‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 48 sur 96 · DES BARREAUX : APPENDICE. — LES AMOURS DE PYR.EMON · texte numérisé non relu

DES BARREAUX : APPENDICE. — LES AMOURS DE PYR.EMON

L'abondance et riionneur régnent dans sa famille, Il est digne tout seul de posséder sa Fille.

Pyrœnion découvrant ses senlimens secrets, Eslcve son amour à de plus grands progrez, Il redouble ses soings, et suit par tout la Belle, Mesprise accortement ceux qui s'approcbent d'elle. Et les comble si fort de tristesse et d'ennuy Qu'aucun n'ose se plaindre ou parler devant luy ; De ses charmans discours l'aimable violence, Les oblige par tout à garder le silence. En rien de ce qu'Amour aux Amants fait tenter, Aucun de ses rivaux ne le peut surmonter.

L'Amante le regarde avecque tant de joye Que mesme en se jouant, elle s'en rend la proye. Et l'adorable Amant en se jouant aussy, Luy fait veoir qu'elle seule est son plus grand soucy.

Ils se parlent des yeux et leur muet langage De leurs feux mutuels est l'infaillible gage, Pendant que l'un et l'autre occupent tous leurs sens A prendre avec plaisir ces divertissements. De quel rare entretien, et l'Amant et l'Amante Ne flattèrent-ils pas leur amoureuse attente? Les termes obligeans, les souris gracieux, Le parler complaisant de la boucbc et des yeux. Et tout ce que l'amour peut inventer pour plaire Ne manquoient au Berger non plus qu'à la Bergère, L'un et l'autre ravis d'un commerce si doux Combloient de désespoir le cœur de leurs jaloux. Le Dieu qui se plaignoit sur les bords du Pénée, Versa moins de soupirs pour sa Nymphe obstinée, Que l'aimable Bergère en mille endroits divers. Ne reccut du Berger de lettres et de vers, Interprettes secrets des pensers de son âme, Et gages asseurez de sa constante flame ; Si les vents indiscrets en informoient les Dieux, Les vents rendoient les Dieux pour jamais envieux.

Par les charmes des vers les plus humbles campagnes Ontveu les chesnes verds arrachez des montagnes. Eux seuls ont attendry les plus aspres rochers, Arresté les Torrens, rendu le calme aux Mers, Appaisé la fureur des Tigres d'IIircanie, Et des monstres d'Enfer appaisé la manie;

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Par eux la belle Amante au fonds de son ardeur lianitde son esprit la honte et la pudeur, Elle en devient hardie et n'ayant rien à craindre, Après un long soupir sans hésiter ny feindre, A peine eust-elle dit j'ayme. en le regardant. Que le Berger devient mille fois plus ardant.

Cette paroUe douce autant qu'ingénieuse L'asseure d'une vie infiniment heureuse.

Elle void aussi fort esclatterson amour Qu'esclatte en plein midy la lumière du jour. Il court à la revanche et luy rend la pareille, Frappant du mesme mot doucement son oreille, La Bergère à ce mot sans attendre à demain, Luy dit, courtois Berger, mets la main dans ma main. Et si je te parois plus que nulle autre aymable. Célébrons un accord d'Amour inviolable.

Pyntmon tend la main et regardant les Cieux, Appelle par trois fois à tesmoins tous les Dieux, Et proteste qu'il veut que la foudre l'cscraze, S'il arrive jamais qu'un autre objet l'embraze ; 0 le plus ravissant d'entre tous les Bergers, Prend, repart-elle alors, prends de moy trois baisers, A l'instant le Berger tout transporte de joye. Comme un jeune Faucon qui fond dessus la proye. Va fondre à bras ouverts sur la rare beauté Qui tient dans ses liens son destin arresté, Leurs mains sont sur leur dos soudain entrelacées. Et leurs bouches soudain l'une à l'autre pressées ; Pyrœmon aux baisers qu'il prend avidement. Sent esgarer ses sens dans son ravissement. Le premier fait venir sur ses lèvres son âme, Au second il languit, au troisiesme il se pasme, Et si la mort alors eut peu le voir périr, Le plaisir qu'il sentoit l'eust fait bien tost mourir ; Et vous, belle Bergère, à ce moment funeste, Vous eussiez veu la fin du bonheur qui vous reste, Le Ciel d'autre succès eusl été le tesmoing. Si Philis et Cloris^ n'eussent paru de loing.

