‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 49 sur 96 · VOLTAIRE ET LE SONNET DU PÉNITENT · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LE SONNET DU PÉNITENT

UNE LETTRE INEDITE DE L ABBE D OLIYET

La question de l'auteur du c Sonnet du Pénitent» est soulevée dans une lettre de l'abbé d'Olivet à Voltaire. Cette lettre ^ de (( bon an » écrite à quatre-vingt-six ans est intéressante à cause du petit problème qu'elle soulève, des faits et des personnages qu'elle cite. L'écriture pleine de netteté et de fermeté est admirable. L'esprit de ce robuste vieillard restait, au commencement de 1768, aussi sain que le corps et rien ne permettait de prévoir qu'il devait succomber neuf mois plus tard aux suites d'une attaque d'apoplexie. Est-ce la dernière lettre qu'il ait échangée avec Voltaire ? C'est peu probable, cependant la Correspondance publiée dans l'éd. Moland ^ ne renferme après celte date que la réponse du Philosophe.

Paris, le i5 janvier 1768 3.

« Bon jour, et bon an. C'est ce matin seulement, qu'il est venujnsqu'à moi une brochure où il est parlé de Des Barreaux.

(i) Nous en avons donné le fac-similc dans l'ouvrage suivant: Voltaire mourant, enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie, publiée sur le manuscril inédit et annotée... Paris. Honoré Champion.

(3) Paris, Garnicr, i883-i885, 52 vol. in-8. Cette correspondance renferme 5i leltres de Voltaire à l'alibé dOlivcl et seulement 2 réponses de l'abbé d'Olivet à Voltaire.

(3) Voici celle de l'année précédente : Paris, 3 janvier 1767. « Bonjour, mon illustre confrère, bon jour et bon an. N'est-ce pas ainsi que nos anciens Gau-

3o8 APPENDICE : voi;rui\E et des barreaux

» A'ous devriez l)ien dire à ce miséralilc ïhiriot, qui s'est allé loger à cent lieues de moi, rue Beautreillis, de m'envoyer certaines nouveautez dont je n'ai connaissance qu'après coup. Je les recevrois et les rendrois avec le plus grand secret, dans les n^ heures.

» Revenons à la brochure, i" On dit que Des liarrcaux n'est pas l'auteur du fameux Sonnet. Cela est certain.

2° On dit que Rendre guerre pour (j lierre ii'esl pas fraiirois. Mais ne dit-on pas Rendre injures pour injures, rendre (uniliés pour amiliés, etc.

y Quoique vous existiez dans le district du Parlement du Bourgogne, vous n'êtes pas obligé de connoître Pierre Du May, ancien Conseiller en ce Parlement. Il est parlé de lui dans le Ménagiana de La Monnoyo. Cv'éloit un grand Poëte lalin. 11 vivoit encore, plus qu'octogénaire, et aveugle, lorsque j'arrivai en 170.S à Dijon. Dans ce temps-là j'aurois dit d'un grand Poëte latin, ille mi par esse deo videlur. J'allai lui rendre mes hommages, et après connoissance faite, je ne l'abordois qu'avec une belle ode latine, qui ne me paroissoit que belle, mais que je croyois divine, quand il l'avoit louée. Ce bon vieillard avoit beaucoup connu Des Bar-

loi.s s'écrivaient à pareil jour ? Et pourquoi cliangorions nous de style? Afais savcz-vous dans votre pays que nous avons ici un frcid qui inc rappelle l'idée de 709 (1709)? Il inc rappelle de plus à moi uiio antre idée. C'est qu'alors nous grelottions au coin d"nn luécliant fen, et qu'anjnnrd'liui nnns nous tenons au coin d'un bon feu. Alors vous étiez mon disciple, et aujourd'liui je suis le vôtre. Alors je vous aimais et vous ne me haïssiez pas. A cet égard, rien n'est diaugé. au moins de ma part, et je serais tenté de répondre aussi pour vous. .Je voudrais pouvoir également répondre de votre santé comme de la mienne. Je me porte à un rien près comme en 709. Je bois assez bien, je mange de môme, je dors encore mieux. Que je serais charmé si vous m'en pouviez dire autant: Mais il n'y a pas d'année qu'on ne me vi;<:ino c:ii(i 01 six fois tenir des propos qui ne vous font pas le même honneur. Allons, mon ancien cl ciier ami. sacrifions tout à notre santé, dont la gaité est la cause ou l'effet. Que les d'Alemhcrt et les Mairan décident lequel c'est des deux ? Peu m'importe pourvu que j'en jouisse. Les honunes, j'ai vécu assez pour les connaître, les hommes vaudraient-ils la peine ([ue jo perdisse un moment pour eux.» Qu'estce que la gloire qui me viendra d'eux? Moins que rien par rapport à mon bonheur. Qu'est-ce que les cliagrins dont ils me menacent, si je veux obtenir la gloire ? C'est quelque chose de réel, et qui, grâce à ma faiblesse, peut m'empèclier d'être heureux. Je passe ma vie aiite focain, sifrigiis eril, avec Mrgile, un Térencc, un Molière, un Voltaire, et les six mois prochains si inessis, in horlo, aux Tuileries, dont je suis à quatre pas.

