JHAPITRE IV CONFÉRENCES IMPÉRIALES
En 1897, la grande conception s’offrait dans toute son amplitude ; elle pénétrait à la Conférence des premiers ministres des colonies à Londres, comme poussée par le souffle d'un vent favorable, Son séduisant aspect allait capter tous les suffrages. Pilotée par l'intelligence et par l'énergie de Ohamberlain, quel écueil avait-elle à redouter ? Où trouver un colonial assez osé pour faire face à un statesman de l’envergure du plus redoutable orateur des Trois Royaumes ? Qui tenterait d'affronter l'ironie, le sarcasme qui terrifiait ses adversaires habituels ? A peine le député de Birmingham, devenu ministre des colonies, eut-il développé ses plans, montré la nécessité de concentrer toutes les forces de l’Empire éparpillées par le monde, dans une formidable alliance offensive et défensive, au point de vue militaire et commercial, et déclaré que la part du fardeau des dépenses militaires était mal distribuée, n’étant que de 2 shilings par tête dans les colonies et de 293 shiliings en Angleterre, qu’il se rencontra un homme, désavantageusement placé, non pour combattre la grande idée impériale, mais pour la modifier dans le sens des intérêts réciproques de la Grande-Bretagne et des colonies, Cet homme était sir Wilfrid Laurier. Dans un langage souple et ferme, plein de dignité et de conviction, il la définit à son point de vue :
INTRODUCTION
“ Point d'alliance Militaire, point de Participation obligatoire aux Buerres de l'Empire, mais perfectionnement de , , . Quan: aux affaires
Accommodements, Le Canada, olonté, donne à la Grande-Bre.
% sur ses exportations ”,
regardé alors comme l’un des plus forts diplomates de l'Europe. On Jui trouvait des traits du caractère de Bismarck et de Cavour, l’effronterie énergique jusqu’à la brutalité du Premier, l'astuce féline du second, N'oublions Pas que les dée A. Macdonald dev
ment difficile à répudier, M.
re, ne s'est-il pas un jour trouvé Za ligne de Conduite tracée an.
térieurement par lord Salisbury dans les relations de son Pays avec l'Autriche et qu'il avait condamnée lorsqu'il était chef de l'opposition ? Or, sir John s'était montré impérialiste à la Conférence de 1884, au point d'accepter une alliance offensive et défensive avec l'Angleterre, en vue de toute guerre Possible ? N'était.il Pas aussi à craindre que lo F qualité de Canadien-français de sir
sa politique restrictive et son atti.
Personne ne Connaîtra jamais les
CONFÉRENORS IMPÂRIALES XLV
assauts qu’il eut à subir, à repousser, pour rester inébranlable au milieu de la fougue des passions contraires, déchaînées autour de lui, Ce qui sauva la situation fut le concours des autres représentants des colonies que son influence rallla à sa cause, En 1902, la conférence Iimpérialiste vit M. Chamberlain revenir à la charge pour emporter cette fois la position de haute lutte, mais l'influence de sir Wilfrid sur ses collègues s'éleva encore comme une muraille d’acier en face des projets impérialistes, (1)
D'aucuns ont pris acte de l'attitude de sir Wilfrid pour se demander si son refus de lier partie avec M, Chamberlain s’harmonisait bien avec sa loyauté à l'Empire ? N'aurait.il pas dû saisir d’une étreinte plus vigoureuse la main tendue? Mais encore ici surgit la question d’intérôt qui doit prévaloir, entre la métropole et les colonies autonomes, c’est-àdire des nations tenues de monter la garde autour de leur prospérité,
Plus on examine l'impérialisme, en le dépouillant de sa séduisante mégalomanie, plus on le voit surgir sous la poussée de multiples intérêts, Que cette politique soit la meilleure au point de vue de la Grande-Bretagne, c’est matière à controverse ; mais que les colonies soient justifiables d’opposer leurs intérêts à ceux de la mère patrie, c’est une vérité évidente, puisque l’égoïsme le plus étroit préside généralement aux relations internationales. Les Etats qui
(1) A la Conférence de 1907, M. Chamberlain, étant disparu de la scène, la position s'était bien modifiée dans le sens de la modération,
XLvI INTRODUCTION
ont dérogé à cette règle, assez décourageante pour l'honneur de l'humanité, ont fait un métier de dupes,
Les visées humanitaires de Napoléon 111 ont-elles point fait à l'influence française en Europe une blessure qui saigne encore ? En favorisant, d'après son principe des na. tlonalités, 1a Concentration des forces éparses de l'Italle et de l'Allemagne, {1 a collé aux flancs de ln France deux puis. sances, l'une ennemie irréductible, et l'autre amie peu bien. veillante, Que nous sommes loin du siècle den Croisades et des grandes idées de sacrifice qui en furent le mobile !
