‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 74 sur 96 · L ATTAQUE DE DESPREAUX. LA CONVERSION DE SAINÏ-PAVIN SUIT · texte numérisé non relu

L ATTAQUE DE DESPREAUX. LA CONVERSION DE SAINÏ-PAVIN SUIT

CELLE DE DES BARREAUX. l'iNCENDIE DE l'aBBAYE DE GRESTAIN.

SAINT-PAVIN CONSEILLER ET AUMONIER DU ROI (( AD HONORES m.

IL ASSISTE ALX SERMONS DE DOM COSME, FEUILLANT ; IL CHANTE LES AICTOIRES DU ROI EN FLANDRES.

Si jamais homme a été surpris, ce fut certaiueuient Saint-Pavin en lisant son nom dans une petite plaquette in-i2 de 3i pages qui se colportait sous le manteau dans les premiers jours de 1666 : « Recueilli contenant || plusieurs discours 1| libres et moraux en vers, Il et || un Jugement en prose, l| sur les sciences ou un |1 lionneste homme || peut s'occuper'. Il 1666 ||.

Pourquoi y iigurail-il à la page 9 du Deuxième discours ?

On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée Le Pape devenir un zélé huguenot, Sainte-Beuve Jésuite et Saintd^avin dévot.

(1) Cette plaquellc conleiiail sous le nom de Discours . le Discours au Roi, les satires I, VU, IV, V et II de Hoilcau. Sur ses six discours, trois avaient été dtyà puJjliés (toujotirs sans nom d'auteur), la satire II en i66^, la satire IV et le Discours au Roi en iG()5. \.c Jugement sur les sciences... était de Saint-Kvremond.

LA VIE nr; saint-pavin. iGGG fi'i'6

avec celle aui^ravalion (jiie quelques lignes plus loin ii était question du vice dont il s'était fait sinon l'apologiste, tout au moins le j^ropagateur par ses poésies erotiques :

Qui pouinjit aujouitriiui sans unjuslc iné])iis

Voir l'Italie en France cl Home dans Paiis!'. ..

Mais cntin je ne puis, sans liorreui" et sans peine,

Voir le Tibre à grands flots se meslerdans la Seine,

Et traîner dans Paris ses Mornes, ses Farceurs,

Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs,

Et chacun avec joye en ce temps plein de vice

Des crimes d'Italie enrichir sa malice.

Car un a ice admirable en ce siècle torlu

N'est pas vice, ains plutôt est la même vertu.

Il en faut de nouveaux, et que leur âme impure.

Dans ses sales horreurs outrage la nature,

Et par un crime horrible, exécrable, odieux.

Mérite encor le feu qu'on vit tomber des Cieux,

Quand ce Dieu foudroyant, que craint la terre et l'onde.

Vint vanger la nature aux yeux de tout le inonde.

Mais chacun en dépit de la Divinité

Croit joiiir de son crime avec impunité ;

Car de penser qu'un jour la céleste puissance

Doit punir le coupable aux yeux de l'innocence.

Et qu'il est une vie au delà du trépas,

C'est ce qu'à la bavette un enfant ne croit pas...

L'alUupie directe, perlide par elle-même, était presque une dénonciation, (juant à ratlaf[ue indirecte elle ne fil qu'exaspérer la colère de Saijd-Pavin. ii nr sr connaissait j)as d'eimemis. L'auteur de ces « Discours », qu'on aurait plus justement appelés des satires, malmenait noud^i'e d'écrivains de réputation, si Saint-Pavin a ignoré son nom il n'attendit pas longtemps pour éhc ii\é :

