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SOUVENIRS LXXXIX

La Gazette de Montréal, l'organe des conservateurs anglais, l’appelait “ l’orateur à la bouche d'argent. ”

Il n’y eut pas d’exception, tous les journaux conservateurs et libéraux proclamèrent que Laurier venait de remporter un succès merveilleux, que son éloquence était un honneur pour la Chambre et le pays.

Le correspondant du Star de Montréal, écrivait :

“Ottawa, 17 mars,

“Le discours prononcé par l’honorable Wilfrid Laurier, hier au soir, est considéré comme un des plus beaux qu’il ait jamais faits et comme une des plus admirables pièces d’éloquence qu’on ait entendues au Parlement depuis la Confédération.

“M. Laurier s’est exprimé dans les termes les plus nobles, sans faire appel à l’esprit de parti, sans injurier qui que ce soit, sans recourir à la déclamation, envisageant le sentiment des Canadiens-Français relativement à l’exécution de Riel sous son aspect le plus simple et le plus droit.

“ Avec une clarté et une simplicité étonnantes, avec une profonde conviction, il défendit l'honneur de ses compatriotes contre l’accusation d’avoir attaqué les institutions du pays, parce que les tribunaux avaient condamné un de leurs concitoyens d’origine française,

“M. Galbraith, un député anglais et conservateur, dit, emontrant Laurier du doigt, à quelques amis : “Ce jeu homme sera, un jour, premier ministre du pays. ”

M. Galbraith fut bon prophète.

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orsque, en 1887, M. Blake donna sa démission comme chef du parti libéral, Laurier, malgré ses hésitations, fut forcé de prendre sa place. Il semblait audacieux, dangereux même de mettre à la tête d’un parti composé en si grande majorité d’Anglais et de protestants, un Canadien- Français catholique. Laurier lui-même fut le premier à signaler le danger, mais le sort en était jeté, il fallait que sa destinée s’accomplit.

Le procédé généreux des libéraux anglais contribua considérablement à adoucir l’amertume des luttes religieuses et nationales qui sévissaient depuis quelques années, à calmer l’antagonisme national. Û

Ils n’eurent pas lieu de regretter leur générosité, car la province de Québec, appréciant l'honneur qu’on lui faisait, se fit un devoir de se rallier autour de Laurier.

La lutte fut longue. Sir John n'était pas facile à déloger ; jamais premier ministre ne fut plus insinuant, plus sympathique, plus habile, plus roué, disons le mot,

Il avait toujours réussi à garder groupées autour üe lai toutes les puissances de ce monde, toutes les grandes influences commerciales, industrielles, financières et religieuses du pays, les loges orangistes dans la province d’Ontario et le clergé catholique dans la province de Québec.

Mais il mourut en 1891, et sa mort jeta le désarroi dans l’armée qui le suivait, ébranla les colonnes du temple conservateur,

Aux élections de 1896 le parti libéral arriva au pouvoir, grâce surtout à la province de Québec et malgré l’opposition acharnée du clergé.

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Il y a treize ans que Laurier est premier ministre.

Le pays n’a jamais été plus prospère ; le commerce, l’industrie et l’agriculture ont progressé dans des proportions étonnantes ; les ouvriers ont du travail et les cultivateurs s’enrichisseut ; la population est contente de son sort ; tous les foyers sont heureux. Or, de même que la misère tue les meilleurs gouvernemer"s, ainsi la prospérité les fait vivre. Le gouvernement a toujours, aux yeux «lu peuple, le mérite ou la responsabiiité de la situation financière d’un pays. Laurier pouvait rétorquer plaisamment, aux dernières élections, à ceux qui lui conseillaient de ne pas s’attribuer des mérites dus à la Providence : “ Eh ! bien, vous devriez voter pour un gouvernement qui a la Providence de son côté. ”

Aussi sa popularité et sa majorité, loin de diminuer, ne font que s’accroître : il avait quarante voix de majorité aux élections de 1896, il en avait plus de cinquante aux élections de 1900, et il en a maintenant plus de soixante...

Il a grandi dans l'estime et l’admiration du pays, non seuleraent par les splendeurs de son éloquence, mais encore par la sagesse de sa conduite et de ses actes, par l'habileté qu’il a déployée dans les circonstances les plus difficiles, par l’aménité, la bienveillance inlassable et la noblesse de son caractère, par la distinction de sa personne.

Il a traversé sain et sauf les situations les plus difficiles, les tempêtes religieuses et nationales les plus violentes, luttant tour à tour contre les éléments les plus divers, faisant face un jour aux colères protestantes ou anglaises et le lendemain aux inquiétudes françaises et catholiques.

Ce fut d’abord la fameuse question des écoles du Manitoba.

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Laurier avait réussi à induire le gouvernement du Mani. toba à modifier les lois scolaires de rette province de façon à faire disparaître les griefs des catholiques. Mais Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, et tous les évêques de la province de Québec repoussèrent avec indignation le règlement proposé et entreprirent contre le parti libéral] une croisade formidable, N'ayant pu réussir devant le peuple, ils résolurent de l’emnorter, cette fois, en s’adressant à Rome pour obtenir la condamnation du règlement et du parti libéral en Corps.

Ts furent bien près de réussir, mais au moment où tout semblait désespéré pour les libéraux, Laurier cbtenait l’envoi d’un délégué apostolique chargé de faire rapport au Pape sur la situation religieuse au Canada et sur la question des écoles du Manitoba.