Philis, nymphe en amour à Vénérille esgale, Et sur tout de tout temps sa haine et sa rivale,

(i) Isabelle et Marguerite, sœurs aînées de Marion.

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A l'abord imporlun de ces jeunes beautez

On vcid des deux Amans cesser les privaulez ;

Il faut se séparer, Pyrasmon s'en afllige.

Mais quoy sa Vénérille à ce devoir l'oblige,

Il quitte cet objet de mille appas pourveu.

Et s'enfuit dans les bois de crainte d'estre veu.

Depuis toutes les fois que le temps favorable,

Rejoint l'heureux Amant à l'Amante adorable,

Mille et mille plaisirs, et receus et donnez.

Mille ravissements d'une suite enchaisncz,

Remplissent tous leurs sens de merveille et de joye.

Quand ils ne craignent plus que personne les voye ;

Le nombre n'est certain, s'il est certain qu'on peut,

Avec facilité conter quand on le veut.

Combien de l'Océan les violents orages

Roulent de flots mutins le long des deux rivages.

Combien flottent d'espics sous les vents mugissans,

Combien la Canicule en brusle par les champs,

Combien parmy le Ciel on void briller d'estoiles.

Lors que l'humide nuict a desployé ses voiles.

Et combien sur la Terre on peut voir d'yeux ouverts

Lors que l'astre du jour esclaire l'Univers.

Quand à ces deux Amants la veuii est interdite. Chacun par des présens à se revoir s'invite, Leurs désirs mutuels s'estendcnt en tous lieux Où l'on peut rencontrer ce qui doit plaire aux yeux ; L'un donne des œillets, l'autre donne des roses Sous le Soleil naissant heureusement écloses. Les jardins cultivez par les soins des humains Servent de riche proye à leurs avides mains.

Ils se font des bouquets d'un artifice rare Des odorantes fleurs dont la terre se pare. Le Berger au défaut de ce fleuri thrésor Prend de petits paniers composez de brins d'or, Les envoyé en secret à sa Bergère aimable Quand elle luy renvoyé un beau baston d'érable, Dont les ncruds de fin or distans également Monstrent qu' Vlcimédon les fcit artislement. A ce don elle adjoustc un chalumeau champestre Dont le sçavaiit Daphnis fut autrefois le niaislre.

Un jour qu'au bord d'un bois le sommeil gracieux De l'aimable Bergère avoit fermé les yeux.

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De fortune une puce insolente et folaslre Sautoit à petits bonds sur sa gorge d'albastrc, Après avoir par tout picqué le marbre mol Dont la nature amie a formé son beau col.

Si tost que Pvripmon appcrçoil la cruelle, Sauter impunément sur le sein de la belle. D'une subtile main, il la suit et la prend, L'enferme dans un gland de cristal transparent ; LuY-mesme qui l'a prizc à peine oze-t-il croire Qu'on en ait jamais veu de si grosse et si noire.

Pour en faire au pluslost à sa Bergère un don Il \a le lendemain trouver Alcimédon, Le conjure d'en faire un chef-d'a'uvrc admirable. Afin qu'à Vénérille il puisse être agréable.

Alcimédon ayant à sa prière esgard Appelle tous ses sens au secours de son art. Sa main attacbe au col de la puce insolente. D'or fin et délicat une chaisne galante, Luy bastit de fin or une illustre prison. Et de purs diamans embellit sa cloison.

11 grave tout autour les enfans de la terre. Froissez et gémissans sous les coups du tonnerre Pour avoir par un coup estrange et furieux Voulu chasser du Ciel le Monarque des Dieux ; D'autre part l'on y voit les élémens du monde, Le vaste sein de l'air, le feu, la terre et l'onde. Et les amours des Dieux qui depuis le chaos Pour de divins appas perdirent le repos.