» ^■oulez-vous bien faire mille et mille comijlaisances de ma |)ail à M"" Denis. Kl j)onr vous montrer que je me souviens encore du l'ro Marcello, je vons dirai : Liide est orsa, in eodem tcrnanctur oralio. lîoiijour cl bon an.

» Je vais porter ceci à notre féal d' Vrgental. »

La réponse (en prose et en vers; de Voltaire à cette lettre est datée de Ferney 4 février 1767.

APPENDICE : VOLTAIRE ET DES BAHUEAUX SoQ

reaiix, qui, comme vous savez, alloit volonliers passer le temps des grandes chaleurs dans votre voisinage, à Cliallon sur Saône. En ce temps-là ce fut une mode que ceux qui se piquoient de savoir écrire, fissent leur Portrait en vers ou en prose. Vous connaissez le Recueil des Portraits de S. A. Mademoiselle de Monlpensier. J'entends que vous me dites, Maudit bavard, viens donc au fait. J'y viens : Des Barreaux avoit fait son portrait en vers latins, dont voici le dernier :

Tartara non mclnens, non asseclatas Olympani.

J'ai oublié le reste. Vous qui n'oubliez rien, vous savez l'usage que fait Horace, Satire IX, du verbe asseclari et vous en trouverez l'application pittoresque dans Des Barreaux.

» Le bon Du May qui mangeoit souvent avec lui, disoit que sa manière déboire, c'étoit presqu'à chaque morceau, mais à très-petits coups, et cela il l'appcloit A'é'/)tt///ri/Y/('r la langue. N'allez pas, je vous en prie, lire cette dernière ligne devant Madame Denis. Car depuis qu'elle sait que je suis né le 3o mars 1G82, elle ne manqueroit pas de s'écrier ici. Ah le vieux fou ! Je finis tout court, de peur que si j'ajoutois encore quelques lignes, il ne m'arrivàt d'ajouter quckpie folie. Valc, et Olivclum, utfacis, ama.

» Je vais envoyer ceci à notre cher Comte d'Argental qui le fourrera dans quelqu'une de ses dépèches. «

Quel est le litre de la brochure où il est question de Des Barreaux et quel est le nom de l'auteur? Le « misérable Thiriot (ou Thierot)», désigné par l'abbé d'Olivet comme son pourvoyeur habituel de publications clandestines, était l'ancien camarade d'Arouet alors que tous deux g-riffonnaient des actes chez Maître Alain, procureur au Châtelet. Ce « bon garçon >•> de Thiriot, égoïste, paresseux, ami de ses aises et de son repos jusqu'à la trahison et l'improbité, vivait aux crochets de Voltaire ' et se faisait depuis une dizaine d'années le distributeur de ses pamphlets irréligieux. L'abbé d'Olivet était, à cet égard, parfaitement renseigné, et s'il entame une discussion grammaticale c'est qu'il savait mieux que personne s'adresser à l'auteur même. 11 n'ignorait pas que le Seigneur de Ferney ne combattait jamais la létc haute mais frappait toujours dans l'ombre ; il le découvrait aisément sous ses nombreux

(i) Gustave Lanson : VoUnire, i(j(jO, p. if) : « \ oltaiio 110 se lassa jamais do le servir et de lui pardminor... »

3 10 A1'1'EM)ICE : VOI/r.VIRK 1:T des liAUUEAUX

pseudonymes 1 et n'éprouvailnul embarras, connaissant l'homme, à en distinguer les ouvrages. Les nouveautés m réclamées » par l'abbé dOlivet n'étaient autres que les libelles i.nli chrétiens sortant de la fabrique du Philosophe dont il accc[)lait ou rejetait la paternité suivant ses convenances. Ce point de départ admis et la date de 1767 il était aisé d'èlrc fixé sur le titre de la brochure, le voici : Lettres à son Altesse Monseigneur le prince de*** {Brunswick) sur Rabelais et sur d'autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion chrétienne. Amsterdam, Marc-Michel liey {Genève), 1767, in-8 de 2 ff. et i44 P- p- ^•

Ces lettres circulaient déjà en novembre 1767 (Mémoires de Bachaumont, 19 novembre), elles sont adressées à Charles (iuillaume de Brunswick-Lunebourg, né le 9 octobre 1785, commandant l'armée prussienne contre la France dès 1792 — le vaincu de Valmy et d'Auerstiidt — et mort à A.ltona le 10 novembre i8o6 des suites d'une blessure reçue le i4 octobre précédent.

Voici maintenant la réponse de Voltaire à l'abbé d'Olivet :

Fcrncy, acj janvier 1768.

« Vous m'écrivez, sans lunettes, des lettres cliarmantes de votre main potelée, mon cher maître, et moi, votre cadet d'environ dix ans, je suis obligé de dicter d'une voix cassée.

» Je n'aimerai jamais rends-moi (jucrrc pour guerre, pour la raison que la guerre est une affaire qui se traite toujours entre deux parties. L'iininortel, l'admirable, l'inimitable Racine a dit 3 :

Rendre meurtre pour meurtre, outrage pour outrage.