^2^ LA ME DU SAlNT-l'AMN. lOGG

Par privilè^t' diidinars i (>()(>, (llaiidc jîaiijiii rlail autorisé à l'aire iiii|»iiin(j- J('s a Satires du sieur I)*** )),ce D*, tout le monde le savait, eaeliait le sieur l)es[)réau.v, lils d'un «ii'effîer à la Grand'C^iwunhre du Parlement de Paris, ami de Chapelle, de Racine et de Molière, dont la réputation n'était pjis des j)lus orthodoxes: à trente ans il n'avait encore puhlié qu'un soniud (sui' la mort d'une ])ai'ente). des stances sur r£'fo/e des fciiunc^ de Molière dans les Délices de la poésie galante, 1663, la satire (II) à Molière dans la //'/). de ce recueil ii)()^\. la satire IV et le Discours au Roi dans le Nouveau recueil de plusieurs et diverses pièces (jalantes de ce temps (s. l. à la Sphère), 1665, imprimé à l'étraniier ou clandestinement en France. Lv tout, bien entendu sans aucune siirnature, avait passé ina])erçu. Les « Satires du sieur D* » j)arurent au mois d'avril ou de mai avec une préface qui désavouait les o Discours ' » ; ce désaveu ne trompait personne, mais e\])li(|uait les changements ap])ortés au texte, qui, en })lusiems endroits, avait été très aflaibli.

Ainsi le premier passage visant Sain t-Pa vin était modifié :

On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée Arnaud à Gharenlon devenir Huguenot, Sainl-Sorlin janséniste et Saint-l^avin bigot...

(i) Il est possible que les « Discours » n'aient pas reproduit scrupuleusement le texte de Moileau, que quelques mots et même quelques vers aient été involonfairement altérés, la chose est vraisemblable; mais on auiait tort d'accepter pour celte édition pré-originale des «Satires» le qualificatif de « monstrueuse » que lui a applicpié Hoileau dans la préface de l'édition originale de lOOli. La vérilé c'est que l'imprimé ne suj)portail pas les licences des copies marmscrites et qu'il a fallu amender le texte.

LA VIE DE SAINT-PAVIN. 1666 4a5

celui relatif au V (( vices d'Italie » avait (lis|)arii. remplacé par ces vers sur les luceurs de Paris :

Et quel lioinme si froid ne scroit plein de bile A l'aspect odieux des mœurs de cette ville. Qui pourroit les souffrir? et qui, pour les blasmer. Malgré Muse et Phœbus n'apprendroil à rimer...

La reculade était uiailifesle. Saiut-Paviu ojjteuait uue denii-satisfactiou, il refusa de s'en contenter et releva le gant que Despréaux lui avait jeté :

Despréaux, faux rinieuv, sans génie et sans mi, Pour rymer, prend les noms et du tiers et du quart, Et lâehe, sous le sien, satyre sur satyi-e. Il ne voit pas tant il est sot

Que si quelque ehose y fait rire

Son nom seul en est le bon mot ^ .

mais cette épigramme n'abordait pas le fond du débat, c'est-à-dire l'originalité de l'œuvre de Dospréaux, sa valeur propre. A cet égard Saint-Pavin a dit le mot qui était dans toutes les bouches des... victimes, il a même traduit le sentiment général, il a fra])])é si juste que les rieurs ont été de son côté :

Silvandre grimpé sur Parnase Avant que personne en sceut rien, Trouva Régnier avec Horace.

Et rechercha leur entretien.

(i) Rec. Gonrarl, Tome l\, in-folio, p. 3iii- Inédit. Voici encore une autre épigramme inédite de Sainl-Pavin qui peut s'applicpier à lioileau :

Ne me commandez point ([ue j'escrive aujourd'hny Contre ce médisaid qui loat le monde offense : Mais faites seulement hulU nous parle de luy. Alors il vous dira tout le mal qu'il en pense.

426 LA vu: DE SVIM-1'AVIN. 1666

Sans choir cl île iivuivaisc (jràce, Il pilla pvesiiac tout leur Incii ; Il s'en servit avec audace.

Et s'en para comme du sien.

Jaloux des plus /(uneux poêles.

Dans ses s(dyres indiscrètes

Il clujque leur yloire aujourd'iiuy ;

En vérité, je luy pardonne.

S'il n'eust mal parlé de personne,

On iieust jamais parlé de luy ' .

Despréaux essaya de se venger, mais sans oser cette fois

prononcer le nom de Saint-Pavin :

Alidor, assis dans sa chaise, Médisant du Ciel à son aise,

(i) Ce dernier tercet se lisait déjà sous une autre forme dans un sonnet remarquable qui fait parlie d'une lettre adressée le i-î octobre iGSg à M. Conrart à Atys et dont l'auteur n'est pas Saiiit-Paviri qui ne s'est lié avec Conrart (pTeii 1067. Voici ce sonnet :

Mon cher Conrart n'a point appris Ces langues de Rome et d'Athènes Que (Jicéron et Demosthènes Font revivre dans leurs écrits.

