l ce été pour vous si ce Juge de tous les Juges du monde, en appelant cette misérable devant son redoutable tribunal vous y eût appelé en même lems ? Qu'auriez-vous pu vous dire l'un à l'autre en présence d'un Dieu à qui nous ne pouvons cacher les désordres de notre vie ; et quelles bonnes actions luy auriez-vous alléguées pour en faire excuser tant d'autres dont il a été luy-même le témoin."' Qui vous demanderoit de bonne foy où vous croyez que soit maintenant l'ame d'une femme qui en a eu si peu de soin, (jue répondriez-vous ? A Dieu ne plaise que j'aye la coupable pensée d'ôter à sa Miséricorde les droits qui luy appartiennent : je croy que de tous ses Attributs c'est celuy qu'il fait aller le j)lus loin : et d'ailleurs, je ne doute point que des mauvais exemples que vous vous êtes mutuellement prêtez, elle n'ait retenu de vous celuy de croire en Dieu quand on est malade ; et qu'elle ne luy ait promis ce qu'on a coutume de luy promettre, quand on est sur le point de luy aller- rendre compte : mais, Monsieur, permettez-moy de vous dire, après saint Augustin, que les pénitences que l'on fait en cet état sont souvent aussi iidirmes que sont ceux

qui les fout; et qu'il est extièmemeut douteux que Dieu nous accepte quand nous attendons si tard à nous offrir. La Mort, dont i'iieure est incertaine pour tous les liommes, semble n'avoir plus d'incertitude pour Vous: quoique vous fassiez pour vous flater, vous ne pouvez vous ôter de la pensée qu'elle ne lardera plus guère à venir ; et dans l'âge où vous êtes, à peine joiiisscz-vous de la vie par la peur que vous avez de la perdre. Combien de fois dans le cours de tant d'années, avez vous mérité que Dieu se vengeât des outrages que vous luy avez faits ; et combien de fois sa Miséiicorde s'est-elle mise entre Vous et sa Justice? Ne fût-ce pas cette Miséricorde qui, pour vous retirer des égaremens où vous étiez, vous envoya la dernière maladie que vous eûtes : où touché de la grandeur de vos péchez vous fîstes ce Sonnet, qui vous a acquis autant de gloire qu'il vous causera un jour de confusion, d'avoir été assez habile pour si bien penseï", et assez malheureux pour si mal vivre ?

» Laissons pour un moment le Chrétien, et ne parlons que de l'honnête homme. Dites-moy, je vous prie, si un homme qui auroit dit à un autre ce que vous dites à Dieu et qui luy manqueroit aussi indignement de parole que vous lui en manquez, seroit honnête homme ? Qui vous feroit sous le nom d'un autre la peinture de la conduite que vous tenez, dans un âge où la Nature même refuse d'être d'intelligence avec vos désirs (car il est constant que ce n'est plus elle qui vous sollicite au péché et qu'au contraire c'est vous qui l'outrez pour en arracher ce qu'elle est dans l'impuissance de vous offrir), peut-être, comme un autre David, seriez-vous assez juste pour vous condamner vous-même. Qu'allezvous faire avec la Mort qui marche à deux pas de vous, aujourd'huy aux Capucins, et demain aux Minimes, qu'y chercher ce que vous devriez fuir, et, si je l'ose dire, insulter Dieu où les autres le vont adorer? Ce fut Vous (Je m'en fais trop d'honneur pour le cacher) qui me trouvâtes le premier des dispositions à la Poésie : la V(Mre me servit de règle pour y réussir ; et je croy ne me pouvoir mieux acquitter de l'obligation que je vous ay de sçavoir faire des Vers qu'en vous conjurant de jetter les yeux sur cette Fable :

LE FAUCON AIALADE

Lu lancdM à rexlirinité.

(Libertin en pleine santé Jusqu'à traiter les Dieux d'une pure chimère) De ses jours malheureux prêt à finir le cours, Avec empressement sollicita sa Mère D'aller en sa faveur implorer leur secours.

Mon Enfant, luy répondit-elle.

Je plains l'état où je te voy :

Mais après tes mépris pour la Iroupc iinnioilclle J'irrilerois les Dieux en les priant pour toy. Combien de fois as-tu souillé leurs Temples,

Et riant de leurs vains carreaux,

Infecté les antres Oiseaux

De tes pernicieux exemples ?

Si pour appréhender leurs impuissans efforts

Tu n'étois pas assez crédule.

Ils sont ce qu'ils étoient alors.

Et ton espoir est ridicule.

Il faut toujours les révérer

Pour les avoir toujours propices :

C'est commettre deux injustices De ne les croire pas, et de les implorer. On ne les surprend point en changeant de langage.