Souder les intérêts des colonies à ceux de la Grande.Bre. tagne, comme le voulait M, Chamberlain, n'était-ce pas por. ter une atteinte à cette autonomie dont nous sommes si jaloux, autonomie si laborieusement conquise et dont ii serait criminel de détacher la moindre parcelle? Que l'An. gleterre demande notre concours, aux heures de crise, soit ; nous serons probablement disposés à le lui prêter, mais encore faut-il que nous soyons maîtres de le refuser. Il serait de la dernière injustice de nous forcer à porter le far. deau d'une gaerre, décidée sans notre Participation. Voilà la raison sur laquelle repose 1a limitation de notre alliance avec la métropole,
Mais, de Ja Conception impérialiste, peut-on conclure qu’elle est le pivot de la grandeur commerciale et de l’omnipotence de l'Angleterre? Créer un empire, en restreignant le libre-échange dont elle se montre si fière, depuis plus d’un demi-siècle, pour Jui substituer un régime hostile aux voisins, ne serait-ce Pas lancer une Provocation aux nations amies ? Il est certain que ce Zollverein aux allures belli-
CONFRRENCES IMPÊRIALES XLVI
Queuses, sinon aggressives, entrainerait un refroidissement, susceptible de dégénérer en une inimitié dangereuse ? Diseuter ce point nous entraînerait bien loin, mais que l'on examine le plan de créer un empire militaire séparé de son centre pr" *-s océans, et il prendra des aspects chimériques, Auenne ceinture de Dreadnoughts ne pourrait le rendre invulnérable, Les membres disjoints de ce colosse seraient voués à la faiblesse par nn manque fatal de cohésion, Voilà les arguments que l’on a entendus souvent ; tontefois ne convient-il pas d'envisager cette question d'un point de vue plus élevé, de la dégager de toutes considérations égolstes ? Il est vrai qu'un jour l'Angleterre — lorsque son intérêt paraissait lui Indiquer cette politique — nous a presque signifié notre congé ; mais elle n'a pas tardé À voir son erreur, dont, au reste, nous n'avons pas voulu nous prévaloir, Cette orlentation passagère de sa conduite ne compte pour rien dans la continuité prolongée de ses relations avec nous, I1 s'est créé, dans ces rapports, des obligations réciproques dont il faut tenir compte. Elles annihilent les questions d'intérêt, qui après tout, même dans l'état présent du monde, ne doivent pas être le mobile suprême de l’action des peuples. Ne proclamons-nous pas à tout instant que nous devons à l'Angleterre la liberté politique la plus étendue ? Ce bienfait, des peuples indépendants le réclament sans l'obtenir, Un siècle durant, le fardeau des charges militaires, si lourd à tant de pays, nous a été inconnu. Est-ce que notre vie nationale n’a pas coulé dans la paix et l'harmonie durant de longues années, sans
nuages à l'horizon, sans la pensée angoissante d'une guerre
XLVII INTRODUCTION
à redouter ? Et au regard de notre bonheur, le sang coulait souvent à flots dans maints autres Pays du monde, Mettons dans la balance, d’un autre côté, les inconvénients du ré. gime colonial et de l'autre ses avantages, et nous verrons le plateau portant ceux-ci l'emporter forteraent sur l’autre,
Il importe dans une situation comme Ja nôtre de l’étudier sous tous ses aspects, de se Aemander s’il serait possible de l’améliorer, soit en devenant indépendant, soit en liant nos destinées à celles de la république voisine, Ne serait-il pas ridicule de penser que cette évolution nons soustrairait aux charges militaires ? Dans une époque où l’Europe hérissée d’armes ressemble à une immense forteresse, nous subirions la loi générale, En toutes choses, il importe de ne pas tomber dans les excès, Si quelques organes ‘de l'opinion publique semblent pris d’une fièvre belliqueuse ridicule, ne VOÿOons-nous pas en face de ces fureurs martiales une hor. reur trop prononcée de toute pensée militaire ? La loi qui impose à tout citoyen la défense de son Pays est vieille comme le monde et inéluctable. Vouloir s'y soustraire, c’est faire œuvre anti-nationale et anti-sociale. Il faut habituer la nation à l’idée de s'élever à la hauteur de grands sacrifices possibles, Tonner contre le service militaire, Comme on le fait en certains quartiers, c’est affaiblir l’âme Ce la jeunesse, énerver son courage et préparer la déchéance du peuple. Sur tous les points du globe, les hommes d'Etat proclament aujourd’hui qu’il importe de mettre au-dessus de tout les intérêts de la grandeur et de la défense nationales.
Il existe au Canada et à Londres, avec des organes à