Ou y voit Pyrœmon, on y voit sa Bergère, Et l'un et l'autre assis sur un lit de fougère. Les beaux fruicts dont Pomone enrichit les vergers, Les rosiers, les jasmins et les beaux orcngers. Des plus superbes fleurs les troupes odorantes. Des oyseaux les mieux peints les familles volantes, Tout ce qu'enfin les doux et ravissans Zéphirs Font naistre par les champs du vent de leurs soupirs, Esdatent sur l'ouvrage et font voir la nature Ou vaincue, ou vivante en sa belle sculpture. L'aimable Vénérille admire le présent, Le baise mille fois et rit en le baisant, Confesse franchement plus elle le contemple Que le don et l'Amant n'ont jamais eu d'exemple,

CES BAllREAUX l APPENDICE. — LES AMOURS DE PYR EMON 3o3

Et toute transportée et de joye et d'amour, Proteste qu'elle aura sa revanche à son tour. Pendant que ses beaux yeux veilloient le fea céleste Dans le temple sacré de l'éternelle Veste, Elle avoit de fin or, de soye et de cheveux, Fait de sa propre main un tissu merveilleux ;

Ce merveilleux tissu d'un art incomparable

Monstre de son esprit l'adresse inimitable ;

Le Ciel pur et serein paroist dans le milieu

Roullant incessamment au tour de son essieu,

A son extrémité la ravissante Aurore

Commence à se monstrer sur le rivage More,

Les chevaux du. Soleil sortant du sein des eaux,

Soufllent le jour naissant de leurs béans nazeaux.

A l'entour sont des ans les saisons inconstantes.

Et les heures du jour également distantes.

A leur brillant abord l'obscurité s'enfuit

Et l'aimable clarté chasse l'atTreuse nuit ;

Au dessous on remarque à l'entour de la terre.

Les vastes mers rouller comme un liquide verre ;

Où tous les animaux formez diversement.

Habitent en repos l'un et l'autre élément.

Et l'élément qu'enclost cette large ceinture.

Fait des fleurs et des fruits une riche peinture.

On y voit des moissons, des troupeaux, des Bergers,

Des Satyres, des Paons avec des Faons légers,

A faire des boucquets des beautez empêchées,

Et des Nymphes debout, ou des Xymphes couchées.

Tel estoit le tissu dont elle fit un don, Avecque son pour trait à son cher Pyrœmon ; Et ce don fut suivy de sa riche ceinture, De sa pudeur vaincue indubitable augure. Le Berger reconeut qu'il estoit son amy ; Et songeant qu'il ne faut rien tenter à demy, Un soir sous la faveur de l'ombre et du sileùce Jusqu'au lict de la belle il porta sa licence ; Cet abord impréveu la fait trembler de peur, Elle oppose à sa force une extrême rigueur, Elle devient farouche, elle devient cruelle, Et l'appelle indiscret, méchant et peu fidelle ; Cependant Pyrœmon par des termes plus doux S'elTorce accortement de calmer son couroux.

3ûl DFS BARUEAUX : APPENDICi:. F.ES AMOl US DE 1>YK KMON

La nomme son salut, son Ange tutélaire,

Lii\ dil qno puis qu'il voit qu'il a pu luy dcsplairc,

Il est presl d'expier son crime par sa mort,

Et noyer dans son sang son déplorable sort.

Voy ce fer (luy dit-il) et regarde sans crainte Finir mes tristes jours sous sa dernière atteinte. A ces mots tout soudain elle luy prit le bras. Et luy dit, ail je veux que lu ne meures pas ! Que de soupirs alors suivis de chaudes larmes Des mains des deux amans iirent tomber les armes, Amour qui présidoità leurs secrets discours, Des rigueurs de la Belle arresta tout le cours :

L'adorable Berger appaisa sa colère.

Son esprit devint doux, elle fut moins sévère ; Dans leur premier accord la paix remit leurs feux. Et le Berger en un accomplit tous ses vœux. Sans qu'il luy restast rien à se promettre d'elle. Que le bien de la voir et constante et fidelle ; Delà qui veut sçavoir cf)mbien de fois depuis. Leurs désirs ont trouvé de favorables nuicts. De lieux seurs à se voir, d'occasions propices, Combien ils ont gousté de solides délices, Qu'il consulte à loisir l'amour qui conjoint tout. Et qui seul a mené leurs désirs jusqu'au bout. Il verra que l'Amour témoin de leur martyre Tout-puissant Dieu qu'il est ne le sçauroit pas dire. Le cours délicieux de leur félicité, Se veit en peu de temps par le sort arresté :