Pendant que tu te portois bien

Tu disois qu'ils ne pouvoietit rien ;

Ils ne peuvciil pas davantage.

» Je ne sçay qu'Esope caj)aljle d'inspirer une réponse aussi judicieuse que celle que la Mère du Faucon fait à son fils. S'il y a quelque chose au monde de plus extravagant que de ne pas croire en Dieu, c'est d'avoir la foihlesse de l'invoquer sans y croire : El comme il n'est pas plus Dieu quand nous nous portons mal que quand nous nous portons bien, il n'y a ni plus ni moins de raison à le croire dans un lems que dans un autre. Gela étant, cessons, Monsieur, cessons de fatiguer sa Miséricorde, de peur que sa Justice ne luy succède. Un Père de l'Eglise écrivant autrefois à un Chrétien qui avoit vieil ly dans le péché, compare cette Miséricorde

à un flcMivc qui n'a pu résister à uno violente gelée : on est en assurance sur sa «ilace tant qu'on ne luy fait porter qu'un certain poids, mais il est dangereux de la trop charger: l'abîme est dessous ; et l'on n'en revient jamais quand par malheur elle fond sous la pesanteur dont on l'accable. Je vous laisse le soin de faire vous-même l'application de cette comparaison : el déjuger s'il est possible d'être avec plus de sincérité et d'estime, Monsieur ^ etc.. »

Des Barreaux passa les quatre ou ciuq dernières années de sa vie dans la ville de Chalon-sur-Saône — le meilleur air, disait-il, et le plus j^ur de la Fi-anee — mangeant souvent ehez l'cWèque M' de Maupeou et encore plus souvent avec un carme que ce Prélat lui avait envoyé pour l'exhorter à la })énitence. Ce carme lui parlait de Dieu el de la vertu et dînait ensuite avec lui, e de virliile lociiti vina hihnnl\ juais Chapelle en raillait et disait que Des Barreaux ne s'était converti qu'à la condition de s'enivrer une fois le jour avec ce religieux, il appelait cela un quart de conversion \ Ce scepticisme sur son changement de vie était général, il a été traduit par son émule Payot de Lignières :

Des Barreaux, ce vieux desbauché Ailecte une réforme austère, Il ne s'est pourtant retranché Que ce qu'il ne sçauroit jjIus faire K

(i) Lettres nouvelles de Boarsault, 1697,10-12.

(2) Lantiniana ou recueil de plusieurs autres choses dites par J. B. Lantin, conseiller au Parlement de Bourgogne, et remarquées par Pierre Legouz, conseiller au Parlement, art. 3i2 (Bibl. de Dijon, Ms. 9G2 (45) et Bibl. nat., fonds fr., 23254).

(3) Supp' du Ménagiana, par l'icrre Legou/, art. 177.

(4) Valesiana, 1694, p. 32.

Voici un autre huilain de 1OG8 dnliec. Maurepas (Ms. 12607. Bibl. nat.. p. 398). Des Barreaux parle :

238 i.A VIF, Di: nFs n.xnuKALX, 1673

Il vil pailir M\;m( lui ((in mars i()7<)) son vieil ami Saint-P{nin en rri:!»' axcc le ciel cl inouml liii-inenio u l)ien péuilciil >. le () mai lOyiV en (Icmandaiil à Dieu trois cliosos : ouhli pour le passé, jjaliciicc poiii- le prrsent et iiiisériroidc j)()iii- raNcnir. Son corpy fut jjiliumé dans i'E*>li.so dos (^aiincs de (lliàlon-sur-Saône avec celle cpilaj)he :

Cygisl

Jac(pies \ allée, seignem- Des iîai'i'eaux jadis eonscillci' an T^nlcmcnl <le Paris '.

Lo cliaiiol (le rilùlcl Dieu Pass.'inl sur lo Poiil A'oiro-Daine.

Mo pionaiit pour un corps sans àino Voulut m'ciilover (le ce I'kmi, Mais pai- un roi ("iJOUNanlaljlc («TMSC par (les calios dhcrs Toulo la troupe cliarilablo So laissa tonibor à l'ciivori?.

(i) Celto date osl indlipiéo par Mniori d'après les rOf,nstros nioiluairos de Cliàlon-sur-Saonr.

(-2) Supplément du Mrixui'KUKi. |)ai- Pierre I,egouz, conseiller au Paileinent de BourgOf.'ne. Par erreur, l'éjiilaplie portait Pierre de I.a Vallée.