Pourquoi cela ? c'est que je tue votre neveu cpiand vous avez tué le mien ; c'est que si vous m'avez outragé, je vous outrage. S'ils me disent pois, je leur répondrais /ô-i'c, disait agréablement le correct et l'élégant Corneille. De plus, on ne va pas dire à Dieu : Rends-moi la guerre. Peut-

(i; Quérard en compte ii^7 !

(2) Dix lettres avec le nom de Londres et le niillésinic 1768, in- 12 de 3 fl. non chiff. et 1 14 p.p., avec un doiil)Ic frontispice : Tnii est pareil à celui de l'édition en i44 p.p., l'autre porte : (Catalogue raisonné des esj)rils forts depuis le curé Rabelais, jusqu'au curé .Ican Meslier, dressé par M. i». V., professeur en tiiéologie. Berlin,!. Pauli, 1708. On trouve aux pp. loy-ii/iun morceau qui n'est pas de ^ ollaire.

(3) Attialie, acte II, scène 7.

APPENDICE : VOLTAIRE ET DES BAUHEAUX 3ll

être l'aversion vigoureuse que j'ai pour ce misérable sonnet de ce faquin d'abbé de Lavau me rend un peu difficile :

Et dessus quel endroit tomtjcra ma censure Qui ne soit ridicule et tout pétri d'ennui !

» Tartara non nietuens, non asscctalus Olynipuni ' est un vers admirable ; je le prends pour ma devise.

» Savez-vous bien que s'il y a des maroufles superstitieux dans votre pays, il y a aussi un grand nombre d'iionnôtes gens d'esprit qui souscrivent à ce vers de Tartara non metuens ?

» Vivez longtemps, moquez-vous du Tartara. « Que dis-tu de mon extrême-onction ? disait le Père Talon - au Père Gédoyn ■^. alors jeune jésuite. — Va, va, mon ami, conlinua-t-il, laisse-les dire, et bois sec. » Puis il mourut *. Je mourrai bientôt, car je suis faible comme un roseau. C'est à vous à vivre, vous qui êtes fort comme un chêne. Sur ce, je vous embrasse vous et votre Prosodie, le plus tendrement du monde.

» N. B. Je suis obligé de vous dire, avant de mourir, qu'une de mes maladies mortelles est l'horrible corruption de la langue qui infecte tous les livres nouveaux. C'est un jargon que je n'entends plus ni en vers ni en prose. On parle mieux le //rm^a/^ ou lefrançois à Moscou qu'à Paris. Xous sommes comme la République romaine qui donnait des lois au dehors quand elle était déchirée au dedans ».

Laissons de côté la discussion grammalicale.

Voltaire et l'abbé d'Olivet sont-ils dans le vrai en retirant à

(i) Trad. : Sans crainlc de l'Enfer et sans souci du Ciel.

(2) Nicolas Talon, né le 3i août i6o5 à Moulins, mort le 29 mars 1691 ù Paris. Il entra dans la Compagnie de Jésus en 1G21, le 9 octobre.

Ci) Nicolas Gédoyn, né à Orléans le i5 juillet 1067, entra au Noviciat des Jésuites en iG8i, resta dix années dans celte Compagnie, membre on 171 1 de l'Académie des Inscriiitions et Belles-Lcllrcs, et en 1718 de r.Vcadcinie française.

(A) Cette anecdote est bien invraisemblable. Le Père Talon mort en iGgi n'a jamais passé pour impie et libertin. A celle époque (îédovn avait ai ans et n'était pas encore sorti de la Compagnie de .lésus. En i7()8. au moment où écrivait Voltaire, Gédoyn lui-même était mort depuis ar? ans! En matière d'impiétés, la bonne foi de Voltaire est plus que suspecte.

3l2 APl'ENDICi: : VOLÏAIUE ET DES BARREAUX

Des Baricaiix le sonnol du Priiiloiil i)our le losliluer à labbr de Lavau ? Celte alliibulion va à l'eneoiilre de celle j^énéralemeiil admise ; elle enlèverait tout titre poétique à l'amaut de Marion de L'Orme si nous n'avions récemment retrouvé une partie de ses œuvres éparses dans les recueils collectifs de la deuxième moitié du xvu" siècle, dans le Recueil de Coniart cl les manuscrits du temps. On ne connaissait, en edet, de cel épicurien avant notre travail que ce sonnet justement célèbre, malgré l'opinion contraire de Voltaire et de MarmonteP.

