‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 52 sur 96 · MARMOXTEL ET LE SONNET DU PENITENT · texte numérisé non relu

MARMOXTEL ET LE SONNET DU PENITENT

Lettre a M"^ Marmontel, auteur du « Mercure »

» J'ai une jeune nièce, Monsieur, qui fait passablement des vers, et qui me récita l'autre jour le Sonnet que vous allez lire ; vous vous doutez bien de la réponse que je fis après l'avoir entendu ; mais ce que j'ai peine à me persuader moi-même, c'est que tout prévenu que j'étois, elle parvint par un certain caractère de vérité qui est inimitable, à me convaincre qu'elle n'avoit jamais lu le Sonnet de Des Barreaux, sur lequel le sien paroît si absolument moulé, qu'on y trouve dans les quatrains comme dans les tercets, le même plan, presque la même coupe et le même tour : j'en excepte la dernière pensée qui, quoique la plus frappante, me paroît la moins susceptible de l'accusation de Plagiat, parce que l'idée en étant comme innée dans tous les Chrétiens, il n'y a pas plus de fondement à traiter de copiste le Poëtc qui la versifie, que l'Orateur qui la prêche ; la critique ne peut tomber que sur la manière de la rendre.

» Desportes avant Des Barreaux avoit terminé ainsi un sonnet adressé à Dieu :

Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou si tu veux les voir, vois-les teints et couverts Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice ;

» Des Barreaux près d'un siècle après a fini le sien par ces deux beaux vers :

Mais dessus (juel endroit tombera ton tonnerre Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ !

» Enfin on trouve dans les œuvres de M' de La Molle, T. lo, p. ai i, édition de 1754, un troisième sonnet dont voici les deitiicrs vers en parlant du Jugement dernier :

328 APPENDicr : maumoniel et des IÎAUUEAUX

Tout m'y doit annoncer la rigueur de mon Juge, Mais j'y dois voir aussi la Croix de mon Sauveur. Et j'en fais aujourd'hui mon éternel refuge.

» Voilà trois pensées dont le l'oiul i)aruîl tout-à-fait le même ; mais ces pensées appartenant à tout le monde, on ne peut accuser de larcin ceux qui les employent successivement et je ne vois pas plus de probabilité à croire que Des Barreaux ait composé son sonnet d'après celui de Desportes, qu a penser que M"" de La Motte ait fait le sien d'après celui de Des Barreaux ; il reste à juger qui des trois a le mieux usé d'un bien commun à tous, et Des Barreaux, en ne s'attachant qu'aux deux derniers vers, me semble être par le sublime celui qui atteint le plus près du but.

» C'est à vous. Monsieur, à décider si le sonnet de ma nièce ne s'en éloigne pas trop, et s'il mérite d'entrer dans ce parallèle :

» J'ai riionneur d'être, etc.. »

SONNET

DE M"' l\. B... Qi-i x'avoit auclne co>jnoissa>'Ce de celui DE Des Barueaux

Grand Dieu (pii nous fis naître afin de nous sauver ; Toi, dont le bras vengeur ne tient ouvert l'abîme Qu'aux coupables humains qui pensent te braver Puis-je encore espérer la grâce de mon crime P

De mes larmes en vain je voudrois le laver, J'ai trop longtems aigri le couroux qui t'anime ; Et lorsque ta bonté veille à me conserver. Ta justice réclame aussi-tôt sa victime.

Je ne murmure pas du décret éternel,

Qui le rend insensible aux pleurs d'un criminel ;

Brise un vase d'argile et le réduis en poudre ;

Mais souviens-toi du moins. Dieu juste. Dieu puissant. Que si ce corps mortel doit tomber sous ta foudre. Le salut de mon âme est le prix de ton sang.

APPENDICE : MAIIMONTEL ET DES BAUREALX 3l^9

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