LUS FOÉSIIÎS LIlilîllTiNES M DES HAItlIEAUX

Les poésies liljertiiies de Des Barreaux que nous aA ons pu retrouver sont peu nombreuses ', mais elles offrent un caraelère d'unité qui permet d'affirmer (|iril a livré toute sa ])ensée. La plume à la main, il n'était plus le brillant diseur de riens, le contempteur des Dieux, il se dépouillait du masque de cynisme dont il s'affublait pour étonner ses auditeurs ; il exhalait alors dans des stances et des sonnets énergiques ses griefs contre la Nature, sa crainte de la mort, son mépris de la raison qu'il accusait d'être la cause de tous nos maux, il cherchait à justifier ses débauclies et ses impiétés. Livré à lui nieme, privé de l'excitation de l'ivresse, il n'était qu'un malheureux désemparé à qui la vie, en dehors de la satisfaction des sens, n'offrait aucun attrait. Le sentiment de son néant, de son inutilité l'emplissait tout entier, sa pensée y revenait sans cesse. Ses études théologiques chez les Jésuites de la Flèche, poussées presque jus(iu'au noviciat,

(i) Dans luio dos poésies i)crduos de Dos Barreaux citées jjar Lantiti, il appelait l'auteur de la Nature l'dine du monde, ce serait à ce point de vue un précurseur du spinozisrne, mais il faudrait lire la pièce en question pour pouvoir sainement juger la valeur de l'expression de Des Barreaux.

2'iO Li:S POESIES EIHEUTINES DE DES HAHREAUX

iTavaiiMil laisse aurujic li'arc dans son i>s|)i-il. Des leçons (le Créinonini à Padoiie. il avait sculeinciil pu-dé le goùl de TaiialNse j)s\ehologiqiie et la croNaiice à la iiiorlalilé de Tàme. Hoiireuseinenl ou nialheureusenieiil poui' Des Rari-eau\ la maj^iiifique bète liiiiiiaiiie qu'il élail >suJ)issaii par iiioinents les conséquences de ses excès, l'à^e aussi lui faisait sentir ses ravaues. ()uand il voyait diminuer ses forces, quand il envisageait la dissolution prociiaine do son être, il perdait sa jjelle (piiétnde de la veille, il lui restait une anxiété elïroyable de rinroiuiu qui s'ouvrait ilevaïd lui. Kn un instant il se niélanior|)h()sail, il se raccrochait au\ enseignements de sa mère. C'est peut-être moins la ])erspective de l'Enler (jue le sentiment inné chez l'homme, nous l'avons déjfi dit, de l'existence d'une puissance su])érieure, à kujuelle il aurait à rendre compte (le sa vie, qui opérait ce miracle.

La foi retrouvée lui inspirait l'admirahle sonnet qui nous a conservé son nom. ( ^horier (jui l'a connu et écouté à Vienne à la lahie de» Pierre de Hoissat en compagnie de Georges de Musy, président de la ihuv des Vides du Daupliiné', nous a donné une idée exacte de ses propos irréligieux et de son attitude vis-à-vis de ses contradicteurs, d'autant ])lus exacte (pi'il se connaissait en hl)ertins et en libei'linage !

« Je ne sais pas s'il y eut jamais homme plus illustre ou plus diffamé. Esprit audacieux et téméraire, sans constance comme sans courage, il mêlait le ciel et la (erre, contempteur des dieux

(i; M. de Musy fut nomme présidcnl vers iGAo (voir p. 184 et i85).

par une molle cl lâche dissimulation, c'était un véritable Capanée. Tout cela n'était que feinte, car pour peu qu'il réiléchit, il tremblait. Ce Dieu qu'il niait dans ses discours mensongers, à la moindre crainte il l'adorait en suppliant. En pleine santé, il délirait. Il se mentait à lui-même et n'avait nulle foi en son imposture. Il s'en imposait à lui-même à bon escient et à dessein.

») Mais la vigueur de son esprit était si pénétrante, si vive, qu'en effleurant les bons auteurs même du bout des lèvres, il en avait exprimé la quintessence plutôt qu'il ne s'en était imbu. Il se rendait merveilleusement compte de sa légèreté. Lui cédiezvous, il était insolent sans pudeur. Si vous résistiez, il s'emportait avec dédain. Quand il fut arrivé à la vieillesse cette intempérance d'esprit, cette impudence de langage en vinrent jusqu'à la folie. Morose et diseur de riens, il ne plaisait plus qu'à lui-même. Il espérait aiguiser son esprit par le vin, il ne faisait qu'en llammer sa bile.