En matière d'bistoirc littéraire, l'autorité de Voltaire est grande aux yeux des critiques éminenls du xx*" siècle. Voici, parexemple, quelques passages d'un article de M. l']inile Faguet consacré au livre de M. G. Miebaut, professeur à la Sorbonne, sur la « Bérénice ») de Racine :

(( Mais commo faits le texte de Voltaire a pour moi du poids... Voltaire en tant qu'historien ne ment JTmais, n'invente rien... Voltaire rsl l'homme le moins sensible à la suggestion et l'hoinnio qui, avec le plus de soin, donne comme vrai ce qui est vrai et comme probable ce qui est probal)le. Reste qu'il a pu èlre trompés. ),

M. Faguet exagère. Voltaire s'est fourvoyé souvent, il a été pris souvent en flagrant délit d'inexactitude ; pas plus en matière historique (à l'exception du « Siècle de Louis XIV » et de u l'Histoire de Charles XII ») qu'en matière d'exégèse religieuse il ne remonte aux sources. M. Bazin — l'historien de Louis XIII — dans ses « ^otes historiques sur Molière ^ » a constaté que Voltaire s'occupant de notre grand comique avait résumé l'ouvrage de Grimarest, ouvrage apprécié dans les' termes les plus cruels par Boileau :

« Pour ce qui esl de la u Vie de Molière )), frauciKunent ce n'est pas un ouvrage (pii nirrilc qu'on eu i)arle. Il est l'ail ])ar un Imuinie qui ne

(i) Lettre de M. Marniontel, auteur du Mercure, el .(uj^onioul do M. Marrnontel sur ce sonnet (Mercure, ocloljrc 1708, p. V»). Ce juj^emcnt de :\larmontel esl un clief-d'œuvre de naiscric, on le trouvera i)lus loin sous le titre : Marniontel et le sonnet du Pénieent.

(2) Journal des Débats. Semaine dramati([uc, S juillcl kjo-.

(3) Notes historiques sur la vie de Molière, -i" éd., iN'h. Avanl-propos.

APPENDICE : VOLTAIRE ET DES HAUUEAUX 3x3

savait rien de la vie de Molièio, ol il se trompe dans toul, ne sacliaut même pas les faits que tout le inonde sait. »

Et M. Bazin ajoute :

(( ()ue tout le monde sait ! que toul le monde tle ce lenqis, que tous ceux qui avaient l'âge de Boileau savaient alors, partant que nous ne savons plus, parce que nul de ceux qui le savaient n'a pas pris soin de nous le dire. Après, cela le grand juge des œuvres littéraires crut infailliblement mort le livre qu'il avait condamné ! et ce livre lui a survécu, il a été vingt fois, trente fois réimprimé, il l'est d'hier; il a fait un nom à son auteur; il lui a procuré qui pis est, des plagiaires... Ainsi, entre autres, a procédé Voltaire, et il n'a eu vraiment que ce qu'il méritait, lorsqu'un libraire préféra, en 173/1, à l'éloquent résumé qu'il avait daigné faire d'une œuvre pitoyable, le travail d'un autre écrivain, nommé La Serre, bien plus digne, en efTet, d'abréger le premier... »

Voltaire aurait-il erré maintes fois, cela ne supprimerait pas la lettre de l'abbé de Lavau dont il a parlé dans la notice sur Des Barreaux du u Catalogue des écrivains du Siècle de Louis XIV ), à moins de suspecter sa bonne foi ou celle de cet abbé ? Et cependant si le sonnet appartient à Des Barreaux, l'un des deux a menti.

Comme préface à cette discussion mettons en pleine lumière le jugement du grand contempteur du christianisme sur le célèbre libertin ou libre-penseur du xvii" siècle.

Voltaiie a fait allusion à Des Barreaux en substituant, en 1740, dans une strophe de son « ode sur le Fanatisme dédiée à madame du Chatclet », le nom de ce dernier à celui de Spinoza ^ :

(i) Voltaire dans une note dit que cette ode est de 1732, mais c'est une erreur, elle est de 1736, voir les lettres de Voltaire à Gidcville, G mai 1780 (ode sur le Fanatisme) ; à Formoiit, 11 novembre (ode sur la Superstition); à ïliiériot. 2A mai (ode à Emilie;. Elle a paru pour la première fois sous le titre ; Ode sur la Superstition dans le t. IV (p. 45) des OEuvres de Voltaire, nouvelle édition, revue, corrigée et considérablement augmentée avec des figures en taille-douce. x\msterdarn, Etienne Lodct et C", 1789 ; mais dans cette édition la strophe citée contient le nom de Spinoza au lieu de celui de Des Barreaux. 1/année suivante cette ode était imprimée avec le nom de Des Barreaux à Paris et à Rouen dans le volume suixant : Recueil de pièces fngilives en prose et en vers par M. de V***. S. 1. (Paris, Prault), 17^0, in-8 (p. 112; ; l'édition de Rouen S. I. (p. 92) porte par M. de Voltaire. Leur texte a été suivi jusqu'en 1775.

ôi^ ai>I'E>di(;e : voltaire et des barreaux

On a ru du moins <lcs Allurs

Sociables dans leurs erreurs.

Leurs opinions infectées

y'aroient point corrompu leurs mœurs.

Des liarreaux fut doux, juste et aimable :

Le Dieu que son esprit coupable

A voit follement combattu,

Prenant pi/ié de safoiblesse.

Lui laissa l'humaitie sagesse

El les ombres de la vertu.

mais il a modifié une Iroisièmc fois cette strophe (1775) associant celle fois Spinoza à Des Barreaux ' :

On a vu souvent des athées

Estimables dans leurs cireurs,

Leurs opinions infectées

I\"avoient point corrompu leurs mœurs.