Cependant tout ce qu'il compose Mérite l'immorlalité, Ses beaux vers et sa belle jirosc Cliarmeront la postérité.

Sa bouche instruit notre ignorance; Elle est l'oracle de la France !

Chacun le consulte aujourd'huy.

Certes ce prodige m'étonne :

Il n'a rien api)ris de personne Et tout le monde apprend de luy.

(Hec. Conrart, Tome XIII, in-l'oiio).

Sainl-i'avin n'est certainement pas un plagiaire. A-t-il prêté, en iGÔ(), ses rimes au correspondant de Conrart!' la chose n'aurait rien d'invraisemblable.

Peut bien médire aussi de moi.

Je ris de ses discours frivoles ; On sait fort bien que ses paroles \e sont pas articles de foi,

Son insistance lui valut une dernière flèche du tuel goutteux :

spiri-

Dumon, les Muses aJJ a/nées, .

Et surtout celles des Pedans, De tout temps se sont diffamées A force de louer les grands.

Jadis la tienne plus sévère Loin de se rendre mercenaire .\e pensoit quà les insulter ; On nia dit, Damon que tu changes, Quand on leur donne des louanges.

On ne peut guère en mériter.

Nous ne plaignons pas Despréaux, toute vérité n'est pas Ijonneà dire, surtout une vérité désagréable ; reconnaissons cependant qu'il n'avait pas calomnié Saint- Pavin, on en jugera par ce sixain du libertin Lully :

Cber Saint-Pavin j'admire ta vieillesse, Quand je la vois libre de tous remors, Que pas à pas elle suit la jeunesse Dans les plaisirs de l'esprit et du corps, Et que la mort ni la vie éternelle Ne la touche ni trouble ta cervelle.

Des Barreaux, le fidèle compagnon de débauche de Saint-Pavin au tem[)s où la goulle laissait encoiv à celuici quelque répit, tombe gravement malade en mars iGGG,

428 LA VIE DE SAINT l'A VIN. lG66

le hriiil (le saïuorl ciiHUilo iiu iiislanl. C'cttc iioiivellc lVaj)j)c vivement noire Sanuuin. d'aulanl |)lu:s vivement (jiu; des embarras pécuniaires succédant à l'alta(|ue de Despréaux viennent encore assombrir son liorizon. Le prieur de l'abl)aye de Notre-Dame de Grestain, Jelian Le Painteur venait d\:)l)tenii' le i8 avril une sentence du lieutenant du bailli de Rouen au siège de Pont-Audemer, sous le nom du Procureur du Roi au dit siège, portant deiîenses à son frère, fermier de T Al)baye, de })ayer le montant de son Ijail à Saint-Pavin sous le j^rétexte des ré[)arations et réédifications à faire aux bâtiments de la dite aliljaye, atteints ou consumés par l'incendie de l'année précédente (i 8 mars 1005) s'élevant, suivant procès-verbal du 9 avril iô05, à plus de 1 3.000 livres '. La conversion de Des Barreaux qui se traduit par son superbe sonnet du Pénitent décide Saint-Pavin à faire un retour sur sa vie passée et à entrer dans la voie du repentir, ce qui d'ailleurs ne l'empêche j)as de défendre énergiquement ses intérêts d'abbé commendataire. Le 18 juin 1OO7 un arrêt du Parlement de Rouen ^ lui concède main levée des deux tiers de ses deniers arrêtez « seulement sy mieux il n'ayme bailler bonne et suffisante caution ».

Pour faire honneur au titre qu'il avait obtenu, dans les premiers mois de lOOO, d'aumônier et conseiller du Roi ad honores \ il assiste aux sermons du général des feuil-

(i) Procès-verbal de l'état des bâtiments de l'abbaye de Grestain, g avril iGC5 (Gh. Bréard, L'abbaye de Noire-Dame de Grestain, p. 35 1).

(3) Id.,p. 359.

(3j Dans un arrêt du Parlement de Rouen du 18 juin 1GG7 Denis Sanguin est qualifie de conseiller et aumônier du Roy, voir Bréard, p. SSg. Les anruiaires :

lants Doni Roger Cosine qui prêcha chez les Feuillantines à Paris en noveniln-e iGGG et. l'année suivante, la Passion (levant Monsieur, frère du Roi. en avril rOl')-;'.