» Malheur à vous, Vénus et Bacchus, vous êtes des monstres, non des Dieux. Des Barreaux était né pour gravir les plus hauts sommets, vous l'avez misérablement perdu; toi, Vénus, par ton impure lubricité; toi, Bacchus, par ta honteuse et crapuleuse débauche. Vous l'avez ravi à la gloire, à la lumière, à l'honneur, vous l'avez arraché à lui-même, alors qu'il n'était plus maître ni de sa raison, ni de lui-même ^ )>

Les poésies de Des Barreaux le mettent donc en mauvaise posture devant le \x' siècle ; on ne saurait oublier son appréciation de la raison^ :

El, par ma raison, je bulle A devenir besle briitte ^

(i) Cette violente apostrophe a un prix tout particulier dans la bouche de Nicolas Chorier (1609-1G93) auteur de : Aloisiœ Sigex Toletanx salira sotadica de Arcanis Amoris el Veneris : Aloysia hispanice scripsit : lalinale donavit J. Meiirsiiïs (Grenoble, vers 1679). Les amours sotadiqucs de Louise Sif,'ea de Tolède sur les secrets de l'Amour et de Vénus).

Vie de Pierre de Baissai (en latin) par Chorier, C renoble 1G80, in-12.

(2) Voir p. 6, note 4-

2^2 LES POKSIES LIBERTINES DE DES HAUREAl X

ci son cri de rage iiiipiiissanle :

El quand il me /(iwlni périr Périsse avec moi la na/ure.

11 ne sera réclamé par jx'rsonne. ].es chrétiens n'en ont (pie l'aire, h^s iil)res-])enseiii's ne jH'iivenl lé<iitinienienl le considérer connue nii des leurs. S'il s't'lail contenté de fixer des limites à la raison, de lecoimaitre qu'elle est impuissante à tout comprendre et à tout expliquer, s'il a\ ail afïirmé que la science errera éternellement sur l'oritrine et sur la fin des choses, cpie la supériorité de l'homme est toute relative, (pi'il n'est qu'un inlininx'ut petit dans un univei's infiniment frrand avec des oi-yanes proportionnés an vn\(' (pTil jonc dans la nalnr«', s'il avait combattu pai' avance ce culte de rilomme-dicn (jni est celui du xx*" siècle, il aurait répété (|uel(pies vérités, dites avant lui, (pi'on tient trop facilement dans l'ondjre, il ne se serai! pas mis hors de riiiimanité. (]ond>ien son maître (j'émonini. les j>liilosophes de son siècle et ceux du précéflcnt ont été })lus sa<ies en séj)araid la vérité au sens philosophique toujours chanueanle de la vérité révélée, immuable, s'ap})u\aid sui- la Iradition. En acceptant cette distinction, il se serait éparfji'né les |)alinodies qui l'ont fait mépriser de son vivant et qui dispensent de le ])i"endre au séi'ieux après sa mort. La disj)arition de cette meidalile es! pcnl-t'lre l'eiirellahle. ell<' n'ap|)orlait aucun obstacle au\ con(|n«Hes de la science. Même au \ix' siècle d(; ;^rands savants s'en sont accommodés |)oui' ne citer que l'illustre Pasteur.

HOMINE NULLUM AMMAL ALT MISERILS ALT SLPERBILS (Pline)

SONNET

Maistre sans conlredil de ce globe habité, Ayant assujetly toute autre créature, C'est l'Homme qui fait voir, en sa noble figure. Un précieux éclat de gloire et dignité.

Mais ne nous flattons point et disons vérité, Cet animal formé d'admirable structure, Ce petit Roy tel et de toute la nature. Ce chej-d' œuvre dernier de la Divinité,

Que fait cet Homme ayant la raison pour partage, Et qui du Dieu vivant est la vivante image ? Toujours moucher, cracher, éterntier, tousser.

Se lever, se coucher, dormir, manger et boire.

Et puis roter, dormir, peter, chier, pisser :

Oh ! le brave animal que l'Homme, ô voire, voire.

2^4 POÉSIES LIBEUTIM'S DE DES BAUUE.VUX

HOMINE NLLLUM ANIMAL ALT MISEHILS ALT SUl'EUBlUS (Pline)

SONNET

IJIIouinic a (lil en son c(n(r sol et (uulacicii.r, Je suis lUdisli'c absolu de la Icrrc luihiUihlc, Des ])lusjiers (ininiau.v je suis rietorieu.r, El nui niison sur tous me rend eonsidérahtc.

Que pour te re(jarder tu prens de mauvais yeux, Animal Jdslueu.r autant (pie misératjte ! Connais les propres mau.r, et plus judieieiix Ne te vante point laid d'estre si raisonnable.

Le reip'et dupasse, la peur de ravenir. Leeha<jrin du présent, penser <pi'il faut finir. Qui nous livre en vivant les assauts les plus rudes,

Les crimes cpie commet le fer et It poison, Les larmes, les soupirs, et les in(piiétudes, Ce sont les beaux présents que le/ait ta raison.

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