Spinoza fut toujours fidèle

A la loi pure et naturelle

Du Dieu qu'il avait combattu.

Et ce Des Barreaux qu'on outrage

S'il n'eut pas les clartés du Sage

En eut le cœur et la vertu.

Classant Des Barreaux dans la catégorie des athées Voltaire ose le mettre en parallèle avec Spinoza ! Autant la vie du philosophe hollandais, modeste et digne, confinant presque à l'ascétisme, mérite le respect, autant la vie de Des Barreaux a été celle d'un déhanché plutôt que d'un épicurien. Si)inoza occupait les instants de libellé que lui laissait sa profession de polisseur de verres de lunettes à composer son u Ethique » dans le silence et la méditalion ; Des Barreaux allait, à Paris, de cabarets en cabarets, et, en province, écrémer dans la saison ce qu'elle produit de meilleur : les

("i. Cette froisièinc version a dû paraître pour la première fois dans l'édition S. 1. (Genève; Cramer et Bardin, 1770, /jo vol. in-8 (Bibl. nat. C. \ . Beuchot 32j, t. XII, (t. I des Mélanges de jioésies, etc.. p. 233) de la eollection complette (sic) des Œuvres de Voltaire. L'édition in-^" de 1768 (Bibl. Nat. Z 49^)2; dont le tome XVHI (Poésies mêlées, t. I; ((ienève;, S. 1. 1771 renferme encore la seconde version (p. 2\'l).

AUl'ENDICE : VOLTAIRE ET DES BAUKEALX 3l5

melons elles figues de Gascogne, les vins de Fronlignan, etc.. J De ly/jo à 1766 silence complet de Voltaire sur Des Barreaux, il le rompt en 1767 dans la fameuse brochure épluchée avec un soin minutieux par Tabbé d'Olivet : « Les lettres à son Altesse Monseigneur le Prince de *** (Brunswick) » où Des Barreaux est l'objet du troisième article de la lettre VII sur les Français :

De Des Bauheacx

« Le conseiller au Parlement Des Barreaux, qui dans sa jeunesse avait été ami de Tliéopliile et qui ne l'avait pas abandonné dans sa disgrâce, passa constauiment pour un adiée. Et sur quoi? Sur un conte qu'on a fait de lui, sur l'aventure de romelelle au lard. Un jeune homme à saillies libertines, peut très bien dans un cabaret manger gras un samedi, et pendant un oi-age mêlé de tonnerre jclcr le plat par la fenêtre en disant: Voilà bien du bruil pour une omelelle au lard, sans pour cela mériter l'affreuse accusation d'athéisme. C'est sans doute une très grande irrévérence : c'est insulter l'Eglise dans laquelle il était né ; c'est se moquer de l'institution des jours maigres ; mais ce n'est pas nier l'existence de Dieu.

» Ce qui lui donna cette réputation, ce fut principalement lindiscrète témérité de Boileau, qui, dans sa Salire des femmes, laquelle n'est pas sa meilleure, dit qu'il a vu plus d'un Capanée :

Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreaux. Et nous parlant de Dieu du ton de Des Barreaux.

» Jamais ce magistrat n'écrivit rien contre la Divinité. Il n'est pas permis de flétrir du nom d'athée un homme de mérite contre lequel on n'a aucune preuve : cela est indigne. On a imputé à Des Barreaux le fameux sonnet qui linit ainsi :

Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre. J'adore en périssant la raison qui t'aigrit ; Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ.

(i) Lettre de Balzac à Chapelain datée par erreur du a'» août lO^o (elle est du commencement de ce moisj.

3iG ai'I'E.\dk:e : noltviuk et des hahuealx

» Ce soiiiict ne v.uil rien du loul. .lésus-dlirisl en vers n'est pas lolélable ; rends-moi ijiwrrc pour (jucrrc n'(^sl |)as français ; guerre pour (jucrrc est très plal, et dessus (/ucl endroit est détcslable. Ces vers sont de l'aljbé de Lavau, et Des Barreaux fut toujours très fâché qu'on les lui attribuât. C'est ce même abbé de Lavau qui fit cette abominable épigramme sur le mausolée élevé à Saint-Eustache en l'Iionneur de Lulli :

Laisse: tomber sans plus attendre Sur ce fniste honteux votre fatal rideau ; Et ne montre: <jue le JUunltean Qui devrait avoir mis V original en cendre ^. )>

Des Barreaux n'est plus un alliée, on l'a calomnié! Cette affirmation est delà force du reste de l'arlicle.

Non seulement Des Barreaux a abandonné Théophile dans sa disg-race, mais il a osé répondre aux stances du poète : Plainte de Théophile à son ami Tîrsis, par une lettre en prose inqualifiable, le mot n'est pas trop fort: Responee de Tircis à la plainte de Théo- ])hile prisonnier -. Dans cette lettre il invite son maître en libertinage à se laisser brûler vif en place de Grève conformément à l'arrêt (par contumace) du Parlement du 19 août 1628. Les deux amis se réconcilièrent, il est vrai, peu après et Des Barreaux rendit un notable service à Théophile -^ en retournant contre le Père Aoisin,son ennemi irréconciliable, une accusation portée contre les mœurs du ])risonnier. celle de s'être livré au même vice (voir p. 1 15).