Acon ^ ce jeune Acon, que la beauté suprême. Rendit heureusement seul semblable à luy-mesmc. Par l'art que l'on pratique à la Cour des grands Boys, Vint soumettre l'Amante à ses injustes loix, Et Costa pour jamais Pyncmon la conquesle. Qui d'un myrte amoureux avoil orné ta leste ; Te fit quitter l'empire, ou content de ton sort, Tu semblois n'avoir rien à craindre que la mort. Cependant d'un rival l'inévitable adresse. T'a privé pour jamais de la belle Maislressc ; Tes soupirs cl les vœux sont \iiiiiscl siijx illiis.

(i) Cinq-Mars, grand ccuyer de Louis \II].

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L'iiifidclle l'oublie cl ne le connoist plus,

A son nouvel Amant clic a rendu les armes.

Il esl absolument le maislrc de ses charmes ;

Mais cesse, Pynemon, cesse de t'aniifrcr,

Dans peu de temps, croys-moy, le Ciel le doit venger.

En cfTet, le voleur d'une si riclie proye. Par un trislc accident vit terminer sa joye, Et l'inlidellc au fort de son contentement Se vit aussi ravie à son nouvel Amant ; Le subjet et l'auteur de sa foy violée, La rendit aussi-tost et triste et désolée. Leur muluelle amour enfin n'eust plus de lieu. Las ! il falut se. dire un éternel adieu.

Ah ! que le chastiment suit ardemment l'offense, Et que les justes Dieux sont prompts à la vengeance. D'un sort inespéré le triste événement Estcignit le bon-heur de l'un et l'autre Amant; La Fortune insolente, inconstante et volage, Dans la perte de l'un vint assouvir sa rage ; Acon, ce jeune Acon qu'elle avoit autrefois Eslevé fièrement jusqu'au trône des Roys, Les délices, le soin, et l'amour de son Alaislre, Qu'elle mcsme avoit fait tout ce qu'il pouvoit cstre ; Et qu'avec plaisir elle nous faisoit voir. Comme l'unique effet de son plus grand pouvoir.

Enfin ce jeune Acon si puissant et si brave. Dont la Cour autrefois feit gloire d'estrc esclave, Descheu de sa grandeur sous un sort inhumain. Vit borner ses beaux jours par une infâme main.

Par là, cher Des Barreaux, voy comme l'injustice, Souvent Iraisnc après soy sa peine et son suplicc. Comme un cruel sort suit les plaisirs non permis Lors qu'avecque eux un crime hautement est commis.

Après celle advcnture exécrable et funeste Celte aimable beauté, cette beauté céleste, Esprouvant cent rigueurs du sort capricieux, Ne joûist pas long temps de la clarté des Cieux. Aux décrets de la Parque elle fut exposée. Et lu portas ailleurs ta ilàme méprisée. Elle ne sent plus rien, et tu sens désormais. Les solides douceurs d'une ])rofonde paix. Aucun triste accident n'estonnc ton courage,

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Du tonnerre grondant tu méprises la rage, Content de ton destin, tu goustcs les plaisirs Que le temps dévorant dérobe à nos désirs, De mets délicieux ta table est toujours pleine, Les vins délicieux sont l'objet de ta peine. Le Dieu qui les produit l'appelle à ses repas, Tu présides par tout à ses plus doux ébats. Et couronné de pampre assis à sa main gauche Tu parois, après luy, le Roy de la débauche ; Ou par des entretiens, aux grands esprits permis, Tu fais voir la nature à tes meilleurs amis, Découvres des secrets connus à peu de monde ; Et pénétrant les airs, le feu, la terre et l'onde. Tu ne rencontres rien dans ce vaste univers. Dont tu ne fasses voir les miracles divers, Ou quittant ces discours, ton humeur peu sévère. Au milieu de la joye et de la bonne chère, Te porte à nous chanter pour plaire à nos souhaits. D'un ton doux et hardy les beaux vers que tu faits ; Et sans te tourmenter des changemens du monde. Tu permets que le jour se couche au sein de l'onde. Sans que l'obscurité qui le presse et le suit, S'oppose au doux repos que tu prends dans la nuit.

Marcassus.

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