Mgr Del Val fut chargé de cette importante mission. C'était un jeune homme, mais il avait un jugement solide, mûri par l’étude, une droiture d'esprit admirable et une fermeté inébranlable.

Le résultat de sa mission remplit de joie tous les libéraux, Le Pape décida que les catholiques étaient libres de choisir le mode qu’ils croyaient le plus propre à faire triompher les droits des catholiques du Manitoba, et que les autorités religieuses devaient accepter les concessions importantes que contenait le règlement, tout en s’efforçant d’en obtenir de plus grandes.

Sa Sainteté rappelait aussi les décrets qui, plus d’une fois, avaient été émis par Rome, pour défendre au clergé canadien de s’immiscer dans les luttes politiques, et demandait aux évêques de faire respecter ces décrets,

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De tous les succès de Laurier, c’est, peut-être, le plus grand, le plus utile à l'Eglise et à l’Etat, au bon fonctionnement de la constitution.

Il a fait disparaître le plus grand danger qui menaçait l'influence du clergé et l’avenir de la religion dans ce pays ; il a fait tomber des déflances, des rancunes et des coières dangereuses pour la foi.

Deux ans plus tard, c'était la guerre du Transvaal qui le forçait d’avoir recours à toutes ses ressources diplomatiques et oratoires pour parer au danger de la situation. La guerre était à peine déclarée que de toutes les villes anglaises du Canada s’élevaient des milliers de voix demandant au gouvernement d'envoyer des soldats au secours de V’Angleterre. D’un autre côté des hommes influents de la p'ovinee de Québec disaient que le gouvernement ne devait rien décider sans ronsulter le Parlement.

Que seraii-il arrivé si Laurier avait refusé d’acquiescer au désir du gouverneur, de ses collègues et de la grande majorité de la populntion du Canada ?

Il y aurait eu prohablement une coalition de toutes les provinces anglaises pour faire triompher les idées de sir Charles "! apper, qui trouvait que le Gouvernement n’allait pas assez loin, et que c’était non pas 1,000 hommes mais 5,000 qu’il fallait envoyer en Afrique.

Pour la simple satisfaction d’un sentiment plus ou moins chimérique, nous serions entrés dans une guerre de races où nous aurions perdu tout le terrain gagné.

Laurier comprit la situation, et fit ce que la raison, le devoir et l'intérêt même de ses compatriotes exigeaient.

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La question de l'impérialisme lui a causé aussi beaucoup d’ennuis,

Trois fois il est allé en Angleterre et chaque fois il a soutenu vaillamment les assauts des fauteurs de l’impérialisme, chaque fois il a réussi à capter l'admiration, à soulever les applaudissements du peuple anglais sans sacrifier un lota de l'autonomie du Canada.

Le spectacle de ce représentant d’une colonie anglaise fondée par des Français, de ce descendant illustre d’une race vaincue, mais restée fidèle à ses traditions, n’était pas banal. On le recherchait, on voulait le voir et l’entendre, et tous les journaux faisaient à l’envi l'éloge de son talent et de son patriotisme. Ses discours, où l'élégance et la clarté de l’esprit français se mariaient si agréablement aux qualités solides de l’éloquence anglaise, électrisaient les auditoires les plus froids.

On lui a reproché d’avoir exprimé son admiration pour les institutions de l'Angleterre et sa reconnaissance pour la liberté politique qu’elle nous a donnée, en termes trop chaleureux.

Mais les faits l’emportent sur les paroles. L'histoire dira que lorsque Chamberlain et les hommes d'Etat anglais voulurent faire accepter, par les représentants des colonies anglaises, ses projets d’impérialisme militaire, c’est Laurier qui a été son adversaire le plus redoutable, la pierre d’achoppement de leurs projets et aui réussit à les convaincre considérablement qu’en les combattant il servait les intérêts de l'Angleterre autant que ceux du Canada.

A chacun de ses voyages en Angleterre, il se rendit en

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France, où {1 fut accueilli avec la plus vive sympathie et prononça des discours dont le fond et la forme furent admirés,

Des appréciations peu sympathiques de sa conduite, des critiques acerbes même de quelques-unes de ses paroles, l’avaient précédé en France, et produit une fâcheuse impression dans certains cercles,

On se rend difficilement compte en France de notre situation politique, on y confond souvent les pouvoirs et les attributions des divers gouvernements qui administrent les affaires fédérales et provinciales. Par exemple, on oublie que Laurier n’est pas le premier ministre de la province de Québec, mais de tout le Canada, qu'il est le chef d’un ministère qui, sur treize membres, ne compte que trcis Canadiens-Français, qu’il est le leader d’une Chambre composée de 211 membres, dont cinquante seulement sont Canadiens- Français.

Plusieurs fois, j'ai eu l’occasion d’appeler l’attention de visiteurs français distingués sur ce fait important, et chaque fois ils m'ont dit avec chaleur :

4 Mais alors, il est étonnant que le premier ministre soit un Canadien-Français, et qu’il réussisse à garder le pouvoir. Certes, il a grand mérite, ”

Aussi les Français furent keureux de voir et d'entendre ce fils de la France devenu le premier ministre d’une colonie anglaise, et qui leur disait dans un langage ému :

“ S'il est une chose que l’histoire de France m’a appris à regarder comme un attribut de la race française, c’est la

loyauté, c’est la mémoire du cœur. Je me rappelle, mes-

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