A qui Voltaire feia4 il admettre que Des Barreaux a passé pour athée uniquement sur le conte de l'omelette au lard * et sur deux

(i; Lully était un libertin do mœurs lionteuscs. On en jugera par cette épigramme :

// sera sourd à la trompette Lully au jour du jugement. H faudra qu'un jeune ange pelle Pour le tirer du monument.

(2) Nous avons reproduit ces deux pièces pp. 77 et 86.

Ci) La notice de Voltaire sur Tliéopliile est aussi inexacte que celle de Des Barreaux, ce qui n'est pas peu dire. \ oir Le Procès de Théoplùle, T. II, p. 2^7.

(fi) Celle anecdote a paru pour la première fois dans le Menagiana, a° édition angrnoiilée iOfj'4, t. V> , j)j). 2a3 et aa'i.

vers delà Satire X de Boileau publiée seulement en iGf)2? A personne. Malheureusement rilluslre débauché, comme l'appellent Chapelain et Le Pays ^ tout en étant le héros de dix historiettes de ce genre, avait autre chose à se reprocher. Il avait ses chansons, la plupart sont perdues, et ses poésies libertines qu'on se passait sous le manteau. Un recueil publié à l'étranger les groupait même en 1G67"-, six ans avant sa mort. Si son nom était absent, le titre de certaines pièces ne laissait prise à aucune équivoque pour les contemporains au courant de ses faits et gestes.

Les deux sonnets : Mortels, qui vous croyez quand vous venez à naislre (voir p. a'jô) et Mortel, qui que tu sois, naye plus à frémir (v. p. 200), ne sont-ils pas d'un athée?

Voltaire a-t-il ignoré ces sonnets... et les autres? Il les avait lus : c( Ses petites pièces de poésie sont encore entre les mains des curieux, elles sont toutes assez hardies ^. 0 Le Philosophe, on le sait, s'eflarouchait difficilement !

Un point d'interrogation se pose ici : Pourquoi Voltaire en essayant de blanchir la mémoire de Des Barreaux ne cite-t-il pas un seul de ses vers? La réponse Cht facile; il ne le pouvait sans se démentir cruellement. Apôtre de la raison, au nom de laquelle il exterminait toutes les religions, le Patriarche de Ferney s'est refusé à être l'écho de l'adversaire acharné de cette raison. Que pensait-il en son for intérieur des sonnets : L" Homme a dit en son cœur sot et audacieux: Il faut prendre pendant la rie (pp. -jVi et 2^7) ; etc.

(i) Lettre de Cliapclaiii à Balzac du i5 décembre iG^o, voir p. 18O; Ainitiez, Amours et Amoareltes, i664, lettre 12 du in*^ livre, voir note 6, page 200.

(2) Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose qu'en vers, 11* partie. Cologne, Pierre du Marteau, 1667, in-iafpp. 198 à 282).

(3; Catalogue des écrivains français du Siècle de Louis XIV, art. Des Barreaux ''Jacques de La Vallée (sic), seigneur). L'édition originale du Siècle de Louis XIV est de 17.51, 2 vol. in-12 ; mais l'article Des Barreaux n'a été intercalé que dans l'édition de 1768. S. 1. (4 vol.), t. 1", p. 58 (Bibl. nat., Beuchot, Z 820). c'est-à-dire après la publication des « Lettres à Mgr le duc*'* ». Cet article reproduit l'allégation sur la paternité du sonnet du Pénitent donnée à l'abbé de Lavau et contient les lignes suivantes: « Des Barreaux est connu des gens de lettres et de goût par plusieurs [)ctiles pièces de \ers agréables dans le goût de Sarasin et de CbapcUc. Il était conseiller au Parlement. On sait, qu'eniuiyé d'un procès dont il était rai)porteur. il paya de son argent ce ([uc le demandeur exigeait, jeta le procès au feu et se démit de sa cbargc. Ses petites pièces sont encore entre les mains des curieux; elles sont toutes assez hardies... »

3l8 AIM'ENOICF. : VOLTAlt\E ET DES BARnEAUX

Celte constalalion nous amène à cheiclicr le mobile auquel il a obéi en parlant si favorablement et, ajoutons-le, si inexactement de l'Illustre débauché. Ce mobile, nous le découvrons dans l'influence qu'il prèle à Des Barreaux sur la jeunesse de son é[)oque: c'est un libre-penseur comme lui, c'est un démolisseur d'une taille intîniment moindre, mais un démolisseur: enlin leur caractère à tous deux était un mélange de faiblesse et de cynisme. Voltaire, le cas échéant, n'aurait, non plus que Des Barreaux, hésité à engager un ami à se laisser supplicier pour s'évitera lui-même la place de Grève ! Hanté comme lui d'une crainte permanente et invincible de la mort, il se sentait disposé en face du trépas à toutes les palinodies. Leurs natures sympathisaient ; en le léhabilitant, il se réhabilitait à ses propres yeux. Est-ce là une illusion de notre part? .Nous allons voir si nous nous sommes égarés en examinant comment et pourquoi Voltaire enlève à Des Barreaux la paternité du sonnet du Pénitent :

A-t-il simplement rompu une lance en l'honneur de la vérité historique ou a-t il estimé que ce sonnet était une tache dans la vie de Des Barreaux, une défaillance de cet esprit « supérieur » P

Si la première hy[)olhèsc triomjihe, nous ferons amende honorable ; si la seconde, au contraire, se vérifie, nous aurons pénétré un peu la psychologie du Patriarche de Ferney.