Cette attitude si nouvelle et si inattendue })r(Mait à la verve des vaudevillistes :

Saint-Pavin, ce roy de Sodomc-,

Oyant Dom Cosmo

Dit en courroux :

Ces big^ots avec leurs prières Font ^n vain au Ciel les yeux doux L'oraison ne leur sert guieres.

En secret, ils sont tous

Plus boug:res que nous ^.

mais Saint-Pavin se nio(|uait de ces niédisanees, il s'rlail déjà doublé d'un poète royal célébrant à l'avance les victoires que Louis XIV allait remporter dans la campagne des Flandres :

Bannissons <k nostre mémoire Les héros des siècles passe:,

Etal de la France piiblirs au xvii'' siècle rcl('\eiit les noms des auiiiùiiicrs du Roi en fonctions, mais indiquent q«rils no domient pas ceux des aumôniers ad honores. A la dilTérence de Saint-Pavin. lîoisrobert qui avait reçu la prêtrise a pu être aumônier du roi et il recevait, do ce chef, des émoluments de quelques centaines de livres.

(i) Emile Picot, Les continuatears de Lorel.

(2) Nous reproduisons plus loin dans les poésies libertines de Saint Pavin un sonnet inédit ([ui fait allusion à ce titre qui lui était donné par ses contemporains.

(3) Sur l'air : Les oyseaux vivent sans contrainte... Sur Samjuin, sieur de Saint- Pavin, prieur de Saini-Cosme près Meulan (Rec. Maurepas, Tome II, p. 221. Bibl. nat., Ms. fr. 12G18). Celle i)iéce est mise sous la date de 1GG8, mais presque toutes les indications de ce genre du liée. Maurepas sont erronées ; des pièces de P)lol mort en i0.55 sont placées à i()7(), des vers sur Marion de I/Orme morte en iGâi sont sous la date de iG-,H!

Dans le temple de l<i Vieloire

Leurs r/rands noms soiii jiresr/ue ejjacez.

Avee miduec dans llùsloire Ces demy-dieux s'esloienl plaeez.

Mais Louis, tout couvert de gloire, Les en aura bientost chassez.

L'Europe pour Iny trop petite Ae pourra servir de limite A ses and)itieux projets ;

Il ne sçauroil se satisfaire

Qu'il n'achève, par ses hauts faits,

Tout ce qui leur restoit à faire.

Le sonnet suivant haussait le ton promettant la victoire :

Achève d'attattre l'Espagne, Suivy de tes fameux guerriers, Dans la Fhutdre prens tes quartiers, A la honte de r Allemagne.

La victoire qui t'accompagne Te cueille par tout des lauriers.

Ce qui n'ont pu tes devanciers Tu l'as fait dans une campagne.

VAnglois, au tjruit de tes hauts faits. Tremblant, te demande la paix Sitost qu'au comt)at tu t'apprestes ;

Dans l'Europe tout est soumis ; Si tu veux pousser tes conquestes, Fay-toy de nouveaux ennemis.

Dans un troisic'^me, il parle en héraut d'armes pour annoncer aux poètes le retour du Roi à Saint-Germain, après la piisc de Lille (4 septembre 16G7) :

Âlcrlc, messieurs les Poètes,

Le Roy doit arriver demain ;

La victoire, au bruit des trompettes

Le rameine dans Saint-Germain.

Iljaut, paresseux que vous estes.

Graver sur le marbre et Fairain Cent belles choses qu'il afaittes.

Et toutes fespée à la main.

Il fera bien d'autres conquesfes, Tenez .des rimes tousjours prestes, De vostre honneur soiez jaloux :

A la teste de son armée.

Il fait marcher la Renommée ;

Elle ira plus viste que vous < .

S'il acquittait une dette de reconnaissance envers Louis XIV, Saint-Pavin la lui pavait royalement !

(i; Recueil La Suze et Pellisson. éd. de iG(î8. M. Paulin Paris dans son Recueil complet des poésies de Saint-Pavin a donné celte pièce comme inédite, c'est une erreur ; il est vrai qu'elle est anonyme dans le Ilec. La Suze.

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