LE SONNET DL PÉMTENT EST-IL DE l'aBBÉ DE LAVAL ?

Quelles raisons Voltaire apportc-t-il pour oter à des Barreaux le sonnet du Pénilcnt : Grand Dieu! les jugcmens sont remplis d'équité.

Il invoque :

I" Le désaveu du Poète ;

2° Une lettre de l'abbé de Lavau à l'abbé Scrvien, lettre dans laquelle le premier se déclarerait l'auteur du sonnet (Catalogue des écrivains français du Siècle de Louis XIV, article Des Barreaux),

APPENDICE : VOLTAIRE ET DES BARREAUX SlQ

Sur le désaveu.

Où Yollairc a-l-il pris le désaveu ? Dans une note de Brossette, édition des Œuvres de Boileau de 1 716 (2 vol. in fi°) :

« Le faiDciix sonnet du Pénitent qui commence par ce vers : Grand Dieu! tes jugemcns sont remplis d'équité, a toujours passe pour être de Desbarreaux, cependant il se fâchait tout de bon quand on lui en parlait, il fit même d'assez mauvais vers français pour le désavouer, quoique d'ailleurs ce sonnet soit fort beau. »

Ces vers ont échappé à nos recherclics — nous ne le regrettons pas autrement — quelle portée auraient-ils en face de cette épigramme de Denis Sanguin de Saint-Pavin, son compagnon de débauche :

Tirsis tremble : Il est incertain Quel doit estre un jour son destin, Il change à tout moment de vie :

Malade, il est homme de bien ; En pleine santé, grand impie ; Mort, il craint de n'estre plus rien.

Que je plains son inquiétude ! C'est en vain qu'il prétend connoistre le futur ;

Qu'il mette toute son étude A joiiirdu présent : C'est tousjours le plus sur '.

Inutile donc de se préoccuper de la dénégation de Des Barreaux, d'autant que les désaveux en matière littéraire ne comptent guère, pour Voltaire moins que pour tout autre, car il a passé sa vie à renier effrontément la plus grande partie de ses ouvrages. Il l'a dit expressément : a Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal ; c'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment, et toujours. Mentez, mes amis, mentez; je vous le rendrai dans l'occasion -. »

Ce premier argument est inexistant.

(i) Celte cpigramme était inédite, elle a été imprimée pour la première fois dans notre Bibliographie des recueils de poésies publiés de 1697 à 1700, t. Ht, p. 537.

(a) Lettre à Thiriot du ai octobre 173G.

SjO Al'l'ENniCF, : voltaire et des liMUlEAUX

Sur la Ici Ire de l'ahbé de Lavau.

Celle lellrc est antérieure à 169^, année de la niorl de l'ahl^é de La\au : \ Ollairc la eue en mains avant 171^1 si l'abbé Servien la lui a communiquée; or en 1714 il finissait ses bumanilés au collège Louis le-Grand ! Après cette date elle lui serait parvenue de seconde main. En dehors de Voltaire, personne n"a vu celle lellrc, elle est toujours inédite en 191 1. Elle démontrerait que Tabbé de Lavau a réclamé le sonnet du Pénitent, il l'aurait fait « élant jeune et inconsidéré ^ » (inconsidéré, parce que cet acle de foi chrétienne serait le désaveu du libertinage de l'abbé !). Le Patriarche de Ferncy n'ajoute aucun délail et ne nous apprend pas, oubli regrettable, à quel moment ce sonnet a été composé. Les mémoires du temps sont muets sur l'abbé de Lavau ; nous ignorons son âge en 1668, année de la première impression du sonnel. nous savons seulement que, chargé d'une mission en Allemagne, puis à Rome, il était entré en 1G71 dans les Ordres après avoir abandonné la diplomatie. Nommé Garde des livres du Cabinet du roi au Louvre, il fut reçu le 4 mai 1679 à l'Académie française en remplacement de Habert de Montmor. M. Le Gendre, abbé de Clairfontaine, est le seul écrivain contemporain (en dehors de l'abbé d'Olivet) qui l'ait mis en cause un peu longuement à propos de la querelle des anciens et des modernes. Rien ne laisse pressentir dans les lignes suivantes l'auteur du sonnet du Pénitent, on se garde de lui en faire lionneur. ce silence est significatif :

M 1G93, M. de Paris (NP' de llarlavj iil agiter celle (pieslioii (celle de la prééminence des anciens sur les modernes) devant lui, il vouhil que je prisse i)arl ; je m'en défondis, d'autant qu'à demeurer neutre on juge plus sainement qui a tori on raison. Le poëte Marlignac fiiréccpteur du marquis de Chanvallon, ne\eu de l'Archevêque) fui le tenant des anciens. 11 portait son culte jus((u'à l'idolâtrie, c'est-à-dire jusqu'au ridicule. Il y entrait sans doute de la reconnaissance : il avait pris dans leurs ouvrages ce qu'il y avait de supportable dans les siens. Le champion des inodernes fut l'aljbé de Lavau. lionnne de quelque naissance, qui ayant

(\) Catalogue des ccrivaliis franeais du Siècle de Louis \1V, notice sur Des Barreaux.

fait le mariage d'une des filles de Colbeit a\ec le fils aîné de la maison de Morlemart, ne demanda pour récompense qu'une place à l'Académie ; ce fut à sa confusion : il n'était point homme de lettres ; il disait pour se disculper que beaucoup étaient entrés pour faire preuve de littérature. j\i lui ni Martignac ne défendit bien sa cause, elle était en mauvaises mains. Le Prélat n'en fut pas fâché, il aimait à briller aux dépens d'autrui». »

Voilà donc un académicien, sans baguage liUéraire-, ayant à son actif quatorze vers remarquables et remarqués et il les laisse passer, sans protester, sous le nom d'un autre. Dès 1671, dans le t. I du Recueil de poésies chres-lic/iiics et diverses, dédié à jW^"" le Prince de Conti^, ces. quatorze vers sont donnes à Des Barreaux et l'abbé de Lavau ne rectifie })as ! Une seconde édition, ou plutôt les exemplaires invendus de la première sont remis en circulation en 1679 et en 1682 avec des additions, réclame-t-il ? Non. Douze ans plus tard, il disparaît au milieu de l'indifTérence générale.

Le second historien de l'Académie française, le continuateur de Pellisson, l'abbé d'Olivct ^, en 1729, dans sa notice sur l'abbé de Lavau semble ignorer qu'il ait taquiné la Muse ; il ne relate aucun incident de son existence auquel s'appliquerait le sonnet du Pénitent. Ces alexandrins dune envolée superbe, qui traduisent le retour à la foi d'un pécheur endurci, ne peuvent être d'ailleurs l'œuvre d'un novice en poésie, à moins d'admettre quelquintervention surnaturelle, l'inspiration divine, un miracle, car les anthologies publiées de i65o à 1700 ne contiennent même pas un distique de l'abbé de Lavau I Voltaire se refusant à croire aux miracles, comment cet esprit doidinaire si perspicace a-t-il oublié d'éclairer sa lanterne;* Comment ne s'est-il pas aperçu que son alfirmation rencontrerait des incrédules, et qu'on traiterait son article sur Des Barreaux comme il a traité les vérités chré-

(i) Mémoires de Louis Le Gendre, abbé de Clairfonfaiiic. Magasin de librairie, 1859, p. 434.

(2) On n'a même pas conservé le texte de son discours de réception.

(3) Ce recueil est dû, en réalilé, à Loniénic de Briennc. quoiqu'il porte le nom de La I-'ontaine.

(A) Histoire de l'Âcadéniie française. Paris, 1729, 3 vol. in-ia (i" éd.).

322 APPENDICE : VOLTAIRE ET DES BAUllEAUX

tiennes? Nous allons trop vite, Vollaire aurait déniché encore une soi-disant pièce de l'abbé de Lavaii, mais il l'a servie parcimonieusement : quatre vers sur les seize de l'épi taphe de Lully. Soyons plus généreux :

0 Mort, qui cachez tout dans vos demeures sombres, Vous, par qui les plus grands Héros, Sous prétexte d'un plein repos, Demeurent obscurcis sous d'éternelles ombres ; Pourquoi venir par un faste nouveau, Renouveller la scandaleuse histoire, D'un libertin indigne de Mémoire Peut-estre même indigne du Tombeau ? S'est-il jamais rien vu de si mauvais exemple : L'Opprobe de nos jours triompher dans un Temple Où Ton rend à genoux hommage au Roy des deux ? Ah ! cachez pour jamais ce spectacle odieux. Laissez tomber, sans plus attendre, Sur ce buste honteux vostre fatal rideau, Et ne montrez que le flambeau Qui devrait avoir mis l'original en cendre.

Est-ce fatalité? le doute, l'affreux doute sur le nom de l'auleur de cette épitaphe ne subsistait même pas avant 1767. Dès 1720, elle est insérée dans la seconde édition des Œuvres d'Etienne Pavillon et dans les suivantes de 1747 et 1700, cette dernière due aux soins de Lefèvre de Saint-Marc. Voltaire ignorait-il Pavillon? Pas le moins du monde, il le mentionne dans le Temple du Goût et dans le Catalogue des écrivcdns du siècle de Louis XIV K

Voilà bien des impossibilités se dressant devant la thèse de Voltaire ; en dehors de son autorité aucun indice, si faible soit-il, n'est en faveur de l'abbé de Lavau.

Le sonnet du Pénitent n'appartient donc pas à l'abbé de Lavau : il n'a pas eu l'occasion de le penser, il était incapable de l'écrire. Ce point acquis, est-il de Des Barreaux?

(i) P. ii4, t. XIV de réd. Moland, Cat. des écrivains français du siècle de Louis XIV.

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